GISÈLE
Moi, je vous le dis, j'ai comme
une impression de trahison.
Ce n'est pas juste. Ce devrait
être ma fête à moi, mon jour de gloire, mon
alléluia, mon sésame ouvre-toi ...
Ils s'amusent tous.
Même mes cousines, les
jumelles Céleste et Clémence, qui ne cessent de
glousser avec conviction.
Elles m'exaspèrent.
Deux beautés
lorsqu'elles avaient vingt ans paraît-il. Les reflets l'une de
l'autre.
La légende familiale
raconte que, pour leur malheur, c'est justement à cet âge-là
qu'elles se sont éprises d'un même charmant jeune
homme. Or, comment résoudre un tel dilemme quand on vous a
affligées de prénoms aussi angéliques.
(« Ton bonheur compte
plus que le mien, Céleste. Je sais que tu l'aimes. Comment
voudrais-tu, alors, que je devienne sa femme ? »
« Et moi donc, comment
pourrais-je me le marier, Clémence ? Je sais que tu
l'aimes aussi. Jamais je ne supporterais de te savoir malheureuse
par ma faute. »)
Le charmant jeune homme
ignorait-il être l'objet de cette mutuelle adoration ou se
lassa t'il de tant de tergiversations ? Il ne tarda pas à
convoler en justes noces (quelqu'un aurait-il l'obligeance de
m'expliquer en quoi consiste des noces injustes) avec la fille
unique d'un charcutier, une dénommée Angèle
nantie non seulement d'un prénom tout aussi séraphique
que ceux de mes cousines, mais également d'un embonpoint et,
ce qui pouvait expliquer le choix très judicieux de ce
charmant jeune homme, d'une dot très confortables.
Ce qu'il advint de ce couple
indiffère tout le monde mais, en ce qui concerne les jumelles
Céleste et Clémence, le résultat de ce drame Ô
combien passionnel c'est que depuis quarante ans elles s'empiffrent
de pâtisseries pour oublier leurs chagrins jumeaux, abordent
une soixantaine gâteuse, et ressemblent à deux
clafoutis gélatineux.
Ils s'amusent tous. C'est
vraiment une noce très réussie. Ou c'était.
Après tout, elle tire sur sa fin. Preuves en sont les nappes
maculées et les mâles en état de semi-ébriété.
Je suis un édredon. Un
édredon pââteux. Trop de champagne. En ce jour de
fête, il m'était permis d'en boire, j'en ai profité.
La noce, évidemment, a
lieu à Saint-Jean-aux-Bois, comme il se doit. Tiens, ça
rime. Je ricane. Ricanement d'ivrognesse. Ma bouche rictusse et ma
tête ... pleurusse ? Je suis en train de disjoncter.
Par chez nous, à
l'occasion de toutes cérémonies, si on tient à
la considération des voisins, si on juge essentiel de garder
l'estime de la famille, des amis, et même de tous ceux dont on
se fiche éperdument, on ne peut festoyer qu'à
Saint-Jean-aux-Bois. C'est une incontournable question de standing.
Si on n'a pas les moyens, on fait des sacrifices et puis c'est tout.
Chez nous, je ne sais pas trop ce qu'on a fait comme sacrifices, je
n'ai pas vu la différence. Mais si maman dit qu'on en a fait,
je peux la croire, maman a toujours raison. Du moins c'est ce que
prétend papa, en grognant, en râlant, en tempêtant,
bizarrement jamais de bon gré.
Pour les festivités, que
ce soit une noce, le baptême du bébé baveur si
attendrissant qui ressemble tant au pépé, la communion
de sainte nitouche, le presque centième anniversaire du pépé
qui bave tout autant que le nourrisson qui lui ressemble,
Saint-Jean-aux-Bois propose un restaurant agréable et sans
prétention. Des hôtes avenants vous y régalent
d'une cuisine simple et succulente. Seul défaut qui fait
râler papa, des tarifs, selon lui, dignes de la Tour d'Argent.
(Dois-je préciser que papa n'a jamais mis les pieds à
la Tour d'Argent et qu'il serait bien incapable de vous dire où
se situe ce célèbre repaire de la gastronomie). Tout
autour du restaurant, la forêt vous cerne de sérénité.
Ça vaut tous les sacrifices. Même, surtout, quand on
déprime seule au mitant de la gaieté ambiante.
Qu'en est-il de mon allégresse
des hiers quand ma tête chantait : « So o
phie se mari e » et que mon coeur en écho
répétait : « So o phie se marie e
... So o phie se marie ».
Qu'on ne vienne pas me demander
pourquoi sur l'air de l'Internationale vu qu'à la maison la
politique c'est pas notre obsession. Pas plus que la religion
d'ailleurs.
Rien à faire,
l'exaltation me fuit. Je migraine boudeusement dans mon coin pendant
que, déroulement logique, ILS ont repoussé les tables
et les chaises contre les murs et commencé à danser.
Un bal de vieux avec valses, tangos, bousculades et grosse rigolade.
Ecoeurant. Gare aux lumbagos.
Nous ne sommes que quatre
jeunes avec des têtes d'anomalies de moins de vingt ans,
noyés dans cette réunion de vieillards
machingénaires : mes cousins Jonathan et Georges et
ma cousine Juliette.
Je l'aime bien Juliette. Nous
avons le même âge et, lorsque nous étions
enfants, il n'était pas rare qu'elle vienne passer ses
vacances chez nous. C'était les seuls moments où je ne
trouvais pas grotesque de jouer à la poupée.
Seulement, tout comme moi, Juliette a eu quatorze ans, puis quinze
et Sophie a de moins en moins éprouvé de sympathie
pour la chrysalide qui se transformait en papillon. Un papillon trop
chamarré, avec trop de noir autour des yeux, trop peu de
tissu pour dissimuler des jambes au mollets par ailleurs fort
joliment galbés. Les invitations se sont raréfiées,
espacées jusqu'à ce qu'on finisse par s'oublier.
Jonathan est assuré de
séduire toute demoiselle qui aime le genre joufflu... et
suintant.
Je sais, je sais, papa me l'a
assez dit et répété (l'oeil
rigolard) que c'était maladif et que ce n'était
pas bien de ma part de me moquer. Mais, c'est plus fort que moi,
cinq minutes passées en compagnie de Jonathan et j'ai envie
de l'essorer.
Quant à Georges, mon
cavalier en l'occurrence, et plutôt beau garçon, il est
à périr d'ennui. Une encyclopédie sur pattes
qui ne cesse de pérorer, de vous donner l'explication de
chaque terme un peu sophistiqué qu'il emploie (et dont
vous êtes sensé ignorer le sens - en ce qui me
concerne, c'est d'ailleurs l'exacte vérité - pauvre
demeuré ignare que vous êtes), qui, tout en vous
martyrisant les oreilles de sa science ne cesse de vous toucher
tantôt le bras, tantôt l'épaule, tantôt la
main comme si cela devait vous aider à mieux comprendre ce
qu'il raconte. Je déteste que l'on me tripote.
Juliette, sa victime du moment,
me lance des regards affolés que je feins d'ignorer même
si je la plains sincèrement.
C'est vrai, qu'est ce qu'elle
en a à fiche, l'apprentie coiffeuse, des moeurs des
pingouins (le dernier « dada », si l'on
peut dire, du « culturé »). C'est
pas de sitôt qu'elle risque de voir un pingouin entrer dans
son salon pour se faire shampouiner.
« Mon Georges, a coutume
de se rengorger sa mère avec orgueil, et à qui a la
patience de l'écouter, c'est un puits de connaissances. Il
pourrait devenir énarque s'il le voulait. »
« Jojo, grommelle mon
cousin Emile, quand il est à proximité et qu'il entend
les propos de son épouse, il fera garagiste comme son papa.
- Non mais alors, j'ai pas sué
sang et eau pour monter cette affaire et que mon fils aille faire le
larbin pour des pedzouilles de bureaucrates ! »
La seule évocation de
Jojo-Georges, les bras dans le cambouis, ce mignon toujours pomponné
incapable de résister à l'envie de se recoiffer tous
les quarts d'heure en s'admirant dans un miroir de poche qui ne le
quitte jamais, me comble d'allégresse.
Quel succès cette noce !
Tu parles d'une assemblée de ringards.
C'était bien la peine
que maman, cède, pour une fois, à mon caprice et
accepte de me confectionner cette ravissante robe style empire en
percale bleu azur (« Ah, non, par pitié
maman, pas de rose. J'en ai soupé du rose. Le rose, c'est
jamais qu'un succédané du rouge et j'en ai marre de
ressembler, en permanence, à un coquelicot ambulant. »).
