DÉRISION

GISÈLE
Moi, je vous le dis, j'ai comme une impression de trahison.
Ce n'est pas juste. Ce devrait être ma fête à moi, mon jour de gloire, mon alléluia, mon sésame ouvre-toi ...
Ils s'amusent tous.
Même mes cousines, les jumelles Céleste et Clémence, qui ne cessent de glousser avec conviction.
Elles m'exaspèrent.
Deux beautés lorsqu'elles avaient vingt ans paraît-il. Les reflets l'une de l'autre.
La légende familiale raconte que, pour leur malheur, c'est justement à cet âge-là qu'elles se sont éprises d'un même charmant jeune homme. Or, comment résoudre un tel dilemme quand on vous a affligées de prénoms aussi angéliques.
(« Ton bonheur compte plus que le mien, Céleste. Je sais que tu l'aimes. Comment voudrais-tu, alors, que je devienne sa femme ? »
« Et moi donc, comment pourrais-je me le marier, Clémence ? Je sais que tu l'aimes aussi. Jamais je ne supporterais de te savoir malheureuse par ma faute. »)
Le charmant jeune homme ignorait-il être l'objet de cette mutuelle adoration ou se lassa t'il de tant de tergiversations ? Il ne tarda pas à convoler en justes noces (quelqu'un aurait-il l'obligeance de m'expliquer en quoi consiste des noces injustes) avec la fille unique d'un charcutier, une dénommée Angèle nantie non seulement d'un prénom tout aussi séraphique que ceux de mes cousines, mais également d'un embonpoint et, ce qui pouvait expliquer le choix très judicieux de ce charmant jeune homme, d'une dot très confortables.
Ce qu'il advint de ce couple indiffère tout le monde mais, en ce qui concerne les jumelles Céleste et Clémence, le résultat de ce drame Ô combien passionnel c'est que depuis quarante ans elles s'empiffrent de pâtisseries pour oublier leurs chagrins jumeaux, abordent une soixantaine gâteuse, et ressemblent à deux clafoutis gélatineux.
Ils s'amusent tous. C'est vraiment une noce très réussie. Ou c'était. Après tout, elle tire sur sa fin. Preuves en sont les nappes maculées et les mâles en état de semi-ébriété.
Je suis un édredon. Un édredon pââteux. Trop de champagne. En ce jour de fête, il m'était permis d'en boire, j'en ai profité.
La noce, évidemment, a lieu à Saint-Jean-aux-Bois, comme il se doit. Tiens, ça rime. Je ricane. Ricanement d'ivrognesse. Ma bouche rictusse et ma tête ... pleurusse ? Je suis en train de disjoncter.
Par chez nous, à l'occasion de toutes cérémonies, si on tient à la considération des voisins, si on juge essentiel de garder l'estime de la famille, des amis, et même de tous ceux dont on se fiche éperdument, on ne peut festoyer qu'à Saint-Jean-aux-Bois. C'est une incontournable question de standing. Si on n'a pas les moyens, on fait des sacrifices et puis c'est tout. Chez nous, je ne sais pas trop ce qu'on a fait comme sacrifices, je n'ai pas vu la différence. Mais si maman dit qu'on en a fait, je peux la croire, maman a toujours raison. Du moins c'est ce que prétend papa, en grognant, en râlant, en tempêtant, bizarrement jamais de bon gré.
Pour les festivités, que ce soit une noce, le baptême du bébé baveur si attendrissant qui ressemble tant au pépé, la communion de sainte nitouche, le presque centième anniversaire du pépé qui bave tout autant que le nourrisson qui lui ressemble, Saint-Jean-aux-Bois propose un restaurant agréable et sans prétention. Des hôtes avenants vous y régalent d'une cuisine simple et succulente. Seul défaut qui fait râler papa, des tarifs, selon lui, dignes de la Tour d'Argent. (Dois-je préciser que papa n'a jamais mis les pieds à la Tour d'Argent et qu'il serait bien incapable de vous dire où se situe ce célèbre repaire de la gastronomie). Tout autour du restaurant, la forêt vous cerne de sérénité. Ça vaut tous les sacrifices. Même, surtout, quand on déprime seule au mitant de la gaieté ambiante.
Qu'en est-il de mon allégresse des hiers quand ma tête chantait : « So o phie se mari e » et que mon coeur en écho répétait : « So o phie se marie e ... So o phie se marie ».
Qu'on ne vienne pas me demander pourquoi sur l'air de l'Internationale vu qu'à la maison la politique c'est pas notre obsession. Pas plus que la religion d'ailleurs.
Rien à faire, l'exaltation me fuit. Je migraine boudeusement dans mon coin pendant que, déroulement logique, ILS ont repoussé les tables et les chaises contre les murs et commencé à danser. Un bal de vieux avec valses, tangos, bousculades et grosse rigolade. Ecoeurant. Gare aux lumbagos.
Nous ne sommes que quatre jeunes avec des têtes d'anomalies de moins de vingt ans, noyés dans cette réunion de vieillards machingénaires : mes cousins Jonathan et Georges et ma cousine Juliette.
Je l'aime bien Juliette. Nous avons le même âge et, lorsque nous étions enfants, il n'était pas rare qu'elle vienne passer ses vacances chez nous. C'était les seuls moments où je ne trouvais pas grotesque de jouer à la poupée. Seulement, tout comme moi, Juliette a eu quatorze ans, puis quinze et Sophie a de moins en moins éprouvé de sympathie pour la chrysalide qui se transformait en papillon. Un papillon trop chamarré, avec trop de noir autour des yeux, trop peu de tissu pour dissimuler des jambes au mollets par ailleurs fort joliment galbés. Les invitations se sont raréfiées, espacées jusqu'à ce qu'on finisse par s'oublier.
Jonathan est assuré de séduire toute demoiselle qui aime le genre joufflu... et suintant.
Je sais, je sais, papa me l'a assez dit et répété (l'oeil rigolard) que c'était maladif et que ce n'était pas bien de ma part de me moquer. Mais, c'est plus fort que moi, cinq minutes passées en compagnie de Jonathan et j'ai envie de l'essorer.
Quant à Georges, mon cavalier en l'occurrence, et plutôt beau garçon, il est à périr d'ennui. Une encyclopédie sur pattes qui ne cesse de pérorer, de vous donner l'explication de chaque terme un peu sophistiqué qu'il emploie (et dont vous êtes sensé ignorer le sens - en ce qui me concerne, c'est d'ailleurs l'exacte vérité - pauvre demeuré ignare que vous êtes), qui, tout en vous martyrisant les oreilles de sa science ne cesse de vous toucher tantôt le bras, tantôt l'épaule, tantôt la main comme si cela devait vous aider à mieux comprendre ce qu'il raconte. Je déteste que l'on me tripote.
Juliette, sa victime du moment, me lance des regards affolés que je feins d'ignorer même si je la plains sincèrement.
C'est vrai, qu'est ce qu'elle en a à fiche, l'apprentie coiffeuse, des moeurs des pingouins (le dernier « dada », si l'on peut dire, du « culturé »). C'est pas de sitôt qu'elle risque de voir un pingouin entrer dans son salon pour se faire shampouiner.
« Mon Georges, a coutume de se rengorger sa mère avec orgueil, et à qui a la patience de l'écouter, c'est un puits de connaissances. Il pourrait devenir énarque s'il le voulait. »
« Jojo, grommelle mon cousin Emile, quand il est à proximité et qu'il entend les propos de son épouse, il fera garagiste comme son papa.
- Non mais alors, j'ai pas sué sang et eau pour monter cette affaire et que mon fils aille faire le larbin pour des pedzouilles de bureaucrates ! »
La seule évocation de Jojo-Georges, les bras dans le cambouis, ce mignon toujours pomponné incapable de résister à l'envie de se recoiffer tous les quarts d'heure en s'admirant dans un miroir de poche qui ne le quitte jamais, me comble d'allégresse.
Quel succès cette noce ! Tu parles d'une assemblée de ringards.
C'était bien la peine que maman, cède, pour une fois, à mon caprice et accepte de me confectionner cette ravissante robe style empire en percale bleu azur (« Ah, non, par pitié maman, pas de rose. J'en ai soupé du rose. Le rose, c'est jamais qu'un succédané du rouge et j'en ai marre de ressembler, en permanence, à un coquelicot ambulant. »).
Maman, on ne le croirait pas à voir ses petits doigts boudinés mais, quand il s'agit de couture, c'est une fée. C'est d'ailleurs elle qui confectionne tous les tailleurs « faux Chanel » de Sophie et je suis persuadée que, si Madame Chanel avait connu maman, ce n'est pas un pont d'or qu'elle lui aurait offert pour travailler avec elle, c'est un aqueduc.
Evidemment, Sophie a poussé de hauts cris. Une robe style empire pour une gamine de mon âge !
Pour une fois, maman a fait fi de ses récriminations et a protesté que c'était un style de robe qui convenait fort bien tant à ma silhouette qu'à mon « indécrottable » (sic) âme romantique.
« Et puis, il faut qu'elle soit particulièrement élégante et gracieuse, ta soeur, ma Sophie. N'oublie pas qu'elle est ta demoiselle d'honneur. »
Je subodore que maman en avait un peu ras le bol d'employer son talent à confectionner les sempiternels tailleurs « faux Chanel » de Sophie.
D'ailleurs, Sophie a été très vite rassurée lorsqu'elle a eu le loisir de me voir essayer ma toilette. Le décolleté de ma robe style Empire est d'une décence à la limite de l'indécence.
« Quand on est une jeune fille bien élevée, on n'expose pas sa gorge à tous venants. », a décrété doctement maman devant ma mine dépitée
Trois couples légèrement ahuris mis à part (les invités du marié), c'est toute la famille maternelle qui est venue assister au mariage. Et pour cause, celle de mon père sévit quelque part en Hongrie. Je ne sais pas où exactement, car il n'en parle jamais.
Agé d'une trentaine d'années lorsqu'il est arrivé en France (Pour le peu que j'en sais, il aurait fui son pays natal à cause d'une divergence d'opinion entre lui et toute une armée de méchants soldats russes...), mon père a connu ma mère lors d'un bal champêtre. Il ne parlait pas un mot de français mais dansait divinement. Elle ne comprenait rien de ce qu'il lui racontait en langue magyare mais se savait follement éprise. Ils se sont mariés et pendant des années ne se sont jamais disputés faute d'un vocabulaire commun.
Tandis que mélancolise mon petit coeur orphelin de joyeuseté, la fiesta a pris sa vitesse de croisière.
Parmi les grotesques qui se trémoussent sur la piste improvisée, cousin Maurice, le vétérinaire, qui fait cliqueter en cadence le squelette qui lui sert d'épouse, cousin Emile, le garagiste, qui en a toujours « une bien bonne » à vous raconter avec Madame aux allures de héron bancroche, cousine Nadine, chirurgien-dentiste au faciès chevalin, qui se fait appeler Natacha, accompagnée de son dernier et énième fiancé en date, un soi-disant sous-secrétaire d'un secrétaire de Cabinet de Préfecture, un chauve au teint jaunâtre d'hépatique, cousin Jérôme, le libraire, grand dadais au regard sournois et sa femme, Ginette, unanimement reconnue comme étant la plus grande commère à cent kilomètres à la ronde.
Que de palabres ces derniers mois pour parvenir à déterminer qui serait invité à la noce. Pas trop de monde. Comme dit maman : « on ne s'appelle pas Rothschild ». En nombre suffisant quand même, pour ne pas avoir l'air avaricieux. Enfin, si papa est orphelin de toute famille en France, si maman a la chance de n'avoir ni soeur, ni frère, gros problème que cette liste d'invitation à établir car, comme dans la plupart des villages, nous sommes cousins à des degrés plus ou moins indéfinis avec les trois quart de la population. En ce qui concernait Sophie, son choix était arrêté, tranché, définitif et sans appel, ne seraient invités que les notables. Maman, pour sa part, estimait que certaines susceptibilités devaient être ménagées. Aux propos de l'une comme de l'autre, le futur gendre opinait. Papa ne pipait mot, toujours partisan d'une réserve prudente. De toute évidence, mon avis n'intéressait personne. Résultat, exit la jeunesse. Les mariés paraissent incongrus au sein de cette assemblée du nonentième âge.
À mes copines de lycée, j'ai raconté que mon père était un prince magyar en exil par suite de ténébreux complots d'ordre politico familial. Elles sont tellement naïves (ou débiles ?) qu'elles n'ont jamais émis le moindre doute quant à mes fabulations. Et puis, c'est d'un romantisme tellement excitant.
Pour des raisons plus pragmatiques, je leur ai fait accroire qu'il était patron d'une importante entreprise de maçonnerie ce qui me permet de fréquenter sans complexe et sans scrupule ces snobinardes de Nicole, Josette, Françoise, et Monique, respectivement filles de juriste, chirurgien, et commerçants. Ce n'est pas que je sois snob moi-même, ni que j'apprécie particulièrement leur compagnie, tant s'en faut, mais avec elles, maman m'autorise à sortir de temps à autres. Permission qui me serait refusée si je commettais l'erreur de me lier d'amitié avec d'autres lycéennes, filles d'ouvriers ou de cultivateurs, parce que Sophie m'a bien fait comprendre qu'il était hors de question que j'ai la moindre relation avec « des gens du peuple » selon son expression.
Et nous, que sommes-nous, sinon des gens du peuple. De fait, la grosse entreprise de papa n'emploie que lui-même et un adorable vieil italien un peu simplet, excellent maçon et admirable chanteur.
Sophie prétend que les filles d'ouvriers et de cultivateurs sont frustes et de moeurs douteuses. C'est complètement idiot bien entendu mais comme tout ce que déclare Sophie est parole d'Évangile pour maman, je suis bien obligée de me soumettre à sa volonté despotique. Et puis, dans un sens, il faut bien avouer que ça m'arrange car le niveau scolaire de ces filles là est autrement plus performant que le mien. Tandis que je m'échine péniblement à tenter de comprendre d'insolubles équations mathématiques, que je me cramponne avec l'énergie du désespoir pour essayer d'assimiler les règles de la sténographie, et ce pour parvenir à obtenir des notes passables, elles jonglent allègrement avec des notes comme seize, dix-sept, parfois même dix-huit ce qui est le maximum accordé par les plus indulgents de nos professeurs, sans parler des mentions, des prix d'excellence. Infréquentables ces nanas.
La valse musette m'accordéonnait les neurones. Je suis sortie sur la terrasse.
Bouffées parfumées d'un soir d'été.
Pour choisir la date de la cérémonie, Sophie et maman hésitaient entre avril et juin. Chacun sait qu'on ne se marie pas au mois de mai : c'est le mois de Marie. Je n'ai pas très bien compris, là non plus, parce que cette histoire de mois de Marie c'est une histoire de religion et la religion dans notre famille ça se résume au baptême, la communion, et, à n'envisager que le plus tard possible, l'enterrement.
Finalement, c'est le mois de juin qui a remporté les suffrages car maman, qui a toujours raison, a décrété qu'en avril il fait beaucoup trop « cru ». Dans l'Oise, le terme « cru » défini un temps froid et humide et donc inconciliable avec les toilettes légères que l'on souhaite exhiber à l'occasion d'un mariage.
Magie de la nuit scintillante, les effluves de champagne s'évaporent, ma migraine s'estompe, ma joie me réintègre, l'odeur du chèvrefeuille parfume mon bonheur : Sophie se marie. Sophie est mariée.
Sophie, ma soeur, trente et quelques poussières d'années l'été prochain. Sophie de seize ans mon aînée et qui a toujours empoisonné ma vie. Enfin, la voilà mariée ! Enfin, elle va nous quitter ! Je n'espérais plus ce miracle.
Pourquoi si tardivement ? Pourtant, elle est belle ! Mais alors, réellement, extraordinairement belle. Grande, blonde, mince, un corps de déesse, un visage pur aux traits parfaits, une vraie ressemblance avec une Catherine Deneuve flirtant tout juste avec la trentaine, en beaucoup plus réfrigérant, et, invariablement vêtue de ses faux tailleurs Chanel.
Enfin, quand je dis qu'elle a toujours empoisonné ma vie, j'exagère. Je n'ai pris conscience de son existence que lorsque j'ai atteint l'âge de ma première tentative de maquillage. C'était aussi la première fois que je découvrais l'Âmour.
Christ, le correspondant anglais de mon meilleur copain, mon confident, mon complice, Michel, était venu passer quelques jours de vacances en France. Il était beau Christ, il était blond, et, mais je n'en jurerais pas, il me semble bien me souvenir qu'il sentait bon le sable chaud.
Un après-midi, dans un réel souci de l'éblouir, je n'ai pas hésité à me barbouiller les lèvres de rouge passion et à me maquiller vampeusement les yeux. Ceci évidemment en cachette de papa et maman. L'un étant à maçonner, j'ai attendu que l'autre soit occupée à une quelconque tâche ménagère pour quitter la maison subrepticement.
Je n'ai jamais connu le résultat de mes efforts de séduction.
Alors que nous étions devant l'étang à projeter une partie de Pédalo, la voiture de Sophie a pilé devant nous.
Je n'ai jamais su non plus la raison pour laquelle elle avait quitté son bureau en plein après-midi ni comment elle m'a reconnue derrière mon déguisement de fille-femme fatale. Par contre j'ai encore le souvenir des injures dont elle m'a abreuvée et me restent encore en mémoire ces vociférations et la plus magistrale paire de gifles que j'ai jamais reçue.
Depuis ce jour qui marqua ma onzième année, et que je m'obstine à qualifier de fatidique, sa vigilance ne s'est jamais relâchée. Je suis et je dois rester une petite fille. Interdit le maquillage et inutile bien sûr d'envisager de sortir avec des garçons (surtout étrangers). Ma soeur a la phobie de l'étranger, pas seulement le noir et l'arabe, comme tout le monde, mais l'étranger en général, qu'il soit suédois, japonais ou martien. Quand on a pour père un authentique hongrois arrivé en France par suite de causes mystérieuses, c'est une phobie assez bizarre. Même Michel, qui n'est pourtant pas étranger et avec qui j'ai passé mon enfance à grimper aux arbres, s'est vu interdire de camaraderie.
Et maman, qui a toujours raison, donne toujours raison à Sophie. Et maintenant j'ai dix-sept ans et j'en ai « ma claque » d'être régentée.
Sophie, pour en revenir à elle, c'est pas tellement le genre gifleuse. Son truc, à elle, c'est plutôt la chiquenaude mais, croyez moi, quand ça vous arrive bien asséné, à l'improviste, sur le bout du nez, ce n'est pas particulièrement agréable.
La deuxième gifle que m'a octroyée, généreusement, ma soeur pas bien aimée, ne date pas plus tard que de ce début d'année. Tu parles d'une manière sympathique de présenter ses bons voeux !
Les vacances se terminaient et, après avoir repoussé l'échéance de jours en jours et avec une louable opiniâtreté, je m'étais résignée à entreprendre de faire mes devoirs d'école.

Après avoir lambiné en rédigeant une rédaction au sujet débile (Que pensez-vous du proverbe : bien mal acquis ne profite jamais), baillé en tentant de mémoriser les dates des victoires de Napoléon 1er (bien contente qu'il ait été mis au rencart par les anglais, cet enquiquineur ! ), révisé, sans entrain, une leçon particulièrement barbante qui concernait la gestion des entreprises (s'il est un sujet dont je me moque éperdument, c'est bien la gestion des entreprises), je ne pouvais plus tergiverser : il me fallait affronter les règles impitoyables de l'algèbre.
J'avais commencé à faire mes devoirs un peu après le repas de midi mais, compte tenu de la cadence infernale que j'avais soutenue pour les effectuer, la soirée était déjà bien entamée quand je me suis décidée à extirper mon livre de maths du plus profond de ma gibecière.
Résultat, au bout d'un moment, maman qui voulait dresser le couvert sur la table de cuisine que je squattais a commencé à s'impatienter.
Sa très dévouée Sophie, qui venait de rentrer du bureau où elle exerce son autorité dictatoriale sur son patron, a donc pris le parti de me venir en aide avant que toute la famille ne périsse d'inanition.
Au début, mais alors vraiment au tout tout début, je parvenais encore à comprendre ses explications mais les choses se sont très vite gâtées. Moi, je jugeais ses exemples fumeux et les équations avaient tendance à danser une gigue infernale dans ma cervelle.
En ce qui concerne ma soeur, la patience ne fait pas partie de ses qualités prédominantes.
La réaction chimique de nos deux esprits incompatibles n'a pas tardé. C'est Sophie, la première, qui a explosé :
« Mais c'est pas imaginable d'être sotte à ce point ! Tu n'es vraiment qu'une demeurée ! C'est pas possible, on a dû te décerveler à ta naissance ! »
Face à l'agression, affreusement vexée, ma protestation a été instantanée. J'ai glapi :
« Bravo ! Merci quand même ! T'es vraiment une mère pour moi. »
La beigne que je me suis prise ! Je ne l'ai pas vu venir mais j'en accusé bonne et cuisante réception.
Et pendant que j'en restais pantoise, cette mauvaise gale s'enfuyait par l'escalier, en direction de notre chambre commune, tout en chialant comme une madeleine.
« C'est malin , m'a sermonnée maman, le regard courroucé, ma pauvre Gisèle, décidément tu n'en rateras jamais une ! »
Avouez que comme injustice, ça se posait là. C'est moi que cette mégère de Sophie abreuvait d'un flot d'insanités et, par dessus le marché, je me faisais injustement enguirlander.
En plus, ce n'était même pas vraiment méchant ce que je lui avais dit, à Sophie. Je la trouve vraiment bizarre parfois.
La preuve qu'elle est bizarre c'est que, elle qui n'est jamais avaricieuse de réflexions désobligeantes à mon sujet, qui fait preuve d'une sévérité outrancière à mon égard, qui exerce un despotisme insupportable à mon encontre, est parfois capable d'attentions inattendues comme certain jour d'hiver où elle m'avait acheté des cerises parce qu'elle sait que j'en raffole, de gestes affectueux imprévisibles quand un cauchemar me réveille, la nuit, et qu'elle me prend dans ses bras pour que je puisse me rendormir sécurisée.
Étrange Sophie.
L'hiver dernier, quand Sophie a présenté CTP à papa et maman, j'ai pensé que j'hallucinais tant le fait me paraissait incroyable, fantastique, inconcevable, inespéré. Pourtant, elle avait l'air sûre d'elle, son employeur désirait l'épouser et donc faire la connaissance de ses parents, et elle ça semblait lui convenir aussi. Moi, je n'osais malgré tout pas trop y croire. J'avais bien fait des prières pour qu'un tel événement se produise mais mon tempérament sceptique me faisait douter que le miracle survienne un jour.
N'empêche que jusqu'à présent elle ne m'a pas lâchée pour autant. Geôlière, c'est son sacerdoce à ma grande soeur. Alors qu'elle aurait dû vivre son idylle, yeux dans les yeux avec son soupirant, elle parvenait à loucher sans réussir à être disgracieuse, un oeil sur lui et l'autre sur moi. Il faut dire que CTP ne nécessite pas deux yeux pour le tenir à l'oeil. Dans le genre coincé, il se pose là. Le ton neutre, le geste rare, pas vilain mais un peu potiche. Pour tout dire, ils s'harmonisent parfaitement : banquise et glaçon.
En ce merveilleux soir qui achève une merveilleuse journée, Petit Jésus, je te le demande du fond du coeur, soit gentil avec moi et veille à ce que, malgré les apparences, CTP soit un géniteur très très prolifique. Trois ou quatre mioches à torcher bien à elle, voilà qui devrait occuper suffisamment Sophie pour qu'elle m'oublie un peu.

SOPHIE
Neuf heures et bientôt trente minutes... Quelle jouissance de me prélasser entre les draps de satin alors que ma remplaçante s'active, depuis une heure bientôt, au poste que j'occupais encore il y a moins de deux mois.
Ultra qualifiée ma remplaçante. C'est moi qui l'ai choisie. Plus de trente ans d'expérience professionnelle et aucun attrait. Vêtements gris, figure grise, cheveux gris, c'est une perle grise.
Dans quelques instants, je sonnerai Marguerite afin qu'elle me prépare mon petit déjeuner que je prendrai au lit en toute quiétude.
C'est mon employée de maison à moi Marguerite. Une gentille antillaise à peine colorée qui a pour principale qualité, la seule peut-être, de m'adorer sans restriction. Quant à l'ancienne, celle qui de tous temps avait été fidèle à maman Simon, celle qui me toisait comme une intruse, je lui ai fait comprendre que le temps de la retraite était (bien)venu pour elle. Et tant pis si c'était une parfaite ménagère et une cuisinière hors pair. En ce qui me concerne, c'était avant tout une vieille araignée à balayer.
Déjà plus d'une semaine que nous sommes de retour.
Voyage de noces à Venise. La ville et l'époux se sont révélés sans surprises. Venise, une ville pleine d'eau glauque et nauséabonde, des palais décrépis, une place envahie de volatiles dégoûtants et, heureusement, du soleil. Comme le voulait mon rôle de (jeune ? ) mariée comblée, je me suis extasiée.
L'époux amant n'est pas une affaire. L'époux mari me convient tout à fait. Il est tendre, attentionné, et il veut ce que je désire. Après tout, je n'ai pas souhaité ce mariage pour connaître l'extase de la passion amoureuse mais pour devenir ce que je suis aujourd'hui, Madame Donation Simon, des Transports Simon & Fils. Je suis une arriviste arrivée.
Petite ambition que celle de devenir la femme d'un patron d'une entreprise de transports ? Peut-être dans une grande ville comme Paris, Lyon ou Marseille. A Compiègne, c'est accéder à l'élite.
Je sonne Marguerite et m'étire paresseusement.
Grasse matinée bien méritée. Hier, nous avons reçu les Duchemin des Laboratoires Duchemin. Ma première invitation. Soirée très réussie, ils ne sont partis qu'après vingt-trois heures. Invitation essentielle. Pour être reconnue de la bourgeoisie compiègnoise il faut être agréée de Madame Duchemin. J'ai si bien su la flatter qu'elle m'a jugée abbbbsolument charmante. Vieille peau...
Si tu savais la mère Duchemin comme il ne m'a pas été facile de devenir l'épouse de Donation Simon, fils unique et seul héritier des Transports Simon & Fils.
Fille d'un minable maçon, qui plus est de nationalité hongroise et qui ne parle toujours pas un français correct, j'ai, de surcroît, mais ça personne exceptés maman et papa, ne le saura jamais, commis a quinze ans la faute suprême, celle qui est sensée ruiner votre existence. Deux ans d'exil en Angleterre ont gommé la faute en même temps qu'ils ont englouti les économies de mes parents.
À dix-huit ans, sans diplôme mais écrivant et parlant un anglais parfait, j'ai été embauchée, en qualité de standardiste, par la société des Transports Simon & Fils. Le papa était décédé, le fils terminait ses études et ne dirigeait pas encore l'entreprise.
Deux ans de cours du soir m'ont permis d'acquérir le diplôme indispensable pour accéder à un poste de secrétaire.
J'évitais toute camaraderie avec mes collègues de travail, fuyait toute tentative de relation amicale, n'avait aucun flirt, aucun désir d'en avoir un. Une seule obsession me guidait, me marier avec un notable, et rien d'autre ne devait me distraire.
Dans ce but, trois ans plus tard, je suis devenue la maîtresse discrète et secrète d'Edouard, notaire quinquagénaire, marié sans enfant. Amoureuse ? Certainement pas ! Mais bien décidée à devenir l'épouse d'un représentant de la bourgeoisie compiégnoise et Edouard m'assurait songer très sérieusement au divorce.
Que j'étais donc sotte. Je fêtais mes vingt-sept printemps qu'il ne cessait d'y songer. Chez Simon & Fils, on nous présentait notre nouveau patron. Il me parut évident que je devais rompre avec Edouard et me faire épouser de Donatien Simon.
Petit déjeuner terminé. Avant que mon teint ne jaunisse, il faudra que je pense à faire remarquer à Marguerite qu'il existe d'autres confitures que celles à l'abricot.
Une bonne douche et je serai tout juste prête pour mon rendez-vous avec le décorateur. Tout est à rénover dans cet appartement, je vais m'en donner à coeur joie.
Je suis belle. Encore fallait-il que Donatien Simon me remarque. Il me fallait donc devenir sa secrétaire particulière.
Bien sûr le poste était déjà occupé, et pas par n'importe qui. Une des dernières volontés de papa Simon le stipulait : jamais l'entreprise ne se séparerait de Bénédicte, sa très loyale secrétaire. Une antiquité mais un pilier de la société, Bénédicte. Une perfection, une indéracinable.
Et alors ? Quand on veut obtenir quelque chose, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Je n'avais pas sa compétence professionnelle ? Je n'avais qu'à user de roublardise.
Quand on a la volonté de dénigrer quelqu'un sans risquer d'être soupçonné de vouloir nuire, tout est dans le ton. Il ne faut surtout pas qu'il soit coléreux, hargneux ou venimeux mais bien au contraire adopter le ton de la boutade et savoir doser et persévérer jusqu'à ce que vos propos atteignent leur objectif.
- Certes, elle est on ne peut plus qualifiée Bénédicte, mais l'image de marque de l'entreprise en prend un sacré coup quand nos visiteurs d'outre-Manche n'entendent rien à son anglais mâtiné de patois picard.
- Elle pourrait quand même se vêtir avec plus de raffinement. Franchement, sous prétexte d'austérité, elle est fagotée « limite l'indigente ». C'est tout juste si nos visiteurs d'outre-Rhin ne lui ont pas fait don d'une pièce de monnaie la semaine dernière en quittant les bureaux.
- La pôvre commence à souffrir de pertes de mémoire. Elle passe la plupart de son temps à rechercher des documents qu'elle est certaine d'avoir rigoureusement classés.
Nous avons fait connaissance avec toute la gamme de soupirs de Donatien : compréhensifs, patients, légèrement agacés, très agacés, franchement excédés.
Mais mon chef-d'oeuvre a consisté à « kidnapper », parmi les dossiers confiés à la garde réputée vigilante de Bénédicte, un contrat très élaboré destiné à tenter d'obtenir la clientèle d'un gros patron de l'industrie italienne alors que tout le monde se trouvait enfin réuni pour aborder les pourparlers, après bien des « rendez-vous suspens » remis pour différentes causes.
Donatien n'a pas renié les dernières volontés de papa Simon : Bénédicte a été nommée responsable de la distribution et de l'envoi du courrier. Encore fait-elle l'objet de quelques suspicions lorsqu'un client jure ses grands dieux ne pas avoir reçu la facture qui lui a été adressée.
Après, tout a été très simple. J'écrivais et je parlais un anglais irréprochable, mon travail était propre, bien présenté, soigné, mon élégance sans rivale, et surtout je ne rechignais jamais à faire des heures supplémentaires à titre tout à fait gracieux. Nulle n'était plus qualifiée que moi pour devenir la secrétaire de Donatien Simon.
Le séduire n'a pas été particulièrement ardu. Je l'ai déjà dit, je suis belle. Qui plus est, sans prétention et sans fausse modestie, outre la beauté, je prétends posséder ce que l'on appelle « de la classe ». Amoureux de moi, il l'est très vite devenu Donatien Simon. Un amoureux transi qui n'osait même pas me suggérer de devenir sa maîtresse (ce que j'aurai refusé d'un air outragé) mais qui, hélas, ne se risquait pas non plus à me demander de devenir sa femme.
Et pour cause, maman Simon n'aurait pas toléré la mésalliance.
Et oui, il était affligé d'une maman exclusive, aimante et aimée, intolérante et intolérable, et de santé très fragile, Donatien Simon. Une de ces malades éternelle car trop bien soignée, une de celles qu'il faut impérativement ménager car la moindre contrariété peut leur être fatale. Une emmerdeuse quoi.
Je franchissais la trentaine. J'avais toujours vécu sans ami(es) et sans amour(s). Rigoureusement déconseillé quand on est arriviste. Je guettais anxieusement l'approche des premières rides. Alors qu'enfin je touchais au but (je ne doutais pas que Donatien soit épris de moi), j'étais coincée. Une vieille momie faisait échec à mes projets.
Je n'ose croire que c'est le résultat des mes prières impies, elle est morte brusquement il y a un an. Le dernier obstacle étant balayé, totalement dépoussiéré, Donatien Simon m'appartenait.
Donatien Simon m'appartient. Je fais désormais partie de la classe bourgeoise de Compiègne. Madame Sophie Simon des Transports Simon & Fils.
Je me demande bien pourquoi Gisèle s'obstine à appeler Donatien CTP. Je me méfie des délires cérébraux de cette petite folle. Venant d'elle il est aussi bien possible de traduire « chéri tellement précieux » que « connard très prétentieux ». Gare à elle si elle s'avise de me baptiser SS car elle recevra la plus belle gifle de toute sa vie.
Ce qui me fait penser que dans huit jours nous connaîtrons le résultat de ses examens. Qu'importe d'ailleurs, diplômée ou non, elle sera l'une des secrétaires des Transports Simon & Fils. Bien heureux pour elle que cet emploi lui soit assuré car, compte tenu de son non acharnement pour étudier, je doute fort que ses examens soient couronnés de succès.

GISÈLE
Youpi, reyoupi et reyouyoupi ! Vive moi, la meilleure, la plus mieux ! Vertes elles étaient mes profs. En dépit de toute attente, j'ai réussi mes exams. A un quart de poil près d'accord, et à ma grande surprise ; mais c'est le résultat qui compte. D'autant que moi, je n'ai jamais aspiré à être secrétaire, je voulais être photographe d'art.
Le vieux monsieur parisien qui a sa maison de campagne à deux pas de chez nous et qui, comme les hirondelles, apparaît au printemps pour disparaître à l'automne me l'a affirmé, j'ai un don certain.
Je m'imaginais très bien parcourant le monde pour y traquer l'image insolite.
« Pas question ! A dit Sophie. C'est un métier de romanichel. »
J'aurai dû m'y attendre, Sophie qui n'aime pas les étrangers, n'aime pas, non plus les photos. Même la photographie du mariage de papa et maman et celles qui nous représentent en communiantes, Sophie et moi, ont cessé de trôner, un jour qui n'avait rien de particulier, sur le buffet de la salle à manger. Complètement tartes et rococo les photos de famille : dixit Sophie.
« Pas question de photographies ou de voyages ! Tu as, on ne sait par quel miracle, obtenu ton diplôme de secrétaire, tu ne vas pas, maintenant, nous casser les pieds avec des projets qui n'ont ni queue ni tête » a décrété maman, qui donne toujours raison à Sophie.
Papa n'avait pas d'opinion.
Enfin, me voilà nantie d'un CAP de secrétaire confirmée.
Il faut croire que, inconsciemment, j'ai subi l'influence de nos gardes chiourme de profs qui, pendant toute cette dernière année scolaire, n'ont pas cessé de nous seriner avec une insistance méritoire :
« Le CAP, c'est incontournable, indispensable, les filles, si vous voulez réussir votre vie professionnelle.
- Sans le CAP vous n'avez aucune chance de jamais trouver un emploi.
- Alors, si votre rêve, c'est de finir manutentionnaire dans une usine ou bonne à tout faire, continuez à étudier comme vous le faites en ce moment. »
Une fin d'après-midi maussade du mois de mai, alors que la prof de sténographie râlait en constatant nos piètres performances et nous ressassait cette litanie, sa diatribe a été interrompue par notre éclat de rire collectif.
La tête de la prof !
La responsable de cette crise d'hilarité, c'était Raymonde, une grande asperge à la chevelure couleur marron d'Inde, aux yeux semblables à des feux d'artifice du 14 juillet. Raymonde, la reine du chahut, jamais punie parce que toujours la mieux notée dans toutes les matières sans exception, qui nous avait interpellées pendant la récré :
« Bon, vous devez savoir maintenant, les filles, que vous ne serez jamais que de la crotte de bique, du pipi de chat si vous n'obtenez pas votre CAP.
- Mais savez-vous ce que c'est que le CAP ? »
Bien sûr qu'on le savait. Elle nous prenait pour des tarées ? Le CAP, c'était le Certificat d'Aptitude Professionnelle.
« Erreur, les filles ! » S'est elle esclaffée : « Le CAP, ça signifie savoir se servir de son Cul pour gagner de l'Argent et obtenir le Pouvoir. »
Mon copain Michel, que je continue à fréquenter malgré les interdits, a obtenu son diplôme d'aide-comptable. C'est un garçon doué et il aurait bien aimé continuer ses études mais ses parents ont besoin de son salaire.
Tous les deux on a fêté nos succès en se payant une orgie de coca-cola. Boisson divine d'autant plus appréciée qu'elle est formellement prohibée à la maison sous le prétexte fallacieux qu'elle serait fabriquée à partir d'ingrédients chimiques. À la table familiale, la seule boisson qui me soit autorisée c'est la frênette1. Je suis persuadée qu'on ne boit de la frênette que dans l'Oise.
Un mois de vacances. On m'accorde un mois entier de vacances avant de devenir l'esclave du patronat. En l'occurrence, la boîte de CTP. Même pas le libre choix de son bagne, je l'ai eu mauvaise.
Il a intérêt à être flambant beau le mois de juillet sinon j'en connais une qui va faire la gueule.
Comme d'habitude, Nicole, Josette, Françoise et Monique, à tour de rôle hôtesses les unes des autres, vacanceront ensemble. Les parents de Nicole sont propriétaires d'une villa qui est presque à Deauville, celle des parents de Josette se situe presque à La Baule, les villas respectives des parents de Françoise et Monique, presque à Cannes et Antibes.
Elles ne m'invitent jamais parce que mes parents n'ont de villa presque nulle part et, comme tous les ans, je passerai mes vacances chez moi à Pierrefonds.
Par contre, cette année je serai dispensée d'inventer un aussi fabuleux que mythique voyage effectué pendant l'été en compagnie de mes parents, histoire de leur en mettre plein la vue lors de la rentrée scolaire.
Quand vos parents ne sont pas équipés d'une villa-bronzette et qu'on veut garder des relations équilibrées avec des copines snobinardes, il faut avoir de l'imagination. Ainsi à la veille de grandes vacances scolaires, selon mon inspiration du moment, je leur laissais entendre que notre famille projetait ou un circuit en Turquie ou un safari en Afrique ou un séjour au Mexique. Imprégnée de connaissances grâce aux brochures d'agences de voyages, bien longtemps encore après la rentrée je les fascinais du récit de mes excursions.
Je suis pratiquement certaine que Nicole, la moins conne des quatre ne m'a jamais crue mais les trois autres jaunissaient de jalousie. De véritables GEC (gueules en coing).
Les copines de lycée, je ne les fréquenterai sans doute plus désormais. Nous allons connaître des mondes différents. Je leur ai dit adieu sans regrets. Par contre de penser qu'il n'y aura plus d'école ça me crispe un peu du côté de l'estomac et pourtant on ne pourra jamais me reprocher mon engouement pour les études. Je subodore l'angoisse de l'inconnu.
Je m'en fiche éperdument de ne pas aller au bord de la mer pendant les vacances ; la mer, je connais. Je l'ai vue deux fois quand j'étais en cours primaire à l'école et qu'on nous y emmenait faire une promenade casse-croûte d'une journée. Le Tréport, Fécamp. Pas de quoi se pâmer d'enthousiasme en contemplant le spectacle fastidieux d'une masse d'eau verdâtre qui s'enroule et se déroule incessamment. Soporifique.
Aucun endroit au monde ne peut avoir le charme de Pierrefonds. C'est un lieu de conte de fées. Ni ville, ni village. Une cité cernée, dissimulée, protégée, par une forêt enchanteresse. Une cité désuète, envoûtante, une cité dans la quatrième dimension, fière de son château anachronique et de son étang languissant que les Pédalos disputent aux nénuphars. Pierrefonds, chère à mon coeur. Seize ans d'amour qu'on se fréquente toutes les deux. Eh oui, je n'y suis pas née, j'ai vu le jour et passé ma première année à Sarlat.
Les poumons de maman lui faisaient des misères à cette époque et le climat du Périgord lui étant ultra conseillé, elle y est partie faire une cure santé en emmenant Sophie par la main et une passagère clandestine dans son ventre.
Un mois de vacances. Tout un mois. Seulement un mois.
Je vais m'en indigestionner des parties de lecture, les fesses dans l'herbe et la tête sous le pommier. Je vais m'en griser de ballades en forêt, étreindre les arbres en des valses muettes, m'enfouir voluptueusement le museau dans les mousses cacheuses d'embryons de champignons, folâtrer des gambettes dans les ruisseaux cressonnants, me vautrer dans les champs d'avoine où flirtent bleuets et coquelicots.

-:-:-:-:-:-:-
J'ai monopolisé la salle de bains. Aujourd'hui, séance, que dis-je séance, festival d'épilation.
Il n'est pas encore seize heures et la nuit obscurcit déjà la vitre dépolie que griffent les rafales de pluie. Sensation agréable d'évoluer nue dans un lieu chaud et douillet sachant que le froid humide règne à l'extérieur.
Le son de la télévision que maman est en train de regarder me parvient assourdi. Dimanche après-midi, le seul moment de la semaine où maman met un frein à son énergie bouillonnante. Elle s'octroie sa récréation feuilletons. Encore en profite t'elle pour tricoter les pull-overs familiaux. Comment parvient-elle, les yeux fixés sur le petit écran, à réaliser ces chefs-d'oeuvre où se marient harmonieusement, en torsades, bouclettes, ou simple point de jersey, les motifs colorés ? Tout le restant de la semaine, c'est une tornade de un mètre cinquante de haut qui cuisine, lave, dépoussière, coud, repasse, jardine, et recommence, tout en commentant à voix haute ses diverses activités, écoutée ou non par des oreilles complaisantes. Même à l'heure des repas, elle ne sait pas s'arrêter. Il lui faut se lever pour nous servir, pour baisser, augmenter, la température du four, du gaz, pour humer, pour couper, pour touiller... Et, ce faisant, elle parle, raconte, interroge, répond à ses propres questions.
Papa, qui la domine d'une bonne trentaine de centimètres tant en hauteur qu'en largeur, grogne de temps à autres pour manifester son intérêt. C'est, sauf à de très rares exceptions, un bon nounours placide qui idolâtre son épouse et ses filles.
Maman est blonde, papa est blond, Sophie est blonde. Comment se fait-il que je sois aussi noiraude ? Je soupçonne une grand-mère paternelle d'avoir fauté avec un tzigane de passage un jour qu'elle s'était saoulée de czardas.
Le poil, c'est le calvaire des brunes.
Je devais avoir une dizaine d'années. Grande dispute avec une camarade de classe. Je l'ai traitée de cochonne grassouillette. « Espèce de guenon velue ! » m'a t'elle rétorqué. Pendant des années, j'ai refusé de me vêtir de shorts et de chemisettes. Même par les plus fortes chaleurs, je dissimulais ma pilosité sous les jeans et les corsages à manches longues. Par la suite, les cours de gym. permettant des comparaisons, j'ai décomplexé. Le duvet qui me veloute les bras est bien trop fin pour être disgracieux et Nicole, dont les parents ont une villa presque à Deauville et qui est presque aussi brune que moi m'a suggéré l'utilisation du rasoir.
Le drame que m'a joué Sophie quand elle s'est aperçue que je me rasais les jambes ! Mais je n'ai pas cédé. Faisant fi de toutes ses vitupérations, ses menaces de représailles si je m'entêtais à me scalper les jambes, je me suis entêtée, et, comme pour une fois maman ne prenait pas parti, j'ai considéré que c'était un droit acquis.
Mais se raser ce n'est pas la solution idéale. D'abord le poil repousse à toute allure avec vigueur et allégresse et, quand il fait froid, les jambes se hérissonnent et ça pique affreusement.
Maintenant que je travaille et que je gagne des sous, je m'épile avec la célèbre crème « Dépoile vite » (bien sûr que ce n'est pas son vrai nom mais je ne suis pas payée pour faire de la publicité). D'ailleurs toute la gent féminine connaît, c'est cette fameuse crème qui vous fait la peau lisse et douce et qui sent si bon. A mon avis, l'odeur évoque plutôt l'oeuf pourri.
Une espèce de spatule est fournie avec la crème pour permettre de l'étaler uniformément. Qui sait utiliser correctement cette spatule a droit à toute mon admiration. Chaque fois que j'ai voulu m'en servir, mes jambes ont pris l'aspect d'un paysage lunaire tout en cratères et en vallonnements. Ce à quoi s'ajoutait un dilemme angoissant, il ne me restait jamais assez de crème pour finir d'enduire la deuxième jambe. Je dois l'avouer à ma grande honte, la fille du maçon n'est pas douée pour la truelle. J'ai résolu le problème. Je me barbouille les mains de crème et je me tartine consciencieusement les jambes.
Le plus astreignant, c'est ce moment de disponibilité totale en attendant que le produit agisse. J'occupe le temps en faisant des grâces devant le miroir. Comme c'est un miroir de bonne composition, il consent à réfléchir une jeune personne ni trop grasse ni trop maigre, plutôt bien proportionnée. Un mètre soixante et un de haut, les talons bien à plat sur le tapis de bain. Je précise bien, un mètre soixante et un et non pas un mètre soixante. J'y tiens à ce centimètre supplémentaire qui me situe parmi les grandes. Les seins sont menus mais vous regardent bien en face ce qui dénote de leur part un certain culot qui n'est pas pour me déplaire. J'aimerais prétendre avoir les yeux noirs. Force m'est d'admettre qu'ils sont de la couleur marron la plus banale qui soit. Le visage est plaisant et dans l'ensemble je ne suis pas mécontente de mon aspect physique. Mais l'objet de mon orgueil, c'est ma chevelure. D'un noir à en paraître bleu de nuit, opulente, lourde et souple à la fois, elle tombe en boucles à peine esquissées jusqu'à hauteur de ma taille. Elle est, n'ayons pas peur des mots, absolument somptueuse et j'aime la sentir flotter librement sur mes épaules. Plaisir qui m'a été longtemps refusé car, jusqu'à ce qu'elle se marie, Sophie, cette mégère, me tressait les cheveux en nattes serrées d'où aucune mèche n'aurait eu l'impertinence de s'échapper.
Pendant que l'époux trime, elle est quelque part en Autriche en ce moment la femme de mon patron. Sports d'hiver pour bourgeoise de luxe. Un bon point pour lui, c'est pas parce qu'il est obligé de bosser qu'il l'enferme à la maison sa « moukère ».
Six mois déjà que je pointe cinq matins par semaine chez Simon & Fils.
Le plus dur a été le premier. Après un mois de juillet grincheux (merci pour la vacherie, petit Jésus ! ), août a été exceptionnellement beau. Moi, la sauvageonne des champs et des forêts, j'enrageais de devoir rester enfermée dans un bureau alors que toute la nature m'invitait à la fête.
Quant à l'accueil des collègues, n'en parlons pas. Réfrigérant. C'est bien simple, j'avais l'impression de travailler dans une morgue en compagnie de cadavres constipés.
Oh, tout le monde était bien poli avec moi. Poli mais pas du tout aimable. Les directeurs me saluaient d'un air distant, les secrétaires m'oubliaient après un bonjour pincé. Etaient-elles, quelques unes, en train de discuter que le groupe se disloquait dès que j'arrivais. Mon apparition stoppait les rires et les chuchotements complices. Je tentais un commentaire, une calembredaine : silence. Même pas un silence glacial ou réprobateur, un silence silencieux, ce genre de silence que n'a jamais perturbé aucun son. Mon regard croisait des regards qui ne me voyaient pas. Désagréable sensation d'être la femme invisible.
Simon & Fils est une grosse entreprise. Ses chauffeurs sillonnent non seulement la France mais également l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne. L'âge moyen des secrétaires qui y travaillent se situe entre vingt et vingt-cinq ans parce que le secrétariat est sans cesse renouvelé. La raison en est que, la plupart du temps, lorsqu'une secrétaire est enceinte, elle s'arrête définitivement de travailler pour se consacrer à son mari et à sa progéniture.
Qu'est-ce qui me valait cet ostracisme ? Je l'aurais sinon admis, du moins compris de la part de femmes nettement plus âgées que moi, la différence d'âge pouvant créer l'incompréhension, le fameux conflit des générations. Non seulement je n'étais pas admise mais pire, je me sentais rejetée.
Les tourments que peux subir l'indésirable ! En ai-je versé des larmes le soir dans mon lit. Je me perdais en conjectures. Je n'avais pris la place de personne, j'occupais un très modeste poste que n'importe quelle débutante se serait vu attribuer, aucune de mes camarades de lycée ne me l'avait laissé supposer mais peut-être étais-je affligée d'une haleine fétide. Ou bien encore une âcre odeur de transpiration se dégageait-elle de mes aisselles à mon insu ?
Chaque matin j'appréhendais la journée qui s'annonçait. Maman se découvrait une fille soudain fragile et maladive, s'alarmait de mes migraines inhabituelles, de mes maux de gorge hors de saison, tous prétextes que j'invoquais pour tenter, en vain, d'échapper à l'obligation de me rendre au travail.
J'ai surpris un soir une conversation entre maman et Sophie venue lui rendre visite. Maman s'inquiétait de mes malaises insolites, de mon réel manque d'appétit, de mon inexplicable apathie. Sophie lui a déclaré sans ambages :
« Ne t'affole donc pas. La réalité c'est que Gisèle est une flemmarde et c'est tout. Tout ce qui l'intéresse c'est s'amuser et rêver alors tu penses bien que c'est pénible pour elle d'être obligée de travailler comme tout le monde ». Ma grande soeur a toujours été très compréhensive et pleine de sollicitude à mon égard.
Fin août, j'ai perçu mon premier salaire. Il ne faisait aucun doute pour maman que je devais le lui remettre dans son intégralité. Après tout, il était temps que je participe aux dépenses de la maison. Elle me reverserait ce qui me serait indispensable pour payer la cantine du midi et faire l'emplette de vêtements quand l'obligation s'en ferait sentir. Pas question de dilapider la moindre monnaie en achetant des fanfreluches ou autres bêtises. Sous-entendu, des fards, du parfum, des bijoux de pacotille, toutes ces menues fantaisies qui font le charme de l'existence féminine.
Grosse surprise, papa s'est insurgé :
« Tant que moi j's'rai vivant, on n'aura pas besoin des sous d'la tiote2 pour ajeter3 à manger. Tu lui laisses ses sous. Elle les a gagnés, elle les a mérités ! ».
Je l'aurai embrassé si la mine furibonde de maman n'avait stoppé mon élan. Qu'est-ce que j'étais contente !
Malgré tout, maman a quand même fini par avoir raison en quelque sorte ; je me gardais mon salaire mais interdiction de le dépenser. La Caisse d'Epargne, c'est pas fait pour les chiens et plus tard je serai bien contente d'avoir des économies pour m'acheter un beau trousseau quand je me marierai.
Septembre est arrivé en rafales de pluies et tardifs grondements de tonnerre et Angélique a déboulé dans les bureaux. Il n'y a pas d'autre terme, partout où elle surgit, Angélique déboule.
Angélique, toutes rondeurs attrayantes, avec un minois de pékinois. La seule à ma connaissance qui parvienne à paraître affairée même lorsqu'elle est occupée à se laquer les ongles de vernis.
Elle rentrait de vacances, constellée de tâches de rousseur, crinière flamboyante, voix perçante et rire communicatif. Il m'a paru tout de suite évident qu'elle n'était pas appréciée de tous mais qu'elle subjuguait tout le monde.
Les bonjours échangés, les anecdotes hâtivement racontées (ce qui a malgré tout nécessité deux rappels à l'ordre du Chef du Personnel avant que chacune regagne son poste), elle s'est dirigée vers moi :
« Salut, c'est toi la soeur de la sorcière mal aimée ? Pourquoi tu restes toute seule dans ton coin ? »
Et, sans même reprendre son souffle :
« Ah oui bien sûr, je suis bête, même si tu a l'air sympa, tu es quand même la soeur de Sophie, alors, tout le monde t'a mise à l'écart. Remarque, il faut les comprendre... »
J'ai eu, depuis ce jour, souvent eu l'occasion de le constater, Angélique a un coeur gros comme ça.
Je pense, qu'au début, elle a eu pitié de moi. Ce premier mois vécu chez Simon & Fils m'avait tellement traumatisée que je devais avoir le regard éperdu d'un chiot à demi noyé. Toujours est-il qu'elle m'a prise sous son aile et que depuis nous sommes devenues une vraie paire d'amies. Elle m'a tout expliqué. Ce n'était pas moi en tant qu'individu que tout le personnel rejetait, ce n'était même pas parce que j'étais la belle-soeur du patron (il était visible que je ne jouissais d'aucun favoritisme), c'était parce que j'étais la soeur de Sophie. Et Sophie, on pouvait dire qu'on n'en gardait pas le meilleur souvenir. Une belle garce que c'était. Hautaine, mauvaise comme une gale, hypocrite, malfaisante. A priori, j'étais donc suspecte. Attention, danger, fréquentation à éviter.
Je ne prétendrai pas qu'en six mois l'état d'esprit a beaucoup évolué, la méfiance n'a pas tout à fait disparu mais j'ai pu constater une nette amélioration. Désormais, les yeux me voient, les oreilles m'entendent, et c'est quand même plus pratique pour participer aux passionnantes discussions bureaucratiques :
« Vous savez, il paraît que machin (un acteur célèbre) est pédé comme un phoque !
- J'ai lu que la princesse TrucMuche s'est fait raboter les fesses ... refaire le nez ... escamoter les rides ... !
- J'ai entendu dire que Monsieur Souvain (c'est le directeur financier) allait s'acheter un bateau. Il y en a qui ont les moyens ... »
Que je fréquente Angélique enrage Sophie :
« C'est une petite traînée. Elle mène une vie dissolue. »
Ah ! ça, il faut reconnaître que la vie d'Angélique n'est pas monotone. C'est un véritable marathon amoureux. Elle fraye avec deux chauffeurs, Etienne et Jean-Marc.
Dans l'Oise le terme « frayer » a un sens très large. On entend aussi bien par là fréquenter que flirter ou coucher. Chacun le conçoit comme il veut. Quant à la manière de frayer d'Angélique avec ses deux chauffeurs, je me garde bien, hypocrite que je suis, de me poser la question.
Etienne parcourt la Belgique et les Pays-Bas. La destination de Jean-Marc c'est l'Espagne. Normalement, ils ne doivent jamais se trouver aux mêmes jours à la base (la base, c'est ainsi qu'on nomme l'immense hangar où sont cantonnés, entre deux voyages, les camions de l'entreprise Simon & Fils) mais la normalité est parfois défaillante. Il y a des impondérables, et il s'ensuit des imbroglio parfois paniquants mais toujours hilarants.
Etienne et Jean-Marc qui ne se connaissent pas, qui ignorent l'existence de l'autre, considèrent tous deux Angélique comme leur fiancée attitrée et sont, l'un comme l'autre, d'un naturel jaloux. C'est pure démence de leur part. Angélique flirte avec tous les mâles existants, qu'ils soient directeurs, chauffeurs, comptables,... Et tous subissent son charme et ronronnent béatement. Même Nanar, le coursier, un adolescent aux mines effarouchées de rosière, rougit et se contorsionne quand elle joue des cils en ouvrant bien grand des yeux de biche énamourés.
Parlant de Nanar, je me demande encore par quelle aberration ce surnom lui a été attribué : il se prénomme Xavier.
Je suis ravie d'avoir une amie aux moeurs dissolus. Côtoyer Angélique, c'est comme se régaler de piment sucré.
Septembre, octobre, novembre se sont enchaînés à toute allure.
Maman n'en revenait pas. Finis les maux de gorge, oubliées les migraines, je resplendissais. Toute la semaine, je bouillonnais d'entrain. Je vivais le morne week-end dans l'attente du lundi.
Quand on partage les péripéties de la vie amoureuse de mon amie Angélique, les samedi/dimanche familiaux avec parfois un entracte cinéma et, trop souvent à mon gré, les invitations chez Sophie et CTP chez eux, ou CTP et Sophie chez nous, paraissent fades.
Angélique m'a demandé d'un air égrillard ce que j'entendais par CTP. Quand je lui ai avoué avec un petit air ravi et taquin que ça signifiait « costume trois pièces », elle a souri poliment mais j'ai bien vu qu'elle ne trouvait pas mon humour particulièrement désopilant.
Et puis est arrivé le deux décembre.
Ce matin là, le vent soufflait des rafales de pluie glaciale. Je suis arrivée au bureau transie, les joues écarlates et luisantes d'humidité, le nez rouge comme un lumignon, un faubert dégoulinant en guise de chevelure. De derrière son bureau, Angélique m'a hélée :
« Salut à toi affriolante sirène ! »
Elle était bichonnée, parfumée, resplendissante, et mon arrivée interrompait sa tentative de séduction envers le plus beau garçon du monde.
Il m'a souri gentiment. Je me sentais ridicule.
« Je te présente Vincent, a continué Angélique, c'est un des chauffeurs qui fait l'Espagne mais d'habitude il évite de passer par les bureaux quand il revient à la base parce qu'il a peur de succomber à mes charmes. »
Pour ajouter à ma confusion, elle s'est esclaffée :
« Fleur bleue, si tu as l'ambition d'inonder les bureaux, tu es en train de réussir. »
Effectivement, une flaque s'étalait à mes pieds. Je me suis enfuie, horriblement vexée et, pendant quelques micro secondes, je l'ai haïe. Je déteste ce surnom dont elle m'affuble. Comme s'il ne suffisait pas, qu'en cet instant précis, j'ai l'apparence d'une souillon hagarde.
Le temps que je me sèche, le plus beau garçon du monde allait disparaître. Il garderait de moi l'image d'un laideron détrempé. J'étais désespérée. A sa vue, mon petit coeur avait fait Vroum, Tchac, Plaf ! Des tas de sensations inconnues et sidérantes m'exaltaient, m'oppressaient, me vertiginaient.
Quand je suis revenue, il était toujours là, avec le même sourire tranquille.
« Sirène, je ne sais pas. Affriolante c'est un peu exagéré. Mais ravissante, vous l'êtes certainement. »
Sciée elle était Angélique. Et moi qui avait dérougi en me séchant, j'ai repiqué un fard.
Lorsqu'il est parti, Angélique m'a dit :
« Toi ma tiote, t'as fait une sacrée touche. »
A midi, pendant que nous cantinions, elle m'a confié :
« Franchement, j'ai été étonnée. Ce gars là, je ne l'ai jamais entendu prononcer une phrase aussi longue. Des sourires, ça oui, il en distribue en veux-tu en voilà, mais ça s'arrête là. Moi, j'arrête les frais mais tu vas faire des jalouses. Toutes les filles lui courent après. »
Ce mois de décembre a été le plus pluvieux, le plus boueux, le plus venteux, le plus marasmeux des mois de décembre depuis que l'univers existe. Tout le monde toussait, ronchonnait, frileusait, expectorait, exhalait des effluves grippeuses, des paroles hargneuses. Tout le monde sauf moi qui chevauchait allègrement mon petit nuage rose. J'étais éperdument amoureuse de Vincent et je plaisais à Vincent.
Innocence ? Folie ? Pendant les quatre semaines qui se sont écoulées après notre première rencontre, je ne l'ai vu que deux fois Vincent. Et encore, de loin. Un jour, au volant de son camion, franchissant les portes du hangar, une autre fois, à la cantine, en grande conversation avec deux autres chauffeurs. Et pourtant, peut-être parce qu'à chacune de ces rencontres fortuites, il a esquissé un petit salut désinvolte de la main accompagné d'un sourire complice et d'un regard bien particulier, je n'ai jamais douté un seul instant de l'intérêt tout particulier qu'il me portait. Ce regard me disait : « On se comprend tous les deux. Tu me plais et tu sais que je te veux. »
Et puis, il y a eu le Noël de l'entreprise Simon & Fils.
Profitant de ce que toute la société se goinfrait de petits fours et s'imbibait de vin mousseux, Vincent m'a glissé subrepticement à l'oreille :
« Dimanche en quinze, je suis de repos. Ça te dirait de venir au cinéma avec moi ? »
Dimanche en quinze, c'est... Demain !

SOPHIE
Dieu soit loué, le moment est enfin arrivé où Marguerite va pouvoir servir le café.
À ma table, ce soir, les Garmont (il fait dans l'immobilier à une vaste échelle pendant qu'elle le cocufie à une plus vaste échelle encore), les Petitjean (il est directeur de l'agence bancaire du Crédit Picard et de l'Ile de France réunis. Sur elle, même les toilettes copies conformes des créations de grands couturiers ont l'air de loques informes. En plus, elle ne cesse de renifler. (C'est aussi agaçant que répugnant et très éprouvant pour les nerfs), et les Souvain (Donatien estime indispensable d'inviter son directeur financier à notre table. Il est persuadé le fidéliser en le valorisant).
À mon grand soulagement, personne n'a évoqué l'incartade de Gisèle.
C'est samedi dernier, par Ludmila, ma coiffeuse, que j'ai tout appris. Elle n'est pas méchante Ludmila, pire elle est sotte et c'est une intarissable bavarde.
« Alors, ça s'rait'il qu'on va bientôt aller à la noce ? Vous le saviez qu'elle fraye avec le beau Vincent votre petite soeur ? Je les ai vus ensemble au cinéma dimanche dernier. Ils ont pas dû voir grand chose du film occupés qu'ils étaient à se rouler des patins gros comme ça. De vrais petits tourtereaux. J'en étais toute attendrie. »
J'ignore encore comment j'ai pu rester imperturbable, le prétexte que j'ai utilisé pour détourner la conversation. Mon sang bouillait dans mes veines. Ludmila (qui, entre nous, s'appelle Paulette comme chacune le sait), la gazette de Compiègne ! Toute la ville devait être au courant des frasques de Gisèle. Tous devaient se gausser.
Sortie du salon de coiffure, j'ai sauté dans ma voiture, direction Pierrefonds. Cent vingt kilomètres à l'heure sur une route toute en virages assassins. Je n'ai certes pas pris le temps d'admirer les arbres qui bourgeonnaient sous le radieux soleil printanier. Devant la maison, j'ai pilé dans un hurlement de freins et bondi hors de la voiture. Dans la cuisine, je suis passée en trombe devant maman occupée à éplucher des légumes.
Gisèle était dans sa chambre, allongée sur son lit, encore une fois en train de rêvasser. Je l'ai empoignée par les cheveux, jetée à terre, frappée à coups de pieds, giflée à tours de bras. Elle hurlait. Je criais plus fort encore, totalement hystérique. Je crois que si maman ne m'avait pas empoignée, ceinturée, je la tuais. Maman qui s'affolait, questionnait, voulait savoir.
Effondrée sur la moquette, Gisèle geignait. Du sang coulait de l'une de ses narines traçant une rigole vers son menton en contournant les lèvres. Son visage commençait à enfler.
« Va te nettoyer la figure et couche-toi. » Lui a enjoint maman avant de m'entraîner vers la cuisine.
« Que se passe t'il Sophie ? Qu'est ce qu'elle a bien pu faire pour te mettre dans un tel état ? C'est si grave que ça ? »
Elle était livide et tremblait de tous ses membres maman.
« Ce qu'elle a fait, cette petite traînée, cette putain. Ce qu'elle a fait... ». Je m'en étranglais de rage.
« Pendant que vous la croyez sagement au cinéma, cette salope, elle se vautre dans les bras de l'un de nos chauffeurs. Un chauffeur, tu entends ! Une espèce de minable de rien du tout ! Et un vietnamien en plus ! Un jaune ! Devant tout le monde ! »
Donatien a été très ennuyé d'avoir à signifier son congé à Vincent. Après tout, arguait-il, sur le plan professionnel, il n'avait strictement rien à lui reprocher. J'ai tenu bon et exigé ce renvoi. Vincent a eu le choix entre la perspective d'un avenir en butte à de multiples vexations ou sa démission immédiate agrémentée du versement d'une indemnité équivalente à trois mois de salaire. C'était un garçon raisonnable ; terminée la ridicule et sordide aventure pseudo sentimentale entre le péril jaune et cette sotte de Gisèle.
Des toussotements, des raclements de gorge, des bruits de succion, d'étoffes qui se défroissent, me ramènent parmi mes invités qui s'ébrouent ne sachant trop comment entonner leur chant du départ. Voilà venu le moment le plus fastidieux d'une soirée au demeurant, et j'en suis fière, fort réussie : les interminables « au revoir. »
« Ma chère Sophie, ce soufflé était absolument divin ! »
« À samedi prochain. Vous êtes de la réception des Renardot bien entendu. »
Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla. L'ennui quand on reçoit, c'est que les gens n'en finissent pas de partir.
Quand même, je suis rassurée. A aucun moment le nom de Gisèle n'a été mentionné. Je suis certaine qu'ils ricanent derrière mon dos mais tant qu'ils n'osent pas me narguer en face, je m'en moque. Dans quinze jours, un autre sujet de scandale fera oublier cette pénible histoire. En province, les sujets de scandale de manquent pas, un rien les provoque.
Un peu plus tard, dans la nuit, Donatien ronfle allègrement à mes côtés. Il a tiré son petit coup bien gentiment, comme un gentleman qui vous fait une politesse mais ne veut surtout pas importuner. Le samedi soir, c'est le soir de la baise. Demain, il ne travaille pas.
Je suis trop énervée pour dormir. Saloperie de draps de satin, qu'est-ce que le corps se repose mal là-dedans. Si ce n'était une question de standing, il y a longtemps que j'aurais remplacé cette cochonnerie d'étoffe glissante et visqueuse par de bons draps de coton bien plus confortables.
Je me tourne et me retourne à la poursuite du sommeil. Les souvenirs m'agressent.
Chaque matin, au saut du lit, lorsque je me précipite vers le miroir et que je le scrute avec une minutie maniaque et inquiète, je me flatte de ne découvrir aucune flétrissure, aucune ride sur le visage qu'il reflète. À trente-quatre ans bientôt, on m'en accorde vingt-cinq ce qui est plutôt amusant car lorsque j'allais sur mes seize ans, je pouvais faire croire sans difficulté que j'en avais dix huit. Je m'enorgueillissais d'un vrai corps de femme et même mon visage ne laissait pas supposer l'adolescente.
Je sortais, selon mon bon gré avec toute une bande de jeunes de ma génération dont j'étais la reine incontestée. Papa et maman me faisaient confiance : ils les connaissaient tous depuis les couches-culottes. J'étais de tous les bals, de toutes les fêtes, de toutes les surboum. Horriblement allumeuse, je flirtais, promettais, riais, me dérobais.
Pâques, bien souvent nous offre une grise mine. Cette année là, la journée s'annonçait estivale.
« Qu'est-ce qu'on décide ? On va au cinoche ? »
« Oh non merde, il fait beaucoup trop beau pour s'enfermer. En plus, y'a rien que des films ringards cette semaine. On peut aussi bien se peloter au grand air. »
« J'crois qu'c'est la fête foraine à Cuise, si on y allait ? »
Nous buvions un pot à la terrasse de l'unique café du village quand il a surgi, chevauchant sa moto. Moteur coupé, un dernier râle, un bref hoquet, l'engin est venu piler à nos pieds.
Je le revois encore, tout vêtu et botté de cuir noir, en train de retirer son casque. Un ange sombre d'une beauté à vous couper le souffle. Pas la beauté mannequin, ni celle non plus du jeune premier de cinéma. Non, la beauté brute. Le jeune mâle viril, sain et sans artifices. Des cheveux de jais légèrement bouclés, des yeux profonds comme la nuit, brillants comme des étoiles, une peau appétissante de pain d'épice, un sourire pour réclame de pâte dentifrice.
Nous les filles, nous étions toutes haletantes, bouche bée, subjuguées.
« Tiens salut toi. C'est pas trop ton coin par ici ! Tu fais une virée ? »
Christian connaissait cette merveille. C'était presque un copain à lui. Enfin pas tout à fait mais ils bossaient dans la même usine et c'est surtout la moto que Christian avait reconnue.
J'adoptai l'attitude de la princesse lointaine, hautaine, inabordable, souverainement indifférente, tout en épiant ses réactions face à mes copines empressées autour de lui (une véritable meute de chiennes en chaleur).
« Eh, t'es d'où toi ? On t'a jamais vu par ici. »
« T'aurais pas une grand-mère gitane par hasard ? »
« Me dis surtout pas que t'es marié, j'en mourrai ! »
« Comment tu t'appelles ? »
Sourire paillettes :
« La première qui devine a droit à un tour sur mon fidèle alezan. »
En réponse, un concert de piaillements (la meute de chiennes en chaleur doublée d'une basse-cour en folie) :
« Luis ! Mario ! Antonio ! José ! »
Dédaignant de leur répondre, il m'a interpellée :
« Et vous, sublime Madone, vous ne voulez pas connaître le nom du hardi cavalier qui vient, sur son fougueux coursier, vous présenter ses humbles hommages ? À moins que vous n'ayez peur de monter sur une moto ? Vous savez c'est pas si dangereux que ça à l'air ces petites bêtes là. »
J'ai toujours détesté qu'on pratique un humour débile à mes dépens. J'ai craché, d'un ton dédaigneux, presque comme une insulte :
« Rodrigue ? »
Au début, ça n'a rien eu de sérieux. Comme à mon habitude, je faisais mes griffes, je testais mes talents de séductrice en herbe, je jouais. Non seulement il les tolérait mais il semblait s'amuser de mes caprices tant que je ne cherchais pas à m'immiscer dans ce qu'il considérait comme sa vie privée. Ainsi, lorsque j'ai voulu savoir son âge, je me suis entendu répondre que je pouvais, sans me tromper, le situer entre quinze et quarante-cinq ans. Son nom réel ? Rodrigue lui convenait parfaitement. Avait-il des frères, des soeurs ? Oui, tous ceux qui se voulaient comme lui libres et sans attache.
Notre relation a évolué sans que j'en prenne réellement conscience. J'ai de plus en plus goûté ses baisers, de moins en moins éprouvé l'envie de fréquenter mes camarades d'enfance. Le printemps était merveilleux dans les bras de Rodrigue. Je suis devenue femme au sein de la forêt complice, dans un lit douillet de feuilles mortes. J'avais toujours affecté une attitude délurée, il a été surpris et ému de me découvrir vierge.
Mon corps était exigeant, Rodrigue était ardent. Nous avons vécu mai, juin et les deux premières semaines de juillet en étreintes passionnées. Rien ne me préparait au drame que j'allais vivre le 14 juillet de cette année là.
Nous venions de nous aimer avec notre fougue habituelle et je me reposais toute alanguie, sereine et comblée. C'est alors qu'il m'a dit :
« Sophie, je vais partir. J'étais à l'usine pour une durée déterminée et mon contrat est arrivé à expiration. »
Un violent coup de poing dans le ventre n'aurait pas été plus douloureux. Pourquoi voulait-il partir ? Il pouvait trouver un autre emploi dans la région. Est-ce que nous n'étions pas heureux tous les deux ? Pourquoi voulait-il me quitter ?
Je pleurai, je suppliai, je souffrais.
« Enfin poussin, m'a t'il déclaré, côté sexe on s'entend bien d'accord, c'est même formidable mais ce n'est quand même pas le grand amour entre nous. Franchement, reconnais-le, je ne t'ai jamais fait de promesses. Je ne t'ai jamais parlé de mariage ou laissé croire que ça durerait toujours tous les deux. »
Huit jours à peine après son départ, premières nausées.
Je maigrissais, je perdais du poids, maman s'est alarmée. J'étais malade, il fallait consulter un médecin. Je ne me faisais aucune illusion sur le résultat des examens.
Ils ont été formidables mes parents. Aucun reproche. Ils se sentaient, ils étaient coupables.
Maman a dit :
« Il faut qu'elle parte loin d'ici. Il ne faut pas que les voisins le sachent. Tout le monde doit l'ignorer, sa vie serait fichue. »
Le nouveau né qu'on a déposé dans mes bras était un petit monstre maigrelet, rougeaud, fripé, poilu, absolument hideux. Je l'ai tout de suite détesté. Je n'en voulais pas. J'ai été ravie qu'on me débarrasse de cette abomination.
Et c'est ça qu'elle voudrait Gisèle ! Un petit citron dans son ventre ! Quand je songe que lorsqu'elle venait manger chez moi avec papa et maman, j'invitais, avec leurs parents, les meilleurs partis de Compiègne : le fils Janin des Cimenteries, le fils Gaillard de la chaîne de magasins de chaussures Gaillard (trois magasins dans un rayon de cent kilomètres), même le fils du marquis de Barnois (ils sont ruinés d'accord mais lui est polytechnicien, et ils ont des relations).
Et j'avais bien du mérite à inviter ces gens là à la même table que papa et maman car mes parents sont bien braves mais, il faut le reconnaître, si maman est suffisamment fine pour masquer son inculture en observant le silence pendant des discussions auxquelles elle ne comprend goutte, papa ne nous ménage pas sa balourdise.

GISÈLE
Je déprime, je dolente, je plaintive, je trémolise.
Bon, d'accord, je vais avoir mes règles, et presqu'à chaque fois ça me rend dépressive ; mais là, je sens bien que c'est particulier. Il faut impérativement que je trouve une solution. Trop, c'est trop. Je n'en peux plus de cette vie de recluse. Ma jeunesse s'étiole, mes jeunes années s'envolent, il faut que je me largue, que je mette les voiles, que je m'évapore.
Maudite Sophie, elle m'a volé mon premier amour.
Vincent, c'était il y un an déjà. Je l'appelais mon chéri-soleil. C'est lui qui m'a appris à donner des baisers avec la bouche. La première fois, j'étais empruntée, je ne savais pas trop quoi faire avec ma langue. En plus, j'étais un peu enrhumée, j'avais le nez bouché et, après quelques minutes, j'avais tendance à suffoquer. Qu'est-ce que j'étais embêtée !
La raclée que j'ai reçue ! Je suis restée enfermée à la maison pendant plus d'une semaine, le visage tuméfié, un oeil au beurre noir et des bleus qui hésitaient lâchement entre le jaunâtre et le verdâtre partout sur le corps. Encore heureux qu'elle ne portait pas sa bague de fiançailles ornée d'un diamant ce jour là ma grande soeur (elle ne la porte jamais quand elle se rend chez sa coiffeuse car elle s'y fait manucurer et craint que quelqu'un en profite pour la lui voler) parce que c'est pour le coup que je me retrouvais balafrée.
Quand j'ai été en état de reprendre le travail, Vincent avait disparu. Angélique s'est apitoyée, se voulant consolante. Je l'ai rembarrée : mon chagrin, c'était pas ses oignons. On est resté fâchées pendant au moins deux jours et demi. Mais Angélique ne connaît pas la rancune et moi je l'aime bien ma copine.
Et puis, Vincent, il ne m'a pas fallu tellement de temps pour l'oublier. Il faut croire que je n'étais pas si amoureuse que ça. J'étais surtout flattée qu'un homme s'éprenne de moi. Mais je n'ai pas pour autant pardonné à Sophie.
Il y a deux autres choses que je ne lui pardonne pas. Non trois : le coup des lunettes, celui des vacances, et la vie de recluse que je mène à cause d'elle.
Lors de la dernière visite médicale, je me suis entendu dire que ma vue avait sérieusement baissée et qu'il fallait, non moins sérieusement, que j'envisage de porter des lunettes. Déjà que j'étais poilue, j'allais en plus devenir binoclarde. La Totale ! L'horreur !
J'ai suggéré à papa et maman l'achat de verres de contact. J'ai insisté. J'ai supplié. Papa n'avait rien contre, maman a consulté Sophie. Sophie a dit :
« C'est ridicule. Vous allez lui acheter des verres de contact qu'elle ne pourra peut-être pas supporter et qui risquent de lui donner de la conjonctivite. En plus, étourdie comme elle est, elle est bien fichue de les perdre. Au prix que ça coûte ! »
Maintenant, je suis lunettée, je suis défigurée ! Il ne faut pas compter sur moi pour porter ces hublots ailleurs qu'au bureau.
La tant attendue bienheureuse époque des vacances se profilait à l'horizon. Angélique et moi nous étions bien décidées à les passer ensemble. Pour être certaines de ne pas rencontrer d'opposition, on avait opté pour le mois de septembre. Tout le monde veut partir au mois d'août : la direction parce que bobonne veut exhiber sa chair mollasse, sa poitrine tombante, son bedon flageolant, et ses fesses affligeantes dans son maillot de bain de chez Dior, à Saint Tropez, les bientôt retraités parce qu'il faut qu'ils aillent surveiller leur maison de campagne dans l'Yonne afin qu'elle ne soit pas la proie des squatters, les jeunes mamans parce qu'avec la rentrée scolaire n'est-ce pas ...
Nous, septembre ça nous arrangeait. En général, le temps capricieux se montre plus agréable qu'en juillet ou août et les prix sont plus cléments.
Les agences de voyage, je connaissais. Je nous ai inondées de brochures. Au fil des pages, nous avons chevretté dans les ruines du Machu Pichu, jonqué sur les rivières d'Asie, tamouré sous les cieux tahitiens, et décidé que nous irions cluber en Sicile.
J'ai parlé de mon projet à papa et maman. Papa n'avait rien contre, maman a consulté Sophie. A la limite de l'apoplexie, Sophie a éructé :
« Vous n'allez pas l'autoriser à commettre cette folie quand même ! Vous imaginez un peu ? Une gamine totalement irresponsable en Sicile ? Avec tous ces italiens qui ne pensent qu'à des cochonneries ! Sans parler des mafiosi et de la traite des blanches ! Et, en plus, en compagnie d'Angélique qui est une dévergondée. Et je pèse mes mots ! »
J'ai passé une nouvelle fois mes vacances à Pierrefonds. Il a plu presque sans discontinuer.
Je pars le matin au bureau. Je rentre le soir du bureau. Je mange avec papa et maman et ensuite nous regardons la télévision. Le samedi et le dimanche, je vais parfois au cinéma avec maman. Ou bien Michel, mon fidèle copain vient à la maison pour disputer une partie de Scrabble. Ou bien je lis. Depuis un an, je vis en résidence surveillée.
Maudite Sophie !
Le seul samedi où j'ai eu la permission de sortir « seule » (encore que les multiples recommandations de maman, et Michel en qualité de cavalier, m'accompagnaient) ça a été pour assister au mariage forcé d'Angélique. Les italiens n'étaient pas à incriminer mais Angélique était revenue de Sicile avec un souvenir aussi imprévu qu'original et qui ne devait rien à l'artisanat local. Ce n'était pas catastrophique puisque le J.O., heureux coupable, ne demandait qu'à réparer. Le plus ennuyeux de l'histoire c'est que Sophie se rengorgeait :
« Hein ! Qu'est-ce que je vous disais ? »

-:-:-:-:-:-:-
Angélique est d'accord avec moi, je ne peux continuer à « non vivre » ainsi. Je suis en train de tourner à la vieille fille rance. Encore deux ou trois ans à végéter de la sorte et je vais être étouffée, engluée par des toiles d'araignée. Il faut que j'échappe à la tutelle possessive et destructrice de Sophie. Il faut que je parte, que je quitte ma famille, que j'aille vivre sous d'autres cieux.
Où ?
Comment ?
Où ? À Paris. Seule l'immensité de la capitale peut me donner une chance d'échapper à Sophie.
Comment ? On ne manque pourtant pas d'imagination Angélique et moi mais là, on a la cervelle qui bloque.
À Paris, je trouverai facilement du travail et un logement. Aucun doute à ce sujet. Pour le travail, il n'est que de consulter le journal pour constater que les secrétaires sont très recherchées. Quant au logement, pas de problème non plus : depuis que je travaille, je confie la totalité de mon salaire à la Caisse d'Epargne comme l'a exigé maman et je dispose maintenant de substantielles économies.
Je sais déjà ce que je veux. Un petit trois pièces. Une cuisine évidemment même si je ne sais pas faire cuire un oeuf et encore moins quoi que ce soit d'autre. Une salle de bain : je suis capable de rester des heures avec un bouquin allongée dans la baignoire remplie d'eau mousseuse et parfumée. Un salon : j'imagine déjà le canapé profond devant une table basse, le bar sur lequel trônera la télévision, la moquette moelleuse que je foulerai de mes pieds nus. Deux chambres : il m'arrivera bien d'avoir des invités. Ce sera, de préférence, au coeur de la capitale pour être à proximité des salles de spectacles.
Mais comment disposer de quelques jours pour trouver ce logement et ce travail ? Impossible d'envisager des recherches à partir de Compiègne. L'impasse !
Angélique et moi, on a décidé de faire appel à l'esprit de solidarité des autres secrétaires pour nous aider à solutionner le problème. Elles connaissent toutes Sophie et peuvent comprendre mon désir de fuite.
Les secrétaires, ce sont Floriane, Vanessa, Guillemette, Doriane, et Alzira.
Cartland, Benzoni et Monsigny sévissent dans nos foyers picards d'où ces prénoms exotiques. Il faut dire qu'après huit heures de reins cassés à biner des pommes de terre ou à travailler « aux pièces » dans une usine, les mamans de mes collègues avaient bien besoin de s'évader dans des mondes plus romanesques. Ce n'est pas moi qui critiquerais leur goût littéraire : ces auteurs, je les adore au point que, plutôt que d'abandonner ma lecture quand certain besoin physiologique se manifeste que je ne saurais remettre à plus tard, je préfère emmener le roman avec moi au « petit coin ». Maman qui estime que je passe plus de temps qu'il n'est indispensable en ce lieu s'inquiète alors de savoir si je ne souffre pas de problèmes de « transit intestinal » (Même si son souci est réel, je la soupçonne de prendre plaisir à utiliser ce terme « savant » et chaque fois qu'elle l'emploie je lui rétorque en rigolant qu'elle regarde trop la publicité à la télévision).
Au nombre des secrétaires, je n'ai pas cité Geneviève, non pas à cause de son prénom trop commun (après tout, je fais tache également) mais parce que nous l'avons exclue de la conjuration. Geneviève est « cul et chemise » avec Grisette, la remplaçante de ma soeur. Et Grisette, nulle n'en doute, c'est l'éminence grise de Sophie.
Les suggestions ont plu mais dans l'ensemble ne m'ont pas tellement plu. En général le scénario était extravagant, de toute façon irréalisable. Les filles déliraient, on piétinait.
C'est Guillemette qui a proposé l'idée la plus sensée :
« Ecoute, ma marraine habite à Paris. Elle y vit seule avec ses trois caniches et tous les ans, au mois d'août, elle va les aérer en Bretagne.
- Toi, tu t'arranges pour être en vacances au mois d'août. Je sais, c'est pas facile mais après tout tu as la chance d'être la belle-soeur du patron et ça devrait bien te servir à quelque chose de temps en temps.
- Moi, en attendant, j'écris à ma marraine et je lui demande si elle t'autoriserait à occuper son appartement pendant qu'elle est à Plougastel. »
« Et pourquoi elle serait d'accord ? »
Les bonnes raisons ont fusé de toutes parts :
« Pour arroser les plantes vertes en son absence.
- Parce que ta présence éloignera les éventuels cambrioleurs.
- Tu pourras surveiller qu'on ne lui vole pas son courrier.
- Si jamais le voisin du dessus oublie de fermer le robinet de sa baignoire, tu seras sur place pour ... Et bien, je ne sais pas pourquoi faire mais tu seras là, c'est le principal.
- Si un incendie se déclare, tu pourras appeler les pompiers. »
Chacune surenchérissait jusqu'à l'absurde, le fou rire nous a gagnées.
La première à retrouver son calme, Guillemette a dit :
« C'est plutôt le genre fée Carabosse ma marraine et il se peut qu'elle refuse, alors je ne te promets rien. Mais c'est vrai qu'elle a la phobie des cambrioleurs. On peut toujours essayer, on ne risque rien. »
« Bon, d'accord, admettons qu'elle accepte. Mais qu'est-ce que je vais raconter à mes parents moi. Je serai bien sensée être quelque part au mois d'août. »
Elles commençaient à fatiguer les filles. Les neurones coinçaient. Un peu, c'est bien mais trop ça ne fait plus rigoler. On t'a donné un coup de main ma belle mais maintenant assume-toi.
C'est encore Guillemette qui a trouvé la solution. Cette nana est un cerveau.
« A ton avis, quel est l'endroit idéal où tu peux décemment projeter de partir en vacances sans que ta mère s'inquiète ? Réponse : dans une colonie de vacances. Et, de préférence, tu n'hésites pas à inventer que c'est une colonie de vacances dirigée par des bonnes soeurs.
- CQFT ! Tu te sens brusquement une vocation de monitrice et tu commences dès maintenant à leur imprimer cette idée dans le ciboulot à ta maman et à ta frangine. »
« Mai... ai... ais , ai-je chevroté, si je pars en colo avec les bonnes soeurs, je ne peux pas aller à Paris ! »
« Cette gamine est gentille, a déclaré Floriane, en affectant un air déprimé, mais y'a des moments où elle est vraiment un petit peu conne. »
« Crétine ! Ont braillé les autres en choeur, la colo, tu fais comme si tu y allais. »
Est-ce que je vais oser ?