Maman, on ne le croirait pas à
voir ses petits doigts boudinés mais, quand il s'agit de
couture, c'est une fée. C'est d'ailleurs elle qui
confectionne tous les tailleurs « faux Chanel »
de Sophie et je suis persuadée que, si Madame Chanel avait
connu maman, ce n'est pas un pont d'or qu'elle lui aurait offert
pour travailler avec elle, c'est un aqueduc.
Evidemment, Sophie a poussé
de hauts cris. Une robe style empire pour une gamine de mon âge
!
Pour une fois, maman a fait fi
de ses récriminations et a protesté que c'était
un style de robe qui convenait fort bien tant à ma silhouette
qu'à mon « indécrottable »
(sic) âme romantique.
« Et puis, il faut
qu'elle soit particulièrement élégante et
gracieuse, ta soeur, ma Sophie. N'oublie pas qu'elle est ta
demoiselle d'honneur. »
Je subodore que maman en avait
un peu ras le bol d'employer son talent à confectionner les
sempiternels tailleurs « faux Chanel » de
Sophie.
D'ailleurs, Sophie a été
très vite rassurée lorsqu'elle a eu le loisir de me
voir essayer ma toilette. Le décolleté de ma robe
style Empire est d'une décence à la limite de
l'indécence.
« Quand on est une jeune
fille bien élevée, on n'expose pas sa gorge à
tous venants. », a décrété doctement
maman devant ma mine dépitée
Trois couples légèrement
ahuris mis à part (les invités du marié), c'est
toute la famille maternelle qui est venue assister au mariage. Et
pour cause, celle de mon père sévit quelque part en
Hongrie. Je ne sais pas où exactement, car il n'en parle
jamais.
Agé d'une trentaine
d'années lorsqu'il est arrivé en France (Pour le peu
que j'en sais, il aurait fui son pays natal à cause d'une
divergence d'opinion entre lui et toute une armée de méchants
soldats russes...), mon père a connu ma mère lors
d'un bal champêtre. Il ne parlait pas un mot de français
mais dansait divinement. Elle ne comprenait rien de ce qu'il lui
racontait en langue magyare mais se savait follement éprise.
Ils se sont mariés et pendant des années ne se sont
jamais disputés faute d'un vocabulaire commun.
Tandis que mélancolise
mon petit coeur orphelin de joyeuseté, la fiesta a pris
sa vitesse de croisière.
Parmi les grotesques qui se
trémoussent sur la piste improvisée, cousin Maurice,
le vétérinaire, qui fait cliqueter en cadence le
squelette qui lui sert d'épouse, cousin Emile, le garagiste,
qui en a toujours « une bien bonne » à
vous raconter avec Madame aux allures de héron bancroche,
cousine Nadine, chirurgien-dentiste au faciès chevalin, qui
se fait appeler Natacha, accompagnée de son dernier et énième
fiancé en date, un soi-disant sous-secrétaire d'un
secrétaire de Cabinet de Préfecture, un chauve au
teint jaunâtre d'hépatique, cousin Jérôme,
le libraire, grand dadais au regard sournois et sa femme, Ginette,
unanimement reconnue comme étant la plus grande commère
à cent kilomètres à la ronde.
Que de palabres ces derniers
mois pour parvenir à déterminer qui serait invité
à la noce. Pas trop de monde. Comme dit maman : « on
ne s'appelle pas Rothschild ». En nombre suffisant quand
même, pour ne pas avoir l'air avaricieux. Enfin, si papa est
orphelin de toute famille en France, si maman a la chance de n'avoir
ni soeur, ni frère, gros problème que cette liste
d'invitation à établir car, comme dans la plupart des
villages, nous sommes cousins à des degrés plus ou
moins indéfinis avec les trois quart de la population. En ce
qui concernait Sophie, son choix était arrêté,
tranché, définitif et sans appel, ne seraient invités
que les notables. Maman, pour sa part, estimait que certaines
susceptibilités devaient être ménagées.
Aux propos de l'une comme de l'autre, le futur gendre opinait. Papa
ne pipait mot, toujours partisan d'une réserve prudente. De
toute évidence, mon avis n'intéressait personne.
Résultat, exit la jeunesse. Les mariés paraissent
incongrus au sein de cette assemblée du nonentième
âge.
À mes copines de lycée,
j'ai raconté que mon père était un prince
magyar en exil par suite de ténébreux complots d'ordre
politico familial. Elles sont tellement naïves (ou
débiles ?) qu'elles n'ont jamais émis le
moindre doute quant à mes fabulations. Et puis, c'est d'un
romantisme tellement excitant.
Pour des raisons plus
pragmatiques, je leur ai fait accroire qu'il était patron
d'une importante entreprise de maçonnerie ce qui me permet de
fréquenter sans complexe et sans scrupule ces snobinardes de
Nicole, Josette, Françoise, et Monique, respectivement filles
de juriste, chirurgien, et commerçants. Ce n'est pas que je
sois snob moi-même, ni que j'apprécie particulièrement
leur compagnie, tant s'en faut, mais avec elles, maman m'autorise à
sortir de temps à autres. Permission qui me serait refusée
si je commettais l'erreur de me lier d'amitié avec d'autres
lycéennes, filles d'ouvriers ou de cultivateurs, parce que
Sophie m'a bien fait comprendre qu'il était hors de question
que j'ai la moindre relation avec « des gens du
peuple » selon son expression.
Et nous, que sommes-nous, sinon
des gens du peuple. De fait, la grosse entreprise de papa n'emploie
que lui-même et un adorable vieil italien un peu simplet,
excellent maçon et admirable chanteur.
Sophie prétend que les
filles d'ouvriers et de cultivateurs sont frustes et de moeurs
douteuses. C'est complètement idiot bien entendu mais comme
tout ce que déclare Sophie est parole d'Évangile pour
maman, je suis bien obligée de me soumettre à sa
volonté despotique. Et puis, dans un sens, il faut bien
avouer que ça m'arrange car le niveau scolaire de ces filles
là est autrement plus performant que le mien. Tandis que je
m'échine péniblement à tenter de comprendre
d'insolubles équations mathématiques, que je me
cramponne avec l'énergie du désespoir pour essayer
d'assimiler les règles de la sténographie, et ce pour
parvenir à obtenir des notes passables, elles jonglent
allègrement avec des notes comme seize, dix-sept, parfois
même dix-huit ce qui est le maximum accordé par les
plus indulgents de nos professeurs, sans parler des mentions, des
prix d'excellence. Infréquentables ces nanas.
La valse musette
m'accordéonnait les neurones. Je suis sortie sur la terrasse.
Bouffées parfumées
d'un soir d'été.
Pour choisir la date de la
cérémonie, Sophie et maman hésitaient entre
avril et juin. Chacun sait qu'on ne se marie pas au mois de mai :
c'est le mois de Marie. Je n'ai pas très bien compris, là
non plus, parce que cette histoire de mois de Marie c'est une
histoire de religion et la religion dans notre famille ça se
résume au baptême, la communion, et, à
n'envisager que le plus tard possible, l'enterrement.
Finalement, c'est le mois de
juin qui a remporté les suffrages car maman, qui a toujours
raison, a décrété qu'en avril il fait beaucoup
trop « cru ». Dans l'Oise, le
terme « cru » défini un temps
froid et humide et donc inconciliable avec les toilettes légères
que l'on souhaite exhiber à l'occasion d'un mariage.
Magie de la nuit scintillante,
les effluves de champagne s'évaporent, ma migraine s'estompe,
ma joie me réintègre, l'odeur du chèvrefeuille
parfume mon bonheur : Sophie se marie. Sophie est mariée.
Sophie, ma soeur, trente
et quelques poussières d'années l'été
prochain. Sophie de seize ans mon aînée et qui a
toujours empoisonné ma vie. Enfin, la voilà mariée !
Enfin, elle va nous quitter ! Je n'espérais plus ce
miracle.
Pourquoi si tardivement ?
Pourtant, elle est belle ! Mais alors, réellement,
extraordinairement belle. Grande, blonde, mince, un corps de déesse,
un visage pur aux traits parfaits, une vraie ressemblance avec une
Catherine Deneuve flirtant tout juste avec la trentaine, en beaucoup
plus réfrigérant, et, invariablement vêtue de
ses faux tailleurs Chanel.
Enfin, quand je dis qu'elle a
toujours empoisonné ma vie, j'exagère. Je n'ai pris
conscience de son existence que lorsque j'ai atteint l'âge de
ma première tentative de maquillage. C'était aussi la
première fois que je découvrais l'Âmour.