JUAN
Il s'étira tout en baillant, se gratta les aisselles avec volupté.
Le drap et les couvertures gisaient au pied du lit, innocentes victimes des récents ébats nocturnes. Tirés devant la fenêtre ouverte, les doubles rideaux ne se rejoignaient pas totalement et un rayon de soleil folâtre en profitait pour venir lécher les jambes de la dormeuse. De très belles jambes avec le mollet bien galbé.
La fille, une blonde pas très belle mais plantureuse comme il les aimait. La plupart ne se croient attrayantes que lorsqu'elles parviennent à ressembler à des échalas. Dégueulasse ! Il n'avait jamais eu le goût de jouer aux osselets.
Dommage, elle s'était révélée fort décevante. Pas douée pour les jeux de l'amour celle-là non plus. Les bonnes femmes maintenant, les jeunes surtout, elles se couchent avant même qu'on le leur demande et elles ne vous donnent pas plus de satisfaction que si c'était des poupées gonflables. Aucun tempérament. Elles vous excitent avec leurs jupes au ras du cul, leurs nichons à l'air, leurs allures effrontées, et une fois au lit elles sont aussi inertes que des soles sur l'étal du poissonnier, l'odeur en moins. Elles, ce serait plutôt du déodorant qu'elles abusent, une véritable infection.
En bas, les pneus des voitures chuintaient sur l'asphalte de la rue Brémontier et le bruit de la circulation sur l'avenue Wagram ne parvenait qu'étouffé. Dans la chambre, l'air était moite. Trop bref, l'orage nocturne n'était pas parvenu à rafraîchir l'atmosphère.
Juan adorait son studio. Un salon, une chambre, clairs et bien aérés, une salle d'eau, et une kitchenette qu'il n'utilisait jamais, étalés tout en longueur, sur soixante mètres carrés, couloir compris, au sixième étage de l'immeuble. Le luxe pour un célibataire. Deux fois par semaine, la concierge, pardon, la gardienne de l'immeuble, montait faire le ménage. Le loyer lui coûtait « la peau des fesses » mais il pouvait se le permettre.
Taxi le jour (attention, à son compte avec une voiture bien à lui), il augmentait ses revenus en jouant de la guitare certains soirs dans des restaurants ibériques. Les contrats ne lui faisaient pas défaut. Il était bon guitariste et sa prestation permettait aux restaurateurs de tripler le prix de la paella. Parfois, il arrivait à faire engager sa copine Esmeralda qui avait un réel talent pour danser la séguedille. Plus typiquement andalouse qu'Esmeralda, c'était difficile à trouver. De son vrai nom, Rachel Reistein, et native de Forbach, elle s'exprimait avec un inimitable accent titi parisien et faisait l'amour, comme une déesse, à la bonne franquette.
Juan ne se rappelait pas avoir jamais eu le moindre problème côté finances ou côté coeur. Enfin, coeur, c'était un euphémisme.
Issu de la meilleure bourgeoisie madrilène, nanti en fin d'études d'un diplôme d'ingénieur en électronique, il avait décidé un jour de quitter famille et patrie pour aller explorer les richesses des Etats-Unis d'Amérique via Londres en passant par Paris. De toute façon il ne s'était jamais très bien entendu avec ses parents, trop collet monté, pas plus qu'avec son pisse-froid de frère aîné, Ramon. Quant à sa soeur cadette, Maria-Conception, il la considérait comme une pécore. Ce qu'il n'avait pas envisagé c'est qu'il succomberait au charme de la capitale française et qu'il ne pourrait se résoudre à l'abandonner.
Cela s'était tout de même produit à deux ou trois reprises, pour des raisons professionnelles, au début de son séjour en France. Il s'était fait embaucher par une agence qui l'employait en intérim et certains contrats l'avaient contraint à travailler en province. Mais dépendre des autres ne lui plaisait pas trop et c'est ce qui l'avait décidé à devenir chauffeur de taxi pour être son propre maître
Maintenant, du premier janvier au trente et un décembre, Juan vivait à Paris. Il ne comprenait pas bien d'ailleurs cette envie de s'expatrier des parisiens dès les vacances d'été ou d'hiver. Les images des bouchons retransmises aux actualités télévisées lui faisaient penser aux films retraçant l'exode lors de la deuxième guerre mondiale lorsque les allemands avaient envahi la Belgique puis la France. Seule différenciation, la forme et la diversité des voitures. Quant au reste, si leurs toitures n'étaient pas protégées de matelas, elles étaient surchargées de bicyclettes, planches à voile ou skis, selon la saison.
Son tourisme à lui, c'était les gazouillantes petites nippones aux yeux bridés et aux jambes arquées, les pétulantes scandinaves qui ne sont pas toujours aussi blondes ni aussi affriolantes que la rumeur publique voudrait le faire croire, les voluptueuses italiennes au regard de velours sombre, les gentilles et tendres allemandes souvent bien moins grassouillettes et toujours beaucoup plus excitantes que les américaines. Il était toujours surpris du peu de compatriotes espagnols qui visitaient la France.
Juan jeta un coup d'oeil vers le réveil matin. Huit heures et vingt et quelques minutes. La bonne heure pour virer la fille de son lit et de sa vie. Il ne craignait pas de scène ayant mis, depuis longtemps, un système qui, avec l'expérience, s'avérait très au point pour lui éviter ce genre de désagrément.
Des fards, des produits de beauté divers, une robe de chambre incontestablement féminine dans la salle d'eau et, dans son cadre bien en évidence sur le buffet du salon, le portrait d'une femme belle malgré des traits austères, le protégeaient efficacement de toute tentative d'ingérence indésirable dans sa bienheureuse existence de célibataire.
Quand, dans la nuit déjà bien avancée, il ramenait ses conquêtes pendues à son cou, elles étaient trop excitées pour remarquer quoi que ce soit. Au réveil, ces accessoires mensongers lui épargnaient pleurs et jérémiades.
La femme du portrait, il ne la connaissait même pas. Il avait trouvé la photo sur le tapis à l'arrière du taxi, peut-être perdue par sa propriétaire dont il n'avait aucun souvenir, peut-être jetée par un amoureux déconfit. Il avait tout de suite pressenti le parti qu'il pouvait en tirer et l'avait gardée.
La fille bougea dans son sommeil et se tourna vers lui sans pour autant se réveiller. Une très fine sueur perlait sur son front et sur le soupçon de duvet au-dessus de sa bouche légèrement négroïde.
Ils avaient dû dormir à peine trois heures.
Pour lui, pas de problème. En général, quatre ou cinq heures de sommeil par nuit lui suffisaient pour se reconstituer une provision d'énergie. Elle, comme toutes ses semblables allait se réveiller totalement ahurie suite au manque de repos. Oui, c'était la bonne heure pour la virer.
Il la secoua sans ménagement.
« Lève-toi. Allez, allez, dépêche-toi. Dans un quart d'heure ma femme va rentrer ! »
Les yeux de la fille papillotèrent. Le fard à paupières en coulant s'était délayé lui dessinant un masque tragico comique. Affolée, elle sauta hors du lit exhibant l'intégralité de sa chair nue, grasse et ferme à la fois, sa poitrine lourde un peu tombante au-dessus d'une taille incroyablement fine, et ses fesses rondes et appétissantes.
« Ta femme ? Mais tu ne m'as jamais dit que tu étais marié ! »
« Je ne t'ai jamais dit non plus que je ne l'étais pas. »
« Et pourquoi qu'elle est pas là, d'abord ? »
« Elle est infirmière de nuit ; mais je ne vois vraiment ce que ça peut te foutre ! Et maintenant grouille-toi. Comme je te l'ai dit, elle ne va pas tarder à rentrer et je n'ai pas trop envie qu'elle te trouve dans notre pieu. Alors, c'est pas trop le moment, vois-tu, pour que je te raconte ma vie. »
Il s'en trouvait bien quelques unes qui protestaient, pleurnichaient, quémandaient un rendez-vous, mais c'était vraiment très rare. Bien orchestré, l'effet de surprise jouait en sa faveur et il mettait facilement un terme à leurs velléités possessives.
La fille partie, il se doucha et s'habilla d'un pantalon blanc de toile légère et d'un tee-shirt bleu clair uni qui serait plus confortable qu'une chemisette avec la chaleur qui s'annonçait.
Patiemment, il attendit l'ascenseur qui s'élevait en haletant tel un vieillard poussif et cacochyme. Emprunter cet engin, c'était accepter de vivre une aventure périlleuse. Il grinçait, brinquebalait, gémissait, couinait, hoquetait. On s'attendait constamment à ce qu'il expire entre deux étages et il vous amenait invariablement à bon port. Esprit de contradiction ? Juan escaladait toujours ses six étages à pieds pour entretenir la forme et descendait toujours en ascenseur, par flemme.
Il se dirigea vers la terrasse du « Bouquet de Wagram » pour s'y faire servir un café et des tartines beurrées. Rien ne vaut les tartines beurrées des cafés parisiens. Elles ont un goût inimitable. Pain frais qui croustille et craque savoureusement sous la dent, beurre onctueux étalé juste comme il faut, ni en couche trop épaisse, ni en couche trop avare, un régal. La « carotte » qui vous donne le courage de vous lever tous les matins.
La dernière bouchée de tartine à peine finie d'avaler, Juan s'octroya sa première cigarette de la journée, s'empara d'un journal oublié sur une table voisine et commença à le parcourir des yeux mais il se rendit vite compte qu'il ne le lisait pas. Son esprit était occupé à résoudre un dilemme. Allait-il employer sa journée à véhiculer, comme d'habitude, des appareils photo et des attachés-cases avec les individus qu'ils menottent, ou allait-il s'offrir une journée de congé ?
Il rota faiblement, leva la main pour héler le garçon, paya et, toujours indécis, se dirigea vers son taxi garé à une centaine de mètres le long du trottoir.

GISÈLE
Guillemette a su se montrer convaincante. La marraine a été d'accord. Je suis à Paris.
Mais, attention, interdiction de me servir du téléphone, interdiction d'allumer la télévision, interdiction d'utiliser les appareils ménagers (sauf l'aspirateur. L'aspirateur, j'ai le droit de l'utiliser et son usage m'est même fortement conseillé).
Prendre le train pour me rendre de Compiègne à Paris n'a présenté aucune difficulté mais, dès l'arrivée en Gare du Nord, les tracas ont commencé.
Excepté mon voyage dans le Périgord, dans puis hors du ventre de maman, et mes deux excursions scolaires pour faire connaissance avec la mer moutonneuse et ses plages sablo galeteuses, je n'ai jamais entrepris de voyage plus lointain que Pierrefonds vers Compiègne et Compiègne vers Pierrefonds.
Arrivée à la Gare du Nord, antre gigantesque et sombre dans lequel les machines trépidaient, grondaient, stridulaient, hululaient, ou, pire encore, sournoisaient silencieusement, où des gens couraient dans tous les sens comme une nuée de fourmis affolées, j'ai failli rebrousser chemin, littéralement terrorisée. Si j'ai renoncé à cette impulsion, c'est tout bêtement parce que j'ignorais où me rendre pour acheter un billet de transport.
Mes deux valises à bouts de bras, mon sac à main, maintenu par sa bandoulière autour de mon cou, me battant l'estomac en cadence, je me suis péniblement extraite de ce labyrinthe kafkaïen.
Angélique, qui à ce moment éprouvant de mon existence devait être béatement occupée à bichonner son poupon, me l'avait bien seriné, en parlant d'expérience car contrairement à moi c'est une grande voyageuse :
« À Paris, on se déplace parfois en bus mais plus souvent par le métro qui est encore le moyen de transport le plus pratique. Avec le métro, tu peux aller n'importe où et rapidement. Et c'est moins cher que le bus. »
Je me suis enquise de l'endroit où se situait l'accès au métro. « Vous trouverez les guichets pour prendre votre billet à l'intérieur de la Gare du Nord » m'a obligeamment renseigné, avec un accent teuton fortement parfumé à la bière, un personnage obèse vêtu d'une chemise à carreaux et d'un short couleur bouse de vache. Jamais ! Courageuse mais pas téméraire, je me suis insérée dans la file des voyageurs qui attendaient un taxi.
Elle habite rue Ampère la marraine de Guillemette. Ce qui m'a paru de bon augure pour m'éclairer sur mon avenir. J'ai demandé les clés de l'appartement à la gardienne de l'immeuble avertie de mon arrivée et je nous ai hissés, moi, mon sac à main et mes valises jusqu'au premier étage en empruntant les bons offices d'un large escalier tout en marbre. Mazette, c'est rupin !
L'appartement a vue sur un minuscule jardin qui s'étiole à l'intérieur d'une cour que le soleil rechigne à visiter. C'est un logement apparemment calme et surtout ridiculement petit. On pourrait mettre quatre appartements comme celui-ci dans notre maison, à Pierrefonds. Comment une personne, affligée de trois caniches, peut-elle vivre dans un placard onze mois sur douze ? Je comprends qu'elle profite du mois d'août pour aller s'aérer la marraine.
Il était encore tôt (les colonies de vacances sont sensées ou voyager de nuit ou partir à l'aube), j'ai remis à plus tard le moment de ranger mes affaires et décidé de faire connaissance avec mon nouveau territoire. Précautionneusement. J'aurais l'air fine si je me perdais.
Pendant le trajet qui m'amenait de la Gare du Nord jusqu'à la rue Ampère, je n'avais strictement rien vu de Paris.
Angélique m'avait avertie :
« Fais gaffe si tu prends un taxi ; les chauffeurs sont tous des escrocs. Ils repèrent les provinciaux et ils leur font effectuer des tours et des détours pour leur faire payer le max de course. »
J'ai effectué le parcours, l'oeil averti de celle à qui on le la fait pas, braqué sur le compteur. Et encore, je n'ai pas osé protester mais j'ai bien vu que le compteur était truqué : avant même que je m'assois sur le siège arrière de la voiture, il affichait déjà une somme indécente.
Sur le trottoir, le soleil m'a souhaité la bienvenue.
Gauche ? Droite ?
À l'angle de la rue, sur ma droite, un commerce étalait ses fruits et légumes. Les pêches, dorées et veloutées, semblaient appétissantes. Je me suis laissée tentée et j'en ai acheté un kilo.
Outre des vêtements, l'une de mes valises contenait deux sacs de plastique que maman m'avait remis au moment du départ. Dans l'un des sacs, des sandwichs au jambon, au saucisson, au fromage, emballés dans du papier d'aluminium. Dans l'autre, des tablettes de chocolat et des gâteaux à foison. Maman est persuadée que les bonnes soeurs ne se nourrissent que de soupes claires, d'hosties, et de patenôtres. Il n'était pas question que je pâtisse de leur excès de frugalité. Les pêches étaient donc totalement superflues mais c'était l'acte d'achat qui était important. Ma première emplette parisienne. C'était un acte qui symbolisait mon entrée dans une nouvelle vie, une existence de femme libre. Je décidais, j'accomplissais. Quand j'ai mangé les pêches, elles se sont révélées sans saveur.
Rue Jouffroy. Devant moi, un peu plus loin, une bouche de métro. J'ai été en consulter le plan. Un écheveau de fils de couleurs différentes qui se croisent, s'emmêlent, s'enchevêtrent, constellés de points comme de grosses chiures de mouches. C'est pas vrai, il faut s'appeler Einstein pour déchiffrer cet imbroglio.
A droite, encore, rue Brémontier. Une église avec en face une librairie qui vend des bondieuseries. Ben dis donc, c'est pas un quartier particulièrement rigolo ! Dans les rues circulaient de très rares voitures.
Les films sont menteurs qui nous montrent une ville vicieuse remplie de gangsters poursuivis par des flics au milieu d'une circulation intense. Peut-être que tous les parisiens, gangsters compris, s'étaient évadés de leurs appartements placards pour aller s'aérer à la campagne.
J'ai longé une boulangerie fermée, avec pour vis-à-vis, un magasin « CoûtsZunic » ouvert. Aucun intérêt, une foultitude de sandwichs n'attendaient que mon appétit.
Les trottoirs de la rue Ampère me tendaient à nouveau les bras. Avec un aussi admirable qu'implacable esprit logique, j'en ai déduit que je venais de faire le tour d'un pâté d'immeubles et comme ce parcours m'avait ouvert l'appétit et qu'un début de fringale me titillait l'estomac, j'ai décidé que j'avais vécu suffisamment d'aventures exploratrices pour ce matin.

-:-:-:-:-:-:-
Je me suis enhardie. J'ai parcouru les rues adjacentes, acheté un plan du métro, un plan de Paris, le programme télé (si la marraine s'imaginait que j'allais me priver de mes feuilletons favoris, elle se mettait le doigt dans l'oeil).
J'ai fait l'inventaire de ma garde-robes. Slips et soutiens-gorge, en pur coton, blancs et sans fanfreluches, sandales, shorts, jeans, chemisettes, tee-shirt, deux maillots de bain, un imperméable, deux pull-over. Normal pour un séjour dans une colonie de vacances. C'est maman qui avait préparé mes bagages. Pas question de me présenter pour un emploi vêtue d'un jean et d'un tee-shirt, j'allais être obligée d'acheter des escarpins et deux ou trois robes.
Où trouve t'on des robes à Paris ? J'avais pu le constater de visu, sûrement pas rue Jouffroy, ni avenue de Villiers, encore moins avenue de Wagram.
J'appréhendais de me laisser avaler par la bouche de métro mais je ne pouvais tergiverser plus longtemps. Les parachutistes doivent ressentir les mêmes émotions la première fois qu'ils se lancent dans le vide.
Je suis descendue successivement aux stations Europe, Bourse, Parmentier, pour atterrir à Galliéni. Je peux affirmer que ce sont des endroits où l'on ne vend pas de robes. J'ai rebroussé chemin. A la station République, j'ai découvert l'univers des correspondances. Ne rester plus qu'à comprendre. Une paille !
Toute la journée, j'ai circulé, emprunté des couloirs, parfois très longs, très vides, très angoissants, gravi et descendu des multitudes d'escaliers. C'est un sadique celui qui a conçu le métro. Tantôt il faut escalader toute un volée de marches pour en redescendre tout autant dans les minutes qui suivent après une dizaine de mètres de plat. Je décidais de me rendre à la station Trocadéro (Pourquoi ? Comme ça, pour rien, parce que le nom me plaisait), je me retrouvais place de la Nation.
Par curiosité, j'ai voulu voir à quoi ressemblait cette place. Je n'ai même pas posé un pied dessus. Sous l'effet, aussi soudain qu'imprévu, d'une répugnante sensation d'agoraphobie, je me suis réfugiée immédiatement dans les entrailles du métropolitain.
Le métro c'est un lieu étrange. Les voitures se succèdent régulièrement et rapidement et pourtant les gens adoptent des allures précipitées comme s'ils craignaient de manquer soudainement de moyen de transport. Sur les sièges ou par terre, dans les stations, dorment des foetus géants en haillons qui dégagent des effluves écoeurants de sueur âcre et de vinasse surie. Dans les couloirs, des individus au regard perpétuellement en alerte vous proposent furtivement des pistaches, des avocats, des babioles, toutes choses que l'on peut acquérir pour le même prix dans n'importe quel « CoûtsZunic ». Dans les voitures, des êtres faméliques jouent (mal) de l'accordéon ou de la guitare, chantent (faux) des pleureuses goualantes, et osent vous demander de l'argent après vous avoir brutalisé les tympans. Tous ces personnages qui couraient dans les couloirs se transforment en voyageurs amorphes, le visage morose quand ce n'est pas revêche, l'air résigné. Des zombies.
À la fin de la journée, j'ai émergé titubante et affamée (les cacahuètes en guise de repas c'est bon mais ça ne nourrit pas sa femme) de la station Wagram. Le métro n'avait plus de secrets pour moi et je ne savais toujours pas où on achète des robes à Paris.
J'allais devoir poser la question à la concierge.
C'est une portugaise, noiraude et sèche comme une vieille prune, qui écarte le rideau de sa loge à chacun de mes passages et m'examine avec un oeil méfiant comme si elle me soupçonnait de faire pipi en douce sur les marches de l'escalier en marbre. Elle me terrorise mais qui, à part elle, pourrait me renseigner ?
Bon, c'est pas tout mais il est temps que je me mette à la recherche d'un emploi et de mon futur logement. C'est décidé, demain matin, je me lève aux aurores et je m'approvisionne en journaux. En attendant, après un substantiel repas fruits et gâteaux, un bon bain et au lit. Trop crevée pour regarder la télévision.
Elle est marrante la baignoire de la marraine. Dedans, on ne s'allonge pas, on s'assoit. C'est une baignoire à genoux.
Zut ! Malgré la fatigue, il faut que je prenne le temps de téléphoner à maman. J'ai totalement oublié de le faire dans la journée et si je ne l'appelle pas, elle va s'inquiéter. Telle que je la connais elle est capable d'alerter le commissariat, l'archevêché, S.O.S médecins, le Ministère de la Guerre, ou, encore pire que tout ... Sophie. Marraine-Carabosse de Guillemette, excuse-moi, mais je vais encore transgresser une de tes interdictions. C'est un cas de force majeure et je ne me vois pas aller téléphoner dans une cabine vêtue de seulement une robe de chambre par dessus mon pyjama (d'autant que je n'en mets jamais les pantalons que je ne supporte pas : je dors les fesses joyeusement à l'air) et je ne me ressens pas non plus de me rhabiller.
« Allô maman, c'est moi. »
« Ma chérie, je m'inquiétais (qu'est-ce que je disais ? ). Tu as fait un bon voyage ? Tu es bien arrivée ? Et les enfants, ils ne sont pas trop turbulents ? Les soeurs sont gentilles ? »
« Tout va bien maman. Tout est O.K. »
« Tu seras toujours aussi étourdie, ma Gisèle ! Tu as totalement oublié de me donner ton adresse. Dis-moi où je peux t'écrire, à quel endroit je peux t'envoyer des colis ? »
« Oh, maman, charrie pas ! Des colis ! Et quoi encore ? Je ne suis pas au goulag et je ne suis partie que pour un mois, ça ne vaut pas le coup de te mettre à jouer les comtesse de Ségur ! »
« Qu'est-ce que tu racontes avec tes histoires de goulasch et tes comtesses de c'est je ne sais pas quoi ? »
« Rien maman, laisse tomber. Ecoute, tout va au poil. Le ciel est bleu, la mer est belle, tu peux être tranquille. »
« Tu es complètement folle ma fille. La mer ! Dans le Morvan ! »
« Te fais pas de souci maman. Tout va très bien. Ecoute, je ne reste pas trop longtemps car le téléphone coûte cher (argument décisif pour maman). Tu embrasses bien papa pour moi. Je vous rappellerai. »
Ouf, mission accomplie.

-:-:-:-:-:-:-
Je me suis réveillée à une aube de dix heures passées de quelques minutes. Tellement fatiguée hier que j'ai oublié d'enclencher le signal sonore de mon réveil. Un peu tard peut-être pour consulter les petites annonces ? Bon, faisons preuve d'esprit de décision, je verrai ça demain. Et si, en attendant, j'allais voir la concierge pour élucider cette question de robes introuvables ?
Elle est très gentille la concierge qu'il faut appeler gardienne d'immeuble. C'est comme les malvoyants qui sont, en réalité, totalement aveugles, les employées de maison qui sont femmes de ménage, les préposés au courrier qui sont des facteurs des postes, les malentendants qui sont irrémédiablement sourds, les techniciens de surface qui sont balayeurs. Ce qui importe, c'est la dénomination, pas la fonction.
Elle a très bien vu, la gardienne de l'immeuble, que j'étais une petite jeune fille correcte qui ne ramène pas des garçons comme le craignait marraine-Carabosse qui l'avait chargée de veiller au grain. C'est pas comme la fille des gens du cinquième, porte à droite en sortant de l'ascenseur. Les parents l'ont laissée seule pendant le mois d'août car elle doit étudier. Un examen raté pour la énième fois et qu'il lui faudra repasser en septembre. Tous les soirs, c'est la fête au cinquième étage. Ça fume, ça boit, ça fait un boucan pas possible de musique américaine, et on se demande ce qui peut bien s'y passer encore. Je vous jure, les jeunes de maintenant ...
Elle m'a invitée à venir boire un café dans sa loge, la gardienne de l'immeuble. Un breuvage noir, épais, suspect. Goût et arôme indéfinissables, mais savoureux ma foi.
Alors, comme ça, j'étais venue chercher du travail à Paris parce que mon papa s'était remarié avec une femme de vingt ans sa cadette. Une infâme marâtre qui jalousait et malmenait sa belle-fille. L'histoire qui avait servi pour marraine-Carabosse pouvait servir aussi bien pour Madame Da Silva. Les romans feuilletons apitoient toujours les âmes sensibles.
Si j'étais prête à écouter un bon conseil, il valait mieux commencer par me chercher un logement. Le travail, à Paris, on en trouvait facilement. Pour preuve, les trois filles de sa soeur Eléanora, gardienne d'immeuble rue du Père Corentin, la cadette de sa soeur Rosana, gardienne d'immeuble rue de la Chaussée d'Antin, l'aînée de sa soeur Anita, gardienne d'immeuble avenue d'Iéna, et même la fille de son frère Pédro (non, il n'était pas gardien d'immeuble mais chauffeur jardinier à Rueil Malmaison) avaient trouvé du travail sans difficulté.
Mais trouver un logement, c'était une autre histoire.
Elle, Elvira n'a pas d'enfants. Elle est restée veuve à vingt-deux ans et n'a jamais éprouvé l'envie de se remarier.
Parce que, franchement, pourquoi on se marie, hein, quand on est jeune ? Par amour ? Je t'en fiche ! Si on décide de convoler c'est parce que lorsqu'on atteint l'âge canonique de vingt-deux ans et que toutes vos copines sont mariées, on lit les interrogations, la commisération, la suspicion, la réprobation dans le regard des autres On se marie parce qu'on ne veut pas rester vieille fille, parce qu'on ne veut pas avoir l'air d'être laissée pour compte.
Elle avait épousé un français.
Ses parents, portugais depuis des générations, lui avaient pourtant bien dit que les français ne sont pas une race solide.
« Pardon, mademoiselle, je ne disais pas ça pour vous.
- Ah, votre père est hongrois. Dans ce cas, c'est différent. Les hongrois aussi sont des gens solides. »
Mais quand on est jeune, ce que peuvent dire et penser les parents...
Il est mort « tranquillement » d'une crise cardiaque le mari. Toc. Comme ça ! Il était en train de faire son tiercé et puis tout d'un coup il est tombé. Raide. Enfin, c'est la vie !
Tout en parlant, de temps en temps avec une régularité de métronome, elle se gratte frénétiquement le genou droit. Je ne sais pas pourquoi. C'est un genou d'apparence tout à fait normale, sans rougeur bizarre, sans bouton malsain. Je suis hypnotisée par ce genou. Le genou de Madame Da Silva me fait la conversation.
« Et bien je vous remercie beaucoup pour votre café Madame Da Silva. Il était excellent. J'aimerais bien connaître votre recette. »
« Oh, y'a pas de secret. Je mets toujours une petite lichette de rhum dedans. Ça le parfume et ça donne du tonus. »
Bon, j'ai appris dans quels quartiers sont situés les magasins qui vendent des robes à des prix pas trop malhonnêtes. J'ai appris qu'il était plus urgent de trouver un logement qu'un emploi. J'ai appris qu'il valait mieux éviter Madame Da Silva si je ne voulais pas devenir alcoolique. Par contre, j'ai oublié de lui demander quelles professions exerçaient chacune des filles de ses soeurs, les gardiennes d'immeubles.

-:-:-:-:-:-:-
Trois semaines maintenant que j'arpente Paris en long, en large, et en travers. Sans succès. Je commence à désespérer. Heureusement que je suis parvenue à maintenir la fiction « joyeuse monitrice » vis-à-vis de maman et papa parce que mon évasion prend une très mauvaise tournure. Pour ajouter à mon humeur morose, après quinze jours pendant lesquels le soleil a généreusement dispensé son éclat et sa chaleur parfois trop accablante, il a décidé d'aller passer ses vacances ailleurs. C'était un soleil lunatique. Depuis, le ciel postillonne sans discontinuer une espèce de crachin lugubre et acide qui m'a rongé une paire de sandales.
Effarement quand j'ai consulté les petites annonces. C'était pas vrai ! Le deux pièces se louait... Rien que pour un studio ou pour sa version féminine, la studette, il fallait compter... Mais pour ce prix là, je pouvais louer le château de Compiègne ! Ils devaient gagner des salaires mirifiques les parisiens !
Coup d'oeil sur les offres d'emploi.
Voyons :
- Cherche secrétaire, âge... gneu, gneu, gneu... parfaitement bilingue... gneu, gneu, gneu... salaire proposé...
Cherchons l'erreur.
Nul besoin d'être un crack en arithmétique, ce que d'ailleurs je n'ai jamais prétendu être. Un salaire de secrétaire moins la location d'un deux pièces, reste moins que zéro. Un salaire de secrétaire moins la location d'un studio, reste des clopinettes et l'obligation de s'inscrire à la soupe populaire. Comment font-ils les parisiens ? Par quel tour de magie incompréhensible parviennent-ils à habiter tous ces appartements qui me narguent de toutes parts ? Des appartements de trois, quatre, parfois même, j'en suis persuadée, cinq pièces ! Ils en ont hérité ? Ils squattent ?
Les conseils du genou de Madame Da Silva s'imposaient. Je survivrai bien à un café arhumatisé. Il faut savoir vivre dangereusement.
« Ma pauvre petite demoiselle, c'est des chambres de bonnes qu'elles habitent les petites jeunes filles comme vous. Faut pas rêver ! »
Chambres de bonnes ? Ah bon ! Pas de chambres d'employées de maison ? Je n'ai rien lu qui ressemble à ça dans les petites annonces !
C'est parce que je n'achète pas les bons journaux et parce que je ne sais pas lire. Madame Da Silva me le démontre. Et, attention, il faut téléphoner tôt le matin pour répondre aux annonces parce que l'après-midi, c'est trop tard, tout est déjà loué. Ah, Madame Da Silva, que deviendrais-je sans vous !
Je me suis levée à la vraie aube cette fois-ci. Mon journal à la main, mes lunettes sur le nez (c'est encore une fois un cas de force majeure), je me suis dirigée vers une première cabine téléphonique. Vu son état, elle avait manifestement été utilisée pour le tournage d'un film catastrophe. La deuxième, à des kilomètres de distance, était occupée par une blonde aussi bavarde que décolorée et assiégée (la cabine, pas la blonde) par, en premier un barbu ventripotent, en deuxième une virago géante, en troisième un personnage de sexe indéterminé. Tous atteints ou de la danse de Saint Guy ou tentant, en trépignant, de refouler une énorme envie de faire pipi. Heureusement, c'était à l'époque où le soleil nous honorait encore de sa présence.
Après plus d'une heure de jérémiades, protestations, grincements de dents, injures aussi diverses que délicieusement imaginatives émanant de mes prédécesseurs, je suis parvenue à pénétrer dans le lieu saint, fermant in extremis la porte au nez bourgeonnant du premier des cinq individus de sexes masculins et féminins formant une file derrière moi.
Trois appels, j'avais à donner. Non pas parce que je m'étais montrée sélective dans mon choix mais parce que seulement trois bonnes avaient abandonné leurs chambres. Peut-être parce qu'elles étaient parties grossir le lot des kidnappées de la traite des blanches, peut-être parce qu'elles avaient gagné le gros lot au loto et s'étaient acheté un château au Portugal ?
Le premier numéro ne répondait pas. Le deuxième était faux et je me suis fait copieusement enguirlander par une voix de rogomme qui en avait marre de ces farces à la con et qui en avait ras les burettes d'être dérangée sans arrêt par des connasses qui n'avaient rien d'autre à foutre que d'emmerder le pauvre monde.
J'ai renoncé à composer le troisième numéro de téléphone. Autour de mon très fragile habitacle, l'émeute grondait. Des poings menaçants se dressaient, des voix hargneuses m'invectivaient :
« Non mais, ça va durer encore longtemps ? On n'a pas que ça à faire nous ! Où est-ce qu'elle se croit celle-là ? »
J'ai franchi peureusement une haie de faces convulsées par la haine.
Depuis, faisant fi des interdictions de marraine-Carabosse, j'utilise sans vergogne son téléphone.
C'est fou. Je ne petit-déjeune plus et j'enfile mon jean dans l'escalier pour me précipiter à l'assaut du kiosque vendeur de journaux dès potron-minet. Je bats les records olympiques de vitesse pour former les numéros de téléphone. Quand j'obtiens ma correspondante (ben oui, je n'ai jamais eu de correspondant au bout du fil), la chambre est déjà louée. En trois semaines, j'ai réussi à rencontrer... trois loueuses !
Je n'ai même pas vu les chambres objets de mes recherches effrénées. Il existe un complot fomenté par les loueuses de chambres de bonnes. J'en ai été la victime à trois reprises.
« Vous n'êtes pas fonctionnaire. C'est bien dommage ! Vous comprenez, avec l'insécurité de l'emploi, je ne loue qu'à des fonctionnaires, c'est plus prudent. »
« Vous n'êtes pas étudiante. C'est regrettable ! Je n'accepte que des étudiantes parce que je suis certaine de ne pas avoir de problèmes. Les parents payent le loyer. »
« Et qu'est-ce que vous faites comme travail ? Ah, oui... Secrétaire. » (moue dégoûtée).
« Vous êtes bien jeune. Ça ne doit pas faire très longtemps que vous travaillez, hein ? » (froncement de sourcils blasé).
« Et vous gagnez combien par mois ? »
Aux deux premières j'ai eu la naïveté d'avouer que j'allais me mettre sans plus tarder à la recherche d'un emploi. Un rictus poli m'a raccompagnée jusqu'à leur porte. J'ai voulu me montrer plus maligne avec la troisième, elle m'a demandé de produire mes feuilles de salaire.
Et pourquoi pas mon casier judiciaire pendant qu'elle y était !

SOPHIE
S'il n'y avait pas eu ce contrat juteux que Donatien voulait à tout prix obtenir avec les hollandais, ce qui nous a obligé à reporter au quinze août notre départ en vacances, si ma très chère amie et surtout indispensable relation, Solange Duchemin, ne s'était pas fait opérer, je n'aurais rien su.
Rien ne m'obligeait à attendre que Donatien se libère pour partir à Biarritz où nous possédons une splendide villa. Rien, sinon que les mauvaises langues cancanières se seraient empressées de clabauder :
« À peine mariée et elle part encore une fois sans son mari, c'est louche, il doit y avoir de l'eau dans le gaz. »
Rien, sinon qu'un homme seul est une proie facile pour des petites pouffiasses de secrétaires qui n'hésiteraient pas une seconde à vouloir profiter de mon absence pour chercher à se glisser dans notre lit. Je tiens Donatien pour un homme plutôt timoré mais je ne lui fais pas plus confiance pour autant. Ces secrétaires peuvent se montrer tellement aguicheuses !
En ce qui concerne mon « amie » Solange, tout notre monde compiégnois chuchotait d'un air aussi compatissant que délicieusement excité que sans nul doute possible, la malheureuse était atteinte d'un cancer en phase finale.
Elle a subi une insignifiante ablation de l'appendice.
Deux jours après son opération, je suis allée lui rendre visite, les bras encombrés d'un superbe bouquet de fleurs. Ce bouquet m'avait coûté une petite fortune mais Solange Duchemin n'est pas n'importe qui. Elle peut, sur un simple caprice, vous porter au pinacle ou vous faire rejeter au ban de la société.
Agacement. Il n'est jamais possible de se faire apporter un vase dans les cliniques ce qui est d'autant moins compréhensible que l'on ne cesse d'offrir des fleurs aux patients. La religieuse faisant office d'infirmière a été ravie de nous procurer un récipient sinon adéquat du moins relativement acceptable.
Afin d'entretenir la conversation, et pour continuer à me faire bien voir de Solange Duchemin qui est une vraie grenouille de bénitier, je me suis extasiée sur les mérites de ces braves religieuses qui dispensent leurs soins aux malades, emmènent les enfants les plus démunis en colonie de vacances ...
« Les soeurs ne s'occupent pas du tout des colonies de vacances ! Pas celles de Compiègne, en tout cas ! » a jappé Solange Duchemin, presque outrée (je me demande bien pourquoi. Ce n'est pas une entreprise frauduleuse que je sache ?).
Gisèle, sale petite garce ! Elle nous a bien eu !
J'enrage tellement que mes vacances en sont gâchées.
J'ai longuement hésité à mettre maman et papa au courant de ma découverte. À quoi bon, inutile de les bouleverser, le mal est fait. Cette... Je suis tellement furieuse que les qualificatifs me font défaut, est partie rejoindre un garçon bien sûr. Une vraie femelle en chaleur ! La fesse, il n'y a plus que cela qui compte maintenant pour ces petites salopes ! Quand je pense que je me suis dévouée pendant des années et des années pour lui donner un bon exemple, quand je songe à tous ces efforts que j'ai déployés pour une faire une jeune fille bien éduquée !
J'aspirais pour elle à ce que la vie peut offrir de meilleur : un bon mariage avec un gentil jeune homme de bonne famille, ayant une bonne situation. Et toutes ces années pendant lesquelles je me suis consacrée à son éducation, pour quoi ? Pour quel résultat ? Pour qu'elle devienne une pute ?
Où peut-elle bien être en ce moment ? Elles n'ont aucunement conscience des dangers qu'elles peuvent courir à cet âge là.
Ah, elle ne perd rien pour attendre ! La raclée que je vais lui administrer quand elle va rentrer au bercail !

GISÈLE
Dans la vie, pour obtenir quelque chose, il faut avoir des relations.
Madame Da Silva a une copine, gardienne d'immeuble boulevard des Batignolles qui a une copine, employée de maison chez une dame qui demeure boulevard Rochechouart, et cette dame du boulevard Rochechouart s'est laissé dire que les gens qui habitent l'appartement juste au-dessous de chez elle auraient une chambre de bonne à louer.
Le boulevard Rochechouart est un boulevard hypocrite. D'un côté tranquille et béni-oui-oui. Vous traversez la rue, passez sous le métro aérien, et vous accédez dans un monde criard où circule une faune bigarrée, étrange et inquiétante. L'immeuble vers lequel je me dirige est situé du côté bon chic bon genre.
À la droite de la porte de bois à double battant que je m'apprête à franchir, un des ces Interphones qui anéantissent impitoyablement les pittoresques Madame Da Silva. Encerclée de hauts murs rébarbatifs, une cour pavée, plutôt grande, dans laquelle s'ébattent quelques poubelles du plus ravissant vert colique, prolonge le porche. À main droite, une seule porte, vitrée cette fois, donne accès à un escalier à marches patinoires. Pas d'ascenseur.
Sous le porche, un tableau d'affichage bien en évidence au-dessus d'une rangée de boîtes à lettres m'a renseignée : Madame et Monsieur Guorrez, 2° étage droite. Je suis tout de suite avertie : dans ce ménage, c'est madame qui domine.
C'est une monstresse qui vient m'ouvrir. Environ un mètre soixante des pieds à la rare chevelure jaunâtre frisottée, cent cinquante kilos de formes adipeuses boudinées dans une robe imprimée de motifs floraux outrageusement bariolés. Le nez large et épaté me hume avec circonspection, les yeux porcins me scrutent avec suspicion.
« C'est vous la petite jeune fille qui... »
Il s'est trouvé un homme pour épouser ce phénomène de foire ? À quoi peut-il bien ressembler ?
Elle me fait entrer et, alors qu'elle m'introduit comme à regret dans le salon-salle à manger, je le découvre qui s'extrait péniblement d'un canapé en cuir. Il est chauve et vêtu d'un pantalon réséda et d'une chemise couleur selles de bébé à rayures blanches. La version mâle de la dame si on fait abstraction de la chevelure. Même gabarit, même groin épaté. On pourrait croire que c'est son frère.
« Je vous présente Monsieur Guorrez, mon frère. »
Tilt !...
C'est pas vrai, c'est un gag ! J'avais lu le nom sur le papier que m'avait remis Madame Da Silva bien sûr, et aussi sur le panneau d'affichage au-dessus des boîtes à lettres, mais l'entendre prononcer à haute voix... C'est pourtant vrai qu'ils ressemblent à une paire de gorets travestis pour une mascarade de fête foraine.
Le regard turbide de la monstresse épie férocement le mien. Surtout rester impassible, refouler ce fou rire qui me titille la glotte, réprimer ce rictus qui me taquine les zygomatiques.
Ce qui suit m'ôte toute envie de rire.
« Je ne sais pas...  (lippe boudeuse)... Vous me paraissez bien jeune... »
Le silence s'installe qui dure une éternité.
Ce qui m'inquiète, c'est que je n'ai pas été conviée à m'asseoir. Je n'en prends que plus conscience de mon sort précaire. J'essaie désespérément d'afficher un air adulte mais j'ai beau faire, je me sens toute godiche.
C'est lui qui prend la parole, presque humblement :
« Elle semble sérieuse cette petite, Irène. »
Elle se décide brusquement :
« Vous n'avez qu'à visiter la chambre et vous verrez si elle vous convient. Je vous préviens que je la loue meublée. Forcément, c'est plus cher. »
Avec un manque de conviction évident, elle me tend une clé qu'elle extirpe de la poche fleurie de sa robe à ramages.
« C'est au septième. La porte n° 5. »
La personne qui entretient les marches de l'escalier se heurte au même problème que moi quand j'utilise la spatule pour m'épiler les jambes. Entre le sixième et le septième étage, la cire lui fait défaut.

Première porte, numéro 1. C'est logique. Dans le prolongement, à l'extrémité d'un couloir qui fait un coude, numéro 9. Je reviens sur mes pas. Sur ma gauche, un décrochement abrite un robinet qui goutte dans une vasque calcaireuse. Encore un tour à gauche, trois portes me font face, numéros 3, 5, et 7. Le responsable de la numérotation des portes de ce 7e étage (sans ascenseur) souffrait de pairophobie.
A Pierrefonds, la chambre que je partageais avec Sophie, et qui est devenue MA chambre lorsque Sophie s'est mariée, occupe une surface au sol d'une vingtaine de mètres carrés. Je le sais parce que papa l'a dit quand il a fallu changer la moquette. La pièce presque carrée dans laquelle je viens de pénétrer doit en faire tout au plus une quinzaine, si ce n'est moins.
À main gauche, en entrant, de part et d'autre d'une cheminée, le mur offre un renfoncement qui a ingénieusement été aménagé d'un côté en penderie et de l'autre en placard avec étagères superposées. Faisant face à la porte, une table bâtarde, ni haute ni basse, près d'une fenêtre qui occupe toute la hauteur du mur. La pluie dessine des arabesques sur les vitres crasseuses dépourvues de rideaux et de store. Le troisième mur est mangé à moitié entre sol et plafond par un lourd bahut sans grâce ni style bien défini. Le lit, de la taille dite pour une personne et demie (tu parles d'une aberration ! ) longe le quatrième mur sur ma droite, sa tête frôlant le bahut. Pour compléter l'ameublement, une chaise !
Comment qualifier le papier mural ? Pisseux ? Le sol est composé d'un parquet rugueux mais net, bien plat partout sous les pieds. Le lit ? un matelas famélique sur un sommier épuisé.
C'est une chambre meublée et donc, forcément, c'est plus cher.
Je tombe immédiatement amoureuse de la cheminée. Rien de tel qu'un bon feu de bois dans une cheminée pour obtenir une atmosphère intime et chaleureuse. Même chez nous, à Pierrefonds on n'en a pas. Papa voulait en construire une mais maman trouvait que ça ferait trop de tintouin.
Quand même, c'est vraiment pas grand ! Et c'est du pas grand avec rien dedans.
Bon, regarde les choses en face ma vieille. Nous sommes mercredi. Si tu n'as pas de toit pour t'abriter à Paris, samedi soir prochain il faudra que tu réintègres la maison familiale et la maison familiale c'est retrouver Sophie, être sans cesse surveillée, épiée, gendarmée.
Effondrée, je m'assieds sur le lit qui, dans un grand élan de solidarité, s'effondre également. Un des pieds du sommier est cassé.
Le montant du loyer que m'annonce Madame Guorrez est nettement inférieur à celui d'un studio mais elle n'en fait cependant pas du tout cadeau de sa chambre meublée, tant s'en faut. Que je sois intéressée ou non l'indiffère totalement Madame Guorrez ; c'est tous les jours qu'on vient sonner à sa porte pour la louer sa chambre de bonne.
« Vous la prenez ? Bien. Alors vous me versez tout de suite deux mois de caution et un mois de loyer d'avance. En espèces. Pour un loyer de ce montant là, vous pensez bien que je ne vais pas le déclarer, on paye déjà assez d'impôts comme ça.
- Si on vous pose des questions, vous dites que vous êtes ma nièce et que je vous héberge gracieusement.
- Vous me paierez le loyer au plus tard le cinq du mois. Pas le six ou le sept, le cinq. Il faut que ce soit bien compris une fois pour toutes.
- Il est interdit de recevoir des hommes. J'ai eu une martiniquaise qui recevait des tas de visiteurs, des parents prétendait-elle. Je ne veux pas de ça.
- Pas d'animaux non plus. J'ai eu une roumaine qui possédait deux affreux yorkshire qui aboyaient sans arrêt et tout l'immeuble venait se plaindre à moi. Les animaux c'est bruyant, c'est sale, et ça fait des dégâts.
- Et vous évitez de faire le moindre bruit après vingt-deux heures. J'ai eu une italienne qui faisait des vocalises jusqu'à des minuits passés. C'était infernal pour ses voisins. »
Une nièce martiniquaise, une autre roumaine, et une italienne, ma logeuse à une famille très éclectique.
Nous convenons que je lui donnerai l'argent dès demain et que je pourrai prendre possession de la chambre immédiatement. Elle me fait remarquer sa générosité. Demain, cinq jours nous sépareront de la fin du mois, cinq jours pour lesquels elle ne me fera pas payer de loyer. Je me confonds en remerciements et, pour le coup, c'est à peine si j'ose évoquer, timidement, le pied de lit cassé.
« Pfut, une broutille. Je demanderai à l'employé du service d'entretien de l'immeuble de vous le réparer.
- Pendant que j'y pense, ajoute t'elle en me poussant vers la porte, ne vous avisez pas de vouloir faire du feu dans la cheminée. Elle n'a pas été ramonée depuis des siècles et vous risqueriez de provoquer un incendie. »
« Chère maman, cher Papa,
Il faut que je vous avoue que je n'ai jamais été monitrice dans une colonie de vacances. Je suis à Paris et j'ai décidé d'y vivre.
Je sais que vous allez être très fâchés mais si j'étais restée à la maison vous auriez continué à me traiter comme une enfant et je ne peux plus le supporter. Il y a des tas de filles de mon âge qui sont déjà mariées. Je n'ai pas envie de ressembler à Sophie et d'avoir plus de trente ans pour me marier. Ne vous inquiétez pas pour moi, j'ai trouvé du travail et j'habite dans un très beau studio avec tout le confort en plein centre de Paris. Je préfère ne pas vous donner mon adresse parce que Sophie serait capable de venir me chercher et je veux qu'elle me fiche enfin la paix.
Je vous aime beaucoup et je vous embrasse bien fort. Je vous téléphonerai bientôt. »

-:-:-:-:-:-:-
C'est par télégramme qu'elle m'a prévenue : la marraine de Guillemette anticipait la date de son retour. Elle arriverait à Paris samedi dans la matinée et j'étais fermement invitée à libérer son appartement dès le vendredi soir, dernier délai.
Jeudi, vendredi. Je disposais de deux jours, même pas, un et demi, pour rendre ma chambre habitable. Quelles courses entre le boulevard Rochechouart et le grand magasin « Les Galeries Farfouillettes ».
Acheter des draps (zut, pas de draps housse pour les lits de une place et demie ! ), une couette qui est bien plus pratique que des couvertures, un traversin avec son oreiller (non, deux, c'est plus confortable pour lire au lit), un balai et une pelle, quelques assiettes, deux verres, un bol, une grande et une petite casseroles. Ça n'a l'air de rien, mais c'est encombrant et, à chaque voyage, c'est à bout de souffle que j'aboutissais à mon septième étage sans ascenseur.
Qu'est-ce qu'il me manquait ? Des conserves, un ouvre-boîtes. Je ne pouvais pas toujours me nourrir avec des fruits et des gâteaux. J'avais oublié d'acheter des fourchettes, des cuillères et des couteaux. Penser à prendre du café soluble. Et comment j'allais le faire mon café ? Nouvelle excursion aux « Galeries Farfouillettes » pour y faire l'emplette d'un gaz de camping, un à deux brûleurs qui encombrerait les deux tiers de ma table.
Je n'avais rien oublié ?
De toute façon, on est déjà vendredi, il n'est pas loin de dix heures du soir et il est temps que je libère l'appartement de marraine-Carabosse. Quand je pense que je le trouvais aussi grand qu'un placard. Ma prof de maths serait contente, j'ai enfin compris ce qu'elle n'a jamais réussi à me faire « entrer dans le crâne » : la loi de la relativité.
Une dînette fruits et gâteaux pour ne pas changer, suivie d'un vigoureux brossage de quenottes. Une douche bien fraîche s'impose avant de partir ; avec toutes ces allées et venues et la chaleur moite qui submerge la capitale depuis deux jours, je me sens suante, poisseuse, répugnante de saleté.
J'ai été dire au revoir à Madame Da Silva et à son genou bavard. Je reviendrai vous rendre visite, promis, juré. Au fait, quel travail exercent-elles les filles de vos soeurs et frère ? Ah ! Employées de maison. Bien sûr, il y a toujours de la demande !
J'ai empoigné mes deux valises. Pas très lourdes. Outre quelques vêtements d'été et les deux robes que j'ai achetées, elles ne contiennent que mon appareil photo, un fer à repasser de voyage, mes précieux carnets de comptes épargne (déjà bien entamés) et mon sac à main car l'expérience m'a appris qu'il était préférable de ne pas être trop encombrée de bagages pour gravir sept étages à pieds. J'ai mis mon porte-monnaie dans ma poche.
Un éclair m'accueille sur le trottoir, le tonnerre rugit et fracasse son grondement au-dessus de ma tête.
À peine suis-je parvenue rue Jouffroy qu'une pluie subite et torrentielle me noie de la tête aux pieds. Chance, un taxi est en train de se garer, je me précipite vers lui.
« S'il vous plaît, pouvez-vous me conduire... »
Il se renfrogne.
« Eh dites, vous n'avez pas vu l'heure ? J'ai terminé ma journée moi ! »
Consternation ! Les larmes jaillissent. Instantanément, il se radoucit :
« Ah ! non, vous êtes assez trempée comme ça. Déjà que vous ressemblez à une otarie ! Allez, montez. Devant, pas derrière, pas la peine de transformer mon taxi en baignoire. Installez-vous, je vais mettre vos valises dans le coffre. »
« Et où désire t'elle qu'on la transbahute, la demoiselle otarie ? »
Grimace quand je le lui dis mais il s'abstient de tout commentaire.
Mon chauffeur de taxi, c'est un vieux d'au moins quarante ans. Il a un peu, très peu, de cheveux blancs qui folâtrent dans une tignasse d'ébène, et tout plein de rides aux coins des yeux, mais dans l'ensemble il est plutôt bel homme. Un peu inquiétant aussi. Je ne sais pas si c'est à cause de sa façon de se mouvoir mais il me fait penser à un fauve. Pourvu que ce soit un authentique chauffeur de taxi et pas un de ces types de la traite des blanches ! J'ai hâte d'être arrivée à destination.
« Voilà, nous y sommes. Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour transporter vos bagages ? »   
« Non, non, merci, mes parents vont m'aider. »
Autant qu'il ne sache pas que je vis toute seule. On n'est jamais trop prudent.
« Et bien au revoir. Si jamais vous avez besoin d'un taxi un autre soir à onze heures quand il pleut à verse, voilà ma carte, je m'appelle Juan. »
Il s'appelle Rwwanne ! J'avais deviné, c'est un fauve.

-:-:-:-:-:-:-
Seize septembre. Vingt jours de temps radieux. Je n'ai toujours pas trouvé de travail et mon avenir professionnel se limite à un seul rendez-vous prévu pour demain dans un cabinet d'avocats situé rue de la Convention. A l'autre bout de Paris ! Quelle chance !
J'ai eu du mal à m'endormir la première nuit que j'ai passé dans ma chambre. Non pas à cause de l'orage qui déjà s'éloignait vers d'autres cieux mais à cause du métro.
De ma fenêtre, j'ai vue sur le Sacré-Coeur paisible et serein et... sur le métro aérien qui, toutes les une, deux minutes, jaillit de son tunnel en grondant, trépidant, ferraillant, couine interminablement en freinant pour stopper à la station Barbès-Rochechouart.
J'ai fini par sombrer dans un sommeil agité entrecoupé de cauchemars. Un chauffeur de taxi en livrée de portier d'hôtel (ou d'amiral ? Je suis bien incapable de faire la différence entre l'un et l'autre.) cherchait à me vendre une nichée de bébés tigres. Je me débattais : « Ma propriétaire ne veut pas d'animaux dans la chambre, surtout des tigres-caniches ! » Les bébés tigres feulaient de plus en plus rageusement, de plus en plus bruyamment. Je me suis réveillée, à l'heure de passage du premier métro, nauséeuse, vaguement migraineuse. Vite, deux cachets d'aspirine et un café pour me remettre d'aplomb.
Café ! Eau pour le café ! Eau uniquement sur le palier ! Froide.
Oh ! De l'eau pour le café, pas de problème, je pouvais en faire chauffer. Mais pour faire ma toilette, comment allais-je faire ? Utiliser une cuvette ? Plus de bains languissants, plus de douches tonifiantes ! Et pour me laver les cheveux ? J'allais être obligée d'aller chez le coiffeur toutes les semaines. Ce n'était pas une dépense prévue dans mon budget ça !
En plus, j'avais envie de faire pipi et les toilettes aussi étaient sur le palier. Et je n'avais pas du tout pensé à acheter du papier hygiénique. Encore heureux, j'avais des mouchoirs en papier pour me dépanner. J'en aurais pleuré si je n'avais eu autre chose à faire. Par exemple, une liste d'emplettes de tout ce qui me manquait et qui était indispensable. Et ne pas oublier d'acheter du produit, peut-être même du papier de verre pour nettoyer les vitres tellement encrassées de ma fenêtre que je ne voyais rien au travers.
Les journaux aguichent : « 3000 offres d'emplois à consulter chaque jour ». L'ennui c'est qu'il y a des milliers et des milliers de personnes qui cherchent du travail.
Tous les matins de la semaine, je m'installe avec mes journaux dans un bar paisible, à quelques mètres de chez moi. Le patron est un brave vieux bonhomme qui ne parle que du jour où il pourra prendre sa retraite et retourner couler des jours paisibles dans son limousin natal. Par contre, sa femme, une grande haridelle à la mine teigneuse et aux cheveux teints couleur isabelle maugréait parce que je monopolisais une table et le téléphone pendant toute une matinée pour le coût d'une misérable tasse de café.
J'ai transformé ma version-feuilleton. Je suis seule à Paris parce que j'ai été obligée de fuir mon foyer. Vous comprenez, ma mère, veuve, s'est remariée avec un horrible individu beaucoup plus jeune qu'elle, un être abject qui me poursuivait de ses assiduités.
Ah, la solidarité féminine ! J'ai ma table réservée et la haridelle qui tient à ce que je l'appelle Ségolène et qui pourrait être ma mère (mais en mieux, hein ? ) me sert elle-même ma tasse de café accompagnée de ses encouragements et d'un sourire de la même couleur isabelle que ses cheveux.
Le nombre d'endroits où je me suis présentée ! Le nombre d'escaliers que j'ai gravis ! Le nombre de portes que j'ai franchies ! Avec, partout, à chaque fois, inexorablement, le même accueil-leitmotiv :
« Vous savez... ?
- Vous pratiquez couramment... ?
- Vous avez déjà... ? »
Non, je ne sais pas, non je ne pratique pas couramment, même pas du tout pour tout dire, non je n'ai jamais...
L'annonce précisait pourtant bien : « Cherche secrétaire, même débutante. Notions souhaitées de ... Formation assurée. »
Et, avec la même constante inconstance, ils vous demandent vingt ans d'expérience professionnelle, de tout savoir, de tout connaître, pour un salaire misérable. En plus, ils sont grincheux, méfiants, sardoniques, méprisants, caustiques. Tout pour vous mettre à l'aise. Quand on sort d'une entrevue avec ces gens là, on se sent aussi épanoui qu'une guenille miteuse. On prend douloureusement conscience qu'on est nul, à interdire d'existence, un crachat de la société.
Le moment le plus pénible, c'était quand ils s'enquéraient de mes employeurs précédents. Impossible, et pour cause, de mentionner les transports Simon & Fils. Je prétendais débuter, n'avoir encore jamais exercé.
« Eh bien vous alors, vous n'étiez vraiment pas pressée de travailler ! »
Un abruti au visage résolument prognathe et au regard soupçonneux a même insinué :
« Votre diplôme, vous êtes bien sûre qu'il n'est pas apocryphe ? »
Comme je n'avais rien compris à sa question, je lui ai affirmé avec fougue que ce diplôme était bien à moi, ce qui n'a pas eu l'air de l'émouvoir. Après un regard dubitatif, il m'a remerciée (traduire : reconduite jusqu'à la porte) en me certifiant « qu'on m'écrirait ». (Ils disent tous ça).
Jusqu'alors, je me suis contentée d'écrire un petit mot à maman et papa pour qu'ils ne s'inquiètent pas mais j'ai appelé les transports Simon & Fils et j'ai demandé à parler à Guillemette.
« C'est personnel, je suis une de ses amies.
- Oui, oui, je sais que les appels personnels sont interdits, elle me l'a dit, mais si je me permets de la déranger pendant son travail c'est à cause d'une situation catastrophique.
- Non Mademoiselle la standardiste, je ne peux vous révéler la raison de mon appel.
- Madame, excusez-moi, vous savez ça ne se voit pas au téléphone.
- Ah, c'est tout récent (C'est peut-être pour ça qu'on ne se rend pas compte par téléphone) et bien, sincères félicitations.
- La cérémonie était grandiose. Vous m'en voyez ravie.
- Le voyage de noces a été féerique. J'en suis enchantée pour vous.
- Et c'est le plus adorable des maris. Je n'en doute pas. On sent que vous le méritez.
(Bon, ça commence à bien faire. Quand elle aura terminé de me prendre pour SOS Confidences, celle-là, elle se décidera peut-être à me passer ma communication.
C'est bien ma veine de tomber sur une standardiste atteinte de logorrhée. C'est qu'elle va me coûter une fortune en frais de téléphone cette crétine.
Et je ne suis pas la seule à commencer à sérieusement m'exciter si j'en crois les sonneries de téléphone que j'entends s'exaspérer sans que cela semble perturber le moins du monde ma standardiste atteinte de diarrhée verbale)
« Oui, je comprends bien que ce n'est pas par indiscrétion que vous voulez connaître l'objet de mon appel mais uniquement pour préparer Guillemette avec beaucoup de ménagement. »
Je me suis bien fait un peu enguirlander par Guillemette parce que j'aurais quand même pu donner de mes nouvelles mais enfin mieux valait tard que jamais. Promis, elle réunirait le pool des secrétaires en Assemblée Extraordinaire dès la pause cantine et elles allaient me concocter un curriculum vitae « aux petits oignons ».
Je l'ai reçu au courrier de ce matin. Très mensonger, un très beau papier à en-tête déclare que j'ai été employée en qualité de secrétaire pendant plus de deux ans (garantie de sérieux) par une société (bidon) qui a licencié son personnel après avoir été achetée par un trust japonais (allégation invérifiable).
Je suis parée. Enfin, sauf que j'ignore, ne sais pas, n'ai jamais, ne pratique... Allez courage ! qu'est-ce que tu risques, à part le bagne pour usage de faux.

-:-:-:-:-:-:-
Lorsque j'ai ouvert la porte de ma chambre, la vieille bique du n° 3 a encore entrebâillé la sienne pour la refermer immédiatement après avoir vérifié que j'étais bien seule.
Je me précipite pour brancher le radiateur. Il fait un froid glacial mais je sais que la pièce va se réchauffer très rapidement. C'est en octobre, quand la température a chuté brutalement que j'ai réalisé que mon logis était démuni de tout chauffage, d'où l'achat de ce radiateur qui, avec l'apport de sa chaleur, a grevé encore un peu plus mon carnet de Caisse d'Epargne. Je vais très prochainement offrir des similitudes avec la Sécurité Sociale.
Bien avant l'achat du radiateur, j'avais fait l'acquisition d'un transistor. Je ne supportais plus le silence permanent de ma chambre. Je n'entendais même plus le vacarme du métro tant je m'y étais habitué.
Le transistor, je le fais fonctionner en sourdine pour que l'adorable vieillarde du n° 7 ne l'entende pas car, dès qu'elle me sait présente, elle tape sur le mur qui sépare nos chambres pour que j'aille lui rendre visite. Ce qui n'empêche pas la canonique mégère du n° 3 de prétendre que le raffut de mon poste de radio la gêne.
J'ai été embauchée par le cabinet d'avocats de la rue de la Convention. C'était bien la peine que je fasse photocopier une centaine d'exemplaires de mon curriculum vitae tout neuf !
Enfin, heureusement que j'ai trouvé du travail car ma propriétaire m'a présenté la facture d'électricité que j'aurai à lui payer à la fin du mois. Naïvement, je m'étais imaginée que l'électricité était comprise dans le montant du loyer.
Madame Guorrez a éructé un hoquet indigné :
« Vous n'y pensez pas ! Il n'y a que les charges qui sont comprises dans le prix du loyer. »
Les charges ! Quelles charges ? L'employé du service d'entretien ignore délibérément notre septième étage. Je découvre que la liberté est un luxe qui coûte très cher. Mais comment font-elles les autres filles qui débarquent de leur province sans un sou en poche ?
Sur l'un des brûleurs de ma cuisinière à gaz (de camping), j'ai mis de l'eau à chauffer dans une bassine en émail pour laver, tout à l'heure, mes collants, trois slips, et un soutien-gorge qui sécheront étendus sur ma chaise, devant le radiateur. Mes chemisiers exceptés, que je lave également, je confie tous mes autres vêtements ainsi que mes draps aux bons soins du pressing.
Sur l'autre brûleur, de l'eau également chauffe dans la bouilloire, destinée à me préparer une soupe instantanée qui, avec un morceau de fromage et un fruit, ou une tranche de jambon et un yaourt, constitue mon repas du soir. Je suis partisane des menus équilibrés mais je dévorerai une tablette entière de chocolat au lait et noisettes en bouquinant dans mon lit avant de m'endormir.
Le soir même du jour béni où j'ai trouvé un emploi, j'ai téléphoné à maman et papa. Pas de chez Ségolène qui se serait étonnée d'un appel en province. C'est papa qui a décroché :
« Ma tiote ! C'est toi ma tiote ! »
Et je l'ai entendu sangloter.
Mon estomac s'est brusquement noué me causant une douleur intense et fulgurante, ma gorge s'est contractée sous l'effet d'une nausée. Mon papa en train de pleurer ! Mon papa toujours impassible, si costaud, mon papa à qui maman reproche toujours son inaltérable flegme, mon papa que je ne savais même pas qu'il m'aimait autant.
Maman a pris le relais :
« C'est toi Gisèle ! Mais enfin qu'est-ce qu'il t'a pris ? Nous nous sommes « rongés les sangs » (d'habitude cette expression me tord de rire. Pas en ce moment). Et si tu avais été malade, on en n'aurait rien su ! Ecoute, viens le week-end prochain, on ne t'empêchera pas de repartir si c'est ce que tu veux mais il faut qu'on discute, que tu prennes des affaires, on est en automne et tu n'as même pas de manteau !
- Gisèle, promets-moi que tu viens dès samedi. Ton père se fait un « sang d'encre » (Ah ! le système sanguin de mes géniteurs ! ). Je te le jure, on discutera et si tu veux vraiment toujours rester à Paris et bien on se fera une raison. »
J'y suis allée et j'y suis retournée plusieurs fois. Tout s'est très bien passé, sans cris, sans récriminations. Ma décision était acceptée, à contrecoeur, mais acceptée, au point où en étaient les choses ... Et papa me soutenait :
« C'est sa vie à ma tiote. Et tu sais ma grande, si tu as besoin de quoique ce soit ou si c'est trop dur, c'est toujours chez toi ici. »
Je n'ai jamais rencontré Sophie.
J'en ai profité pour ramener des vêtements ainsi que des romans, des noix, des pommes de terre, des champignons (C'est Pierrefonds qui produit, en partie, ces champignons que l'on prétend de Paris).
« Non rien d'autre, maman, merci. Je suis assez chargée comme ça. Et tu sais, tu auras sans doute du mal à me croire, mais il y a des marchands de fruits et légumes à Paris. »
Je suis ravie de pouvoir aller passer des week-ends à Pierrefonds. Pas trop souvent, mes parents s'étonneraient. Avoir tant fait pour acquérir mon indépendance et me précipiter chez eux à la moindre occasion, bizarre ! Déjà que maman trouve étrange que je monopolise la salle de bain pendant des heures.

Paris est la ville où on est le plus seul au monde. Presque cinq mois que j'y vis et je ne m'y suis fait aucune amie. Je connais qui ? Des collègues de bureau indifférents, Madame Da Silva à qui j'ai rendu visite par deux fois, moins par envie que parce que je m'ennuyais et que je cafardais, mes voisins, voisines du 7e étage de l'immeuble.
Porte 1, c'est une V.R.P. de la religion. Une blonde sans âge au visage chiffonné, avec des tifs raides, une éternelle robe marron qui lui tombe à mi-mollets. Mormone, Bouddhiste, ou témoigneuse de Jéhovah, je ne sais pas. Elle a tenté une seule fois de me vendre sa marchandise. Je l'ai envoyé promener en rigolant. Depuis, elle m'ignore ostensiblement quand nous nous croisons dans l'escalier. Je ne prétendrai pas que ça me cause du chagrin.
La 9 est habitée par un couple de pakistanais et leur bébé de trois ou quatre mois. A eux trois, ils occupent la plus grande chambre du 7e, un peu plus de vingt mètres carrés. D'après ce que j'ai pu traduire de leur charabia, Madame Guorrez est propriétaire de la chambre qu'ils louent (j'en déduis qu'elle a donc également des cousins pakistanais). Ils sont très gentils mais j'évite le plus possible de converser avec eux quand je les rencontre car ils ne connaissent que très peu de mots de français que leur accent rend pratiquement incompréhensibles. C'est par ma voisine du n° 7 que j'ai appris que ce sont des réfugiés entrés en fraude. Il n'a pas de carte de travailleur et couds des vêtements de douze à quatorze heures par jour dans un atelier du Sentier pour un salaire infime. Elle, plutôt fragile côté santé, ne sort que le temps d'aller acheter quelques provisions. Le bébé est un amour, on ne l'entend jamais pleurer.
L'aïeule du n° 7 est tout simplement adorable. Je n'ai qu'un reproche à lui faire c'est qu'elle voudrait que je passe tout mon temps libre chez elle. Elle s'appelle Madame Jacquemin, avoue coquettement soixante-huit ans, persuadée, à tort, d'en paraître vingt de moins, est toute menue et toujours maquillée comme une actrice s'apprêtant à entrer en scène. Elle gagne de l'argent en fabriquant des poupées de chiffon qu'elle vend, à la sauvette, dans les gares et dans les couloirs du métro, ne dispose d'aucune autre source de revenu mais ne se plaint pas. Ses poupées se vendent bien et elle n'a pas besoin de grand chose pour vivre. Ce qu'elle ne parvient pas à supporter, c'est la solitude.
Madame Jacquemin a eu une existence passionnante.
Fille unique d'un gros armateur de Saint-Nazaire, élevée au couvent, elle s'est enfuie de chez elle à seize ans parce qu'on voulait la marier avec un ami et concurrent de la famille, âgé d'une cinquantaine d'années. À Paris, où elle a débarqué avec un maigre balluchon, elle s'est mise en ménage avec un violoniste qui se prétendait tzigane. Pour gagner quelques sous, elle a posé nue à Montmartre et le soir elle accompagnait son tzigane en chantant dans les caves de Saint Germain. C'est là qu'elle a connu le baron. Ils se sont mutuellement séduits et elle a vécu, en état de péché, trente-cinq ans avec lui. Il était célibataire mais ne lui a jamais proposé de l'épouser et elle, ça ne lui serait jamais venue à l'idée : ils n'étaient pas du même monde. Avec son baron, elle a fréquenté les champs de courses, parcouru le monde en bateau, en train, en automobile, assisté à des fêtes féeriques, porté des toilettes somptueuses. Pendant vingt-cinq ans, elle a mené la grande vie et puis le baron a eu « une attaque ». Atteint de paralysie totale, il est devenu acariâtre. Elle aurait pu le quitter, elle était encore jeune et désirable. Elle est restée et pendant plus de dix ans, elle l'a soigné, lui a tenu compagnie, s'est dévouée. Quand il est mort, des neveux et nièces, dont elle ignorait l'existence, ont surgi. Rien ne la concernait dans le testament du baron, ils l'ont chassée et elle s'est retrouvée à la rue, totalement démunie. Elle est devenue femme de ménage chez des juifs propriétaires d'une bijouterie. La chambre qu'elle occupe leur appartient. Il y a longtemps qu'elle ne fait plus le ménage chez eux mais ils lui ont laissé la jouissance de cette chambre et n'ont jamais exigé le paiement d'un loyer. Ce sont de braves gens qui l'ont prise en pitié.
Le bon Dieu s'est montré gentil avec elle, elle a eu une bonne vie, la chance de servir des gens charitables qui lui procurent un toit sans bourse délier, et elle a un don pour fabriquer des poupées de chiffon qui lui permettent d'acheter de quoi manger. Celle qu'elle plaint, enfin, c'est une façon de parler, c'est la « vioque » du 3, une mauvaise, une vraie harpie. Mais il faut la comprendre, c'est une femme que ses enfants ont abandonnée, qui a été honnête toute sa vie et, pour finir, la maigre retraite que lui a légué son besogneux de mari en mourant ne lui permet pas d'habiter ailleurs que dans cette misérable chambre du 7e. Forcément, elle est aigrie.
Les premières semaines, chaque fois que je rentrais chez moi le soir, à peine avais-je appuyé sur le bouton de mon transistor, Madame Jacquemin venait frapper à ma porte :
« Vous viendrez bien me rendre une petite visite tout à l'heure, après avoir mangé ? Rien que quelques minutes. »
Pendant un certain temps, ses récits m'ont distraite, puis j'ai commencé à trouver la situation astreignante. Si gentille qu'elle soit, elle rabâchait, elle m'envahissait, requérant ma présence autant les soirs que les week-ends, et ses aventures de jeunesse, jusqu'à la moindre anecdote, je finissais par les connaître par coeur. L'atrabilaire de la chambre n° 3 exagère donc quand elle prétend que mon transistor la gêne par son raffut car j'en règle le son à la limite de l'audibilité afin que Madame Jacquemin ne décèle pas ma présence. Si seulement elle avait la bonne idée d'aller frapper à la porte de la négociante en religion pour aller lui confesser son passé dissolu. Je peux toujours l'espérer. Telle que je la connais, Madame Jacquemin se prostituerait pour échapper à la solitude. Qui la condamnerait ?
La 3, qui a l'ouïe fine, sait toujours exactement quand je rentre chez moi et ne manque jamais de vérifier si je ne suis pas accompagnée par un ou des hommes. Non pas qu'elle se soucie le moins du monde de ma vertu, elle ne s'en est pas caché, mais les hommes, c'est dangereux. On ne sait jamais sur quel genre d'individu on peut tomber et si elle se fiche totalement que je sois violée ou éventrée, elle ne tient pas, pour sa part, à courir le moindre risque.
La 3 et la 7 habitent le 7e étage de cet immeuble depuis des siècles et depuis des siècles elles sont fâchées à mort pour une sordide histoire de W.C. Au 7e, nous utilisons communément un seul et unique W.C. « à la turque » et ces dames s'accusent mutuellement de mal viser le trou d'évacuation et d'en souiller les abords.
Ce qui n'empêche nullement Madame Jacquemin de prétendre, avec autant de véhémence que d'illogisme que la Lolita arbore en permanence une face de constipée chronique.
Je n'en ai pas cru mes oreilles quand ma vieille amie de la chambre n° 7 m'a certifié que ce n'était pas une galéjade mais que la voisine de la chambre n° 3 se prénommait bien Lolita, prénom authentifié et légalement enregistré par le service de l'état civil.
Lolita ! C'est à mourir de rire ! Une face de pipistrelle, des yeux d'effraie, une voix de crapaud émasculé, la dégaine d'un teckel sous alimenté : Ah, ils avaient un sens bien personnel de l'humour les responsables qui l'ont baptisée Lolita, ma divine voisine !
Dans neuf jours, c'est Noël. J'ai déjà acheté les cadeaux de papa et maman mais il faut aussi que je m'achète une belle robe pour qu'ils voient bien que je ne suis pas dans le besoin. Ils n'arrêtent pas de se faire du souci à cause de moi. La hantise de maman, c'est que je tombe malade. Qui est-ce qui me soignerait alors, hein ? Et comment je me débrouillerais toute seule ?
A Noël, je suis pratiquement sûre de rencontrer Sophie.
Je me demande comment ça va se passer. Dire que j'appréhende nos retrouvailles serait un euphémisme. A la vérité, je meurs de trouille.