Christ, le correspondant
anglais de mon meilleur copain, mon confident, mon complice, Michel,
était venu passer quelques jours de vacances en France. Il
était beau Christ, il était blond, et, mais je n'en
jurerais pas, il me semble bien me souvenir qu'il sentait bon le
sable chaud.
Un après-midi, dans un
réel souci de l'éblouir, je n'ai pas hésité
à me barbouiller les lèvres de rouge passion et à
me maquiller vampeusement les yeux. Ceci évidemment en
cachette de papa et maman. L'un étant à maçonner,
j'ai attendu que l'autre soit occupée à une quelconque
tâche ménagère pour quitter la maison
subrepticement.
Je n'ai jamais connu le
résultat de mes efforts de séduction.
Alors que nous étions
devant l'étang à projeter une partie de Pédalo,
la voiture de Sophie a pilé devant nous.
Je n'ai jamais su non plus la
raison pour laquelle elle avait quitté son bureau en plein
après-midi ni comment elle m'a reconnue derrière mon
déguisement de fille-femme fatale. Par contre j'ai encore le
souvenir des injures dont elle m'a abreuvée et me restent
encore en mémoire ces vociférations et la plus
magistrale paire de gifles que j'ai jamais reçue.
Depuis ce jour qui marqua ma
onzième année, et que je m'obstine à qualifier
de fatidique, sa vigilance ne s'est jamais relâchée. Je
suis et je dois rester une petite fille. Interdit le maquillage et
inutile bien sûr d'envisager de sortir avec des
garçons (surtout étrangers). Ma soeur a la
phobie de l'étranger, pas seulement le noir et l'arabe, comme
tout le monde, mais l'étranger en général,
qu'il soit suédois, japonais ou martien. Quand on a pour père
un authentique hongrois arrivé en France par suite de causes
mystérieuses, c'est une phobie assez bizarre. Même
Michel, qui n'est pourtant pas étranger et avec qui j'ai
passé mon enfance à grimper aux arbres, s'est vu
interdire de camaraderie.
Et maman, qui a toujours
raison, donne toujours raison à Sophie. Et maintenant j'ai
dix-sept ans et j'en ai « ma claque »
d'être régentée.
Sophie, pour en revenir à
elle, c'est pas tellement le genre gifleuse. Son truc, à
elle, c'est plutôt la chiquenaude mais, croyez moi, quand ça
vous arrive bien asséné, à l'improviste, sur le
bout du nez, ce n'est pas particulièrement agréable.
La deuxième gifle que
m'a octroyée, généreusement, ma soeur pas
bien aimée, ne date pas plus tard que de ce début
d'année. Tu parles d'une manière sympathique de
présenter ses bons voeux !
Les vacances se terminaient et,
après avoir repoussé l'échéance de jours
en jours et avec une louable opiniâtreté, je m'étais
résignée à entreprendre de faire mes devoirs
d'école.
Après
avoir lambiné en rédigeant une rédaction au
sujet débile (Que pensez-vous du proverbe : bien
mal acquis ne profite jamais), baillé en tentant de mémoriser
les dates des victoires de Napoléon 1er (bien
contente qu'il ait été mis au rencart par les anglais,
cet enquiquineur ! ), révisé, sans entrain,
une leçon particulièrement barbante qui concernait la
gestion des entreprises (s'il est un sujet dont je me moque
éperdument, c'est bien la gestion des entreprises), je ne
pouvais plus tergiverser : il me fallait affronter les
règles impitoyables de l'algèbre.
J'avais commencé à
faire mes devoirs un peu après le repas de midi mais, compte
tenu de la cadence infernale que j'avais soutenue pour les
effectuer, la soirée était déjà bien
entamée quand je me suis décidée à
extirper mon livre de maths du plus profond de ma gibecière.
Résultat, au bout d'un
moment, maman qui voulait dresser le couvert sur la table de cuisine
que je squattais a commencé à s'impatienter.
Sa très dévouée
Sophie, qui venait de rentrer du bureau où elle exerce son
autorité dictatoriale sur son patron, a donc pris le parti de
me venir en aide avant que toute la famille ne périsse
d'inanition.
Au début, mais alors
vraiment au tout tout début, je parvenais encore à
comprendre ses explications mais les choses se sont très vite
gâtées. Moi, je jugeais ses exemples fumeux et les
équations avaient tendance à danser une gigue
infernale dans ma cervelle.
En ce qui concerne ma soeur,
la patience ne fait pas partie de ses qualités prédominantes.
La réaction chimique de
nos deux esprits incompatibles n'a pas tardé. C'est Sophie,
la première, qui a explosé :
« Mais c'est pas
imaginable d'être sotte à ce point ! Tu n'es
vraiment qu'une demeurée ! C'est pas possible, on a dû
te décerveler à ta naissance ! »
Face à l'agression,
affreusement vexée, ma protestation a été
instantanée. J'ai glapi :
« Bravo ! Merci quand
même ! T'es vraiment une mère pour moi. »
La beigne que je me suis
prise ! Je ne l'ai pas vu venir mais j'en accusé bonne
et cuisante réception.
Et pendant que j'en restais
pantoise, cette mauvaise gale s'enfuyait par l'escalier, en
direction de notre chambre commune, tout en chialant comme une
madeleine.
« C'est malin , m'a
sermonnée maman, le regard courroucé, ma pauvre
Gisèle, décidément tu n'en rateras jamais
une ! »
Avouez que comme injustice, ça
se posait là. C'est moi que cette mégère de
Sophie abreuvait d'un flot d'insanités et, par dessus le
marché, je me faisais injustement enguirlander.
En plus, ce n'était même
pas vraiment méchant ce que je lui avais dit, à
Sophie. Je la trouve vraiment bizarre parfois.
La preuve qu'elle est bizarre
c'est que, elle qui n'est jamais avaricieuse de réflexions
désobligeantes à mon sujet, qui fait preuve d'une
sévérité outrancière à mon égard,
qui exerce un despotisme insupportable à mon encontre, est
parfois capable d'attentions inattendues comme certain jour d'hiver
où elle m'avait acheté des cerises parce qu'elle sait
que j'en raffole, de gestes affectueux imprévisibles quand un
cauchemar me réveille, la nuit, et qu'elle me prend dans ses
bras pour que je puisse me rendormir sécurisée.
Étrange Sophie.
L'hiver dernier, quand Sophie a
présenté CTP à papa et maman, j'ai pensé
que j'hallucinais tant le fait me paraissait incroyable,
fantastique, inconcevable, inespéré. Pourtant, elle
avait l'air sûre d'elle, son employeur désirait
l'épouser et donc faire la connaissance de ses parents, et
elle ça semblait lui convenir aussi. Moi, je n'osais malgré
tout pas trop y croire. J'avais bien fait des prières pour
qu'un tel événement se produise mais mon tempérament
sceptique me faisait douter que le miracle survienne un jour.
N'empêche que jusqu'à
présent elle ne m'a pas lâchée pour autant.
Geôlière, c'est son sacerdoce à ma grande soeur.
Alors qu'elle aurait dû vivre son idylle, yeux dans les yeux
avec son soupirant, elle parvenait à loucher sans réussir
à être disgracieuse, un oeil sur lui et l'autre
sur moi. Il faut dire que CTP ne nécessite pas deux yeux pour
le tenir à l'oeil. Dans le genre coincé, il se
pose là. Le ton neutre, le geste rare, pas vilain mais un peu
potiche. Pour tout dire, ils s'harmonisent parfaitement : banquise
et glaçon.
En ce merveilleux soir qui
achève une merveilleuse journée, Petit Jésus,
je te le demande du fond du coeur, soit gentil avec moi et
veille à ce que, malgré les apparences, CTP soit un
géniteur très très prolifique. Trois ou quatre
mioches à torcher bien à elle, voilà qui
devrait occuper suffisamment Sophie pour qu'elle m'oublie un peu.
SOPHIE
Neuf heures et bientôt
trente minutes... Quelle jouissance de me prélasser
entre les draps de satin alors que ma remplaçante s'active,
depuis une heure bientôt, au poste que j'occupais encore il y
a moins de deux mois.
Ultra qualifiée ma
remplaçante. C'est moi qui l'ai choisie. Plus de trente ans
d'expérience professionnelle et aucun attrait. Vêtements
gris, figure grise, cheveux gris, c'est une perle grise.
Dans quelques instants, je
sonnerai Marguerite afin qu'elle me prépare mon petit
déjeuner que je prendrai au lit en toute quiétude.