SOPHIE
Saloperie de temps ! Averses de pluie, averses de grêles, et, entre chaque averse, un zeste de grésil. Charmant mélange !
Je me serais bien dispensée de sortir ! Mais c'était, cet après-midi, le jour du thé de Solange Duchemin et pour se permettre, pour oser ne pas participer au thé de Solange Duchemin, il faut pouvoir prétexter avoir au moins 40° de fièvre.
Cette femme est un tyran. Elle est riche mais il existe plus fortuné qu'elle et, objectivement, elle est quelconque et inintelligente. Qui lui a délégué son pouvoir ? Il semble qu'il ait toujours existé, il est incontestable et incontesté. Pour elle, l'homme est quantité négligeable, elle ne juge de la qualité d'un couple que par la femme et, serait bien futé celui qui devinerait ses critères de sélection. L'épouse lui agrée t'elle ? Le couple sera de tous les cocktails, de toutes les réceptions. Dans le cas contraire, il n'existe pas. Osera t'il passer outre, lancer des invitations, il recevra des lettres de remerciements aussi polies qu'hypocrites prétextant toutes un empêchement suffisamment évasif et subtil pour qu'il n'ait pas l'outrecuidance d'insister.
Cette femme, toute en bajoues, quadruple menton et mamelles hypertrophiées, régente nos vies. Nous la craignons et nous la flattons, nous la haïssons et nous la choyons, elle est l'essence même de notre monde.
La marquise de Barnois était absente ; elle devait réellement être malade. Ces gens là ont fini de se ruiner en payant les études de leur fils. C'est tout à leur honneur mais on prétend qu'ils ne survivent que grâce aux invitations (qu'ils ne rendent jamais) qui leur permettent de manger. Et c'est vrai que, avec noblesse, avec distinction, ils bâfrent. Je continue malgré tout de penser que leur fils aurait fait un très bon parti pour Gisèle. Il est plutôt beau garçon et ce n'est pas un imbécile puisqu'il a réussi à être polytechnicien.
J'ai largement le temps de prendre une douche et de me faire un shampooing avant que Donatien rentre à la maison.
Et merde ! Comme on est samedi, il va encore vouloir me faire l'amour ce soir. L'amour ! Quelle dérision ! Donatien ne baise pas, il baisouille, c'est d'un fastidieux !
Bien sûr, j'émets des râles extasiés, je loue ses performances, je me pâme. Ne jamais vexer un mâle. Un homme, c'est toujours un héros, le Tarzan du sexe, le maestro qui vous emmène au septième ciel, le plus doué des amants, celui qui possède la queue la plus grosse, la plus performante, la plus juteuse, la plus ravageuse. Pour cet homme là, on est toujours la plus belle, la plus intelligente, l'unique. On en obtient tout ce que l'on veut. N'empêche, j'ai beau essayer de m'imaginer que je suis dans les bras de mon acteur de cinéma préféré ou dans ceux de ce magnifique spécimen strasbourgeois, le patron d'une importante société agro-alimentaire, qui fut l'invité de l'une de nos dernières réceptions et qui me dévorait des yeux pendant toute la soirée, pendant que Donation halète et se démène, je m'emmerde.
Où Marguerite a t'elle encore rangé mon shampooing ? Evidemment, à côté de la bombe de crème à raser de Donatien ! Il suffisait d'y penser ! Cette fille a le génie du désordre.
Cinq, six mois que je ne l'avais vu Gisèle ? Depuis sa fuite à Paris, conformément aux prières de maman, je m'étais abstenue d'aller à Pierrefonds quand elle venait pour un week-end. Pourquoi, diable, ma présence était-elle jugée indésirable ? Les explications de maman m'ont toujours paru confuses.
Notre famille n'est guère démonstrative et nous n'avons pas l'habitude des effusions quand nous nous retrouvons aussi maman m'a t'elle prise de court quand Donation et moi sommes arrivés à Pierrefonds le jour de Noël :
« Tu n'embrasses pas Gisèle ? »
J'ai obtempéré machinalement, sans chaleur particulière, comme on s'embrasse entre femmes à cause du rouge à lèvres, un baiser effleureur.
Qu'est-ce qu'elle a maigri Gisèle ! Les filles, maintenant, sont tellement obsédées par leur ligne qu'elles finissent par ressembler à des phtisiques. Je ne lui connaissais pas, non plus, cet art pour éluder les questions.
« Et alors, il est où ton studio, à Paris ? »
« Dans le centre. »
« Et ton travail te plaît ? »
« Oui, c'est intéressant. »
« Tu dois vraiment gagner un bon salaire pour pouvoir t'offrir la location d'un studio dans le centre de Paris ? »
« C'est très correct. »
« Et tu ne t'ennuies pas ? »
« Non, ça va, j'ai plein d'amis sympas. »
Si maman et papa se contentent de ces réponses, grand bien leur fasse. Plus laconiques, tu meurs ! En ce qui me concerne, mon opinion est faite. Elle vit avec un homme ou elle se fait entretenir, ce qui revient au même. Quand je pense à tout le mal que je me suis donnée pour elle ! D'ici quelle finisse sur le trottoir ! Enfin, je n'aurai rien à me reprocher.
Noël avec papa et maman, ce n'est déjà pas délirant comme ambiance mais ce Noël là a été particulièrement insipide. Heureusement qu'ils admettent sans trop de difficulté que nous préférions, Donation et moi, réveillonner chez des amis, le Jour de l'An. Je ne connais rien de plus barbant que ces fêtes qui doivent obligatoirement se dérouler dans un contexte familial.
Bon, revenons à ma hantise du samedi soir. Qu'est-ce que je vais faire ? J'invente encore une migraine ? Je déteste ce prétexte, il me donne l'impression pénible de jouer les bourgeoises décadentes du XIXe siècle. Je me sens avilie chaque fois que j'use de ce subterfuge pour éviter une corvée que je m'obstine à considérer comme un abusif droit de cuissage.
Il faut dire que Donatien commence vraiment à exagérer. Depuis qu'il s'est mis en tête d'être papa, ce n'est plus seulement le samedi mais deux, parfois trois soirs par semaine qu'il se sent des humeurs cajoleuses. Il s'inquiète le cher homme. Depuis le temps que nous sommes mariés, il trouve anormal que je ne sois toujours pas enceinte.
Il a bien tenté de suggérer des examens médicaux, j'ai protesté avec véhémence et indignation :
« Tu es fou ! Dans une ville où tout se sait, on aurait l'air de quoi ! C'est une idée ridicule ! Je ne veux plus en entendre parler. »
Etre enceinte, c'est bien le dernier de mes souhaits. J'ai épousé Donatien Simon pour arborer de riches toilettes, aller à des réceptions, skier pendant les sports d'hiver, dans les stations les plus cotées, jouer au tennis, bronzer sur les plages d'Ibiza ou des Caraïbes..., certainement pas pour materner. S'il savait, le pôvre, le soin avec lequel je me lave à chaque fois après « l'acte » pour anéantir toute trace de sa semence. Je rage assez de ne pas pouvoir employer de moyen de contraception.
L'un des inconvénients de notre cercle bourgeois, c'est que nous avons tous recours au même médecin. Il serait inconcevable de consulter un autre praticien que le docteur Rolland, et le docteur Rolland ne comprendrait pas que j'évite la maternité. Pour lui, il est évident qu'une femme jeune, saine, en bonne santé, doit avoir des enfants. Non seulement je le choquerais si j'évoquais un désir contraire mais il serait capable de s'en alarmer et d'en parler à Donatien qu'il considère comme l'un de ses meilleurs amis.
Je suis enchantée de cette robe d'hôtesse que j'ai acquise hier. Encore une fois, j'ai été bien inspirée de ne pas écouter les conseils de la vendeuse qui me suggérait de choisir la bleue ; ce rose me convient beaucoup mieux ; il donne de l'éclat à ma carnation de blonde. Les vendeuses veulent toujours se rendre intéressantes en affectant des airs avisés. Je ne tiens jamais compte de leurs opinions et me fie à mon propre goût, ce en quoi j'ai bien raison car je ne me trompe jamais.
Réflexion faite, pas de migraine ce soir, ce n'est pas le moment. Il faut à tout prix que j'obtienne de Donatien qu'il renonce à cette idée extravagante qu'il s'est mise en tête : acheter une villa en Corse.
« Mais bichette, on ira quand même une quinzaine de jours à Biarritz tous les étés si tu y tiens. Mais avoue que le climat d'Ajaccio est plus agréable pour les vacances de Pâques et que ce sera charmant d'y aller en été, loin de tous ces raseurs qu'on retrouve tous les ans à Biarritz. En plus, le site est ravissant. »
Et cet homme, le moins passionné qui soit, s'est engoué pour cette lubie : posséder une propriété en Corse. Et le pire, c'est que je suis à l'origine de cette idée.
Pour notre mariage, Donatien avait invité l'un de ses copains de régiment devenu propriétaire de l'un des plus sélects des restaurants des environs d'Ajaccio. Le copain s'était excusé car son épouse attendait un bébé dans des conditions difficiles mais depuis, le couple nous invitait régulièrement à lui rendre visite.
Le voyage me tentait et le pont du 11 novembre pouvait être l'occasion d'accepter une énième invitation. Comme toujours, Donatien renâclait et il m'a fallu déployer toute une panoplie de séduction, de câlineries, de chatteries. Pour parvenir à l'éloigner de son entreprise pour quelques heures, de quelques kilomètres, c'est « la croix et la bannière ».
« Je t'assure bichette que ce n'est vraiment pas le moment. »
Les chauffeurs menaçaient de faire grève pour des raisons que Donatien m'expliquait en long, en large, et en travers, et dont je me fichais éperdument.
Je déteste quand il m'appelle « bichette ». C'est d'un commun ! Ce qui m'horripile le plus, et bien évidemment il n'en a pas conscience, c'est qu'il me susurre du « bichette » quand il souhaiterait ma compréhension à défaut de mon adhésion. Quant à son problème de grève, je ne voyais vraiment pas pourquoi il s'en inquiétait : au moins quatre fois par an, les chauffeurs le menacent d'une grève. Donatien fait des concessions, les chauffeurs en font d'autres, et tout rentre dans l'ordre à l'insatisfaction générale.
Si j'avais pu prévoir que Donatien tomberait amoureux de la Corse, je me serais abstenue de l'inciter à accepter l'invitation de son copain.
Oh ! Nous avons été merveilleusement reçus et le séjour a été fort agréable mais passer toutes mes vacances sur une île sauvage où je ne connais personne, j'en frémis d'avance. À quoi peut donc penser Donatien ! S'imagine t'il, vraiment, que je vais accepter de me faire bronzer avec des chèvres pour seule compagnie ? Il va m'en falloir des séances de corvée sexuelle avec pâmoisons feintes garanties authentiques pour parvenir à le dissuader de réaliser ce projet insensé. Je me demande comment cela se passe pour Gisèle sur ce plan là, elle a gardé un air tellement virginal. Mais je ne suis pas idiote. Maman m'a rapporté la description que Gisèle lui a faite du studio qu'elle habite. Un studio pareil, en plein centre de Paris, ce n'est pas à moi qu'elle fera croire qu'elle peut se l'offrir avec un salaire de secrétaire débutante.

GISÈLE
Zut, crotte, merde ! L'unique ampoule de ma chambre est grillée et, bien évidemment, je n'en ai pas de rechange. Je n'ai pas non plus de bougie et à cette heure tardive tous les magasins sont fermés.
Je n'aurai pas dû renoncer à cette ravissante lampe de chevet qui m'aguichait derrière sa vitrine et qui, posée sur le rebord de mon bahut, aurait éclairé la tête de mon lit. Après bien des hésitations, j'ai jugé l'achat déraisonnable après toutes ces emplettes de Noël qui ont semé la panique dans mon porte-monnaie. J'ai eu tort. Il va falloir me débrouiller avec ma lampe de poche.
J'ai une lampe de poche à cause des W.C. sur le palier.
Les individus qui ont conçu cet immeuble ont eu l'idée géniale de brancher l'électricité des W.C. sur la minuterie de l'escalier et cette minuterie fonctionne à partir d'un seul interrupteur situé au niveau de la dernière marche en haut de l'escalier. Inutile de chercher un interrupteur qui fasse fonctionner la minuterie dans les W.C., il n'y en a pas. Pas prévu dans le cahier des charges. C'est pratique, on fait pipi en pleine lumière et on se reculotte dans le noir puis on tâtonne désespérément pour trouver le verrou afin de pouvoir sortir.
Aujourd'hui, c'était vraiment ma journée !
D'abord, c'était mon anniversaire et un anniversaire sans personne pour vous le souhaiter, c'est d'un lugubre ! C'est pire qu'une fête loupée. Ça m'a flanqué le cafard pour toute la journée. Ensuite, à dix-huit heures, alors que je m'apprêtais à partir, Robespierre m'a coincée dans le couloir au moment où j'enfilais mon imperméable.
« Désolé de vous retarder mais j'ai un compte rendu d'audience à vous faire taper tout de suite. J'en ai besoin pour demain matin à la première heure. »
Il me fait le coup au moins deux fois par semaine.
Le compte rendu n'était pas très long, il tenait en trois pages. Je suis restée au bureau jusqu'à dix-neuf heures trente. Une heure et demie ça lui a pris à Robespierre pour me le dicter ! Et pourquoi ? Parce qu'il veut fumer moins (il consommait trois paquets de cigarettes par jour) et qu'il a décidé dernièrement d'abandonner la cigarette, nocive et provocatrice d'accès de toux très gênante lors de ses plaidoiries, pour se mettre à fumer la pipe, plus distinguée et donc, selon lui plus rassurante pour ses clients. (Sûr qu'ils ont besoin de distinction et d'apaisement ses gibiers de potence de clients).
L'ennui, c'est que fumer la pipe se révèle être tout un art et que Robespierre n'a pas le moindre talent artistique. Quelque soit la pipe qu'il utilise (il en a acheté un lot d'une douzaine de différentes formes et de différentes matières qu'il s'est empressé de me faire admirer, heureux comme un gosse atteint de « collectionnite aîgue »), le tabac se consume trop vite ou pas du tout, alors toutes les dix minutes, il s'arrête de dicter pour vider sa bouffarde, la nettoyer, remettre du tabac, le tasser, etc. Opération qui dure elle-même une bonne dizaine de minutes et pendant laquelle j'attends le bon plaisir de l'amateur de brûle-gueule. Déjà dans la journée, ça me crispe mais le soir, après dix-huit heures, quand je devrais être partie du bureau, ça m'agace prodigieusement. Si je n'étais pas aussi indéfectiblement bien éduquée, j'en trépignerais d'impatience et je hurlerais de rage. En plus, je ne vous raconte pas la pestilence quand il tire sur son calumet, comme une locomotive en folie, le grand chef sioux.
Ensuite, il m'a fallu attendre plus d'un quart d'heure que le métro veuille bien faire son travail de métro, c'est-à-dire nous transporter d'un point à un autre. Il était immobilisé temporairement pour cause d'accident de personne. Autour de moi, les voyageurs qui ne voyageaient pas ont traduit « suicide, ou tentative de suicide ».
En règle générale, les parisiens ne se parlent jamais dans le métro. Ils n'ont pas le temps, ils courent. Eviter surtout de tomber. Cette foule là n'a même pas l'intelligence qu'on attribue aux chevaux et vous piétinerait allègrement. Dans le cas présent, les parisiens communiquent, les commentaires fusent :
« Encore un de ces connards qui s'est zigouillé ! Peuvent pas faire ça ailleurs ! Z'ont qu'à se jeter dans la Seine, se pendre, se couper les veines dans leur baignoire, c'est pas les moyens qui manquent. Non faut qu'ils emmerdent tout le monde. »
C'est fou ce qu'il y a encore comme peuple dans le métro à dix-neuf heures trente ! On s'est entassé dans les voitures et j'ai cru mourir asphyxiée.
Et maintenant me voilà plongée dans l'obscurité.
Qu'est-ce qu'il me reste à manger ? Bien entendu, je n'ai pas pu acheter de pain. Closed les boulangeries après dix-neuf heures trente. Normal, on ne peut pas exiger des boulangers qui se lèvent avant l'aurore de veiller, en plus, le soir pour assurer le confort alimentaire des noctambules.
Ma lampe de poche me dévoile un restant de brioche un peu rassise, un reliquat de fromage qui s'affaisse sans grâce, trois pommes orangeâtres flétries (dire qu'elles avaient des joues bien rouges, bien rebondies quand je les ai achetées, il y a trois jours) et deux yaourts dont l'un m'avertit que la date limite de consommation est périmée depuis avant hier (et alors, qui se soucie des ces fariboles ! ).
Toute cette abondance de victuailles peut se déguster dans l'obscurité, c'est parfait. Après, je n'aurai plus qu'à me coucher en écoutant la musique que diffusera mon transistor. Ça va être folichon de m'habiller dans le noir demain matin !
Voilà cinq mois que j'exerce mes talents de secrétaire dans ce cabinet d'avocats et je ne me suis toujours pas accoutumée à l'ambiance étrange qui y règne. C'est un monde dans un univers.
La première fois que je me suis présentée, j'ai été reçue par un employé blanc. Quand je dis blanc, c'est blanc. Un blanc blême, de cheveux, de poils, de peau. Un véritable et authentique albinos. Seuls ses yeux faisaient deux tâches de couleur dans tout ce blanc. Des yeux bordés de rouge, pas francs, inquisiteurs, qui m'ont mise mal à l'aise.
Il m'a introduite dans une pièce ou, derrière un immense bureau, trônait Louis XVI. Enfin, un personnage en costume et coupe de cheveux du vingtième siècle mais le sosie de Louis XVI, nez compris, en moins débonnaire.
À mon timide : « Bonjour monsieur. », il a répondu, en toute simplicité :
« Maître, appelez-moi Maître, mademoiselle. Je suis Maître de Jansac. Asseyez-vous je vous prie. »
Maître de Jansac aurait dû s'abstenir de se vêtir en bleu marine. Son col, parsemé de pellicules, évoquait une délicate broderie de dentelle aux motifs insolites.
Bizarrement, il ne s'adressait pas à moi mais au téléphone posé sur son bureau. Après avoir parcouru brièvement des yeux mon curriculum vitae, il a déclaré à son téléphone :
« Bien. Vous arrivez de province à ce que je vois. Pas beaucoup d'expérience hein ? Vous avez tout à apprendre. Nous allons devoir vous former, la tâche est ingrate mais enfin il faut bien que quelqu'un vous donne votre chance. »
Je me tortillais sur mon siège. Allait-il me demander de lui verser des honoraires pour avoir l'insigne honneur de travailler pour lui ? Non. Il a annoncé à son téléphone que je pouvais commencer demain. Le téléphone a, imperturbablement, pris connaissance du montant du salaire (dérisoire ! ) que je percevrais , salaire susceptible d'être révisé si... Et a subi un long laïus sur l'importance du secret professionnel, laïus qu'il s'est permis d'interrompre par une sonnerie intempestive. Pardon, erreur, appel attendu avec la plus vive impatience (parfaitement dissimulée), semblait-il :
« Allô, c'est vous mon cher confrère. Oui, bien entendu mon cher confrère ... Il était certain, mon cher confrère... Et blablabla, et blablabla. »
Le lendemain, quand je suis arrivée, une fois l'albinos contourné avec circonspection, une tornade d'éphélides, sous un étendard déroulant sa flamme m'a accueillie :
« Tu es la nouvelle ? Qu'est-ce que je suis contente de te voir arriver ! J'en ai tellement marre d'avoir Bamboula et cette saleté de Célimène comme seule compagnie ! Tu vas voir on va bien s'entendre toutes les deux. Tu es mignonne tout plein tu sais, ça va me changer l'horizon ! »
C'était Sylvette et c'est tout Sylvette.
Exactement la même rousseur que mon amie Angélique (quoique des racines équivoques me font douter de la véridicité de ce flamboiement) mais sans le museau pékinois, une vitalité débordante, une énergie déboussolante. Elle ne s'assied pas, elle se propulse sur son siège, elle ne se lève pas, elle se catapulte de sa chaise, même immobile, elle semble constamment en mouvement. Et elle n'effectue pas la moitié du travail que l'on attend d'elle ! Il faut dire qu'elle parle, qu'elle parle, qu'elle en est étourdissante. Mais tellement gentille, tellement rigolote.
Elle aussi vient de province, avec son mari fonctionnaire affecté à un poste à Paris, et leurs deux filles, Mireille, 8 ans et Magali, 6 ans.
Ras le bol elle en avait Sylvette de travailler avec cette vieille momie desséchée de Célimène et ce faux jeton de Bamboula ! Elle n'avait qu'une hâte, trouver un autre cabinet d'avocats pour l'embaucher et claquer sa dem.
C'est ce qu'elle fera dès demain, elle me l'a confié en aparté dans les vestiaires, ce matin.
Peu à peu, je me suis intégrée.
Le cabinet comprend quatre avocats. Maître de Jansac qui l'a créé et qui fait la loi (tout le monde, les avocats compris, le craint), Maître Moriceau que l'on n'aperçoit que très rarement car il plaide souvent en province et Maître Catherine Joly ( « méfie-toi. C'est une gouine. » M'a avertie Sylvette, qui ne s'attendait pas à devoir m'expliquer ce qualificatif inconnu de mon bagage de connaissances et donc, à plus forte raison, de mon vocabulaire) sont des avocats d'affaires. Maître Pierre Robesse (Même Maître de Jansac ne l'appelle jamais autrement que Robespierre), pour lequel je secrétarise, est avocat au pénal. Un cabinet d'avocats se doit d'avoir un avocat au pénal mais on le considère comme quantité négligeable. Financièrement, il ne rapporte rien.
Outre les avocats, le cabinet comprend Bamboula (l'albinos), de son vrai nom Philippe, Célimène, Sylvette, et moi. Bamboula et Célimène sont au service de Maître de Jansac depuis la création du cabinet. Ils ont plus d'importance pour Maître de Jansac que n'importe lequel de ses collaborateurs. Si Maître de Jansac avait à choisir entre quiconque parmi les avocats et Célimène ou Bamboula, il sacrifierait l'avocat sans hésiter. Les avocats le savent et craignent tout autant Bamboula que Célimène.
Célimène comme nous l'appelons tous, Maître de Jansac le premier, se nomme en réalité Monique Sélimenne. Elle est la secrétaire particulière et particulièrement efficace de Maître de Jansac. Elle connaît tous les dossiers en cours, se souvient de toutes les affaires passées, sait quels sont les clients prioritaires, ceux qui tardent à payer les honoraires, à quels huissiers il convient mieux de s'adresser pour telle ou telle procédure. Elle est parfaite, incollable, n'en a que trop conscience et est invivable tant elle est pontifiante.
Il est logique que Célimène et Sylvette ne puissent se supporter. Alors que Célimène ne pense qu'efficacité, Sylvette bavarde, plaisante, sème et oublie ses affaires partout où elle passe, des phrases entières dans les courriers qu'elle tape à la machine. Célimène est l'image du devoir revêche, Sylvette celui de la fantaisie débridée.
Le travail de Bamboula consiste à tenir le standard (il en profite pour surveiller toutes les conversations et les rapporter, si besoin, à savoir quand elles sont susceptibles de générer des conflits, à Maître de Jansac), introduire les clients, et ouvrir et distribuer le courrier. C'est un rôle très important, il est au courant de tout avant tout le monde et Maître de Jansac est très sensible tant à ses suggestions qu'à ses insinuations.
Bamboula, célibataire convaincu (Enfin, c'est ce qu'il prétend) qui se complaît à lire subrepticement des revues pornographiques, et Célimène vieille fille aigrie pour qui le sexe est abomination, se haïssent frénétiquement. Haine issue d'une féroce jalousie, chacun d'eux se voulant être l'unique favori de Maître de Jansac. Toutefois, ils n'hésitent pas à comploter en choeur et à conclure de brèves alliances quand il s'agit de nuire à l'un des membres du cabinet, avocat ou secrétaire sans distinction. Ils s'y entendent ces deux là à semer la zizanie. Il ne se passe jamais deux jours sans qu'éclatent cris, altercations et grincements de dents. Maître de Jansac, qui n'est pas dupe, affecte alors l'air désespéré de celui qui ne peut être vraiment assisté dans sa tâche, et distribue les blâmes avec une mine tout à la fois consternée et résignée. Ce pourrait être comique, c'est tout à la fois assommant et angoissant.
Célimène, malgré ses prérogatives, ainsi que Sylvette et moi, travaillons dans un même bureau, en sous-sol, éclairé toute la journée par des lampes électriques parce qu'il donne sur une cour affreusement sombre. C'est la seule pièce qui présente un aspect moderne avec un matériel bureautique adapté à notre siècle.
Les bureaux des avocats, en style Directoire, sont éclairés par des lustres à pendeloques. Le style, je n'y connais rien. Si je sais qu'il est Directoire, c'est parce que Célimène me l'a appris, en se rengorgeant. A mon avis, il n'y a pas de quoi se rengorger. Les bureaux puent le vieux papier moisi, la poussière et l'air confiné, et les étagères des armoires sans portes croulent sous des dossiers rangés de guingois qui dégueulent des tas de feuillets rances.
Maître Robespierre, quand il ne m'exaspère pas avec sa pipe et ses heures sup. de dernière minute, je l'aime plutôt bien, il ne se prend pas plus au sérieux que cela et il a de l'humour.
Une, par contre, qui ne perd pas une occasion de m'appeler dans son bureau pour me dicter du courrier, et que je ne peux pas supporter, c'est la Maître Catherine Joly. Sylvette a raison, c'est une gouine. Elle n'avoue pas franchement son jeu mais comme frôleuse, elle se pose là.
« Vous n'avez jamais songé à vous couper les cheveux Gisèle ? Et hop, la main qui caresse ma nuque puis glisse doucement le long de mon dos. Non ? Vous avez raison, vous êtes tellement fraîche ainsi. »
« Quel joli chemisier vous portez aujourd'hui ! ». Et que je t'effleure mon sein d'une caresse sournoise.
Une vraie plaie.
Sylvette me dit qu'elle se comporte pareillement avec elle et pourtant elle n'ignore pas que Sylvette et mariée et mère de deux fillettes. Elle peut d'autant moins l'ignorer que Sylvette occupe les neuf dixième de son temps de présence au Cabinet à nous parler des exploits de ses filles (deux merveilles surdouées qui promettent de devenir des beautés) et de son mari (lequel, si j'ai bien assimilé les commentaires de Sylvette, est beau et viril comme James Dean, fort comme Hercule, aussi intelligent qu'Einstein, amoureux et romantique comme Cyrano de Bergerac. Enfin, si j'ai bien tout compris, le genre de bonhomme qui n'a aucune chance d'être cocu).
Même le midi, quand nous prenons notre repas ensemble (un jour, plat principal, un jour, sandwich - pour équilibrer le budget - de l'eau de la carafe et pas de café, merci), elle ne tarit pas sur sa famille. Je l'écoute. De toute façon je n'ai rien à raconter, il ne se passe jamais rien dans ma vie. Il est vrai, comme je ne sors guère, que je ne risque pas de me faire des amis. Il est tout aussi vrai que le temps n'incite pas à la promenade.
Novembre, décembre, janvier, et maintenant février, se sont succédés avec le mêmes bourrasques de vent, les mêmes averses de pluie glaciale et je suis comme le temps, je monotonise.
Depuis que j'ai emménagé dans mon luxueux appartement du boulevard Rochechouard, je suis allée voir deux films en tout et pour tout : « ZORBA LE GREC », qui repassait en salle du côté de l'Odéon, et que je ne manquerais pour rien au monde parce qu'il concrétise toute la folle liberté comme j'aimerais avoir le courage de la vivre et toute la tendresse du monde, et un film d'épouvante débile que j'ai eu la sottise d'aller voir à la séance du soir. J'étais terrorisée en regagnant mon logis et je me suis précipitée sous la couette en tremblant de frousse. Pendant trois nuits consécutives, j'ai cauchemardé.
Je m'ennuyais tellement que j'ai fini par accepter une invitation de Sylvette pour un week-end chez elle. Une fois m'a suffit, je n'ai jamais renouvelé l'expérience. Non pas que j'ai été mal reçue, bien au contraire, et les gamines sont aussi charmantes que peuvent l'être des gamines de cet âge là, trop gâtées, trop habituées à ce qu'on les considère comme des prodiges.
Partager l'intimité de Sylvette et de son mari pendant 48 heures, je ne le souhaite à personne. Ils n'ont pas cessé de se faire des mamours. Et que je t'embrasse à pleine bouche, et que je te caresse, et que l'on roucoule ! Dire si j'étais mal à l'aise ! J'avais l'impression de partager, avec eux, leur chambre à coucher. Plus jamais ça !
Demain, c'est vendredi. Comme tous les vendredis et les mardis, sans exception hélas, Maître de Jansac va tous nous réunir dans son bureau pour nous exposer, pendant deux heures de suite, les bienfaits du végétarisme. C'est son dada. Alors qu'il s'enthousiasme sur la richesse alimentaire du céleri, sur la saveur incomparable des épinards, sur la valeur nutritive des carottes, je déglutis en songeant à un steak bien saignant, je salive d'envie en pensant à des côtes d'agneau grillées à point.
Pas d'audience pour Maître de Jansac les vendredis et mardis matins, son rôle est de nous convertir ; il se sent l'âme d'un gourou. Et pendant deux heures, si ce n'est plus, sagement alignés au garde à vous devant lui, on l'écoute pérorer religieusement. Le soir, on est obligé de rester tard au bureau pour finir le travail qui n'a pu être effectué pendant tout ce temps perdu.
À propos de perte, j'ai de plus en plus l'impression de perdre la notion des réalités. Toute la semaine cloîtrée dans cet asile de dingues, et cherchant à fuir le soir et le week-end les deux vieilles toquées qui jouxtent ma chambre de part et d'autre, je me sens me faner, dépérir, devenir tout doucettement cinglée. Sylvette a bien de la chance qui s'évade bientôt.
Et moi, qu'est-ce que je vais devenir ?

-:-:-:-:-:-:-
Elle est d'une drôlerie !
Ma première, ma seule petite amie parisienne : Pistache.
Le soir, quand je parviens à bout de souffle et les jambes flageolantes en haut de mon 7e, rien ne pourrait m'inciter à redescendre pour recommence une seconde fois l'ascension. Si par malheur j'ai oublié d'acheter du sucre pour mon café au lait du matin et bien je préfère m'en passer. Rien sauf, ce soir là, l'odeur qui m'a agressée les narines dès que j'ai ouvert la porte. Le coupable, un vieux bout de fromage, un de ceux qui ne sentent pas bon, mais alors pas bon du tout, et qui sont délicieux, oublié dans un recoin sur une étagère, se rappelait à mon bon souvenir dans un dernier sursaut d'agonie. Malgré le froid polaire qui régnait dans ma chambre, la puanteur était suffoquante. Il y avait urgence à me débarrasser de l'objet du délit sans délai.
Bon, d'accord, j'avoue avoir songé, quelques millièmes de secondes à jeter subrepticement le nauséabond délinquant par la fenêtre (que le premier individu qui vient de grimper sept étages sans ascenseur et qui trouve rigolo de les redescendre et de les regrimper sans reprendre haleine me jette le premier Camembert qui lui tombe sous la main) mais, hélas, l'éducation sévère que j'ai reçue me colle à la peau et je ne suis pas du genre à jeter mes détritus sur le chapeau des passants.
J'ai donc juste pris le temps de brancher mon radiateur puis saisissant, d'une main, l'assiette sur laquelle gisait le responsable de l'infection, et mon courage à deux jambes, je suis redescendue pour aller jeter l'immonde moisissure dans l'une des quatre poubelles entreposées dans la cour de l'immeuble.
Un faible vagissement s'est échappé du réceptacle à ordures quand j'en ai soulevé le couvercle. Mon coeur n'a pas fait un bon ainsi qu'il aurait dû dans de telles circonstances mais je jurerais qu'il s'est arrêté de battre pendant une éternité.
Le vagissement semblait provenir de l'un des sacs en plastique étranglés par une cordelette. Avait-on eu l'ignominie d'abandonner un bébé nouveau-né dans cette poubelle ? J'ai soulevé le sac avec appréhension car j'imaginais déjà ma photo dans les journaux avec ce titre à sensation en caractères gras : « Une moisson pour le moins originale : une jeune fille sème un fromage et récolte un nourrisson ! ». Maman, papa, et surtout Sophie, apprennent la vérité : je n'habite pas un somptueux studio mais une chambre de pauvresse, découvrent mon adresse et, atterrés, viennent me récupérer m'empêchant à jamais de connaître les joies, qu'il me reste encore totalement à découvrir, de la liberté.
Elle n'était pas dedans mais sous le sac de plastique. Une minuscule boule toute endeuillée avec un non moins minuscule bout de patte avant blanc, l'unique tache claire dans tout ce noir. Toute jeunette, maigrichonne, pitoyable, avec d'adorables yeux d'un lumineux vert pistache qui quémandaient de l'affection. Je l'ai glissée dans la poche de mon manteau et, pour une fois, j'ai escaladé la volée de marches de l'escalier sans y penser.
Le radiateur avait rempli son office. Au-dehors la neige tombait à gros flocons, je n'en appréciais que mieux la tiédeur de mon chez moi.
La chatounette n'a fait qu'une lampée du demi-bol de lait que j'ai déposé devant elle puis nous avons partagé, de concert et de bon appétit, une tranche de jambon. Je craignais un peu qu'elle ne se laisse aller à un pipi intempestif sur ma couette mais elle s'est révélé être une chatte très propre.
À titre préventif, j'avais pris le soin d'étaler un magazine sur le plancher de la chambre et avait expliqué, sans grande conviction, à ma protégée, l'usage qu'elle devait en faire en cas de besoin incontrôlable.
Pur instinct ? Suprême intelligence ? Le matin, une minuscule mare jaunâtre achevait de sécher sur le magazine, maculant l'aristocratique visage d'une célèbre Top-modèle.
À la vue du reliquat de pissou, je n'ai pu m'empêcher de penser, sans aucune honte mais au contraire avec une espèce de jubilation trouble :
« Eh oui, vous les vedettes de cinéma, les idoles de la chanson, les mannequins, les héritiers de machin-truc-chose, il faut vous faire une raison : combien de vos rayonnants portraits achèvent leurs futiles existences en servant de papier d'emballage pour de vulgaires épluchures ou de peu ragoûtants reliefs de repas ? »
Toute la nuit, la chatounette a dormi blottie contre mon cou et le lendemain je l'ai abandonnée dans la cour avant de partir travailler. À regret ; mais je n'oubliais pas les consignes de ma propriétaire.
Le soir, et tous les soirs suivants, elle a déboulé dans mes pieds dès que je franchissais le porche. Comment refuser tant d'amour fidèle ?
Je dissimule Pistache dans mon sac à provisions pour que l'oeil perçant et inquisiteur de la voisine n° 3 ne décèle pas sa présence et, désormais, ma petite amie clandestine me tient compagnie.
Je l'adore, elle est toute mignonne, joueuse, amusante et câline. La nuit, elle s'allonge de tout son long contre moi sous la couette et le matin elle me lèche le nez et le menton de sa petite langue râpeuse pour me souhaiter le bonjour. Je lui tiens de longs discours, lui contant ma journée par le menu, et elle m'écoute avec la plus grande patience pendant que je caresse son poil soyeux.
Pour le moment, elle est très absorbée à traquer un stylo que j'ai laissé tomber à terre en ouvrant mon sac à main. La queue en point d'interrogation, elle se dresse à la verticale sur ses pattes de derrière, bondit sur le stylo, dérape sur le linoléum et se retrouve sur le dos toute penaude. Surtout ne pas éclater de rire, elle est très susceptible Pistache, se vexe facilement et est très capable de me bouder pendant au moins une bonne heure.
Je ne sais rien faire de mes dix doigts aussi, pour me protéger de la clarté laiteuse du jour et d'un soleil fringant qui darde des rayons aussi effrontés qu'éblouissants, tous deux bien matinaux maintenant et qui voudraient que je le sois également, je tends une couverture, retenue par deux clous de part et d'autre, devant ma fenêtre toujours dépourvue de rideaux.
Mais le parquet, j'en avais plus que marre. Je pouvais balayer, rebalayer, la poussière s'accrochait.
J'avais bien tenté d'encaustiquer l'objet de mon tourment mais, quelle que soit la cire utilisée, ce fichu parquet l'absorbait comme un ivrogne assoiffé. J'en arrivais à me demander si mes voisins du dessous ne profitaient pas, à mes dépens, d'un plafond parfaitement ciré.
Aussi, c'était environ trois semaines avant que je ne fasse la connaissance de mon chaton poubelle, j'ai décidé de poser du linoléum. Pour l'acheter, pas de problème, avec un mètre de couturière (ma trousse de couture est un cadeau de Noël de Sophie. Ma soeur est une optimiste), j'ai pris les mesures de ma chambre. Pour le poser, ça a été une autre chanson.
Il m'a fallu pousser le lourd bahut dans un coin, puis dans un autre et lever mon lit à la verticale contre le mur. Ensuite, les largeurs et longueurs du linoléum étaient plus grandes que les largeurs et longueurs des murs et le dessin du sol n'était pas aussi carré qu'il apparaissait à première vue. Je prenais brusquement conscience de décrochements imperceptibles, d'autres que j'avais négligés, et du tracé compliqué de la cheminée. Il fallait mesurer, il fallait couper pour que le linoléum s'adapte parfaitement à la surface qu'il était censé recouvrir.
Comme outils de travail, je disposais en tout et pour tout de mon mètre de couturière pour mesurer, d'un manche à balai pour faire office de règle, d'une craie pour tracer les coupes, et d'une « foultitude » de lames de rasoir pour découper le linoléum aux dimensions adéquates.
J'ai commencé mon travail de décoratrice à dix heures du matin pour terminer à plus de minuit avec juste une petit pause le midi le temps d'avaler un sandwich. De multiples coupures où le sang affleurait zébraient mes doigts m'infligeant de cuisantes douleurs, mais qu'est-ce que j'étais fière du résultat ! Le linoléum imitant un carrelage dans les tons brique apportait une note tellement chaleureuse qu'en dépit de toute la sueur et de toute la crasse dont je me sentais imprégnée, je rayonnais de bonheur. Ma réalisation, le produit de mon labeur, une réussite !
Le lendemain dimanche, le ciel maussade de mars a commencé à semer négligemment ses premiers timides flocons de neige sur les toits de Paris. Il me semblait entendre la voix réprobatrice de maman :
« Décidément, on dira ce qu'on voudra, mais il n'y a plus de saisons ! »
Peu m'importait, dans ma chambre, il faisait beau, il faisait chaud et je ne me lassais pas de contempler mon oeuvre. Peut-être bien que le papier mural n'en paraissait que plus pisseux mais ma satisfaction n'en était pas amoindrie pour autant. Pour un peu, j'aurais mangé par terre. Et puis, puisqu'il s'avérait que je me découvrais des dons incontestables pour le bricolage, pourquoi ne pas envisager de changer le décor mural ?
C'est bien simple, ce dimanche là je n'ai pas songé une seule minute aux sempiternels et mortellement fastidieux discours de Maître de Jansac sur le bien fondé de ne s'alimenter sainement qu'avec des légumes, ni à l'augmentation de salaire qu'il me refuse sous prétexte que la conjoncture ne le permet pas, conjoncture tellement défavorable qu'elle ne l'a pas empêché de faire l'acquisition d'un splendide véhicule de marque « Mercèdès », j'ai totalement oublié l'existence de la grosse dondon grincheuse à l'odeur de fille mal lavée qui remplace Sylvette et les propos graveleux que je dois subir de la part de Bamboula quand il m'autorise à user du téléphone , à partir du standard, pour joindre mes parents. Je n'ai même pas pensé à celle qui me traumatise, la Maître Joly qui, au fil des jours devient de plus en plus enjôleuse, de plus en plus hardie, un véritable pot de colle à l'oeil lubrique, dont je ne sais comment me dépêtrer. J'ai vécu un dimanche euphorique.

Le mercredi soir suivant, arrivée, haletante en haut de mon 7e étage, les poumons aussi dynamiques que s'ils avaient été gazés pendant la guerre de 14-18, les jambes flageolantes comme de coutume (saleté d'escalier ! ), je glisse la clé dans ma serrure et pousse la porte qui résiste et refuse de s'ouvrir. Je pousse plus fort, elle s'entrebâille à peine. La perplexité fait place à l'inquiétude. Qu'est-ce qui peut bien obstruer cette porte ? Un louche et sinistre individu se dissimule t'il derrière, un couteau de boucher à la main, prêt à m'égorger dès que je vais m'introduire dans ma chambre ? Une terreur insidieuse hérisse le duvet de mes bras ? Allons, Gisèle, un peu de sang froid et active un peu tes petites cellules grises à l'instar d'Hercule Poirot, le héros des livres policiers écrits par Agatha Christie, l'auteur préféré de maman. Ton individu malfaisant c'est un relent de ton imagination extravagante. Même le plus abruti des cambrioleurs ne s'escrimerait pas à escalader les murs pour entrer par effraction dans une chambre de bonne où il n'y a rien à dérober. Allez, stop à la paranoïa et à l'hystérie. Il doit y avoir une explication logique au fait que je ne parvienne pas à ouvrir cette porte.
La réflexion et la patience ne font pas partie de mes qualités prédominantes et je me jette de tout mon poids (un peu moins de cinquante kilos) contre la porte récalcitrante qui, surprise par mon élan, daigne s'entrouvrir suffisamment pour que je comprenne enfin ce qui se passe. À cause de l'humidité, sans doute, le linoléum a fait une crise d'aérophagie suivie de ballonnements si bien que le bas de la porte ne peut plus glisser dessus et qu'il la bloque.
Que faire ? Où j'entre en force et je déchire irrémédiablement le linoléum ou... Ou quoi ? Je joue les acrobates, grimpe sur les toits et de là essaie de me glisser par la fenêtre ? Je campe sur le palier ? Je vais m'installer à l'hôtel ?
Après bien des efforts et transformé le linoléum en accordéon, j'ai réussi à me faufiler dans ma chambre.
Maintenant, mon sol est habillé de linoléum imitant merveilleusement bien un carrelage dans les tons briques chaleureux, sauf devant la porte où grimace un arc de cercle de parquet terne et brunâtre qui me nargue et navre mon sens de l'esthétisme. Et dire que j'envisageais de changer le papier mural ! Compte tenu de mes aptitudes pour le bricolage, ce n'est pas demain la veille que j'entreprendrai ce travail !
Lasse de jouer, Pistache s'est lovée et endormie sur la couette. La fenêtre, grande ouverte, laisse pénétrer la douceur de l'air et le vacarme produit par le roulement du métro. En ce début d'avril, le printemps a succédé sans transition aux humeurs neigeuses de mars. Pour le coup, je me languis de ma forêt.
Le printemps, à Paris, se devine par une certaine fluidité de l'air, une luminosité bien particulière, c'est un printemps empreint de délicatesse. Mon printemps de Pierrefonds est beaucoup plus agressif. Il vous jette aux yeux le feu d'artifice du blanc immaculé de ses arbres fruitiers en fleurs, le camaïeu vert de ses champs et de ses bois bourgeonnants, il vous étourdit du chant fou de ses oiseaux délirants de joie de vivre.
Mon coeur se languit et mon corps est toute langueur. Il me vient des désirs de caresses, de mâles étreintes, de baisers sur ma bouche. Depuis sept mois, entre mon cabinet d'avocats en délire et ma douce toquée de voisine de la porte n° 7 que je ne parviens pas toujours à éviter et qui me ressasse ses souvenirs de jeunesse, c'est ma jeunesse à moi que j'ai fini par oublier. Elle se rappelle à mon bon souvenir aujourd'hui. Pendant tout ce temps, aucun garçon ne m'a draguée. Serais-je devenue laide ? Quoique piquetée, tavelée comme une main de vieillard, la glace au-dessus de la cheminée me rassure.
Comment pourrait-on me draguer d'ailleurs alors que je ne sors de chez moi que pour effectuer, encapuchonnée, bottée, engoncée dans un chaud manteau, le trajet métro boulot puis métro dodo ? Quant au restaurant où je vais, le midi, m'alimenter d'un sandwich ou me goinfrer du plat du jour les mardis et vendredis quand Maître de Jansac m'a bassiné les oreilles et fait gémir l'estomac de détresse avec ses légumes cauchemardesques, il n'est fréquenté que par de vieux débris discoureurs de politique, de décervelés fanatiques de sport, ou de personnages falots au réjouissant teint d'hépatiques qui se dissimulent derrière leur journal.
Heureusement, tout va changer car, l'autre jour, lors de la dernière grève de métro, je ne suis pas allée travailler en prétextant la trop grande distance à parcourir entre le boulevard Rochechouart et la rue de la Convention et j'en ai profité pour aller me présenter à la directrice d'une agence qui propose du travail en intérim. Assurée que ma candidature l'intéressait, dès hier j'ai donné ma démission à Maître de Jansac qui s'est montré scandalisé par tant d'ingratitude. Avec tout le mal que les avocats s'étaient donnés pour m'apprendre à devenir une bonne secrétaire ! Alors même qu'il s'apprêtait à augmenter mon salaire !
Pour ajouter à mon humeur béate, le soleil enfin de retour me donne des envies de partir à la conquête de Paris et, si le beau temps se maintient, c'est décidé, dès le week-end prochain, armée de mon appareil photo, j'oserai partir à l'assaut de la butte du Sacré-Coeur qui m'aguiche de par ma fenêtre. Ah ! Non, c'est vrai, le week-end prochain je vais à Pierrefonds en emmenant Pistache avec moi puisque je dois la confier aux bons soins de cousin Maurice, le vétérinaire pour qu'il l'opère. Je ne tiens pas du tout à pouponner des nuées de chatons. Le Sacré-Coeur m'attendra jusqu'au samedi suivant, il ne risque pas de s'enfuir de son piédestal entre-temps.