C'est mon employée de
maison à moi Marguerite. Une gentille antillaise à
peine colorée qui a pour principale qualité, la seule
peut-être, de m'adorer sans restriction. Quant à
l'ancienne, celle qui de tous temps avait été fidèle
à maman Simon, celle qui me toisait comme une intruse, je lui
ai fait comprendre que le temps de la retraite était (bien)venu
pour elle. Et tant pis si c'était une parfaite ménagère
et une cuisinière hors pair. En ce qui me concerne, c'était
avant tout une vieille araignée à balayer.
Déjà plus d'une
semaine que nous sommes de retour.
Voyage de noces à
Venise. La ville et l'époux se sont révélés
sans surprises. Venise, une ville pleine d'eau glauque et
nauséabonde, des palais décrépis, une place
envahie de volatiles dégoûtants et, heureusement, du
soleil. Comme le voulait mon rôle de (jeune ? )
mariée comblée, je me suis extasiée.
L'époux amant n'est pas
une affaire. L'époux mari me convient tout à fait. Il
est tendre, attentionné, et il veut ce que je désire.
Après tout, je n'ai pas souhaité ce mariage pour
connaître l'extase de la passion amoureuse mais pour devenir
ce que je suis aujourd'hui, Madame Donation Simon, des Transports
Simon & Fils. Je suis une arriviste arrivée.
Petite ambition que celle de
devenir la femme d'un patron d'une entreprise de transports ?
Peut-être dans une grande ville comme Paris, Lyon ou
Marseille. A Compiègne, c'est accéder à
l'élite.
Je sonne Marguerite et m'étire
paresseusement.
Grasse matinée bien
méritée. Hier, nous avons reçu les Duchemin des
Laboratoires Duchemin. Ma première invitation. Soirée
très réussie, ils ne sont partis qu'après
vingt-trois heures. Invitation essentielle. Pour être reconnue
de la bourgeoisie compiègnoise il faut être agréée
de Madame Duchemin. J'ai si bien su la flatter qu'elle m'a jugée
abbbbsolument charmante. Vieille peau...
Si tu savais la mère
Duchemin comme il ne m'a pas été facile de devenir
l'épouse de Donation Simon, fils unique et seul héritier
des Transports Simon & Fils.
Fille d'un minable maçon,
qui plus est de nationalité hongroise et qui ne parle
toujours pas un français correct, j'ai, de surcroît,
mais ça personne exceptés maman et papa, ne le saura
jamais, commis a quinze ans la faute suprême, celle qui est
sensée ruiner votre existence. Deux ans d'exil en Angleterre
ont gommé la faute en même temps qu'ils ont englouti
les économies de mes parents.
À dix-huit ans, sans
diplôme mais écrivant et parlant un anglais parfait,
j'ai été embauchée, en qualité de
standardiste, par la société des Transports
Simon & Fils. Le papa était décédé,
le fils terminait ses études et ne dirigeait pas encore
l'entreprise.
Deux ans de cours du soir m'ont
permis d'acquérir le diplôme indispensable pour accéder
à un poste de secrétaire.
J'évitais toute
camaraderie avec mes collègues de travail, fuyait toute
tentative de relation amicale, n'avait aucun flirt, aucun désir
d'en avoir un. Une seule obsession me guidait, me marier avec un
notable, et rien d'autre ne devait me distraire.
Dans ce but, trois ans plus
tard, je suis devenue la maîtresse discrète et secrète
d'Edouard, notaire quinquagénaire, marié sans enfant.
Amoureuse ? Certainement pas ! Mais bien décidée
à devenir l'épouse d'un représentant de la
bourgeoisie compiégnoise et Edouard m'assurait songer très
sérieusement au divorce.
Que j'étais donc sotte.
Je fêtais mes vingt-sept printemps qu'il ne cessait d'y
songer. Chez Simon & Fils, on nous présentait
notre nouveau patron. Il me parut évident que je devais
rompre avec Edouard et me faire épouser de Donatien Simon.
Petit déjeuner terminé.
Avant que mon teint ne jaunisse, il faudra que je pense à
faire remarquer à Marguerite qu'il existe d'autres confitures
que celles à l'abricot.
Une bonne douche et je serai
tout juste prête pour mon rendez-vous avec le décorateur.
Tout est à rénover dans cet appartement, je vais m'en
donner à coeur joie.
Je suis belle. Encore
fallait-il que Donatien Simon me remarque. Il me fallait donc
devenir sa secrétaire particulière.
Bien sûr le poste était
déjà occupé, et pas par n'importe qui. Une des
dernières volontés de papa Simon le stipulait :
jamais l'entreprise ne se séparerait de Bénédicte,
sa très loyale secrétaire. Une antiquité mais
un pilier de la société, Bénédicte. Une
perfection, une indéracinable.
Et alors ? Quand on veut
obtenir quelque chose, il ne faut pas lésiner sur les moyens.
Je n'avais pas sa compétence professionnelle ? Je
n'avais qu'à user de roublardise.
Quand on a la volonté de
dénigrer quelqu'un sans risquer d'être soupçonné
de vouloir nuire, tout est dans le ton. Il ne faut surtout pas qu'il
soit coléreux, hargneux ou venimeux mais bien au contraire
adopter le ton de la boutade et savoir doser et persévérer
jusqu'à ce que vos propos atteignent leur objectif.
- Certes, elle est on ne peut
plus qualifiée Bénédicte, mais l'image de
marque de l'entreprise en prend un sacré coup quand nos
visiteurs d'outre-Manche n'entendent rien à son anglais
mâtiné de patois picard.
- Elle pourrait quand même
se vêtir avec plus de raffinement. Franchement, sous prétexte
d'austérité, elle est fagotée « limite
l'indigente ». C'est tout juste si nos visiteurs
d'outre-Rhin ne lui ont pas fait don d'une pièce de monnaie
la semaine dernière en quittant les bureaux.
- La pôvre commence à
souffrir de pertes de mémoire. Elle passe la plupart de son
temps à rechercher des documents qu'elle est certaine d'avoir
rigoureusement classés.
Nous avons fait connaissance
avec toute la gamme de soupirs de Donatien : compréhensifs,
patients, légèrement agacés, très
agacés, franchement excédés.
Mais mon chef-d'oeuvre a
consisté à « kidnapper »,
parmi les dossiers confiés à la garde réputée
vigilante de Bénédicte, un contrat très élaboré
destiné à tenter d'obtenir la clientèle d'un
gros patron de l'industrie italienne alors que tout le monde se
trouvait enfin réuni pour aborder les pourparlers, après
bien des « rendez-vous suspens » remis
pour différentes causes.
Donatien n'a pas renié
les dernières volontés de papa Simon : Bénédicte
a été nommée responsable de la distribution et
de l'envoi du courrier. Encore fait-elle l'objet de quelques
suspicions lorsqu'un client jure ses grands dieux ne pas avoir reçu
la facture qui lui a été adressée.
Après, tout a été
très simple. J'écrivais et je parlais un anglais
irréprochable, mon travail était propre, bien
présenté, soigné, mon élégance
sans rivale, et surtout je ne rechignais jamais à faire des
heures supplémentaires à titre tout à fait
gracieux. Nulle n'était plus qualifiée que moi pour
devenir la secrétaire de Donatien Simon.
Le séduire n'a pas été
particulièrement ardu. Je l'ai déjà dit, je
suis belle. Qui plus est, sans prétention et sans fausse
modestie, outre la beauté, je prétends posséder
ce que l'on appelle « de la classe ».
Amoureux de moi, il l'est très vite devenu Donatien Simon. Un
amoureux transi qui n'osait même pas me suggérer de
devenir sa maîtresse (ce que j'aurai refusé d'un
air outragé) mais qui, hélas, ne se risquait pas
non plus à me demander de devenir sa femme.
Et pour cause, maman Simon
n'aurait pas toléré la mésalliance.
Et oui, il était affligé
d'une maman exclusive, aimante et aimée, intolérante
et intolérable, et de santé très fragile,
Donatien Simon. Une de ces malades éternelle car trop bien
soignée, une de celles qu'il faut impérativement
ménager car la moindre contrariété peut leur
être fatale. Une emmerdeuse quoi.
Je franchissais la trentaine.
J'avais toujours vécu sans ami(es) et sans amour(s).
Rigoureusement déconseillé quand on est arriviste. Je
guettais anxieusement l'approche des premières rides. Alors
qu'enfin je touchais au but (je ne doutais pas que Donatien
soit épris de moi), j'étais coincée. Une
vieille momie faisait échec à mes projets.
Je n'ose croire que c'est le
résultat des mes prières impies, elle est morte
brusquement il y a un an. Le dernier obstacle étant balayé,
totalement dépoussiéré, Donatien Simon
m'appartenait.
Donatien Simon m'appartient. Je
fais désormais partie de la classe bourgeoise de Compiègne.
Madame Sophie Simon des Transports Simon & Fils.
Je me demande bien pourquoi
Gisèle s'obstine à appeler Donatien CTP. Je me méfie
des délires cérébraux de cette petite folle.
Venant d'elle il est aussi bien possible de traduire « chéri
tellement précieux » que « connard
très prétentieux ». Gare à elle si
elle s'avise de me baptiser SS car elle recevra la plus belle gifle
de toute sa vie.
Ce qui me fait penser que dans
huit jours nous connaîtrons le résultat de ses examens.
Qu'importe d'ailleurs, diplômée ou non, elle sera l'une
des secrétaires des Transports Simon & Fils.
Bien heureux pour elle que cet emploi lui soit assuré car,
compte tenu de son non acharnement pour étudier, je doute
fort que ses examens soient couronnés de succès.
GISÈLE
Youpi,
reyoupi et reyouyoupi ! Vive moi, la meilleure, la plus
mieux ! Vertes elles étaient mes
profs. En dépit de toute attente, j'ai réussi mes
exams. A un quart de poil près d'accord, et à ma
grande surprise ; mais c'est le résultat qui compte. D'autant
que moi, je n'ai jamais aspiré à être
secrétaire, je voulais être photographe d'art.
Le vieux monsieur parisien qui
a sa maison de campagne à deux pas de chez nous et qui, comme
les hirondelles, apparaît au printemps pour disparaître
à l'automne me l'a affirmé, j'ai un don certain.
Je m'imaginais très bien
parcourant le monde pour y traquer l'image insolite.
« Pas question ! A dit
Sophie. C'est un métier de romanichel. »
J'aurai dû m'y attendre,
Sophie qui n'aime pas les étrangers, n'aime pas, non plus les
photos. Même la photographie du mariage de papa et maman et
celles qui nous représentent en communiantes, Sophie et moi,
ont cessé de trôner, un jour qui n'avait rien de
particulier, sur le buffet de la salle à manger. Complètement
tartes et rococo les photos de famille : dixit Sophie.
« Pas question de
photographies ou de voyages ! Tu as, on ne sait par quel miracle,
obtenu ton diplôme de secrétaire, tu ne vas pas,
maintenant, nous casser les pieds avec des projets qui n'ont ni
queue ni tête » a décrété
maman, qui donne toujours raison à Sophie.
Papa n'avait pas d'opinion.
Enfin, me voilà nantie
d'un CAP de secrétaire confirmée.
Il faut croire que,
inconsciemment, j'ai subi l'influence de nos gardes
chiourme de profs qui, pendant toute cette dernière année
scolaire, n'ont pas cessé de nous seriner avec une
insistance méritoire :
« Le CAP, c'est
incontournable, indispensable, les filles, si vous voulez réussir
votre vie professionnelle.
- Sans le CAP vous n'avez
aucune chance de jamais trouver un emploi.
- Alors, si votre rêve,
c'est de finir manutentionnaire dans une usine ou bonne à
tout faire, continuez à étudier comme vous le faites
en ce moment. »
Une fin d'après-midi
maussade du mois de mai, alors que la prof de sténographie
râlait en constatant nos piètres performances et nous
ressassait cette litanie, sa diatribe a été
interrompue par notre éclat de rire collectif.
La tête de la prof !
La responsable de cette crise
d'hilarité, c'était Raymonde, une grande
asperge à la chevelure couleur marron d'Inde, aux yeux
semblables à des feux d'artifice du 14 juillet.
Raymonde, la reine du chahut, jamais punie parce que toujours la
mieux notée dans toutes les matières sans exception,
qui nous avait interpellées pendant la récré :
« Bon, vous devez savoir
maintenant, les filles, que vous ne serez jamais que de la crotte de
bique, du pipi de chat si vous n'obtenez pas votre CAP.
- Mais savez-vous ce que c'est
que le CAP ? »
Bien sûr qu'on le
savait. Elle nous prenait pour des tarées ? Le CAP,
c'était le Certificat d'Aptitude Professionnelle.
« Erreur, les filles !
» S'est elle esclaffée : « Le
CAP, ça signifie savoir se servir de son Cul pour gagner de
l'Argent et obtenir le Pouvoir. »
Mon copain Michel, que je
continue à fréquenter malgré les interdits, a
obtenu son diplôme d'aide-comptable. C'est un garçon
doué et il aurait bien aimé continuer ses études
mais ses parents ont besoin de son salaire.
Tous les deux on a fêté
nos succès en se payant une orgie de coca-cola. Boisson
divine d'autant plus appréciée qu'elle est
formellement prohibée à la maison sous le prétexte
fallacieux qu'elle serait fabriquée à partir
d'ingrédients chimiques. À la table familiale, la
seule boisson qui me soit autorisée c'est la frênette1.
Je suis persuadée qu'on ne boit de la frênette que dans
l'Oise.
Un mois de vacances. On
m'accorde un mois entier de vacances avant de devenir l'esclave du
patronat. En l'occurrence, la boîte de CTP. Même pas le
libre choix de son bagne, je l'ai eu mauvaise.
Il a intérêt à
être flambant beau le mois de juillet sinon j'en connais une
qui va faire la gueule.
Comme d'habitude, Nicole,
Josette, Françoise et Monique, à tour de rôle
hôtesses les unes des autres, vacanceront ensemble. Les
parents de Nicole sont propriétaires d'une villa qui est
presque à Deauville, celle des parents de Josette se situe
presque à La Baule, les villas respectives des parents de
Françoise et Monique, presque à Cannes et Antibes.
Elles ne m'invitent jamais
parce que mes parents n'ont de villa presque nulle part et, comme
tous les ans, je passerai mes vacances chez moi à
Pierrefonds.
Par contre, cette année
je serai dispensée d'inventer un aussi fabuleux que mythique
voyage effectué pendant l'été en compagnie de
mes parents, histoire de leur en mettre plein la vue lors de la
rentrée scolaire.
Quand vos parents ne sont pas
équipés d'une villa-bronzette et qu'on veut garder des
relations équilibrées avec des copines snobinardes, il
faut avoir de l'imagination. Ainsi à la veille de grandes
vacances scolaires, selon mon inspiration du moment, je leur
laissais entendre que notre famille projetait ou un circuit en
Turquie ou un safari en Afrique ou un séjour au Mexique.
Imprégnée de connaissances grâce aux brochures
d'agences de voyages, bien longtemps encore après la rentrée
je les fascinais du récit de mes excursions.
Je suis pratiquement certaine
que Nicole, la moins conne des quatre ne m'a jamais crue mais les
trois autres jaunissaient de jalousie. De véritables
GEC (gueules en coing).
Les copines de lycée, je
ne les fréquenterai sans doute plus désormais. Nous
allons connaître des mondes différents. Je leur ai dit
adieu sans regrets. Par contre de penser qu'il n'y aura plus d'école
ça me crispe un peu du côté de l'estomac et
pourtant on ne pourra jamais me reprocher mon engouement pour les
études. Je subodore l'angoisse de l'inconnu.
Je m'en fiche éperdument
de ne pas aller au bord de la mer pendant les vacances ; la
mer, je connais. Je l'ai vue deux fois quand j'étais en cours
primaire à l'école et qu'on nous y emmenait faire une
promenade casse-croûte d'une journée. Le Tréport,
Fécamp. Pas de quoi se pâmer d'enthousiasme en
contemplant le spectacle fastidieux d'une masse d'eau verdâtre
qui s'enroule et se déroule incessamment. Soporifique.
Aucun endroit au monde ne peut
avoir le charme de Pierrefonds. C'est un lieu de conte de fées.
Ni ville, ni village. Une cité cernée, dissimulée,
protégée, par une forêt enchanteresse. Une cité
désuète, envoûtante, une cité dans la
quatrième dimension, fière de son château
anachronique et de son étang languissant que les Pédalos
disputent aux nénuphars. Pierrefonds, chère à
mon coeur. Seize ans d'amour qu'on se fréquente toutes
les deux. Eh oui, je n'y suis pas née, j'ai vu le jour et
passé ma première année à Sarlat.
Les poumons de maman lui
faisaient des misères à cette époque et le
climat du Périgord lui étant ultra conseillé,
elle y est partie faire une cure santé en emmenant Sophie par
la main et une passagère clandestine dans son ventre.