-:-:-:-:-:-:-
Comme je suis contente d'avoir récupérée Pistache ! Te rends-tu compte chatounette, que voilà presque deux mois que nous ne nous sommes pas vues. Tu m'as manqué, sais-tu. Mais il fallait le temps que tu te remettes de ton opération et que le poil repousse un peu. Ce n'est pas encore évident, on dirait une barbiche ventrale mal rasée.
Maman s'est plainte, sans trop de conviction, de tes moeurs citadines. Tu lui crachais dessus, paraît-il, quand elle voulait te sortir de la maison. Tu es très mal polie, Pistache, à mon avis, et un peu idiote aussi car il est bien plus agréable de courir dans l'herbe que sur les pavés parisiens.
J'en ai des choses à te raconter pendant que tu ronronnes sous ma main qui te caresse.
Comme je l'avais projetée, je suis allée à la Butte Montmartre. A toi, je peux bien l'avouer, j'ai été très déçue. Je partais découvrir la bohème, je me suis promenée parmi des barbouilleurs et des découpeurs d'images.
La Butte, vois-tu, c'est une place entourée de cafés avec, en périphérie de soi-disant artistes qui oeuvrent péniblement et, en son centre, une terrasse couverte de tables et de chaises sous un toit de parasols où les gens consomment diverses boissons.
Je demeure sceptique sur la qualité de l'art pictural des professionnels du pinceau qui hantent ce site éminemment touristique. En effet, sur une dizaine de toiles devant lesquelles je me suis arrêtée, l'artiste peignait, soit un Sacré-Coeur qu'il ne pouvait absolument pas voir de l'endroit où il était installé, soit une marine ( ? ) ou gouachait soit une composition florale, soit encore le portrait très flatteur et rarement ressemblant d'une touriste. La seule note exotique de la Butte, ce sont d'ailleurs les touristes qui vous dépaysent en vous abrutissant d'exclamations enthousiastes dans des tas de langues étrangères. Je n'y retournerai pas.
Le lendemain, comme le soleil continuait à rire aux éclats au-dessus de la ville, j'ai choisi d'aller me balader sur les quais de la Seine. Là aussi, les touristes abondaient mais dans un autre genre, beaucoup plus jeunes, beaucoup plus décontractés, bien plus sympas quoi. Certains jouaient de la guitare et chantaient sur les berges et il me semblait, ma jolie Pistache, que tout comme toi la Seine ronronnait de contentement. Je me suis (enfin ! ) fait draguer par des jeunes gens qui baguenaudaient en bandes rieuses. Je n'ai pas répondu à leurs avances plus blagueuses que sérieuses, mais ça m'a mis le coeur en fête.
J'avais tellement la tête dans les nuages qu'en descendant l'escalier de la station du métro Saint Michel, j'ai loupé une marche si bien que j'ai dévalé tout l'escalier sur les fesses, dans un envol de jupe. Je me suis salement fait mal, mais ce n'était pas le pire, j'étais surtout horriblement vexée d'offrir un spectacle aussi piteux aux badauds, par ailleurs parfaitement indifférents.
Une main secourable m'a aidée à me remettre sur pieds :
« Ça va ? Vous n'êtes pas blessée ? »
Pas la moindre étincelle ironique dans les yeux bruns qui me scrutaient et pourtant j'avais dû présenter un spectacle plutôt comique avec ma jupe qui s'envolait dévoilant mes jambes et l'amorce d'un slip bleu à petites fleurs jaunes et roses. Il paraissait réellement inquiet. Je n'avais qu'une envie, me dégager de la main qui me retenait par le bras et m'enfuir cacher ma confusion sous d'autres cieux.
« Venez. Il faut boire quelque chose pour vous remonter. Vous êtes toute blanche. Vous n'allez pas vous trouver mal, dites ? »
Je me suis laissée entraîner et il m'a forcée à ingurgiter deux gorgées de cognac. A cinq heures de l'après-midi, quelle horreur ! J'ai hésité entre vomir ou exploser !
Pendant qu'il parlait de choses et d'autres sans aucune importance, dans le seul but, je crois, de me faire oublier ma mésaventure, j'ai eu tout le loisir de le détailler. Un grand garçon, brun comme je les aime, un peu dégingandé, vêtu d'un pantalon de toile et d'une chemisette, avec un gentil sourire que n'arrivaient pas à gâcher les deux incisives supérieures qui se chevauchaient un peu ; dans l'ensemble, une allure saine et sympathique.
Quand il m'a proposé de me raccompagner jusque chez moi, j'ai accepté sans hésiter.
Pendant le trajet, j'ai appris qu'il se prénommait Francis et travaillait à la Sécurité Sociale et, lorsque nous sommes arrivés devant l'entrée de mon immeuble, alors que je ne l'espérais plus, il m'a proposé un rendez-vous pour le samedi suivant. Quand je suis arrivée en haut de mon 7e, j'en aurais dansé de joie si je n'avais été aussi douloureusement contusionnée. Un rendez-vous ! J'avais enfin rendez-vous avec un garçon, un véritable et authentique parisien ! C'est Sophie qui serait satisfaite de me savoir fréquenter un français ! Et un français fonctionnaire qui plus est ! En plus, un garçon très correct, il n'a même pas cherché à me dérober un baiser avant de me quitter.
Nous sommes donc sortis ensemble, Francis et moi, et avec nous les amis de Francis et les amies des amis de Francis.
Par quel hasard était-il seul le jour où nous nous sommes rencontrés ? Il est toujours entouré d'amis dont les petites amies m'horripilent qui ne cessent de jacasser bêtement et glousser hystériquement. Tous des inconditionnels du football. Je n'étais déjà pas une mordue du football mais maintenant, j'en ai franchement horreur. Pour tout dire, j'ai pris le football en aversion. Depuis deux mois, j'ai vu tous les matchs de la région parisienne ; je n'y comprends toujours rien.
Papa, qui se passionne également pour le football, ne nous a jamais obligé à subir ce spectacle qu'il pratique confortablement installé sur le canapé devant la télévision.
Le football, c'est une équipe de gens habillés avec des shorts et des maillots de deux couleurs différentes qui se battent pour un misérable ballon. De temps en temps, quand l'un des joueurs est fatigué de jouer, il se précipite dans les jambes d'un adversaire qui a l'obligeance de lui porter un « mauvais coup », il se couche alors sur l'herbe en grimaçant de douleur et un autre joueur vient le remplacer. Que le ballon entre ou n'entre pas dans les buts, le résultat est identique : sur les gradins, les spectateurs, se lèvent en hurlant, en vociférant, et invectivent l'arbitre. Finalement, c'est un peu comme la messe : assis, debout, assis, debout, et c'est encore plus ennuyeux.
Plus pénible que le match de football lui-même, c'est l'après match.
Francis et toute la bande se réunissent dans un café pour prendre un pot et disséquer interminablement la partie qui vient de se jouer. Si untel n'avait pas... Machin aurait dû... Fantastique la passe de... En suit la description méthodique, parfois controversée, hélas toujours détaillée. Et l'arbitre est toujours ou un vendu ou un con lorsque l'équipe favorite de mes compagnons a perdu la partie.
Régulièrement, après un deuxième coca-cola, ma vessie commence à me taquiner. Or, persuadée qu'elles m'enlaidissent, je m'obstine à ne porter mes lunettes qu'au bureau et, ma vue ne s'améliorant pas, partout ailleurs je me déplace dans un brouillard opaque. En l'occurrence, c'est très gênant car j'aimerais bien me lever d'un air désinvolte pour aller aux toilettes mais je suis incapable de lire les panneaux indiquant l'endroit où elles se situent et rien que d'imaginer que je pourrais errer, hagarde, à travers la salle du café, comme une mouche affolée, me pétrifie sur mon siège. Si encore d'autres ressentaient le même besoin, j'apprendrais où elles se dissimulent ces fichues toilettes, mais il semble que je sois la seule chez qui l'absorption de boisson provoque un problème d'incontinence. Et plus la soirée s'écoule, plus l'envie de faire pipi devient lancinante.
À trois reprises, je suis parvenue en entraîner Francis au cinéma... Le soir, en semaine. Trois fois en deux mois, on ne risquait pas l'indigestion.
Il avait l'air perdu, tout seul avec moi comme seule compagnie, sans sa clique de copains. La première fois, il m'a d'ailleurs prodigieusement agacée car il m'a tenu la main pendant toute la séance sans jamais chercher à m'embrasser. J'avais pourtant pris la précaution de choisir un film dont le sujet était d'une platitude consternante.
Il m'a fallu patienter jusqu'à notre troisième rencontre pour qu'il se décide à me prendre dans ses bras et à poser ses lèvres sur les miennes. Il était temps, je commençais à me poser des questions tant sur mon pouvoir de séduction que sur sa virilité.
À ma grande déception, les baisers de Francis ne m'ont jamais mise en émoi, je n'ai à aucun moment ressenti ce petit frisson qui me vrillait la moelle épinière lorsque Vincent s'emparait de ma bouche avec gourmandise. Les baisers de Francis étaient doux, agréables et sans saveur et je n'avais aucune idée des sensations que mes baisers à moi lui procuraient car, lorsqu'il me tenait dans ses bras, nous étions à une telle distance l'un de l'autre qu'un bus aurait pu passer à l'aise entre nous. Tu parles d'une étreinte passionnée !
Pendant cette période exaltante de mon existence, j'ai quitté avec le plus vif soulagement mon cabinet d'avocats et la Maître Joly de plus en plus libidineuse. Je missionne pour trois mois dans un cabinet d'architectes. Paris est une ville pleine de cabinets.
Ce n'est pas encore l'endroit où je risque de me faire des copines : moyenne d'âge, la cinquantaine sur le mauvais versant. Mais je n'ai pas à me plaindre, ils sont gentils et leur vénérable secrétaire principale est une véritable mère poule pour moi et m'oblige tous les matins à engloutir des tonnes de croissants sous prétexte qu'elle me trouve trop maigre et trop petite mine. L'employée que je remplace ne serait-elle pas en congé de maladie à cause d'une overdose de croissants ?
Que je finisse de te raconter ma Pistache.
Si je suis si bien occupée à te mignoter ce dimanche au lieu d'assister à un passionnant match de football, c'est parce que j'ai rompu la semaine dernière avec Francis. Il faut dire qu'il a vraiment exagéré. Lui, le spécialiste du baiser tiédasse, de la caresse mollassonne, m'a proposé le mariage. Quelle idée loufoque ! Tu m'imagines footballisant tous les dimanches, pendant toute ma vie ?
Attend, j'ai pas fini. Figures-toi que, au moment où il m'a proposé de m'épouser, nous étions installés sur un banc public, dans un square. Moi, j'étais assise et lui, allongé, sa tête reposant sur mes genoux. Tu parles d'une position pour faire une demande en mariage !
En plus, telle que j'étais située, je profitais d'une vue imprenable sur ses trous de nez. Et là, en cet instant précis, tu ne vas pas me croire, j'ai vécu un moment de psychose totale.
Comme dans une scène figée de cauchemar, tout d'un coup, je n'ai plus eu que la perception de ces trous de nez qui m'hypnotisaient littéralement comme deux gouffres insondables ; des gouffres aux profondeurs ténébreuses, maléfiques et menaçantes, des gouffres à l'aspect malsain avec leur fouillis de poils luisants à cause de l'humidité d'un reliquat de coryza qui se tordaient, s'enchevêtraient ; des gouffres qui cherchaient à m'aspirer, à m'étouffer, à m'annihiler.
Alors que je restais tétanisée de terreur, ce crétin de Francis a certainement supposé que le bonheur provoqué par sa demande en mariage me bouleversait au point de me rendre muette et il s'est redressé pour me prendre dans ses bras et solliciter ma réponse.
J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire admettre que j'étais flattée mais que... Enfin, bref, on ne s'est pas quittés dans les meilleurs termes.
Enfin, pour en finir avec le récit de ma palpitante liaison avec Francis, le roi du football et de la narine frémissante, tiens-toi bien, j'ai appris qu'il n'était pas du tout parisien. Il séjourne provisoirement dans la capitale et envisage très sérieusement de retourner vivre à Villers-Cotterêts dont il est originaire et où habite toute sa famille.
Chapeau, l'aventure romantique et sentimentale !

JUAN
Depuis quelques temps, Juan ne décolérait pas. Le soleil pouvait illuminer la ville, son humeur restait toujours aussi sombre. Et lui d'habitude si avenant avec ses passagers, si galant avec ses passagères, se comportait comme un rustre et ne cessait de maugréer. Une chance qu'il n'ait pas affaire à une clientèle d'habitués, il aurait ruiné son commerce tant il adoptait une attitude volontairement désagréable.
Tout l'importunait : ces connards qui gênaient la circulation et avaient décroché leur permis de conduire à la fête foraine, dans les autos tamponneuses, ses passagers qui se sentaient des envies de bavardage oiseux alors qu'il avait besoin de se concentrer sur sa conduite au lieu d'écouter leurs élucubrations, ce soleil qui s'entêtait à briller alors que les paysans se plaignaient de la sécheresse, et même cette rouquine affriolante mariée à un vigile gardien de nuit, une vraie rousse qu'il retrouvait régulièrement chez elle, qui faisait l'amour avec une ardeur et une maestria qui le laissait sur le flan et qui était d'une sottise insoutenable. Il allait la larguer vite fait celle-là. Très mauvais les habitudes.
Jamais il n'aurait imaginé que son copain Tonio aurait pu un jour lui faire ce coup là ! Tonio, son pote. Plus de quinze ans qu'ils bourlinguaient ensemble, qu'ils draguaient, commettaient leurs frasques de concert.
Comme toute grande amitié, ça avait commencé par des regards furibards, suivie d'une engueulade mémorable, avec pour conséquence finale une bagarre à coups de poings au cours de laquelle Tonio avait perdu une canine et Juan gagné un oeil au beurre noir qui, au fil des jours, était passé par toutes les couleurs de l'arc en ciel. Et pourquoi cette bagarre, je vous le demande ? Pour une gisquette, bien sûr, qu'ils s'étaient disputée dans une boîte de nuit et qui avait profité de l'empoignade pour s'esquiver avec un autre larron. Ils en avaient bien rigolé et s'étaient consolés devant une chope de bière en philosophant sur l'inconséquence de la gent féminine.
Tonio était chauffeur de taxi comme lui, célibataire endurci comme lui. Ils avaient les mêmes goûts, les mêmes sujets d'intérêt et leur amitié s'en était trouvée confortée. Ils ne s'étaient plus jamais disputé une fille. Complices ils étaient, mieux que des frères. Ah ! Ils en avaient des souvenirs en commun !
Et voilà que l'autre jour...
Comme tous les samedis soir, Tonio était venu le rejoindre dans ce restaurant ou lui, Juan, jouait de la guitare pour les clients qui se régalaient de musique à défaut de se régaler d'une authentique paella. Non pas que la paella ne soit pas délicieuse mais, cuisinée par un chinois, elle était composée d'ingrédients qui auraient pour le moins déconcerté n'importe quel amateur d'art culinaire ibérique. Tout à l'honneur du restaurateur, il fallait reconnaître qu'il ne cherchait pas à mystifier la clientèle qui de toute façon n'aurait pas été dupe. L'établissement prosaïquement baptisé : « Chez Georges et Li Wang » affichait sur son menu « Paella à la mode cantonaise ». Les gens venaient par curiosité et revenaient parce que l'ambiance était sympathique.
Ce soir là, Tonio se fichait bien de ces considérations et se contentait de boire une bière en attendant que Juan termine sa prestation. Tous deux iraient ensuite, à Montparnasse, se restaurer dans un troquet où ils avaient leurs habitudes.
Ils s'y racontaient leur journée, se confiaient leurs aventures ou leurs mésaventures, se chahutaient, draguaient amicalement et par politesse la serveuse à la cinquantaine épuisée qui rajeunissait de vingt ans et en oubliait la souffrance que lui causaient ses varices. Vers une heure, une heure et demie du matin, ils décidaient du choix de la boîte de nuit où ils iraient boire un dernier verre et dénicher la nana qui leur chaufferait les reins le temps d'une nuit. Les autres soirs de la semaine, il ne fallait pas compter sur Tonio pour sortir en boîte. C'était un gros dormeur, Tonio, qui avait besoin de ses huit heures de sommeil pour aborder une journée consacrée au travail. Le dimanche après-midi, ils se retrouvaient pour une partie de billard, une baignade à la piscine ou une séance de cinéma selon l'humeur du moment et, inutile de le nier, une grande partie de leurs conversations avait pour sujet leurs prouesses nocturnes de la veille.
C'est devant une succulente daube qu'il lui avait asséné la nouvelle, Tonio :
« Faut que je te dise, Juan, je vais marier la Josépha. Elle s'attend un bébé et j'en suis le  papa. » 
Sur l'instant, Juan avait cru à la grosse blague, la gigantesque, celle qui fait s'esclaffer bruyamment et se taper sur les épaules en s'étranglant de rire. Pas du tout, il était sérieux comme un pape ce crétin de Tonio, la bouche en cul de poule, tout gonflé d'importance et de contentement de soi. Visiblement, il attendait des félicitations. Juan était anéanti.
Et l'autre qui continuait, imperturbable :
« Je comprends que ça t'étonne qu'une fille comme Josépha veuille bien épouser un pauvre taré comme moi, un qui n'a que son taxi pour gagner sa vie alors qu'elle a son magasin de coiffure et qu'elle est autrement plus cultivée que moi. Mais qu'est-ce que tu veux, l'amour ça ne se commande pas et la Josépha, et bien, elle s'en ressent pour ma pomme. »
L'appétit coupé, Juan laissait refroidir sa daube sans y toucher. Tonio ne tarissait plus et ses mains voltigeaient accompagnant ses propos :
« J'ai bien vu, les deux fois où je l'ai emmenée à la piscine, que vous n'accrochiez pas tous les deux alors j'ai évité que vous vous rencontriez mais comme elle me plaisait bien j'ai continué de la voir les soirs où toi et moi on ne sortait pas ensemble. On a commencé par aller au cinéma, puis elle m'a invité à manger chez elle, et puis de fil en aiguille on s'est retrouvé au lit et ça nous a bien plu de dormir ensemble et, hier, elle m'a annoncé la nouvelle : on va avoir un pitchoune. Elle sanglotait, la nigaude, parce que c'était vraiment pas prévu et qu'elle se demandait bien comment j'allais réagir, si j'allais pas les abandonner, elle et le moutard à venir. Je peux te dire qu'elle a été vite rassurée. Fou de joie, j'étais. Tu me croiras si tu veux mon pote je suis heureux comme un roi, heureux comme c'est pas permis.
- Et bien, qu'est-ce que tu dis de ça ? »
Ce qu'il ne disait pas, Juan, mais ce qu'il en pensait, c'est qu'il l'avait mauvaise.
C'était sûr que ça n'avait pas accroché entre lui et la Josépha. Pas la méchante fille mais alors quelle bégueule ! Et je te fais des manières et je te fais des chichis, qui ne boit que du thé, le café c'est vulgaire, l'auriculaire au garde à vous pour avaler sa lavasse de tisane, qui ne jure que par le bon Dieu et son troupeau de saints, qui déteste le billard, la fumée des cigarettes, les apéritifs avec les copains, qui rit en pinçant les lèvres et pince les lèvres plus souvent qu'elle ne rit.
Se faire fiche enceinte à plus de vingt-huit ans, tu parles d'un accident ! Il s'était bien fait piéger Tonio !
Juan qui adorait la daube en était dégoûté pour le restant de ses jours. Un vrai repas de funérailles !
Et l'autre andouille qui jubilait, qui promettait que rien ne serait changé entre eux. Juan était invité au mariage bien sûr. D'accord, il ne serait pas parrain du bébé parce que Josépha avait déjà choisi la marraine et le parrain, des parents à elle, du genre pas dans le besoin qu'il était bien de compter parmi ses relations, et à cause des cadeaux pour l'enfant.
« Allez, fait pas cette tronche ! C'est pas parce que je me marie qu'on ne se verra plus. D'abord, on t'invitera à manger chez nous et tu verras comme cordon bleu elle se pose là, Josépha ! »
Et de décrire tous les petits plats mijotés par Josépha. De quoi attraper du cholestérol rien qu'en l'écoutant !
Foutu, c'était foutu. Juan ne se faisait pas d'illusion, jamais Josépha ne permettrait qu'il vienne s'immiscer entre elle et Tonio, et il n'en avait d'ailleurs aucune envie. Il venait de perdre son copain.
Ravalant sa peine et sa déception, il l'avait félicité, attribuant son manque d'enthousiasme à une soudaine rage de dents, lui qui n'avait recours aux services du dentiste que pour une séance annuelle de détartrage, et utilisé ce prétexte pour abréger le repas :
« Vraiment Tonio, je suis très content pour toi mais j'ai trop mal. Je vais rentrer et me coucher après avoir pris de l'aspirine. Allez, adieu, on se téléphone. »
Il savait bien qu'ils ne se téléphoneraient pas, qu'ils ne se reverraient plus et que jamais plus Tonio ne viendrait l'attendre en l'écoutant jouer de la guitare. Tonio, son copain, ce salopard de rital ! Juan se sentait brusquement « un coup de vieux ». Son miroir avait beau le rassurer, il prenait brutalement conscience que la quarantaine approchait à grands pas. Combien de temps encore garderait-il sa souplesse dans le mollet et dans les reins, conserverait-il un visage dénué de rides, une chevelure d'ébène dans laquelle ne brillaient que quelques rares fils blancs, une dentition éclatante de fraîcheur malgré l'abus de tabac ? Combien de temps encore avant de devenir un vieux beau ?
Etait-il temps pour lui de s'assagir, de penser mariage ? Paternité ? De faire une fin ?
Depuis la daube funèbre, Juan avait perdu le goût de la drague, il cafardait et, comme ce n'était pas dans son tempérament, ça le fichait dans une rogne monstre.

GISÈLE
Ils étaient drôlement gentils mes architectes, et leurs secrétaires canoniques aussi : surtout ma pourvoyeuse en croissants. Quand je les ai quittés, fin juillet, ils m'ont offert une ENORME boîte de bonbons fourrés à la cellulite garantie et la directrice de la société de travail intérimaire m'a dit qu'elle était très contente de moi parce qu'ils n'ont pas tari d'éloges à mon égard.

Et maintenant, qu'est-ce que je préférais : assurer un intérim pendant le mois d'août ou prendre des vacances ? Il en serait selon ce que je souhaitais. Au diable le boulot et les réveils trop matinaux, j'avais bien mérité quelque repos. De toute façon, compte tenu des compliments qui m'avaient été prodigués, la directrice de la société de travail intérimaire m'assurait une nouvelle mission à partir du 1er septembre. Elle savait déjà où et laquelle. Une Compagnie d'Assurances, de ses clients fidèles, l'avait contactée car l'une de leurs secrétaires allait partir en congé pour cause de future maternité.
Qui rêve de voyages dans des pays lointains ? Pierrefonds, mon chez moi, mon amour, me voilà. A moi les gâteaux de maman, les heures de béatitude mousseuse dans la baignoire, les fruits du jardin, et toujours, et encore, ma forêt chérie, sa mousse tendre pour m'étendre, son tapis de feuilles doux à mes pieds qui le foule dans des courses enivrées, ses oiseaux moqueurs, ses écureuils, éclairs roux que ma présence effarouche.
Pistache était dans mes bagages. C'est une compagne de voyage très discrète. Pas de miaulements apeurés ni de tentatives de fuite, elle se tient coite au fond d'un sac. Par contre, comme de coutume, maman a raison, elle refuse obstinément de franchir le seuil de la maison. Rien de la campagne ne l'intéresse, tout juste consent-elle à se jucher sur le rebord d'une fenêtre mais son exploration n'ira pas plus loin. Ma vagabonde parisienne n'a pas l'humeur champêtre.
J'ai passé de merveilleuses vacances.
Je n'ai, malheureusement, pas eu le plaisir de voir mon copain Michel qui effectuait un déplacement professionnel quelque part aux Etats-Unis. Selon maman, mon ami d'enfance est un surdoué qui occupe un poste éminent dans une importante et renommée société senlisienne conseillère en gestion d'entreprise.
« Non mais, tu te rends compte, un garçon qui n'a même pas encore fait son service militaire ! »
Par contre, j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Rémi, Joël, et Cristelle.
Ils sont de Saint-Briac, en Bretagne, et avaient, avec plaisir, accepté l'invitation de leurs grands-parents à venir passer leurs vacances à Pierrefonds, de la mi-juillet jusqu'à début septembre. D'une part, ils étaient ravis de voir leurs grand-père et grand-mère qu'ils adorent et qui le leur rendent bien, d'autre part, leurs parents pouvaient ainsi louer leurs chambres à des estivants ce qui aiderait à payer leurs études.
Cristelle, encore au lycée, savait déjà que rien ne pourrait l'empêcher de devenir hôtesse de l'air, Rémi terminait sa je ne sais plus quelle année de médecine, Joël étudiait assidûment pour acquérir un diplôme d'ingénieur agronome. Moi qui croyais que tous les bretons étaient marins de père en fils !
Par chance, le mois d'août a été chaud et ensoleillé.
En avons-nous fait des ballades à bicyclette. Nous partions tôt le matin, vers les onze heures, emmenant des repas pique-nique sur nos porte-bagages, et roulions jusqu'aux étangs Saint-Pierre. Ils sont envahis par les roseaux et le lieu dévolu à la baignade a tout juste la dimension d'un timbre poste mais c'est un endroit tellement plus agréable qu'une piscine, et surtout tellement désertique.
Je flirtais un jour avec Rémi qui me susurrait des poésies, le lendemain avec Joël qui me déclamait des tirades de pièces de Racine ou de Molière selon l'inspiration du moment. Tous deux, à tour de rôle, exagéraient de grandiloquentes scènes de jalousies qui se terminaient en fous rires. Cristelle se plaignait comiquement d'être négligée.
Le matin, l'eau était beaucoup trop froide pour que l'on puisse se baigner. Nous faisions trempette l'après-midi, l'étroitesse du lieu ne permettant pas des compétitions de natation. Cristelle prenait ensuite plaisir à démêler et à coiffer mes cheveux mouillés et cela me procurait une joie trouble et sensuelle.
Oh ! La douceur de ces journées. Nos corps buvaient la chaleur du soleil et nos esprits s'engourdissaient, béats d'une amitié partagée.
De loin en loin arrivait une carte de Sophie qui ne troublait pas mon euphorie. CTP n'en avait pas démordu, il avait acheté une villa en Corse contraignant ainsi Sophie à y passer une grande partie des vacances après un trop bref séjour, selon elle, à Biarritz. Elle était furieuse et sa grande écriture pointue qui mangeait la carte nous informait qu'elle se mourrait d'ennui dans cette île qui n'avait qu'un immuable ciel bleu comme seul attrait. Je rêvais, sans remords, qu'un raz de marée engloutissait l'île de beauté.
Pendant ce mois d'août enchanteur, il est arrivé qu'il pleuve. Parfois même toute une journée.
Joël aurait souhaité profiter de ces journées mouillées qui nous tenaient enfermés pour m'apprendre à jouer aux échecs. A elle seule, ma petite cervelle qui se refusait à en retenir les règles du jeu constituait un échec à ce projet. Cristelle marquait une préférence pour les jeux de cartes. Rémi détestait. D'interminables parties de Scrabble ou de Monopoly nous réunissaient, de préférence autour de la table de la salle à manger des grands-parents de mes amis. Je perdais régulièrement au Monopoly et terminais la partie couverte de dettes pour m'être obstinée à vouloir acheter la rue de la Paix alors que je n'avais même pas les moyens d'acquérir le boulevard de Belleville. Joël et Rémi faisaient front lors des parties de Scrabble m'accusant d'inventer des mots inconnus du dictionnaire ou des conjugaisons fantaisistes, ce qui était exact. Des baisers me consolaient de mes pertes au Monopoly, des baisers achetaient le droit d'utiliser des mots de mon invention lors des parties de Scrabble. Cristelle trépignait parce que nous n'étions tous que des sales tricheurs.
Comment trente et un jours peuvent-ils paraître n'en faire qu'un ? La fin du mois est arrivée qui me prenait par surprise.
La veille du jour où je devais repartir à Paris, à la demande de maman je suis allée, le soir, arracher papa à sa partie de pétanque, un jeu que ses copains ont importé de la Côte d'Azur où ils ont séjourné.
Pour une fois je suis d'accord avec maman qui déclare avec raison (comme de juste) que c'est bien plus intelligent de jouer à la pétanque que de s'avachir dans un fauteuil pour regarder un match de football à la télévision.
Papa et moi sommes rentrés, bras dessous, bras dessus, au logis familial, sous un ciel qui se teintait de mauve et d'indigo traversé d'étranges et fugitives lueurs tango. Qu'a-t'il deviné de mon désarroi mon papa ours faussement pataud qui m'a déclaré d'un ton bourru :
« Tu sais ma tiote, si un jour t'en avais marre de Paris t'es pas obligée d'y rester. Tu peux revenir à la maison quand tu veux et si tu trouves pas de travail tout de suite et ben t'auras toujours à manger et t'auras pas à t'inquiéter d'un loyer à payer. »
Comme pour lui-même, il a ajouté :
« La Sophie a bien compris que tu n'étais plus une enfant maintenant. »
Paris, j'y suis de retour depuis deux heures à peine. Par ma fenêtre ouverte le Sacré-Coeur m'adresse un clin d'oeil :
« Tiens, semble t'il me dire, te revoilà toi ! »
J'avais oublié le grondement du métro qui m'agresse douloureusement les tympans. Comme elle est minuscule ma chambre ! Pour avoir vécu pendant tout un mois dans un espace qui ne m'était pas compté, j'éprouve comme une sensation de claustrophobie.
Dans l'escalier, même encombrée de mes sacs et valise, j'ai dépassé sans peine, en la saluant brièvement, ma voisine du n°3 qui gravissait péniblement les marches une main en appui sur la rampe l'autre prolongée d'un lourd cabas. Je ne lui ai pas proposé mon aide qu'elle aurait, je le sais par expérience, refusée hargneusement.
Il me vient soudain comme une angoisse quand je pense à mes voisines n° 3 et n° 7. C'est toute l'année qu'elles sont confinées dans leurs chambres sans promesses d'autres horizons. Pour elles, jamais d'évasion vers des plages ensoleillées ou de vertes campagnes. Jour après jour, et jusqu'à la fin de leur existence, elles ne connaîtront que cet espace restreint, sans confort, sans amour, sans espoir. Irrémédiablement seules. Combien sont-ils dans Paris de ces vieillards confinés, abandonnés dans des septièmes étages, avec ou sans ascenseur, comme des hardes oubliées dans des greniers ?
Et moi, est-ce que j'ai envie de continuer à vivre dans cette chambre où le lait tourne et où le beurre fond dans une assiette sur une étagère dans la chaleur moite de l'été, où je ne peux me laver qu'avec deux gouttes d'eau chauffée dans une cuvette ? D'accord, j'ai obtenu ce à quoi j'aspirais, je suis libre, libre d'aller danser quand je le veux, d'aller au cinéma quand je le souhaite, de rentrer tard le soir si tel est mon désir. Libre et seule, quel intérêt ?
Après un an d'existence à Paris, je n'ai toujours pas eu l'occasion de m'y faire des amis. Il y a paraît-il des originaux qui partent à la recherche d'îles désertes pour y vivre en solitaires. Pas besoin d'aller si loin, ils n'ont qu'à venir habiter la capitale ; pour la solitude, ils seront servis.
Je me sens pire que déçue, pire que désenchantée : flouée. L'automne va pointer le bout de son nez et, loin de mes yeux jamais rassasiés de tant de splendeur, ma forêt va s'ocrer, dorer, cuivrer, flamboyer alors qu'ici la grisaille des immeubles me cernera, m'étouffera.
Indifférente à mes états d'âme, Pistache qui, nichée au fond d'un sac, n'a pas pipé « miaou » lors de notre rencontre dans l'escalier avec la voisine n° 3 renifle avec délectation chaque élément qui meuble la chambre. Elle réintègre son territoire avec une évidente satisfaction.
Et si je me décidais enfin à ouvrir ma valise et à ranger mes vêtements. Il serait peut-être temps aussi que je pense à aller faire l'emplette de quelques provisions si je veux me sustenter. Terminée l'heureuse époque des pieds sous la table en attendant que maman me serve.
« Une omelette bien baveuse, ça te tenterait Pistache ? »

-:-:-:-:-:-:-
Mais qu'est ce que c'est que ce tintamarre ! Tous ces cris, ces halètements, ces piétinements qui martyrisent le parquet du palier ! Un incendie ?
L'incendie, c'est ma hantise depuis qu'un soir, à une époque lointaine où Pistache n'était pas encore née, j'avais été voir certain film pour la seule raison que je n'en pouvais plus de philosopher à propos de la solitude et de l'indigestion de cafard que procure son excès.
Il n'était pas loin de vingt heures ce soir là. J'avais poêlé un steak, pour mon souper, avec comme résultat mon gosier qui avait regimbé en ingurgitant chaque bribe de viande transformée en morceau de semelle usagée. Après trois chapitres péniblement parcourus, j'avais dû admettre que le roman que je lisais était d'une mièvrerie insoutenable, même pour quelqu'un d'aussi tolérant que moi. Sur toutes les fréquences radio de mon transistor, un Président de la République pérorait pompeusement et, moi qui n'écoutais jamais les allocutions des Présidents de la République, j'étais capable de deviner la suite de son discours mainte et mainte fois ressassé.
J'étais déjà en tenue de nuit, je bourdonais (soyez pas idiots et ne faites pas cette tête ahurie s'il vous plaît. Vous avez très bien compris que j'avais le bourdon), et j'avais de bonnes raisons pour.
Tellement saturée de mal être dans ma peau que, après un bref conciliabule avec moi-même, je suis parvenue à la conclusion que seule une tentative d'évasion pouvait me sauver de la déprime totale et irréversible.
Inutile d'aller acheter une bouteille de vin pour noyer mes songeries lugubres, je déteste le goût de l'alcool. Pas question non plus de me griser de tabagie, rien que l'odeur de la fumée de cigarette me soulève le coeur.
Une soirée au théâtre ? Assister à un concert ? Un peu cher pour ma bourse. Et puis de toute façon, il aurait fallu réserver une place.
Je me suis rhabillée à la hâte, j'ai dégringolé mes sept étages et je me suis précipitée dans la première salle de cinéma rencontrée sur mon chemin.
Le hasard fait bien les choses : le film, qui venait de commencer, était un chef-d'oeuvre et aurait certainement été primé à l'occasion d'un concours de navets. La star féminine, une de ces blondasses longilignes, percutait l'écran de ses seins en forme d'obus. Totalement ébloui par tant d'avantages mammaires qui ne loupaient pas une occasion de tressauter sous son nez, son partenaire ânonnait son texte. L'histoire était abracadabrante. Confortablement enfoncée dans mon siège, j'ai décidé que rien ne m'empêcherait de déguster jusqu'au « The End » cette passionnante intrigue .
Mon obstination a été récompensée.
Pour palier à l'ineptie de son scénario, le réalisateur n'avait pas lésiné sur les scènes d'horreur.
Vers la fin du film, un incendie se déclarait dans un immeuble où résidait (au dernier étage, mais, bien sûr, dans un luxueux appartement avec terrasse agrémentée d'une piscine) la star oxygénée.
Ultra rapidement (il ne faut pas laisser aux spectateurs le loisir de reprendre leur souffle et, surtout pas, le temps aux pompiers d'arriver), les flammes ravageaient l'immeuble. Et là, je ne vous raconte pas les scènes d'apocalypse. Enfin, la plupart du temps, quand on commence par dire : « Je ne vous raconte pas » c'est qu'on a bien l'intention de vous conter toute l'histoire par le menu et sans vous épargner les moindres détails. Et je ne vois pas pourquoi je ferais exception.
J'ai assisté, épouvantée, à la scène de l'escalier qui s'effondrait sous le poids d'une adorable adolescente qui disparaissait dans le brasier. Tout mon corps s'est contracté de répulsion en contemplant les derniers sursauts d'agonie de ce vieillard infirme étouffé par la fumée. À l'unisson des spectateurs qui m'entouraient, j'ai hurlé d'effroi et de dégoût au spectacle d'une mère qui, d'une fenêtre embrasée de l'avant dernier étage de l'immeuble, jetait son nourrisson dans le vide. Quand bien même l'auteur de ces scènes atroces avait eu la pudeur tardive, la délicatesse surprenante, de nous éviter la vue du bébé s'écrasant sur le sol, c'était insoutenable.
Qu'on se rassure la star décolorée aux mamelles hypertrophiées et son sauveteur, le partenaire bredouilleur musclé, échappaient sains et saufs et sans une bosse disgracieuse à la tragédie.
Donc depuis que j'avais vu ce film, la peur qu'un incendie se déclare dans mon immeuble pendant mon sommeil n'allait peut être pas jusqu'à m'obséder mais, enfin, même sans être croyante, je ne manquais pas d'adresser une prière, à tout hasard et au quelconque Être Suprême qui voudrait bien en accuser bonne réception, pour que pareille catastrophe ne survienne pas.
Donc, mon premier geste, quand j'ai été tiré du sommeil par le brouhaha qui régnait derrière la porte de ma chambre, a été de m'assurer que mon pantalon de pyjama était bien sous mon oreiller comme à l'accoutumé. Eh oui ! Toujours cette manie de dormir le derrière à l'air.
Pistache, blottie tout contre moi selon son habitude, a feulé pour manifester son mécontentement d'être dérangée.
Ma vieille, j'espère pour toi que ce n'est pas un incendie qui provoque les clameurs que j'entends sur le palier car sinon je ne t'accorderai pas le prix d'excellence des chattes de garde.
Tout en me levant et en me culottant, j'ai jeté un coup d'oeil embrumé sur le réveil matin. Ce dernier, qui n'est décidément pas rancunier quand on songe que je le frappe violemment sur la tête tous les matins de la semaine, m'a fort civilement informé que ses aiguilles annonçaient vingt-deux heures dépassées de quelques poussières de secondes. Je ne dormais donc que depuis une trentaine de minutes mais je ne m'en sentais pas moins quelque peu vaseuse. Peut-être à cause de l'analgésique que j'avais avalé, sous forme de comprimé, avant de me coucher, parce que je souffrais d'un mal de tête persistant depuis la fin de l'après-midi. Le médicament m'avait assommé et, la tête à peine posée sur l'oreiller, je m'étais endormie.
À l'extérieur, les cris prenaient de l'ampleur. En achevant d'enfiler ma robe de chambre, je me suis dirigée vers la porte pendant que Pistache se rendormait sous la couette après s'être voluptueusement étirée et ré enroulée sur elle-même en un rond poilu presque parfait. Elle savait bien cette boule de malice que la nuit était loin de s'achever et que je finirais bien par me recoucher.