Un mois de vacances. Tout un
mois. Seulement un mois.
Je vais m'en indigestionner des
parties de lecture, les fesses dans l'herbe et la tête sous le
pommier. Je vais m'en griser de ballades en forêt, étreindre
les arbres en des valses muettes, m'enfouir voluptueusement le
museau dans les mousses cacheuses d'embryons de champignons,
folâtrer des gambettes dans les ruisseaux cressonnants, me
vautrer dans les champs d'avoine où flirtent bleuets et
coquelicots.
-:-:-:-:-:-:-
J'ai monopolisé la salle
de bains. Aujourd'hui, séance, que dis-je séance,
festival d'épilation.
Il n'est pas encore seize
heures et la nuit obscurcit déjà la vitre dépolie
que griffent les rafales de pluie. Sensation agréable
d'évoluer nue dans un lieu chaud et douillet sachant que le
froid humide règne à l'extérieur.
Le son de la télévision
que maman est en train de regarder me parvient assourdi. Dimanche
après-midi, le seul moment de la semaine où maman met
un frein à son énergie bouillonnante. Elle s'octroie
sa récréation feuilletons. Encore en profite t'elle
pour tricoter les pull-overs familiaux. Comment parvient-elle, les
yeux fixés sur le petit écran, à réaliser
ces chefs-d'oeuvre où se marient harmonieusement, en
torsades, bouclettes, ou simple point de jersey, les motifs
colorés ? Tout le restant de la semaine, c'est une
tornade de un mètre cinquante de haut qui cuisine, lave,
dépoussière, coud, repasse, jardine, et recommence,
tout en commentant à voix haute ses diverses activités,
écoutée ou non par des oreilles complaisantes. Même
à l'heure des repas, elle ne sait pas s'arrêter. Il lui
faut se lever pour nous servir, pour baisser, augmenter, la
température du four, du gaz, pour humer, pour couper, pour
touiller... Et, ce faisant, elle parle, raconte, interroge,
répond à ses propres questions.
Papa, qui la domine d'une bonne
trentaine de centimètres tant en hauteur qu'en largeur,
grogne de temps à autres pour manifester son intérêt.
C'est, sauf à de très rares exceptions, un bon
nounours placide qui idolâtre son épouse et ses filles.
Maman est blonde, papa est
blond, Sophie est blonde. Comment se fait-il que je sois aussi
noiraude ? Je soupçonne une grand-mère paternelle
d'avoir fauté avec un tzigane de passage un jour qu'elle
s'était saoulée de czardas.
Le poil, c'est le calvaire des
brunes.
Je devais avoir une dizaine
d'années. Grande dispute avec une camarade de classe. Je l'ai
traitée de cochonne grassouillette. « Espèce
de guenon velue ! » m'a t'elle rétorqué.
Pendant des années, j'ai refusé de me vêtir de
shorts et de chemisettes. Même par les plus fortes chaleurs,
je dissimulais ma pilosité sous les jeans et les corsages à
manches longues. Par la suite, les cours de gym. permettant des
comparaisons, j'ai décomplexé. Le duvet qui me veloute
les bras est bien trop fin pour être disgracieux et Nicole,
dont les parents ont une villa presque à Deauville et qui est
presque aussi brune que moi m'a suggéré l'utilisation
du rasoir.
Le drame que m'a joué
Sophie quand elle s'est aperçue que je me rasais les jambes !
Mais je n'ai pas cédé. Faisant fi de toutes ses
vitupérations, ses menaces de représailles si je
m'entêtais à me scalper les jambes, je me suis
entêtée, et, comme pour une fois maman ne prenait pas
parti, j'ai considéré que c'était un droit
acquis.
Mais se raser ce n'est pas la
solution idéale. D'abord le poil repousse à toute
allure avec vigueur et allégresse et, quand il fait froid,
les jambes se hérissonnent et ça pique affreusement.
Maintenant que je travaille et
que je gagne des sous, je m'épile avec la célèbre
crème « Dépoile vite » (bien
sûr que ce n'est pas son vrai nom mais je ne suis pas payée
pour faire de la publicité). D'ailleurs toute la gent
féminine connaît, c'est cette fameuse crème qui
vous fait la peau lisse et douce et qui sent si bon. A mon avis,
l'odeur évoque plutôt l'oeuf pourri.
Une espèce de spatule
est fournie avec la crème pour permettre de l'étaler
uniformément. Qui sait utiliser correctement cette spatule a
droit à toute mon admiration. Chaque fois que j'ai voulu m'en
servir, mes jambes ont pris l'aspect d'un paysage lunaire tout en
cratères et en vallonnements. Ce à quoi s'ajoutait un
dilemme angoissant, il ne me restait jamais assez de crème
pour finir d'enduire la deuxième jambe. Je dois l'avouer à
ma grande honte, la fille du maçon n'est pas douée
pour la truelle. J'ai résolu le problème. Je me
barbouille les mains de crème et je me tartine
consciencieusement les jambes.
Le plus astreignant, c'est ce
moment de disponibilité totale en attendant que le produit
agisse. J'occupe le temps en faisant des grâces devant le
miroir. Comme c'est un miroir de bonne composition, il consent à
réfléchir une jeune personne ni trop grasse ni trop
maigre, plutôt bien proportionnée. Un mètre
soixante et un de haut, les talons bien à plat sur le tapis
de bain. Je précise bien, un mètre soixante et un et
non pas un mètre soixante. J'y tiens à ce centimètre
supplémentaire qui me situe parmi les grandes. Les seins sont
menus mais vous regardent bien en face ce qui dénote de leur
part un certain culot qui n'est pas pour me déplaire.
J'aimerais prétendre avoir les yeux noirs. Force m'est
d'admettre qu'ils sont de la couleur marron la plus banale qui soit.
Le visage est plaisant et dans l'ensemble je ne suis pas mécontente
de mon aspect physique. Mais l'objet de mon orgueil, c'est ma
chevelure. D'un noir à en paraître bleu de nuit,
opulente, lourde et souple à la fois, elle tombe en boucles à
peine esquissées jusqu'à hauteur de ma taille. Elle
est, n'ayons pas peur des mots, absolument somptueuse et j'aime la
sentir flotter librement sur mes épaules. Plaisir qui m'a été
longtemps refusé car, jusqu'à ce qu'elle se marie,
Sophie, cette mégère, me tressait les cheveux en
nattes serrées d'où aucune mèche n'aurait eu
l'impertinence de s'échapper.
Pendant que l'époux
trime, elle est quelque part en Autriche en ce moment la femme de
mon patron. Sports d'hiver pour bourgeoise de luxe. Un bon point
pour lui, c'est pas parce qu'il est obligé de bosser qu'il
l'enferme à la maison sa « moukère ».
Six mois déjà que
je pointe cinq matins par semaine chez Simon & Fils.
Le plus dur a été
le premier. Après un mois de juillet grincheux (merci pour la
vacherie, petit Jésus ! ), août a été
exceptionnellement beau. Moi, la sauvageonne des champs et des
forêts, j'enrageais de devoir rester enfermée dans un
bureau alors que toute la nature m'invitait à la fête.
Quant à l'accueil des
collègues, n'en parlons pas. Réfrigérant. C'est
bien simple, j'avais l'impression de travailler dans une morgue en
compagnie de cadavres constipés.
Oh, tout le monde était
bien poli avec moi. Poli mais pas du tout aimable. Les directeurs me
saluaient d'un air distant, les secrétaires m'oubliaient
après un bonjour pincé. Etaient-elles, quelques unes,
en train de discuter que le groupe se disloquait dès que
j'arrivais. Mon apparition stoppait les rires et les chuchotements
complices. Je tentais un commentaire, une calembredaine :
silence. Même pas un silence glacial ou réprobateur, un
silence silencieux, ce genre de silence que n'a jamais perturbé
aucun son. Mon regard croisait des regards qui ne me voyaient pas.
Désagréable sensation d'être la femme invisible.
Simon & Fils est
une grosse entreprise. Ses chauffeurs sillonnent non seulement la
France mais également l'Allemagne, la Belgique et les
Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne. L'âge moyen des secrétaires
qui y travaillent se situe entre vingt et vingt-cinq ans parce que
le secrétariat est sans cesse renouvelé. La raison en
est que, la plupart du temps, lorsqu'une secrétaire est
enceinte, elle s'arrête définitivement de travailler
pour se consacrer à son mari et à sa progéniture.
Qu'est-ce qui me valait cet
ostracisme ? Je l'aurais sinon admis, du moins compris de la
part de femmes nettement plus âgées que moi, la
différence d'âge pouvant créer
l'incompréhension, le fameux conflit des générations.
Non seulement je n'étais pas admise mais pire, je me sentais
rejetée.
Les tourments que peux subir
l'indésirable ! En ai-je versé des larmes le soir
dans mon lit. Je me perdais en conjectures. Je n'avais pris la place
de personne, j'occupais un très modeste poste que n'importe
quelle débutante se serait vu attribuer, aucune de mes
camarades de lycée ne me l'avait laissé supposer mais
peut-être étais-je affligée d'une haleine
fétide. Ou bien encore une âcre odeur de transpiration
se dégageait-elle de mes aisselles à mon insu ?
Chaque matin j'appréhendais
la journée qui s'annonçait. Maman se découvrait
une fille soudain fragile et maladive, s'alarmait de mes migraines
inhabituelles, de mes maux de gorge hors de saison, tous prétextes
que j'invoquais pour tenter, en vain, d'échapper à
l'obligation de me rendre au travail.
J'ai surpris un soir une
conversation entre maman et Sophie venue lui rendre visite. Maman
s'inquiétait de mes malaises insolites, de mon réel
manque d'appétit, de mon inexplicable apathie. Sophie lui a
déclaré sans ambages :
« Ne t'affole donc pas.
La réalité c'est que Gisèle est une flemmarde
et c'est tout. Tout ce qui l'intéresse c'est s'amuser et
rêver alors tu penses bien que c'est pénible pour elle
d'être obligée de travailler comme tout le monde ».
Ma grande soeur a toujours été très
compréhensive et pleine de sollicitude à mon égard.
Fin août, j'ai perçu
mon premier salaire. Il ne faisait aucun doute pour maman que je
devais le lui remettre dans son intégralité. Après
tout, il était temps que je participe aux dépenses de
la maison. Elle me reverserait ce qui me serait indispensable pour
payer la cantine du midi et faire l'emplette de vêtements
quand l'obligation s'en ferait sentir. Pas question de dilapider la
moindre monnaie en achetant des fanfreluches ou autres bêtises.
Sous-entendu, des fards, du parfum, des bijoux de pacotille, toutes
ces menues fantaisies qui font le charme de l'existence féminine.
Grosse surprise, papa s'est
insurgé :
« Tant que moi j's'rai
vivant, on n'aura pas besoin des sous d'la tiote2 pour
ajeter3 à manger. Tu lui laisses ses sous. Elle les a
gagnés, elle les a mérités ! ».
Je l'aurai embrassé si
la mine furibonde de maman n'avait stoppé mon élan.
Qu'est-ce que j'étais contente !
Malgré tout, maman a
quand même fini par avoir raison en quelque sorte ; je me
gardais mon salaire mais interdiction de le dépenser. La
Caisse d'Epargne, c'est pas fait pour les chiens et plus tard je
serai bien contente d'avoir des économies pour m'acheter un
beau trousseau quand je me marierai.
Septembre est arrivé en
rafales de pluies et tardifs grondements de tonnerre et Angélique
a déboulé dans les bureaux. Il n'y a pas d'autre
terme, partout où elle surgit, Angélique déboule.
Angélique, toutes
rondeurs attrayantes, avec un minois de pékinois. La seule à
ma connaissance qui parvienne à paraître affairée
même lorsqu'elle est occupée à se laquer les
ongles de vernis.
Elle rentrait de vacances,
constellée de tâches de rousseur, crinière
flamboyante, voix perçante et rire communicatif. Il m'a paru
tout de suite évident qu'elle n'était pas appréciée
de tous mais qu'elle subjuguait tout le monde.
Les bonjours échangés,
les anecdotes hâtivement racontées (ce qui a
malgré tout nécessité deux rappels à
l'ordre du Chef du Personnel avant que chacune regagne son poste),
elle s'est dirigée vers moi :
« Salut, c'est toi la
soeur de la sorcière mal aimée ? Pourquoi tu
restes toute seule dans ton coin ? »
Et, sans même reprendre
son souffle :
« Ah oui bien sûr,
je suis bête, même si tu a l'air sympa, tu es quand même
la soeur de Sophie, alors, tout le monde t'a mise à
l'écart. Remarque, il faut les comprendre... »
J'ai eu, depuis ce jour,
souvent eu l'occasion de le constater, Angélique a un coeur
gros comme ça.
Je pense, qu'au début,
elle a eu pitié de moi. Ce premier mois vécu chez
Simon & Fils m'avait tellement traumatisée que
je devais avoir le regard éperdu d'un chiot à demi
noyé. Toujours est-il qu'elle m'a prise sous son aile et que
depuis nous sommes devenues une vraie paire d'amies. Elle m'a tout
expliqué. Ce n'était pas moi en tant qu'individu que
tout le personnel rejetait, ce n'était même pas parce
que j'étais la belle-soeur du patron (il était
visible que je ne jouissais d'aucun favoritisme), c'était
parce que j'étais la soeur de Sophie. Et Sophie, on
pouvait dire qu'on n'en gardait pas le meilleur souvenir. Une belle
garce que c'était. Hautaine, mauvaise comme une gale,
hypocrite, malfaisante. A priori, j'étais donc suspecte.
Attention, danger, fréquentation à éviter.
Je ne prétendrai pas
qu'en six mois l'état d'esprit a beaucoup évolué,
la méfiance n'a pas tout à fait disparu mais j'ai pu
constater une nette amélioration. Désormais, les yeux
me voient, les oreilles m'entendent, et c'est quand même plus
pratique pour participer aux passionnantes discussions
bureaucratiques :
« Vous savez, il paraît
que machin (un acteur célèbre) est pédé
comme un phoque !
- J'ai lu que la princesse
TrucMuche s'est fait raboter les fesses ... refaire le nez ...
escamoter les rides ... !
- J'ai entendu dire que
Monsieur Souvain (c'est le directeur financier) allait s'acheter un
bateau. Il y en a qui ont les moyens ... »
Que je fréquente
Angélique enrage Sophie :
« C'est une petite
traînée. Elle mène une vie dissolue. »
Ah ! ça, il faut
reconnaître que la vie d'Angélique n'est pas monotone.
C'est un véritable marathon amoureux. Elle fraye avec deux
chauffeurs, Etienne et Jean-Marc.
Dans l'Oise le terme « frayer »
a un sens très large. On entend aussi bien par là
fréquenter que flirter ou coucher. Chacun le conçoit
comme il veut. Quant à la manière de frayer
d'Angélique avec ses deux chauffeurs, je me garde bien,
hypocrite que je suis, de me poser la question.
Etienne parcourt la Belgique et
les Pays-Bas. La destination de Jean-Marc c'est l'Espagne.
Normalement, ils ne doivent jamais se trouver aux mêmes jours
à la base (la base, c'est ainsi qu'on nomme l'immense
hangar où sont cantonnés, entre deux voyages, les
camions de l'entreprise Simon & Fils) mais la normalité
est parfois défaillante. Il y a des impondérables, et
il s'ensuit des imbroglio parfois paniquants mais toujours
hilarants.
Etienne et Jean-Marc qui ne se
connaissent pas, qui ignorent l'existence de l'autre, considèrent
tous deux Angélique comme leur fiancée attitrée
et sont, l'un comme l'autre, d'un naturel jaloux. C'est pure démence
de leur part. Angélique flirte avec tous les mâles
existants, qu'ils soient directeurs, chauffeurs, comptables,... Et
tous subissent son charme et ronronnent béatement. Même
Nanar, le coursier, un adolescent aux mines effarouchées de
rosière, rougit et se contorsionne quand elle joue des cils
en ouvrant bien grand des yeux de biche énamourés.
Parlant de Nanar, je me demande
encore par quelle aberration ce surnom lui a été
attribué : il se prénomme Xavier.
Je suis ravie d'avoir une amie
aux moeurs dissolus. Côtoyer Angélique, c'est
comme se régaler de piment sucré.
Septembre, octobre, novembre se
sont enchaînés à toute allure.
Maman n'en revenait pas. Finis
les maux de gorge, oubliées les migraines, je resplendissais.
Toute la semaine, je bouillonnais d'entrain. Je vivais le morne
week-end dans l'attente du lundi.
Quand on partage les péripéties
de la vie amoureuse de mon amie Angélique, les
samedi/dimanche familiaux avec parfois un entracte cinéma et,
trop souvent à mon gré, les invitations chez Sophie et
CTP chez eux, ou CTP et Sophie chez nous, paraissent fades.