Ce n'était pas un incendie qui mettait les habitants de mon 7e étage en émoi, mais le chaos n'en était pas moins dantesque.
Sur ma gauche, la voisine n° 3 vociférait. À ma droite, la voisine n° 7 piaulait. À l'intérieur de la chambre n° 1, habitée par la VRP du culte de Jéhovah (ou de Vichnou ? - Si je l'avais su, cela ne m'avait pas suffisamment intéressée pour que je m'en souvienne ), il semblait, d'après le peu que j'en apercevais, qu'un match de catch se déroulait.
La chambre était trop étroite pour gérer (ou digérer ?) un pugilat de cette amplitude. Sous l'effet de l'indigestion, elle a roté tous ses occupants qui se sont trouvés propulsés sur le palier à la vitesse de bouchons de bouteilles de champagne ouvertes après avoir été un peu trop secouées.
C'est cet instant précis qu'à choisi le famélique neveu pakistanais de ma logeuse, épuisé par ses longues heures de travaux de couture « au noir », et par la montée d'une soixante dizaine (ou une quatre-vingtaine ? - Je les compte tous les soirs et, bizarrement, je ne parviens jamais au même résultat) de marches pour aborder ce même palier qui n'en revenait pas d'accueillir tant d'hôtes à la fois. Manifestement, c'était une première dans son existence de palier et il en craquetait d'aise.
Indifférence, frayeur, souci de discrétion, le voisin pakistanais s'est dégagé, en un temps record, de la bousculade et, sans un regard en arrière, s'est enfui en un galop asthmatique vers son logis.
« Traînée ! Salope ! Putasse ! Détritus de poubelle ! Gueule d'égout ! Je t'apprendrai moi à débaucher un mineur ! »
« Morue ! face de brème ! Antéchrist (sic) ! »
Les deux antagonistes, la VRP de la religion (j'hésite à dire dépoitraillée, vu qu'elle n'a pas de poitrine) et ce qui avait l'apparence d'un être de sexe féminin échevelé, hurlaient, s'invectivaient, s'empoignaient, se cognaient à coups de gifles, à coups de poings, à coup de griffes, sous le regard narquois d'un adolescent gracile qui souriait d'un air fat. Et qui n'a plus du tout souri mais s'est mis en demeure de hululer bruyamment quand une gifle appliquée avec autant de vigueur que de spontanéité est venue s'abattre sur l'une de ses oreilles. S'il voulait vivre un avenir tranquille, le gamin, il n'avait qu'à demander une rediffusion de la même gifle sur l'autre oreille et plus jamais ses copains ne se ficheraient de ses « esgourdes4 » qui présentaient une parfaite similitude avec celles de Jumbo le petit éléphant.
Abasourdie, je me suis tournée vers la seule personne qui pouvait, peut-être, me donner l'explication de cette exhibition dramatico carnavalesque, ma voisine n° 7.
« Mais qu'est ce qu'il se passe, Madame Jacquemin ? »
« Oh, pas grand chose, en réalité ! A gloussé la vieille dame.
- C'est seulement que le grand dadais que vous voyez là, en train de pleurnicher, racontait à sa maman qu'il prenait des leçons de guitare, le soir, et que la maman qui trouvait qu'il ne faisait pas beaucoup de progrès a été se plaindre auprès du professeur du cours de musique. »
Elle s'est esclaffé de plus belle :
« J'aurais bien voulu voir sa tête à la Mère Cruchon (eh oui, c'est vraiment son nom à cette cruche, ma petite fille ! ) quand le professeur lui a annoncé qu'il ne connaissait même pas son fils. Surtout que le petit drôle empochait les sous qui devaient soi-disant payer ses cours du soir.
- De savoir que son chérubin forniquait derrière son dos et que son argent payait sans doute les cours très particuliers de l'autre pétasse, ça a dû lui faire un choc quand elle a découvert le « pot aux roses ». Ah, oui, vraiment, j'aurais bien voulu être là. »
Elle m'a lancé un regard malicieux en ricanant :
« Quoique la représentation de ce soir n'est pas mal non plus. »
Les yeux braqués sur la bagarre pour ne pas en perdre une miette, mais les oreilles attentives à nos propos, la voisine n° 3 a bramé d'une voix courroucée :
« Ah, forcément ! Quand on a mené une vie de débauche, on est prête à absoudre toutes les turpitudes. »
La riposte acerbe de Madame Jacquemin l'a laissée coite :
« La ferme Lolita, espèce de cul gelé, on t'a pas sonnée ! »
Pendant ce temps là, à tous les étages, les habitants de l'immeuble étaient sortis sur leurs paliers respectifs, attirés par le bruit du tapage, dans l'espoir, peut être aussi, que le sang allait dégouliner dans les escaliers, tandis que du côté des pugilistes, les invectives continuaient à pleuvoir :
« Je vais te faire expulser de cet immeuble, toi, espèce de dévergondée ! Fille à soldats ! (du Christ ? N'ai-je pu m'empêcher de penser avec mon inaltérable sens de l'humour) Suceuse à rabais ! (Devais-je en déduire que les cours de musique n'étaient pas si coûteux que semblait le croire Madame Jacquemin) Sac de merde ! »
Il fallait reconnaître qu'elle avait du vocabulaire la mère Cruchon mais la VRP ne manquait pas d'esprit de répartie et s'époumonait :
« Essaye donc de me faire expulser, viscère de truie ! Essaye donc un peu, espèce de bouffissure avariée ! Tu verras un peu si je ne me dépêcherai pas d'aller raconter à la Régine ce que tu fricotes avec son Laurent quand elle est pas là ! »
Trop contente de jouer les mentors, Madame Jacquemin ne m'a pas laissé le temps de la questionner.

« Elle veut parler du couple de l'appartement du milieu, au 4e étage. Elle, elle est hôtesse de l'air et passe son temps entre Paris, New York, et Rio de Janeiro. Lui, il est quelque chose sur le réseau grandes lignes de la SNCF.
- Quand il s'en va, elle revient. Et c'est au moment où il est de repos qu'elle repart.
- Ce n'est un secret pour personne de l'immeuble, sauf bien sûr pour la jeune Régine, que le Laurent et la belle et bien conservée madame Cruchon batifolent pendant qu'elle, Régine, est occupée à servir des plateaux repas où à essuyer le bec de ceux qui ont le mal de l'air. »
Quelque part, située dans les étages inférieurs, une porte a claqué. Laurent ? Régine ?
Bon, j'en avais vu et entendu suffisamment et cette comédie de boulevard ne m'amusait pas plus que ça. J'ai souhaité une bonne nuit à Madame Jacquemin et je suis retournée me coucher.
Pistache a encore couiné en matière de protestation parce que je la dérangeais (je n'arrive pas à comprendre comment elle réussit cet exploit permanent, mais ma minuscule compagne féline parvient à occuper les neuf dixième de mon lit d'une place et demie) puis, parce que je me couchais en « chien de fusil » elle s'est rencognée entre mes fesses et mes cuisses en ronronnant béatement.
Avec tout ce ramdam, il était déjà plus d'une heure du matin et je devais me lever à l'aube pour affronter le Chef du Personnel de la Compagnie d'Assurances pour la mission de secrétariat que m'avait assignée ma Directrice de la société d'intérim qui m'employait.
J'allais être fraîche, tiens !

-:-:-:-:-:-:-
Compagnie d'Assurances. Rien qu'à partir du nom, j'appréhendais d'évoluer encore une fois parmi un essaim de vieilles badernes.
Eh bien, pas du tout. À quelques exceptions près, à savoir les directeurs et chefs de groupes, le personnel est composé d'une cinquantaine de personnes dont la moyenne d'âge se situe entre vingt et trente et quelques années, mariées pour la plupart. Mieux encore, c'est un personnel non seulement jeune mais décontracté. Pas du tout le genre costume-cravate mais jeans et mini-jupes. Ce qui est dommage et que je regrette profondément c'est que, n'étant qu'une intérimaire, je suis tenue à l'écart, pas le même écart réfrigérant que dans l'entreprise Simon & Fils mais dans un écart d'indifférence.
Quand je suis arrivée le premier jour, j'ai été impressionnée par le luxe de l'endroit. Un hall d'entrée plein de marbre, de boiseries au tons chauds, et de gigantesques plantes vertes, avec, derrière le bureau d'accueil une vamp au sourire éclatant. Pas du tout pimbêche en plus, elle m'a gentiment renseignée et fourni toutes les explications nécessaires pour que je ne m'égare pas parmi le dédale de couloirs aux murs tapissés de moquette.
Échelonnés sur trois étages, les bureaux sont vastes et la lumière y pénètre à flots par de larges baies vitrées. Le mobilier en est à la fois moderne, discrètement coloré dans des teintes pastel, et confortable. Celui où je travaille est dirigé par Monsieur Antoine.
Une autre particularité de cette société, c'est que l'on ne désigne jamais les gens par leur patronyme et cela vaut pour la direction également. Ainsi on appelle toujours les interlocuteurs par leur prénom précédé, respectueusement de « Monsieur » , « Madame », ou « Mademoiselle » quand il s'agit de directeurs ou de chefs de groupes. Il faut avouer que cela créée une atmosphère détendue.
Monsieur Antoine est la crème des hommes. Il est prodigue de compliments et devoir réprimander quelqu'un qui le mérite le désespère réellement. Tout le personnel adore Monsieur Antoine lequel a consacré plus de trente ans de sa vie à la Compagnie et envisage, avec une certaine angoisse, le moment où sonnera l'heure de la retraite. Même la perspective de futures pêches fructueuses dans les rivières aveyronnaises ne le console pas.
Nous sommes cinq à travailler sous son contrôle (et oui, j'en avais été informée le jour de mon arrivée, dans cette société on ne travaille pas sous les ordres mais sous le contrôle d'un chef. Il paraîtrait que, selon le Président Directeur Général à l'origine de cette idée devenue édit, à cause de cette simple distinction, il s'ensuivrait, entre chefs et employés, des rapports empreints de civilité avec, pour conséquence, un esprit d'émulation propice à la progression des affaires) et aucun d'entre nous n'a plus de trente ans.
Le plus âgé, c'est Richard, un colosse roux et barbu, qui se caractérise par une perpétuelle bonne humeur. Robert, originaire de Lyon et qui fait preuve d'un chauvinisme parfois exaspérant quand il évoque les charmes inégalables sa ville natale, est un peu soupe au lait mais personne ne lui en tient rigueur à cause de son humour incisif qu'il pratique en priorité à ses propres dépens. Chantal affiche, sans complexe, un petit nez retroussé, un air continuellement étonné, et, avec son accent chantant du midi perpignanais, possède un admirable sens de la répartie qui laisse coi tout un chacun.
Celle qui me subjugue, c'est Do. La première fois que je l'ai vue alors qu'elle était seule dans le bureau affairée à classer des documents, j'ai été atterrée par sa laideur. Des traits ingrats, un teint brouillé, le cheveu pauvre et sans éclat. Quel handicap pour une fille, un physique aussi affligeant ! J'en étais consternée pour elle.
Et puis Robert, Chantal et Richard sont arrivés, riant, plaisantant, chahutant, et se sont dirigés vers elle pour la saluer et aussi lui demander d'arbitrer le sujet de leur controverse du moment. Et là, quelle transformation ! Son regard étincelait dégageant un magnétisme ensorcelant, sa voix envoûtait, son corps se mouvait avec une grâce de danseuse, elle se révélait fascinante. Do parlant, Do souriant, tout le monde subit son charisme, les garçons en sont tous un peu amoureux, toutes les filles recherchent son amitié.
Les autres employés, on les rencontre le midi à la cantine et le matin autour du distributeur de boissons. Le café ou le chocolat du matin, c'est sacré ; on consacre un bon quart d'heure à déguster nos breuvages respectifs et c'est seulement après que la journée de labeur peut commencer.
La cantine est un lieu aussi bruyant que convivial où tous s'interpellent, blaguent, se fixent des rendez-vous pour des pots devant lesquels ils se retrouveront, le soir, à la sortie des bureaux. À la cantine, des bandes se forment par affinités de caractères, qui s'assoient autour des tables prévues chacune pour accueillir quatre personnes afin de prévenir un éventuel besoin d'intimité mais qu'il est loisible de grouper si l'on a envie. L'accent de Chantal chante pour Jocelyne, Robert, Mathilde et François. Do captive un auditoire composé de Sandrine rebaptisée Sardine, de Michel et de Lionel que tous appellent Lion. Devant moi, Richard et Alain contestent les propos de Martine qui assure que le cinéma était beaucoup plus expressif lorsque la couleur n'existait pas.
Evidemment, les conversations portent aussi sur les affaires qu'ils gèrent et les menus incidents de bureau.
Ainsi, j'apprends que le département le plus prestigieux est celui où travaillent Lion, Michel et Mathilde. C'est le service qui traite les assurances des grosses et moyennes entreprises.
Le service de Monsieur Antoine a été spécialement créé pour les assurances contractées par les collectivités sportives.
Quant à Alain, François, Jocelyne et Sardine, ils sont affectés au service des assurances décès que Robert appelle « le service de la guerre du feu ». Selon lui, loin d'être lugubre, le département des assurances décès est de loin le plus vivant et le plus rigolo de toute la Compagnie.
Il nous en parle en connaissance de cause pour y avoir travaillé pendant trois ans et nous régale de quelques anecdotes croustillantes telle que l'histoire de ces trois veuves plus ou moins éplorées qui ont eu la désagréable surprise de découvrir qu'elles étaient chacune « l'unique » légataire d'un charmant polygame qui avait réussi l'exploit de souscrire trois assurances décès dans trois Compagnies d'Assurances différentes.
Mes nouveaux collègues me tiennent à l'écart mais sans ostracisme. C'est seulement qu'ils n'imaginent pas m'inclure dans leurs bandes tant ils sont conscients que ma présence parmi eux sera éphémère. Vis-à-vis de moi, ils sont polis, agréables, aimables, et, hélas, indifférents. Malgré tout, je ne me plains pas, évoluer parmi eux me donne la sensation de prendre un bain de jouvence.
Do m'a demandé de quel coin de province j'arrivais. J'ai donc l'air tellement campagnarde ? Comme je ne tarissais pas sur la beauté de ma forêt, le charme de mes arbres, Robert m'a interrompue :
« Eh oui, un seul hêtre vous manque et tout est dépeuplé. »
C'était dit d'un ton railleur sans aucune méchanceté. J'ai joins mon rire à celui des autres.
Enfin, soyons honnête, nous n'avons éclaté de rire qu'après que Do, amusée par nos mines ahuries, nous a expliqué son jeu de mot.
(Oui, ben faites pas les malins, hein. Forcément, à la lecture, l'astuce est évidente mais, en l'occurrence, ce n'était pas du texte mais de l'oral.)
Le soir, je raconte mes journées à une Pistache totalement impassible.
« Ce sont tous des provinciaux comme moi sauf Martine, Jocelyne, et Mathilde qui sont de véritables parisiennes. Martine réside à proximité des Buttes-Chaumont et Jocelyne et Mathilde habitent l'une à Villepinte et l'autre à Bagneux.
- Je ne sais pas si c'est pareil dans votre monde à vous, les chats, mais les parisiens on les reconnaît tout de suite parce qu'ils s'adressent à vous en vous parlant à la troisième personne. Il y a encore quelques jours, quand, par exemple, Mathilde déclarait : « Elle est arrivée bien tôt ce matin ! », je me demandais de qui elle était en train de parler avant de m'apercevoir qu'il s'agissait de moi.
- Ah ! Et puis ce matin, dans le métro, à cause de la promiscuité, je ne pouvais faire autrement que me laisser bercer par une conversation nébuleuse entre une grande boulotte et sa copine, une de celle qu'on voit toujours armée d'aiguilles à tricoter et qui fait semblant d'écouter en comptant ses mailles.
- Et bien, tiens-toi bien, il a fallu que la grande boulotte l'exprime son énormité : « Ça n'arrive qu'à moi une chose pareille ! ». Franchement, Pistache, tu ne trouves pas que c'est une réflexion tout à fait stupide. Je l'entends au moins une fois par semaine et j'envisage, presque sérieusement de réunir en séminaire toutes ces bonnes femmes pour qu'elles m'expliquent comment une « chose pareille qui n'arrive qu'à elles » se renouvelle aussi fréquemment, aussi banalement.
- Dis, Pistache, tu pourrais au moins faire semblant de t'intéresser à ce que je raconte ! ».
Le soir seulement, juste avant de m'endormir, quand elle sera blotti de tout son long tout contre moi sous la couette, j'oserai lui confier :
« Tu sais, Pistache, au bureau il y a un garçon que tout le monde appelle Lion. Je me demande bien pourquoi car il ne ressemble pas du tout à un lion mais par contre il a tout à fait des allures de baroudeur, peut-être parce qu'il a fait son service militaire dans les paras. Je le sais parce que les garçons adorent se raconter leur service militaire. Quand ils sont branchés sur ce sujet, on ne peut plus les arrêter ; ils en ont tous des souvenirs impérissables et, à les entendre, on pourrait croire que leur vie n'a jamais été aussi passionnante qu'à cette époque là. À se demander pourquoi, tous, ils rechignent tant à le faire ce service militaire.
- Lionel est blond. D'habitude, je n'aime pas trop les blonds, je les trouve fades. Mais celui-là, Pistache, si tu le voyais. Ses cheveux sont tout courts, presque ras, on dirait du chaume soyeux couleur d'ambre pâle. Et il a une peau dorée, d'immenses yeux bleus comme la mer qu'on voit sur les cartes postales et des cils si longs qu'on les croirait faux. Je ne prétendrais pas qu'il est vraiment beau mais il a quelque chose, je ne sais pas quoi. Et qu'est-ce qu'il est bien bâti ! J'aimerais bien qu'il me remarque mais, apparemment, il ne fait attention à aucune fille en particulier. Celle avec qui il passe le plus de temps c'est avec Do mais on voit bien qu'ils sont seulement amis. Pistache, je crois bien que je suis amoureuse. »

-:-:-:-:-:-:-
Assise sur ma chaise, devant la fenêtre grande ouverte, je me débats avec le fil perfide qui s'obstine sans cesse à se nouer en enchevêtrements malicieux. Trois boutons à recoudre sur trois chemisiers différents. Quelle plaie !
D'humeur taquine, cette deuxième quinzaine de novembre s'amuse à adopter une apparence printanière. Rien ne manque pour faire illusion : le soleil coquin dans un ciel azuré, la douceur de l'air qu'effleure à peine de temps à autre le vent fripon et le gazouillis des moineaux qui jouent à chat perché sur la gouttière.
Bernadette, la secrétaire que je remplace est maman de jumeaux depuis le douze novembre. Des garçons tellement jumeaux que le battement de leurs deux coeurs n'en faisait qu'un et que leur arrivée a créé une belle surprise car, pour des raisons de convictions religieuses (selon radio cancan de couloirs de bureau), Bernadette avait refusé toute échographie et ni elle ni qui que ce soit ne s'attendait à ce doublé. Bonne ou amère la surprise ? Le caractère sibyllin du bref message nous annonçant cette double naissance permettait toutes les hypothèses et donc d'infinités possibilités de ragots.
Au bureau, Do a fait la collecte pour acheter le cadeau de la maman. Elle m'a demandé si je voulais participer ce qui m'a fait plaisir. Il est vrai que depuis quelques temps, même s'ils ne m'invitent toujours pas à me joindre à eux pour aller prendre un pot ou sortir en boîte de nuit, mes collègues m'associent de plus en plus souvent à leurs discussions. Je ne suis pas encore intégrée, et j'en suis peut-être responsable à cause d'un caractère trop réservé, mais je ne suis plus tout à fait non plus l'étrangère.
Je rêvasse en tirant l'aiguille.
À ce jour, par exemple, où Monsieur Antoine a provoqué l'hilarité générale en m'interpellant ironiquement :
« Gisèle, vous nous aviez dissimulé cette âme de poète mais au regret de vous décevoir, Le Centre Équestre Mercier se situe à Chatou et non pas à Chaton comme vous l'écrivez si gracieusement. »
Bon, j'avais mal traduit cette adresse manuscrite mais était-ce une raison pour se moquer ?
Par malheur, Lion se trouvait à ce moment précis dans notre bureau et s'esclaffait de bon coeur. Vexée, je me sentais devenir cramoisie. La voix calme de Do s'est élevée, imposant silence aux rieurs :
« Bravo, vous êtes vraiment très malins tous autant que vous êtes. Nos deux plus gros clients sont à Chatou et vous avez tous eu l'occasion de le savoir depuis le temps que vous travaillez ici. Mais est-ce que vous êtes seulement capables de dire si Chatou se situe à l'Est ou à l'Ouest de Paris ? Et si je vous demande où se trouvent des villes où nous n'avons aucun client, des villes de banlieue comme Gif-sur-Yvette, ou Bagnolet, ou Combs-la-Ville ? Saurez-vous me dire dans quels départements elles sont implantées ? »
« Tu as oublié Libreville ! » s'est exclamé Robert.
Ils en ont fait un jeu. Ma bévue était oubliée. Si j'avais osé, j'aurais embrassé Do. Elle a souri gentiment en réponse à mon regard de gratitude. Do, c'est vraiment quelqu'un.
Elle n'est pas, et de loin, la plus âgée, elle ne cherche pas à s'imposer, pourtant rien ne se décide, rien ne se fait sans son avis. A t'on besoin d'un conseil ? Il semble normal de le demander à Do. Une décision doit être prise ? Il est évident que Do suggérera le meilleur choix. Existe t'il une mésentente passagère ? Do est appelée à jouer les conciliatrices et chacun se soumet de bonne grâce à son verdict.
Je profite des moments où elle est apparemment accaparée par une quelconque activité professionnelle pour l'observer à son insu. Petit Jésus, quelle est laide !
Do, discourant à table à la cantine. Ses yeux verts, étincelants, irradient une lumière intense. Ils vous mangent l'âme. Il ne faut surtout pas la prendre pour une sainte, elle a le jugement féroce, incisif et définitif. Par exemple, elle ne peut souffrir Jocelyne qu'elle considère comme la fille la plus sotte qui existe au monde, et Jocelyne a beau lui faire des grâces, elle ne lui adresse la parole qu'à contrecoeur, contrainte et forcée et ne s'en cachant pas.
« Je me demande, soupire Do, comment un garçon comme Lion peut sortir avec une fille aussi niaise ! »
C'est ainsi que j'apprends que Jocelyne et Lion sortent ensemble. Mon petit coeur est désespéré.
Lion, je ne pense qu'à lui.
Son visage me hante qui se refléte sur les vitres dans les voitures du métro. L'autre jour, je suis restée plantée comme une nigaude sur le trottoir, sans me soucier des badauds qui me bousculaient, totalement hypnotisée par le néon bleu d'un éclairage publicitaire qui me rappelait la couleur de ses yeux. Et depuis quelques matins, je m'oblige à manger du miel au petit déjeuner (alors que je déteste le goût sirupeux et poisseux du miel) car le « CoûtsZunic » où je fais mes courses en vendait en promotion et que je suis restée en extase devant la rangée de pots, comme une bienheureuse gourde, parce que le miel qu'ils contenaient évoquait, à mon regard ébloui, la peau dorée de Lion.
Le soir en m'endormant, Pistache tendrement enlacée dans mes bras, je m'invente des contes fantastiques :
Par exemple, j'apprends que Lion a été victime d'un accident et qu'il est dans le coma. Je cours à son chevet. Je sais que seule la force de mon amour le sauvera. Je veille sur lui des jours et des nuits sans jamais m'accorder une minute de repos. Il ouvre enfin les yeux et m'aperçoit : « Tu es là, Gisèle ma tendre chérie, murmure-t-il, je suis si heureux. J'ai failli mourir et jamais tu n'aurais su à quel point je t'aimais. »
Autre variante, nous sommes dans une banque, Lion et moi, quand a lieu un hold-up. Lion intervient courageusement pour neutraliser le gangster qui menace le caissier de son arme. Le gangster tire sur lui mais je me précipite entre eux pour lui faire un rempart de mon corps et je suis grièvement blessée. Dans l'ambulance qui m'emmène, toutes sirènes hurlantes, vers l'hôpital, j'entends Lion qui sanglote : « Ne meure pas Gisèle, mon amour. Je ne le savais pas mais je t'aime. Je ne pourrai pas vivre sans toi. »
Dans la réalité, c'est un peu différent.
Un soir, alors que nous ne sommes plus que Do et moi encore au bureau, Lion surgit, affolé :
« Les filles, c'est la panique. J'ai complètement oublié de faire taper ce rapport et Monsieur Hubert l'attend demain matin à la première heure sur son bureau. Je suis dans une de ces panades... »
« Laisse-le moi, lui dis-je, ça ne me gêne pas de rester un peu plus longtemps, je vais te le taper ton rapport. »
Il m'adresse un sourire extasié :
« Ma biche, tu es la plus merveilleuse des filles ! »
Sur ce, me plantant là avec son rapport, il enfile son blouson en daim et s'esquive prestement. Je ne me sens plus de bonheur. Ma biche, il m'a appelé sa biche ! J'en ai pour des jours et des jours à savourer cette douceur du bout de la langue.
Trois jours et demi exactement.
À la cantine, c'est toujours la bagarre le mercredi où on nous sert de la crème en guise de dessert. Les pots de crème au café abondent. Nous sommes neuf sur dix à préférer la crème au chocolat dont les pots ne sont approvisionnés, on ne sait par quel mystère, qu'avec parcimonie. Les premiers arrivés choisissent évidemment leur crème de prédilection et le mercredi on essaye d'arriver tôt à la cantine.
Ce jour là, Lion récriminait haut et fort :
« Il ne reste plus, encore une fois, que de la crème au café. C'est toujours la même chose, quand j'arrive il n'y a plus de crème au chocolat. Je déteste la crème au café, la crème au café c'est dégueulasse. »
« Oh ! ça suffit, arrête ton cirque ! » l'a rembarré Do.
« Tu veux la mienne ? Elle est au chocolat et moi, café ou chocolat, ça m'est égal. » lui a proposé Martine.
Il a affiché le même sourire extasié.
« Ma biche, tu es la plus merveilleuse des filles ! »
Salopard. Ignoble individu. Petit Jésus pourquoi est-ce que je suis amoureuse d'un sale type comme celui-là ?
Martine et Sardine discutent en tête-à-tête devant le distributeur de boissons. En passant devant elles, j'entends Martine dire à Sardine, sur un ton dédaigneux :
« Lion, ce n'est pas une affaire. »
Qu'est-ce qu'elle peut bien vouloir dire ?
Sardine avoue à toutes les filles, ne dit pas à Jocelyne, me confie :
« Je suis follement amoureuse de Lion. Qu'est-ce que je pourrais bien faire pour qu'il ait le béguin pour moi ? »
Je déteste Sardine. D'abord Sardine fait partie de ces gens qui ne savent pas aligner trois mots sans dire « n'est-ce pas ? » ce qui se traduit, chez elle par : « S'pas ? » et qu'est-ce que ça peut m'agacer !
L'autre jour, à la cantine, on discutait du dernier film sorti sur les écrans. Certains criaient au génie, d'autres le trouvaient pédant et ennuyeux. Sardine ergotait :
« D'abord, s'pas, on en fait toute une histoire des jeux d'ombres et de lumières, s'pas, mais l'intrigue, s'pas, et bien elle existe pas. La bonne femme, s'pas, c'est une richarde qui s'emmerde, s'pas, alors... Qu'est-ce que tu en penses toi, Lion ? »
« Bof, moi, lui a t'il répondu d'un air désabusé, je n'aime que les polars. »
J'ai applaudi avec enthousiasme et, à mon avis, le sens de l'opportunité :
« Oui, moi aussi j'adore les polars ! C'est palpitant les polars ! D'ailleurs, à ce sujet, tous les critiques s'accordent à dire que le dernier film de...  »
Ce n'est pas vrai que j'adore les histoires policières, que ce soit en livres ou en film. Enfin, j'aime, mais pas autant que je le prétends. Il ne m'a pas, pour autant, invitée à aller au cinéma avec lui.
Pour ajouter à ma désespérance, j'ai appris par une Jocelyne enlaidie par la jalousie qu'une nouvelle avait été embauchée dans le service de Lion :
« Une espèce de grande métèque a qui il fait les yeux doux ce crétin ! »
Quand je la découvre en arrivant à la cantine, la métèque se révèle être une svelte et ravissante eurasienne que je ne peux même pas haïr tranquillement puisque Do a décrété :
« Cette gamine est adorable et elle a bien du mérite. Elle nous arrive de Nevers où l'entreprise qui l'employait a fait faillite. Orpheline de père et de mère, ce sont ses grands-parents paternels qui l'ont élevée mais dans un climat d'intransigeance religieuse comme ça ne devrait plus exister à notre époque. Dans un sens, le licenciement qui a suivi la faillite de l'entreprise où elle était employée a été une bénédiction pour elle puisque c'est ce qui lui a permis de venir à Paris pour y trouver du travail. La pauvre n'a trouvé à se loger que dans une misérable chambre de bonne, mansardée, dans le XVe arrondissement et ça ne doit pas être très drôle pour elle quand elle s'y retrouve toute seule, sans parents, sans confort, sans amis. »
Do et les autres n'ont jamais su que j'habitais moi aussi une misérable chambre de bonne. La question ne m'a jamais été posée de savoir où je demeurais, et avec qui. Elle est bigrement bavarde cette eurasienne méritante de malheur.
Toutefois, inutile de chercher à contester la justesse de jugement de notre infaillible Do. La métèque, qui répond au très poétique prénom de Stella, est adorable.
Comme des deux, je suis la plus ancienne employée, même si je ne suis qu'intérimaire, je n'ai pas hésité à l'inviter à boire un pot, un soir, en sortant du bureau. Avouons-le, je voulais la sonder pour savoir l'effet que lui faisaient les yeux doux de Lion. Pas folle, j'ai commencé par lui parler de tout et de rien, de Do qui est vraiment une chic fille, de la dernière répartie de Chantal qui a réussi, et ça relève de l'exploit, à clouer le bec à Robert, ce midi à la cantine, de Jocelyne, tu sais la fausse blonde aux allures de vamp de cinéma muet qui sort avec Lion...
« Lion ? Quel lion ? Ah ! oui, Lionel, le garçon avec des cheveux très courts. »
Totalement indifférente.
Elle parle d'une voix feutrée, presque timide. Comment une telle beauté peut-elle être aussi modeste ?
« Tu sais, dans le train que j'ai pris pour monter à Paris, j'ai rencontré un garçon et, tu me croiras si tu veux, et bien on a eu le coup de foudre. Imagine un peu, il étudie la médecine depuis peu à Paris, mais avant il a toujours habité Nevers et on ne s'était jamais rencontrés. »
Rêveuse :
« Il a fallu qu'on prenne le train un même jour, à une même heure. C'est étrange quand même le destin... »
Elle est bien mignonne mais son histoire d'amour je m'en fiche un peu et pendant qu'elle continue à parler, le visage épanoui par un grand sourire extasié : « Je sais que c'est un péché mais il vient me voir dans ma chambre et on s'embrasse. », je ne retiens que l'essentiel : Lion s'usera ses beaux yeux bleus avant que cette fille fasse attention à lui.
Ouf, je l'ai échappé belle parce que Stella, elle est peut-être un peu trop bavarde, un peu trop obsédée par le péché quand on s'embrasse, mais elle est loin d'être bête et, en plus, elle est à ce point ravissante que, même si on ne fait pas partie de la catégorie  « mochetés », on ressent comme une injustice quelque part.
Les jours s'enchaînent. Un matin, Lion me salue d'un sourire éblouissant qui me plonge dans une béatitude euphorique toute la journée, le lendemain il quitte le bureau sans penser à me dire au revoir et je sanglote le soir, le nez dans mon oreiller. Pistache s'inquiète : « Roâin ? » et me croque délicatement l'oreille sans parvenir à me consoler.
D'ailleurs, comment pourrais-je espérer lui plaire avec cette repoussante paire de hublots qui me dévorent la figure ? J'ai bien tenté un essai pour m'en passer le temps du trajet entre mon domicile et le bureau : un cauchemar ! J'ai erré, péniblement, comme un navire ivre dans un monde flou et brumeux. Je pourrais peut-être effectuer le parcours les yeux fermés mais pas les yeux ouverts et sans lunettes. Je devrais quand même un jour me décider à acheter des verres de contact.

-:-:-:-:-:-:-
Si je fais abstraction de la prise de bec qui a eu lieu le soir de Noël entre Sophie et CTP, les fêtes de fin d'année se sont déroulées dans la joie et la bonne humeur.
Pendant le soir du réveillon de Noël, CTP, nostalgique, confiait à maman tout à fait solidaire qu'il espérait bien que Sophie lui offrirait le plus tôt possible la joie de faire de lui un heureux papa ce qui donnerait, à son avis, un vrai sens à cette fête, l'année prochaine. Sophie s'est emportée lui reprochant son égoïsme et l'obligation qu'il lui faisait de passer ses vacances en Corse.
Je n'ai pas très bien compris la relation entre la Corse et la paternité souhaitée par CTP mais je me suis bien gardée de me mêler de leur dispute. Je n'en ai été que plus sidérée quand Sophie m'a violemment, mais de manière détournée, apostrophée :
« Si vous tenez tant à pouponner un lardon, vous n'avez qu'à vous adresser à Gisèle, je suis sûre qu'elle vous en fera un beau et mignon à croquer sans même que vous ayez à le lui demander. »
J'en suis restée bouche bée, suffoquée comme un poisson sur la rive en train de s'asphyxier. Qu'est-ce qu'il lui prenait à Sophie ? Elle avait des problèmes dans sa tête ?
Mon plus beau cadeau de Noël m'a été offert par Monsieur Antoine, porte-parole de la société, avant que je parte en vacances pour une huitaine de jours.
« Gisèle, Bernadette la jeune femme que vous remplacez, nous a fait savoir qu'elle ne comptait pas reprendre son poste. Avec un enfant, elle pouvait l'envisager, avec des jumeaux cela lui paraît impossible et je pense qu'elle n'a pas tort.
- Vous êtes ponctuelle, vous vous entendez bien avec vos collègues qui ont l'air de vous apprécier également et, si je fais abstraction de quelques étourderies, je dois reconnaître que vous effectuez correctement votre travail.
- Je reviens d'un entretien avec Madame Réjane, notre Chef du Personnel, à qui j'ai fait l'éloge de vos qualités et qui serait d'accord pour que la Compagnie vous embauche avec un contrat à durée indéterminée.
- Est-ce que cela vous intéresse ? »
Je l'aurais embrassé.
Et comment donc que j'étais intéressée ! Et pas seulement à cause de la cantine désormais gratuite et de l'augmentation de salaire qui me sera accordée mais surtout, surtout, parce que je ne compterais plus les jours. Ma mission était prévue jusque mi-janvier et chaque soir mon coeur étouffait d'angoisse : Encore trente jours et je ne verrai plus jamais Lion, plus que vingt neuf jours et Lion semble toujours ignorer mon existence, dans vingt-huit jours, je serai séparée de Lion à jamais...
Je me sentais tellement bien, tellement détendue, tellement euphorique que, lors du repas de réveillon de Noël, je me suis laissé aller à raconter mes collègues à papa et maman : Do et son rayonnement, Lion qui exècre la crème dessert parfumée au café, Monsieur Antoine et sa passion pour la pêche, Lion un ancien para qui a des yeux bleus extraordinaires, Robert qui voudrait nous persuader que rien n'existe à Paris qui ne soit encore mieux à Lyon et qui n'hésite pas à affirmer de manière péremptoire que si Lyon n'a pas de Tour Effeil c'est tout simplement que ses concitoyens ont le sens de l'esthétisme et qu'il faut faire preuve d'un goût dépravé pour béer d'admiration devant un mécano géant, Chantal qui parle-chante sous son nez retroussé, Lion qui n'apprécie que les films policiers.
Maman a commenté :
« Quand je pense qu'il a fallu attendre un an pour que tu te décides à nous parler de tes amis, on ne peut pas dire que tu te confies facilement toi.
- Ils ont l'air bien gentils pourtant. Tu devrais les inviter à venir passer un week-end à la maison. Pas tous en même temps, bien sûr, on n'aurait pas assez de place pour les loger. »
J'essaie de m'imaginer Lion à Pierrefonds. L'image tremblote avec des rayures, des zébrurent, et des cassures comme un vieux film. Malgré toutes mes tentatives, à mon grand désarroi, Lion et Pierrefonds souffrent d'incompatibilité.
Papa m'a chuchoté en aparté :
« Dis donc, ma tiote, ce Lion tu n'en serais t'y pas un peu amoureuse des fois ? »
Je tente de voir Lion avec les yeux de papa. Qui est-il ce garçon dont sa « tiote » semble éprise ? Que sait-elle de lui ? A t'il un père, une mère, des frères et des soeurs ? D'où sont-ils ? Que font-ils ?
Rien, papa, je ne sais rien de Lion, ma seule certitude en ce qui le concerne, c'est que je ne suis pas « un peu » mais éperdument amoureuse de lui.
À mon retour de vacances, j'ai ouvert ma boîte à lettres pour la toiletter.
Je détiens une boîte à lettres, preuve que j'habite bien cet immeuble en toute légalité, que je suis une personne indépendante et qui s'assume. (Je t'ai bien eu, hein Sophie ! ).
Dans ma boîte à lettres, la seule missive que j'ai jusqu'à présent trouvée libellée à mon nom (exception faite de mon fallacieux curriculum vitae. Mais il y a prescription car il y a de cela des siècles, maintenant) provenait du Centre des Impôts qui exigeait le versement d'une somme astronomique à valoir sur la totalité du dérisoire salaire que j'avais perçu l'année précédente.
Ma réclamation téléphonique est restée sans effet : le montant à payer était parfaitement exact, aucune erreur ne s'était glissée dans les calculs de l'administration.
« Eh oui, que voulez-vous, m'a déclaré une voix anonyme et au demeurant fort cordiale et compréhensive, vous êtes célibataire, vous n'avez pas d'enfant, vous ne payez pas de charges, vous êtes donc taxée au maximum. »
J'ai tout compris. Pour payer un minimum d'impôts, il faut percevoir un piètre salaire, avoir à sa charge cinq ou six enfants qui se cramponnent à vos jupes avec, en prime, des parents indigents, et louer un château pour y abriter tout ce petit monde.
Ma boîte à lettres, pendant les quelques jours qui sont suivi, je ne lai ai décoché qu'un coup d'oeil haineux en passant devant elle mais comme elle menaçait de périr éventrée, toute engorgée qu'elle était de papiers divers, j'ai fini par la prendre en pitié.
De temps en temps, je l'aère et la nettoie de tous les prospectus qui s'y entassent et que je jette sans leur accorder la moindre attention. C'est ainsi que peu après mon retour de vacances, j'ai eu la surprise d'y découvrir une enveloppe avec mon nom et mon adresse dessus, une vraie lettre à mon intention, une lettre de Rémi. Le bonheur tient parfois à peu de chose, j'étais tellement émue que j'ai senti les larmes me monter aux yeux et que mes mains tremblaient en décachetant l'enveloppe.
À Rémi et Joël, j'avais raconté : la chambre de bonne et non pas le magnifique studio auquel croyaient papa et maman, et mes jours de déprime quand je me sentais trop seule à Paris. Je savais pouvoir leur faire confiance pour ne pas dévoiler mon secret et c'était tellement bon de pouvoir se confier à des amis.
Dans sa lettre, Rémi me relatait qu'il se consacrait exclusivement à ses études car il était fermement décidé à réussir ses examens : bannis les loisirs et les amourettes de l'époque des loisirs. Il en allait différemment pour Joël qui vivait des intrigues compliquées avec deux étudiantes, cousines de surcroît.
C'était écrit avec un style plein de fantaisie et drôlerie. En le lisant, je revivais avec nostalgie nos vacances de l'été passé.
Rémi et Joël, ce dernier se bornant à écrire trois brèves mais tendres et humoristiques lignes en fin de page, me souhaitaient une bonne année et espéraient de mes nouvelles. Pendant quelques instants, ils étaient parvenus à me faire oublier Lion.

-:-:-:-:-:-:-
Horreur ! Je me suis éveillée ce matin défigurée par un énorme, un atroce, un monstrueux bouton de fièvre sur la lèvre inférieure.
Pas question que Lion me voit avec cette face de cauchemar.
Pistache manifestait des velléités d'humeur vagabonde ; sans prendre le temps de la dissimuler comme d'habitude dans mon sac à provisions, je l'ai attrapée sous un bras, et après avoir dévalé mes sept étages, je l'ai déposée dans la cour de l'immeuble, puis emportée par un élan marathonien je suis allée téléphoner à Monsieur Antoine :
« J'espère que vous voudrez bien m'excuser Monsieur Antoine mais je ne pourrai pas venir aujourd'hui, je ne me sens vraiment pas bien.
- Oui, de la fièvre et mal à la tête.
- Vous avez raison, rien de tel que de l'aspirine.
- Oh ! Oui, comme vous dîtes ce n'est sans doute qu'un coup de froid et je pense que je pourrai venir travailler demain... Après-demain, au plus tard. »
De retour, j'ai récupéré cette maligne de Pistache qui m'attendait au bas de l'escalier et qui ne s'est pas fait prier pou regagner ma chambre en ma compagnie. Et nous avons bien failli nous faire surprendre par ma voisine n° 3 qui, en m'entendant introduire ma clé dans la serrure de la porte, a pointé son nez pour m'examiner d'un air suspicieux. Je n'ai eu que le temps de glisser Pistache tout contre moi, sous mon manteau. Dans ce genre de situation, on a coutume de dire « J'ai eu chaud ! ». J'ai pu constater la véracité de cet axiome tant sur l'instant j'ai senti mon corps ruisseler d'une sueur torride, comme si je m'étais baignée dans de l'huile bouillante, l'espace de quelques secondes.
Sentiment exacerbé de crainte ? de culpabilité ?
J'exècre ma voisine de la chambre n° 3. Elle serait bien capable d'aller moucharder à ma propriétaire que j'abrite un animal interdit de présence, verboten d'aimer, à chasser de ma vie, à exclure de ma tendresse. Qu'elle crève la Lolita !
Je me suis recouchée et j'ai essayé de dormir, sans succès.
Ce satané bouton tiraillait ma lèvre pesante, cuisante, volumineuse, accablante. Pourvu que demain il ait disparu ! Tous les quarts d'heure, je ne pouvais m'empêcher de l'examiner à l'aide d'un miroir de poche pour surveiller l'évolution du mal avec l'espoir secret que l'abjection se serait volatilisée, et tous les quarts d'heure le reflet de ma bouche déformée me narguait.
Sale journée ! Et qui n'en finissait pas de s'éterniser.
J'ai écrit une longue lettre à Rémi à qui je peux tout confier, une moins longue à mes ex-copines secrétaires de l'Entreprise Simon & Fils auprès desquelles je me vante d'avoir une vie sentimentale très agitée, un bref petit mot à maman et papa auxquels je ne raconte que des banalités. Et puis je me suis réennuyée jusqu'à ce que je me rappelle ne pas avoir encore lu ce bouquin acheté à la Gare de Compiègne ce fameux jour de mon évasion vers Paris, la ville que j'allais conquérir.  Petit Jésus, que j'étais donc jeune et naïve à cette époque là !
C'est le genre de roman « à l'eau de rose » dont je raffole et qui a le don de m'irriter.
L'héroïne est toujours noble, si ce n'est de naissance c'est de caractère, ravissante, douce, fière, ultra sensuelle... Et ultra blonde. Neuf fois sur dix, elle a les yeux mauves ou violets.
De toutes les personnes que j'ai rencontrées jusqu'à présent, je n'en ai remarqué aucune pourvue d'yeux mauves ou violets. Bon, il est vrai que je n'ai jamais vu la Chine non plus et que le monde entier s'accorde à dire que ce pays existe. Malgré tout, cette histoire d'yeux mauves ou violets... Je suis sceptique.
L'héroïne, il lui arrive toutes sortes d'aventures parce qu'elle passe son temps à fuir l'homme qu'elle aime passionnément, suite à un affreux quiproquo. Et si elle éprouve pour lui un amour indéfectible ce n'est évidemment pas parce qu'il est démesurément riche (l'héroïne n'est pas de ces êtres sordides et cupides, c'est une âme pure) mais parce qu'il est le plus beau, le plus costaud, le plus talentueux, le plus viril. L'héroïne n'est jamais affligée d'un bouton de fièvre et quand elle est souffrante, c'est avec grâce.
Mais hormis ces balivernes, ce qui m'horripile le plus c'est quand l'auteur du roman déguise l'héroïne en garçon, en prenant la précaution de lui bander cette poitrine aux seins merveilleusement agressifs et de lui couper, à regret, sa fabuleuse et blonde chevelure, et en lui faisant partager clandestinement, pendant quelques semaines, voire parfois même quelques mois, l'existence de tout un troupeau de soudards, des brutes frustres et bestiales. Et alors comment elle fait l'héroïne quand elle a ses règles ? Et comment elle s'y prend pour faire pipi en toute intimité ?
Et pourquoi suis-je assez niaise, en dépit de toutes ces fadaises, à prendre plaisir à lire ce genre de roman ?
Il est dix-neuf heures, la nuit est tombée, le vent souffle sa hargne, la pluie rageuse cingle les vitres furieusement, et ma lèvre n'a pas désenflé. Peut-être qu'en perçant le bouton avec une aiguille et qu'en le tamponnant avec un morceau de coton hydrophile imbibé d'eau de Cologne, je parviendrai à l'exterminer. Enfin, ne rêvons pas, tout au moins à en atténuer le volume. Et puis, de toute façon, je n'ai pas d'eau de Cologne puisque je n'utilise qu'une eau de toilette au discret parfum de chèvrefeuille.
Une chance encore que cet hideux bourgeon fiévreux ait surgi aujourd'hui et non pas dans dix jours, parce que dans dix jours, c'est mon anniversaire et j'ai invité toute la bande du bureau à le fêter avec moi au restaurant. J'ai retenu chez un chinois, c'est le moins cher. C'est quand même une folie budgétaire mais j'estime que j'ai bien le droit de m'accorder une extravagance. J'en serai quitte pour me mettre à la diète pendant tout le trimestre suivant.
Une chance aussi qu'il me reste des provisions et que je ne sois pas obligée de sortir, surtout par ce temps de chien. Un peu tôt pour manger ? Ce n'est pas l'avis de Pistache qui s'étire voluptueusement et me considère d'un oeil intéressé tandis que je m'empare de la poêle à frire. Mes omelettes sont toujours trop baveuses ou trop sèches, mes viandes poêlées trop cuites ou trop saignantes, mais Pistache avec qui je partage équitablement avale le tout sans commentaire et sans en laisser une miette. C'est une petite chatte très accommodante.
Elle a même adopté mon nouveau rythme de vie sans se plaindre. Alors que je l'avais habituée à des horaires réguliers, je suis plus d'une fois rentrée tard dans la nuit pendant ce mois de janvier, mais toujours elle m'attendait sans en paraître contrariée.
C'est que maintenant, je suis de toutes les invitations à aller boire un pot, de toutes les sorties avec la bande.
J'ai tout de suite pressenti qu'il était préférable que mes nouveaux amis ignorent que je suis encore pucelle. Je ne sais pas pourquoi mais c'est un état qu'ils jugent rétrograde et donc saugrenu. Alors j'affecte des airs avertis et quand ils plaisantent, et leurs lazzis sont la plupart du temps axés sur le sexe, je m'esclaffe à l'unisson. Moins je comprends et plus je ris. Je ne tiens pas à paraître originale d'autant qu'ils trouvent déjà bizarre que je m'en tienne exclusivement au coca-cola alors qu'ils boivent de la bière, du vin et des alcools.
Ils ont inventé un jeu qui les amuse beaucoup et dont personne n'a pris la peine de, ou à même songé à, m'expliquer les règles.
Ce jeu consiste à cataloguer les filles, enfin toutes celles qui ne font pas partie de la bande, en deux catégories : les poiloc et les casse-cou.
Comme je ne suis pas tout à fait idiote, j'ai tout de suite décelé que lorsque les filles semblaient délurées, elles étaient définies comme poiloc, au contraire de celles qui paraissaient plutôt timides et timorées baptisées casse-cou.
Casse-cou, je suppose parce que les pusillanimes en sont justement l'antithèse. Mais poiloc, j'ai beau me creuser la tête, je ne parviens pas à saisir à quoi ça peut bien correspondre. N'empêche que, comme toute la bande, lorsqu'une fille surgit dans le bar où nous prenons un pot, je m'écrie :
« Ah ! Celle-là, pas de doute, c'est une poiloc ! »
Stella ne sort jamais avec nous. Tous s'accordent à dire que c'est une casse-cou.
Un soir, j'ai voulu me distinguer, histoire de montrer que j'étais quelqu'un à prendre en considération avec ses idées propres et sa personnalité, j'ai osé :
« Je crois que vous vous trompez. A mon avis, Stella, même si elle n'en a pas l'air, c'est une poiloc. »
Propos plein de hardiesse puisque je n'avais aucune idée de ce que pouvait bien signifier ce qualificatif mais, après tout, il faut savoir vivre dangereusement.
Ils en sont restés sans voix et m'ont tous dévisagé avec une commune expression ahurie. J'étais assez fière de mon petit succès.
Perplexe, Lion m'a demandé :
« Tu crois vraiment ? »
Je n'ai pas du tout apprécié son regard, un regard étrange, mélange de sournoiserie et de gourmandise.
Poiloc ! Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
Stella ne sort jamais avec nous mais elle ne laisse personne indifférent. Il y a les pro Stella, Do et les garçons, excepté Robert qui la juge, sans la moindre indulgence, mièvre et insipide, et les anti-Stella, toutes les autres filles dont moi parce que Lion lui fait les yeux doux.
Robert déclare à qui veut l'entendre que cette fille-là n'est pas tout à fait normale. Do et l'ensemble des garçons pro Stella s'extasient sur sa douceur, sa beauté, sa gentillesse, sa pureté. Tiens, elle a droit au pucelage, elle ? J'avais pourtant cru comprendre que c'était un genre d'infirmité pour une fille évoluée ? Qu'il n'y avait que les gourdes pour se cramponner à leur virginité ? Sainte Stella nitouche !
Du côté des filles, mais seulement quand Do a le dos tourné, c'est une autre chanson :
Martine : « Elle nous les brise avec ses sornettes à propos du péché. Se maquiller, c'est un péché. Boire de l'alcool, c'est un péché. Et l'autre vendredi, à la cantine, c'est tout juste si elle ne m'a pas fait tout un prêche parce que je mangeais de la viande. Et si je n'aime pas le poisson moi ! »
Mathilde : « Elle est parfois vraiment chiante. L'autre jour, je rigolais en me moquant de la mère Jeannine, vous savez, celle des archives, parce qu'elle met des faux seins. Et bien j'ai eu droit à tout un sermon de la môme Stella sur la charité chrétienne. »
Chantal : « Elle arrête pas de m'escagasser et trouve toujours à redire sur mes jupes qu'elle estime trop courtes, mes pantalons trop moulants. Elle prétend que j'attise la concupiscence des hommes et que je mets ainsi leur âme en péril. »
Sardine : « Et puis, s'pas, elle est toujours en train de pleurnicher parce qu'elle est orpheline, s'pas, et elle est sans cesse à rabâcher qu'on a bien de la chance d'avoir encore nos parents, s'pas, et qu'il faut bien les aimer et les respecter, s'pas. »
Jocelyne : « Elle s'appelle même pas Stella, c'est du chiqué. Son vrai nom c'est Estelle, je l'ai vu sur sa convoc. pour la médecine du travail. C'est rien que du toc cette métèque ! »
Moi, je ne dis rien mais je n'ai pas oublié l'étudiant en médecine et ses baisers au goût de péché. Apparemment, je suis la seule à qui elle se soit confiée mais comme Do n'apprécie guère les ragots et que je tiens à l'estime de Do, je me tais, mais je n'en pense pas moins. Tout ce que je lui demande à Stella, c'est de continuer à rester insensible aux oeillades énamourées de Lion. Lion qui feint d'en faire un jeu et diverti tout le monde en soupirant avec outrance, en déclamant des propos lyriques, en la contemplant avec ferveur, qui amuse toute la bande sauf Jocelyne, Sardine, et moi qui ne sommes pas dupes.
Son manège commence d'ailleurs à agacer sérieusement Jocelyne et depuis quelques jours il y a de l'eau dans le gaz entre elle et Lion. Je sens comme un parfum de rupture entre ces deux là qui n'est pas pour me déplaire.
« Quelle gourde cette Jocelyne ! Ricane Martine. Si elle croit que Lion est le genre de type à vous passer la bague au doigt, elle se fait des illusions ! »
Jocelyne éliminée, Stella inaccessible, j'ai peut-être mes chances ? Il y a bien Sardine qui lui fait des avances éhontées mais franchement elle n'est pas terrible avec sa poitrine plate et ses jambes allumettes. Je ne crains pas la concurrence.
Moi, j'essaye d'attirer son attention de manière plus subtile.
Par exemple, le jour où j'ai tenté de me maquiller.
Martine, très sémillante brune aux allures garçonnes et aux cheveux à peine plus longs que ceux de Lion, qui use des crèmes et des fards avec virtuosité me reprochait :
« Tu as un visage ravissant et tu ne fais rien pour le mettre en valeur, je ne comprends pas qu'on puisse être aussi peu féminine ! » (sic).
Le soir même, j'ai dévalisé le rayon de produits de beauté du premier « CoûtsZunic » rencontré sur mon chemin et le lendemain matin, le nez plaqué contre la glace tiquetée du dessus de la cheminée (parce que sans lunettes, je ne vois pas grand chose), j'ai entrepris de me farder. Du bleu sur les paupières, encore un peu plus parce qu'il faut qu'on puisse le remarquer en dépit des lunettes, du fond de teint avec un soupçon de rose sur les pommettes et pour terminer ce savant maquillage, du rouge pour les lèvres.
J'use d'habitude d'un rouge à lèvres couleur corail. Franchement et hardiment grenat, celui que j'ai appliqué sur ma bouche (pulpeuse ?) a achevé la transformation de ma physionomie.
Richard que j'ai rencontré le premier en franchissant les portes du bureau a rigolé dans sa barbe :
« Qui c'est le malotru qui t'a flanqué une telle raclée que t'en as récolté des bleus et des rouges partout sur la figure ? »
Chacun, en arrivant, y est allé de son commentaire.
Robert, caustique : « À quelle heure tu entres en scène ? »
François, rigolard : « Dis donc, ma puce, tu t'es gourée ; Carnaval, c'est le mois prochain ! »
Michel, faussement intrigué : « Tu t'es recyclée représentante pour droguistes ? »
Alain, enthousiaste : « Ah ! Que voilà donc une fille qui pète la santé avec ses bonnes joues bien rouges ! »
Je ne savais plus quelle contenance adopter tant je me sentais confuse et furieuse à la fois sans parvenir à décider si j'étais plus gênée que rageuse ou plus furibonde que vexée.
Les filles n'ont rien dit et Lion s'est contenté de me dévisager d'un air navré. Au moins m'a t'il regardée et regardée en me voyant vraiment.
J'ai jeté tous les pots, les tubes et les pinceaux dans la poubelle.
Je me rappelle aussi ce matin-là, alors que nous dégustions notre café. Nous discutions coiffure et Sardine, sans aucune intention malveillante, m'a prise à partie :
« Toi, c'est vrai que tu as des cheveux magnifiques, s'pas, mais si tu les coupais ça te donnerait une allure plus moderne, s'pas, moins provinciale, s'pas. »
Jocelyne mise à part, ils se sont tous récriés d'un air horrifié qui m'a comblée de plaisir mais c'est l'exclamation de Lion qui m'a rendue perplexe pendant quelques jours :
« Ce serait dommage. Elle perdrait son petit genre « Claudine à l'école » qui lui va si bien. »
Comment dois-je le prendre, est-ce une moquerie ou un compliment ? Au fond, je m'en fiche, le principal c'est qu'il a conscience de mon existence et je préfère encore une raillerie à de l'indifférence. Si je pouvais me passer de ces diaboliques lunettes qui m'enlaidissent, je suis bien certaine que je parviendrais à le séduire.
Plus qu'urgent, l'acquisition de verres de contact s'avérait prioritaire. Avec un zeste de chance, j'en trouverais de couleur mauve ou violette.
Je suis allée consulter un ophtalmologiste qui m'a fort aimablement délivré une ordonnance munie de laquelle je me suis rendue d'un pas alerte et conquérant chez un opticien.
Première désillusion, les verres de contact de couleur mauve ou violette sont un article inconnu (aucun espoir de jamais devenir une héroïne). Deuxième désillusion, l'homme de l'art m'a démontré que l'opération consistant à mettre des verres de contact était moins simple que je le supposais.
D'abord, il faut réussir à placer la lentille sur le globe de l'oeil. J'ai fait des tas de tentatives sans y parvenir, à chaque fois que j'approchais mon doigt recouvert de la minuscule lentille de mon oeil, ma paupière s'effarouchait et se rabattait, plus rapide que la foudre, en signe de protestation contre cette intrusion. Au bout d'une demi-heure, j'avais l'oeil sanguinolent d'un lapin angora, et larmoyant comme si je m'étais escrimée à éplucher dix kilos d'oignons avec, pour compléter le désastre, la paupière agitée de tics frénétiques.
J'ai renoncé lâchement. Je suis sûre que Lion n'aime pas les filles aux yeux couleur groseille.

-:-:-:-:-:-:-
Mon repas d'anniversaire a été une réussite.
Comme je m'y attendais, Stella, a refusé mon invitation en me chuchotant à l'oreille avec des mines extasiées que son étudiant l'emmenait à l'Opéra (comme quoi tous les carabins ne sont pas forcément des fauchés). Jocelyne s'est excusée sans éprouver le besoin de justifier son refus et n'est pas venue, ce qui ne m'a pas étonnée.
Honnêtement, je ne les ai regrettées ni l'une ni l'autre.
Martine m'avait maquillée et ça ne se voyait pas sauf que j'étais transformée et que j'avais du mal à me reconnaître dans la splendide jeune fille qui me contemplait dans le miroir. Chantal qui a la même taille que moi m'avait prêté une robe fourreau aux tons de feu moirés, sans manches et avec un très léger décolleté en carré. Enfin, à la sortie du bureau, Boris mon coiffeur, m'avait relevé les cheveux en un chignon du plus bel effet.
Avoir fait la connaissance de Boris a été un véritable coup de pot. Moi, démunie d'eau courante, je ne pouvais entretenir ma luxuriante chevelure en état de propreté que grâce aux bons soins d'un coiffeur. Lui, Boris, se désespérait de la mode de cheveux courts adoptée par les femmes car son principal sujet d'intérêt était de participer à des concours de coiffure. Nous avons conclu un marché : certains soirs, après la fermeture du salon, je lui accordais tout loisir de faire joujou avec mes cheveux sans que j'ai à délier les cordons de ma bourse.
Quand je suis arrivée au restaurant où mes amis m'attendaient, Robert s'est pâmé de manière bouffonne, ébaubi prétendait-il de me découvrir un corps de déesse tandis que François s'agenouillait devant moi en affectant des mines cocasses pour me supplier de l'épouser immédiatement et sans délai, quant à Michel il a feint de ronchonner, m'accusant de faire preuve d'un sadisme inadmissible en leur dissimulant quotidiennement des jambes aussi émoustillantes sous de sempiternels pantalons de jean.
Ils s'étaient cotisés et m'ont offert une magnifique blouse paysanne artistiquement brodée et une ceinture en cuir avec une boucle en argent superbement ciselée au dessein à la fois sobre et original.
J'étais tellement émue et excitée que je n'ai guère fait honneur au repas mais par contre, exaltée par l'euphorie ambiante, moi qui d'ordinaire ne bois pas d'alcool, qu'est-ce que j'ai picolé : après un apéritif très sucré, j'ai bu un verre entier de vin pendant le repas et un mélange de jus d'orange avec un soupçon de vodka dans la boîte de nuit où nous sommes allés terminer la soirée. Tard dans la nuit, Do et Richard se sont fait un devoir de me raccompagner chez moi en taxi en riant de me voir pompette.
Mais c'est moins l'alcool qui m'a enivrée au cours de cette soirée que deux moments dont je me délecte en me les rappelant.
Le premier c'est quand filles et garçons m'ont embrassée en m'offrant mes cadeaux d'anniversaire : je me suis arrangée pour que Lion m'embrasse le dernier pour garder l'empreinte de son baiser sur ma joue.
Le second, c'est quand Lion m'a invitée à danser un slow. Oh ! Ce slow, j'aurais souhaité qu'il ne se termine jamais. Je tremblais tellement d'émotion entre ses bras qu'il s'est inquiété, un peu surpris quand même, de savoir si j'avais froid. Que c'est bête un garçon, nous étions enserrés par un essaim de couples de danseurs lascifs et il régnait une chaleur torride sur le mouchoir de poche qui servait de piste de danse.
Voilà maintenant plus d'un mois que je sors avec la bande et c'est seulement au cours de ce repas d'anniversaire que j'ai réellement fait la connaissance de mes collègues de bureau.
J'ai ainsi appris que Sardine et Chantal vivent dans une même pension tenue par des religieuses, que c'est la barbe parce qu'on leur impose tout un récital de prières à l'heure du petit déjeuner, qu'elles cherchent un logement à louer en commun depuis déjà très longtemps et qu'elles commencent à désespérer de jamais en trouver un qui leur convienne.
« Et le pire, a commenté Sardine, ce sont pas les prières et incantations diverses qu'on est obligées de dégoiser, s'pas. C'est surtout que, quand on veut aller au resto ou en boîte avec vous autres, on n'a pas d'autre solution que d'aller crécher à l'hôtel, s'pas.
- Après vingt-deux heures, c'est le couvre feu, s'pas, et pas question de se pointer à la pension, s'pas, toutes les portes sont closent.
- Bon, maintenant on a pris nos habitudes dans un deux étoiles et y'a plus de problèmes s'pas mais pendant quelques temps, qu'est ce qu'on a pu galérer. Vous avez qu'à demander à Chantal, s'pas.
- En plus de la dépense, j'aime mieux vous dire que l'accueil dans les hôtels où on se réfugiaient c'était pas très souriant, s'pas. C'était même franchement méfiant.
- Rien qu'à voir leurs trognes renfrognées, aux réceptionnistes de nuit des hôtels, on devinait tout de suite ce qu'ils pensaient, sp'as :
- Qu'est ce que c'est que ces nénettes qui débarquent sans bagages ? À tous les coups, c'est des gouines. »
Chantal qui n'a même pas encore vingt-deux ans a déjà été mariée. Il buvait, il était jaloux, il la battait. Elle a divorcé et ses parents gardent, à Perpignan, un petit Sébastien âgé de bientôt quatre ans.
J'ai découvert que Do et Lion se connaissent depuis l'enfance. Ils sont tous deux originaires d'une petite station balnéaire des côtes normandes. Les parents de Lion y tiennent une auberge, le père de Do est neurologue. Lion habite, place Monge, un studio dont ses parents sont propriétaires, Do partage, quartier de l'Odéon, un appartement avec sa tante Béatrice qui est aveugle.
« Attention, précise t'elle avec véhémence, pas l'aveugle à qui on tient le coude pour l'aider à traverser la rue. Ma tante, elle a tout juste la trentaine, elle a un bon job dans une boîte spécialisée dans la sono, elle fait du sport, et vous l'entendriez jouer des airs de jazz au piano, vous en tomberiez sur le cul ! »
Richard et Do se fréquentent « sérieusement ». Au cours de mon repas d'anniversaire, ils nous ont révélé qu'ils ont l'intention de se marier à la fin de l'année. Si j'ai été modérément surprise, si Robert n'a pas eu du tout l'air étonné, les autres ont semblé sidérés par la nouvelle. À les entendre, rien dans l'attitude de Do et Richard ne leur avait jamais permis de supposer qu'ils entretenaient des relations autres qu'amicales, jamais quiconque ne les avaient surpris échangeant un regard complice, une caresse révélatrice. On les a chahuté, on les a traité de sournois, on a applaudi à leur bonheur.
J'ignorais que Michel, notre adonis au doux regard rêveur, grand bourreau des coeurs au même titre que Lion sans que, bizarrement, il existe le moindre antagonisme entre eux, habite sagement chez ses parents, confiseurs, quelque part du côté de la Porte d'Italie, alors qu'Alain, François et Robert se partagent un appartement dans un quartier de Paris qui jouxte Levallois-Perret. Ils nous ont fait rire aux larmes en nous narrant les marchandages auxquels ils se livrent pour échapper aux corvées auxquelles ils sont astreints. Robert adore cuisiner mais rechigne à laver la vaisselle, Alain se plaint que c'est toujours trop souvent son tour de nettoyer les vitres, et François rouspète parce que c'est un calvaire de passer l'aspirateur au milieu de leur foutoir.
Depuis mon anniversaire, Robert et François se sont institué mes chevaliers servants. Ils me font une cour rigolote et simulent une rivalité féroce. Je soupçonne Robert de ne pas vraiment jouer. Il y a de ces petits riens qui ne trompent pas : fugitive, une véritable lueur de tendresse dans le regard mordoré, des attentions délicates.
Fin février, Chantal reçoit un appel téléphonique de sa mère. Le petit est malade, très malade. Il a été transporté d'urgence à l'hôpital. Les médecins craignent une méningite. Nous accompagnons à la gare une Chantal en larmes, ivre d'angoisse. Une intérimaire est appelée pour la remplacer pendant son absence, une grande bringue un peu fofolle que les garçons s'empressent de baptiser « Girafon ».
Girafon nous « escagasse » comme dirait Chantal. Elle veut toujours s'inviter à nos pots. Régulièrement nous refusons sa présence avec des prétextes plus ou moins évasifs, tout aussi régulièrement elle surgit dans le bar où nous sommes attablés, et rituellement, elle s'exclame, de sa voix aigrelette :
« Ah ! Par exemple, quelle surprise ! Si je m'attendais à vous retrouver ici ! Mais ça tombe bien, je m'ennuyais et je ne savais pas quoi faire de ma soirée. »
Un vrai pot de colle ! Elle s'immisce dans toutes les discussions, donne son avis, que nous ne lui demandons pas, sur tout.
Je surprends une conversation entre elle et Jocelyne :
« Au fait, qu'est-ce que ça veut dire vos conneries de plaisanteries au sujet de poiloc et de  casse-cou ? »
« T'as pas compris ? T'es vraiment bouchée ! Une poiloc, c'est une nana qui est partante pour la baise, une qui se dégonfle pas à la dernière minute avec des mines de mijaurée : elle a du poil au cul. Une casse-cou, c'est la fille qui serre les miches et qui veut rien savoir : c'est une casse-couilles. »
Je passe près d'elles, raide comme la justice, sans les regarder. Je me sens cramoisie et tout ce que j'espère c'est qu'elles ne m'accordent aucune attention. Jamais plus, non jamais plus je n'oserai m'amuser à participer à ce jeu débile.
Sans le savoir, Girafon me rend un inestimable service le jour où elle amène la discussion, avec sa délicatesse habituelle, sur les goûts et les hobbies de chacun :
« Moi, ce que j'aime par dessus tout, c'est la natation. Y'a qu'une chose qui m'emmerde c'est qu'à Paris on n'a que la piscine pour nager et je suis sûre qu'il y a plein de dégueulasses qui font pipi dans l'eau. Y'en a même qui pètent parce que ça fait des bulles et que ça les fait rigoler.
- Et toi, Lion, qu'est-ce que c'est qui te plaît le plus ? »
L'interpellation n'a pas l'heur de plaire à Lion qui réplique froidement :
« D'abord, toi Girafon, tu m'appelles Lionel s'il te plaît. On n'a pas été pêcher les moules ensemble. »
Mais comme visiblement le sujet l'intéresse, il daigne nous confier, tout en ignorant ostensiblement Girafon :
« Moi, s'il y a une chose qui me botte par dessus tout, c'est la peinture. Mais attention pas les trucs soi-disant modernes avec un carré d'un côté, un rond de l'autre et un dessin en forme de nouille tordue entre les deux, ou encore un vomi de couleurs au milieu de la toile. Non, ce que j'aime bien, c'est les Manet, les Monet, les Renoir, des machins qui t'interpellent. Et à la rigueur, j'aime bien aussi la photo, la vraie photo bien sûr, pas celle d'amateur, celle qui est particulière, celle qui ressemble à quelque chose. »
Lion a toujours quelques difficultés à exprimer ses émotions et ses passions avec l'usage d'un vocabulaire adapté. Comme le lui serine ironiquement Robert :
« Toi, tu n'es pas un homme de parlotes, tu es de cette race de conquérants en provenance de la lointaine Béotie, un mâle viril et frustre comme la gent féminine les aime. »
Robert cultive l'art des propos qui nous sont la plupart du temps incompréhensibles et qui nous plongent, exception faite de Do et de Richard, dans des abîmes de perplexité.
Tout le monde s'étonne. Lion nanti d'une âme d'artiste ? Voilà qui ne colle pas avec le personnage. Michel résume l'opinion générale en proférant :
« C'est marrant, je t'aurais plutôt cru passionné par des concours de tir à la mitraillette ou par des séances de karaté ! »
Un silence pensif s'installe dont je profite pour affirmer sereinement :
« Moi, je fais des photos comme celles dont tu parles. »
J'espérais provoquer l'intérêt, la curiosité, et surtout l'attention particulière de Lion. Le bide ! Il s'est contenté de me dire avec autant d'indifférence que de désinvolture :
« Ouais ? Ben tu nous les montreras un jour. »
Et bien, tu vas voir mon bonhomme !

-:-:-:-:-:-:-
Je fais développe mes photos à Compiègne et je les dissimule dans un tiroir de mon armoire dans ma chambre, à Pierrefonds.
Parfaitement, je les planque ! On voit bien que vous ne connaissez pas Sophie. Elle serait bien capable, si elle tombait dessus, de les jeter à la poubelle sans atermoyer et sans états d'âme.
Dès le premier week-end, j'ai sélectionné celles qui me paraissaient les meilleures et je les ai ramenées à Paris.
Si j'avais su que maman et papa étaient invités à manger chez Sophie et CTP le dimanche midi, j'aurai reporté mon voyage au week-end suivant parce que, du coup, j'étais, bien évidemment, conviée chez Sophie, moi aussi.
Le samedi, quand je suis arrivée à Pierrefonds, j'ai eu droit à la soupe à la grimace copieusement servie par maman :
« Voilà deux mois qu'on ne t'a pas vue. Et ce s'rait-y que tu ne sais plus te servir d'un stylo, c'est tout juste si on a reçu trois mots de rien du tout de ta part depuis Noël. Tu pourrais être malade qu'on n'en saurait même rien. Qu'on se ronge les sangs moi et ton père, tu t'en fiches bien ? Et pour ton anniversaire, hein ? Je t'avais préparé un gâteau comme tu les aimes pour ton anniversaire, et tu n'es même pas venue. »
« Laisse-la donc tranquille, a intercédé papa avec agacement, tu vois bien qu'elle pète de santé. »
Et, me souriant en me regardant avec un air narquois :
« On pourrait croire qu'elle a mangé du lion ! »
Mon petit papa chéri, comme j'aimerais que ce soit vrai.
Le repas chez Sophie a été comme tous les repas chez Sophie : morne, guindé, ennuyeux.
Une chance, encore, elle n'avait invité aucun de ses affreux snobinards de très chers amis directeurs de sociétés, barons, ou grands patrons d'entreprises. Nous étions entre nous mais nous avons malgré tout eu droit à la nappe et aux serviettes damassées, à la vaisselle en véritable porcelaine de Limoges, aux couverts en argent, tout le tralala quoi. Maman adore, papa déteste. Quand nous sommes tous les deux, il me confie :
« C'est sûr, sa Marguerite elle a pas son pareil pour vous mitonner de bons petits plats mais Sophie, avec tout son saint frusquin, elle me coupe l'envie de roter à la fin du repas et j'en ai la digestion toute contrariée. »
Pendant le repas, alors que CTP et papa discutaient politique, je contemplais Sophie qui papotait avec maman. Ce jour là, elle avait relevé ses cheveux en chignon et était vêtue d'une simple robe droite couleur cerise. Aucun bijou ne la paraît excepté sa bague rehaussée d'un diamant qui ne la quitte que lorsqu'elle se rend chez sa coiffeuse manucure.
J'étais subjuguée. Toute autre qu'elle aurait eu l'air affublée d'un sac avec ce genre de robe même pas moulante. Elle, elle était tout simplement divine.
Elle se dirige alertement vers la quarantaine d'années, ma soeur et, même si on veut faire preuve de malveillance, force est de reconnaître qu'elle ne paraît même pas avoir franchi les trente ans. Un visage lisse sans le moindre soupçon de ride ni auprès des yeux ni aux coins de la bouche. C'est vrai que pour ce qu'elle rigole, elle ne risque pas d'attraper des rides aux commissures des lèvres. Et ce corps ! Et cette démarche altière ! En comparaison, un mannequin de grand standing ressemblerait à une poupée de chiffon. Elle n'a peut-être pas les yeux mauves ma soeur mais je défie n'importe quelle héroïne d'être à moitié aussi ravissante.
Le plus agaçant c'est que la couleur cerise de sa robe semble mettre son teint encore plus en valeur.
Quand j'étais enfant puis adolescente, maman, qui confectionnait la plus grande partie de nos vêtements, m'habillait presque toujours avec des effets dont la gamme de coloris dans les tons rouges me paraissait aussi inépuisable qu'inexorable, prétextant que c'est la couleur qui sied aux brunes. Quand je constate à quel point la couleur rouge peut valoriser une blonde, je me demande ce qui leur reste comme atouts aux brunes.
Si maman m'avait accueillie avec des monceaux de récriminations lorsque je suis arrivée à Pierrefonds, l'affection perçait sous le ton bougon. L'accueil que m'a réservé Sophie a été plus complexe. Pas hostile mais guère affectueux, un peu comme si j'avais été une étrangère, ou encore comme quelqu'un qu'elle n'aurait pas vu depuis très longtemps et dont elle aurait perdu le souvenir. Ce qui ne l'a pas empêchée de me toiser avec désapprobation, je suppose parce que j'étais sobrement vêtue d'un chemisier de coton écru et d'un pantalon de velours noir un peu râpé alors que tout le monde paradait, costumé de toilettes élégantes.
De toute ma personne, la seule chose qui a attiré une remarque sarcastique de sa part, c'est la ceinture qui m'avait été offerte par mes collègues à l'occasion de mon anniversaire. D'un ton à la fois pincé et envieux, elle m'a dit :
« Et bien ma chère, il ne s'est pas moqué de toi, une ceinture de... »
Le nom qu'elle a cité est celui de l'un des plus célèbres maroquiniers qui existent, un nom à consonance italienne.
Là, elle y allait un peut fort. Mi-affirmative, mi-interrogative, j'ai balbutié : « C'est pas une vraie. C'est une copie ? »
Elle a ricané :
« Ah ! non, pas à moi ma petite ! Tu peux me faire confiance, je sais reconnaître une imitation et ce que tu portes n'en est pas une. Ce n'est pas à moi que tu pourras faire croire une chose pareille. »
J'étais sidérée. Fallait-il qu'ils m'aiment bien mes collègues de bureau pour m'offrir un objet d'une telle valeur. Et moi qui avais trouvé cette ceinture tout simplement merveilleusement jolie sans me douter une seule seconde qu'elle avait dû coûter une fortune. Est-ce que je les avais assez remerciés ? Est-ce que je leur avais assez montré combien leur présents m'avaient touchée ?

Quant à Sophie, je constatais que sa haine de « l'Étranger » n'allait pas, tant s'en faut, jusqu'à dénigrer les créations des grands couturiers ou des illustres maroquiniers non français. Et puis, qu'est-ce qu'elle voulait insinuer avec son : « Il ne s'est pas moqué de toi. » ?
Cela lui allait bien à elle de faire des commentaires acerbes sur les cadeaux que l'on pouvait m'offrir. Jamais elle ne m'en avait fait, elle, de cadeau d'anniversaire. Des cadeaux à Noël, oui, pour mon anniversaire, jamais. C'est bien simple, je ne me rappelle même pas qu'elle ait été une seule fois présente le jour où l'on fêtait mon anniversaire. Par contre, ce qui m'agaçait sérieusement c'est que, pour l'anniversaire de Sophie, maman achetait toujours quelque chose de ma part qu'elle m'obligeait à lui offrir. Pour les remerciements que je pouvais attendre...
Elle ne m'aime pas beaucoup, Sophie. Sophie, elle m'a tolérée. Tout juste. C'est marrant, je n'y avais jamais songé avant ce repas. Peut-être parce qu'on n'est pas une famille d'embrasseurs, je n'y prêtais pas attention, Sophie elle était comme ça et puis c'est tout.
Voyons, elle avait combien ? Entre seize et dix-sept ans quand je suis née ? Peut-être que je lui ai causé du tort en arrivant au monde alors qu'elle était déjà adolescente. Peut-être qu'elle n'a pas pu sortir, aller danser, fréquenter des amis, parce qu'il fallait qu'elle s'occupe de moi. Peut-être qu'elle n'a pas pu avoir d'amoureux par ma faute et que c'est la raison pour laquelle elle s'est mariée si tard.
Et pour s'occuper de moi, elle s'est occupée. Trop.
Pas le style petite maman, Sophie. C'était plutôt le genre : fais pas ceci, ne dis pas cela, tiens-toi mieux... Et pas avare de la chiquenaude pour appuyer ses directives. Et quand je me plaignais à maman, la vraie, cette dernière lui donnait toujours raison :
« Obéis à ta soeur, si elle agit ainsi, c'est pour ton bien. »
C'est aussi pour mon bien qu'un jour elle a décrété que, désormais, je n'aurais plus le droit d'aller vagabonder à mon aise, dans le château, en la seule compagnie de mon copain Michel  :
« A ton âge, on ne joue plus avec les garçons, c'est malsain. Il est grand temps que tu commences à te comporter comme une jeune fille. »
Le château, c'était notre domaine, notre terrain de jeu à moi et Michel. Son oncle en assurant le gardiennage, nous y avions librement accès. C'était toutes mes galopades, toutes mes rêveries, toutes mes joies d'enfance qu'elle m'interdisait Sophie. Qu'est-ce que je lui en ai voulu.
Le lundi, à la cantine, j'ai exhibé mes photos.
Le succès.
Lion en oubliait de les faire circuler et ne cessait de les contempler en murmurant pour lui-même :
« C'est bien ça, toutes en lumière et en jeux d'ombres. Magnifiques, elles sont magnifiques. Et celle-là, extraordinaire ! »
Jocelyne a maugréé :
« Y'a vraiment pas de quoi en faire un plat ! Je ne vois pas ce que vous leur trouvez de terrible à ces photos, elles ne sont même pas en couleur ! »
Lion m'a dévisagée et il y avait du respect dans son regard :
« Je me demande comment tu fais ça ? »
Naïvement, je lui ai répondu :
« Oh ! C'est bien simple, j'emmène toujours mon appareil photo avec moi quand je vais me balader. »
Toute la bande a éclaté de rire et même Lion, qui n'a pas particulièrement le sens de l'humour, a pouffé :
« Ce n'est pas exactement ce que je voulais dire. »
Et sérieusement, il a ajouté :
« Ce serait chic de ta part si un jour tu m'emmenais en balade avec toi. On prendrait chacun notre appareil photo et tu me ferais voir comment tu t'y prends. »
L'extase !
Quand j'allais raconter ça à Pistache, sûr qu'elle n'en croirait pas ses oreilles !

lexique

1 frênette
qu'on ne me demande pas les secrets de fabrication de cette boisson.
Tout ce que j'en sais, c'est qu'elle existe (ou a existé) réellement. Je le sais, j'en buvais chez ma grand-mère.   (retour)
2 tiote
petiote, petite   (retour)
3 ajeter
acheter   (retour)
4 esgourdes
oreilles   (retour)






VENEZ COMMANDER LA FIN SUR http://www.bibliovore.com