Angélique m'a demandé
d'un air égrillard ce que j'entendais par CTP. Quand je lui
ai avoué avec un petit air ravi et taquin que ça
signifiait « costume trois pièces »,
elle a souri poliment mais j'ai bien vu qu'elle ne trouvait pas mon
humour particulièrement désopilant.
Et puis est arrivé le
deux décembre.
Ce matin là, le vent
soufflait des rafales de pluie glaciale. Je suis arrivée au
bureau transie, les joues écarlates et luisantes d'humidité,
le nez rouge comme un lumignon, un faubert dégoulinant en
guise de chevelure. De derrière son bureau, Angélique
m'a hélée :
« Salut à toi
affriolante sirène ! »
Elle était bichonnée,
parfumée, resplendissante, et mon arrivée interrompait
sa tentative de séduction envers le plus beau garçon
du monde.
Il m'a souri gentiment. Je me
sentais ridicule.
« Je te présente
Vincent, a continué Angélique, c'est un des chauffeurs
qui fait l'Espagne mais d'habitude il évite de passer par les
bureaux quand il revient à la base parce qu'il a peur de
succomber à mes charmes. »
Pour ajouter à ma
confusion, elle s'est esclaffée :
« Fleur bleue, si tu as
l'ambition d'inonder les bureaux, tu es en train de réussir. »
Effectivement, une flaque
s'étalait à mes pieds. Je me suis enfuie, horriblement
vexée et, pendant quelques micro secondes, je l'ai haïe.
Je déteste ce surnom dont elle m'affuble. Comme s'il ne
suffisait pas, qu'en cet instant précis, j'ai l'apparence
d'une souillon hagarde.
Le temps que je me sèche,
le plus beau garçon du monde allait disparaître. Il
garderait de moi l'image d'un laideron détrempé.
J'étais désespérée. A sa vue, mon petit
coeur avait fait Vroum, Tchac, Plaf ! Des tas de sensations
inconnues et sidérantes m'exaltaient, m'oppressaient, me
vertiginaient.
Quand je suis revenue, il était
toujours là, avec le même sourire tranquille.
« Sirène, je ne
sais pas. Affriolante c'est un peu exagéré. Mais
ravissante, vous l'êtes certainement. »
Sciée elle était
Angélique. Et moi qui avait dérougi en me séchant,
j'ai repiqué un fard.
Lorsqu'il est parti, Angélique
m'a dit :
« Toi ma tiote, t'as fait
une sacrée touche. »
A midi, pendant que nous
cantinions, elle m'a confié :
« Franchement, j'ai été
étonnée. Ce gars là, je ne l'ai jamais entendu
prononcer une phrase aussi longue. Des sourires, ça oui, il
en distribue en veux-tu en voilà, mais ça s'arrête
là. Moi, j'arrête les frais mais tu vas faire des
jalouses. Toutes les filles lui courent après. »
Ce mois de décembre a
été le plus pluvieux, le plus boueux, le plus venteux,
le plus marasmeux des mois de décembre depuis que l'univers
existe. Tout le monde toussait, ronchonnait, frileusait,
expectorait, exhalait des effluves grippeuses, des paroles
hargneuses. Tout le monde sauf moi qui chevauchait allègrement
mon petit nuage rose. J'étais éperdument amoureuse de
Vincent et je plaisais à Vincent.
Innocence ? Folie ? Pendant les
quatre semaines qui se sont écoulées après
notre première rencontre, je ne l'ai vu que deux fois
Vincent. Et encore, de loin. Un jour, au volant de son camion,
franchissant les portes du hangar, une autre fois, à la
cantine, en grande conversation avec deux autres chauffeurs. Et
pourtant, peut-être parce qu'à chacune de ces
rencontres fortuites, il a esquissé un petit salut désinvolte
de la main accompagné d'un sourire complice et d'un regard
bien particulier, je n'ai jamais douté un seul instant de
l'intérêt tout particulier qu'il me portait. Ce regard
me disait : « On se comprend tous les deux. Tu
me plais et tu sais que je te veux. »
Et puis, il y a eu le Noël
de l'entreprise Simon & Fils.
Profitant de ce que toute la
société se goinfrait de petits fours et s'imbibait de
vin mousseux, Vincent m'a glissé subrepticement à
l'oreille :
« Dimanche en quinze, je
suis de repos. Ça te dirait de venir au cinéma avec
moi ? »
Dimanche en quinze, c'est...
Demain !
SOPHIE
Dieu soit loué, le
moment est enfin arrivé où Marguerite va pouvoir
servir le café.
À ma table, ce soir, les
Garmont (il fait dans l'immobilier à une vaste échelle
pendant qu'elle le cocufie à une plus vaste échelle
encore), les Petitjean (il est directeur de l'agence bancaire
du Crédit Picard et de l'Ile de France réunis. Sur
elle, même les toilettes copies conformes des créations
de grands couturiers ont l'air de loques informes. En plus, elle ne
cesse de renifler. (C'est aussi agaçant que répugnant
et très éprouvant pour les nerfs), et les
Souvain (Donatien estime indispensable d'inviter son directeur
financier à notre table. Il est persuadé le fidéliser
en le valorisant).
À mon grand soulagement,
personne n'a évoqué l'incartade de Gisèle.
C'est samedi dernier, par
Ludmila, ma coiffeuse, que j'ai tout appris. Elle n'est pas méchante
Ludmila, pire elle est sotte et c'est une intarissable bavarde.
« Alors, ça
s'rait'il qu'on va bientôt aller à la noce ? Vous
le saviez qu'elle fraye avec le beau Vincent votre petite soeur ?
Je les ai vus ensemble au cinéma dimanche dernier. Ils ont
pas dû voir grand chose du film occupés qu'ils étaient
à se rouler des patins gros comme ça. De vrais petits
tourtereaux. J'en étais toute attendrie. »
J'ignore encore comment j'ai pu
rester imperturbable, le prétexte que j'ai utilisé
pour détourner la conversation. Mon sang bouillait dans mes
veines. Ludmila (qui, entre nous, s'appelle Paulette comme
chacune le sait), la gazette de Compiègne ! Toute la
ville devait être au courant des frasques de Gisèle.
Tous devaient se gausser.
Sortie du salon de coiffure,
j'ai sauté dans ma voiture, direction Pierrefonds. Cent vingt
kilomètres à l'heure sur une route toute en virages
assassins. Je n'ai certes pas pris le temps d'admirer les arbres qui
bourgeonnaient sous le radieux soleil printanier. Devant la maison,
j'ai pilé dans un hurlement de freins et bondi hors de la
voiture. Dans la cuisine, je suis passée en trombe devant
maman occupée à éplucher des légumes.
Gisèle était dans
sa chambre, allongée sur son lit, encore une fois en train de
rêvasser. Je l'ai empoignée par les cheveux, jetée
à terre, frappée à coups de pieds, giflée
à tours de bras. Elle hurlait. Je criais plus fort encore,
totalement hystérique. Je crois que si maman ne m'avait pas
empoignée, ceinturée, je la tuais. Maman qui
s'affolait, questionnait, voulait savoir.
Effondrée sur la
moquette, Gisèle geignait. Du sang coulait de l'une de ses
narines traçant une rigole vers son menton en contournant les
lèvres. Son visage commençait à enfler.
« Va te nettoyer la
figure et couche-toi. » Lui a enjoint maman avant de
m'entraîner vers la cuisine.
« Que se passe t'il
Sophie ? Qu'est ce qu'elle a bien pu faire pour te mettre dans
un tel état ? C'est si grave que ça ? »
Elle était livide et
tremblait de tous ses membres maman.
« Ce qu'elle a fait,
cette petite traînée, cette putain. Ce qu'elle a
fait... ». Je m'en étranglais de rage.
« Pendant que vous la
croyez sagement au cinéma, cette salope, elle se vautre dans
les bras de l'un de nos chauffeurs. Un chauffeur, tu entends !
Une espèce de minable de rien du tout ! Et un vietnamien
en plus ! Un jaune ! Devant tout le monde ! »
Donatien a été
très ennuyé d'avoir à signifier son congé
à Vincent. Après tout, arguait-il, sur le plan
professionnel, il n'avait strictement rien à lui reprocher.
J'ai tenu bon et exigé ce renvoi. Vincent a eu le choix entre
la perspective d'un avenir en butte à de multiples vexations
ou sa démission immédiate agrémentée du
versement d'une indemnité équivalente à trois
mois de salaire. C'était un garçon raisonnable ;
terminée la ridicule et sordide aventure pseudo sentimentale
entre le péril jaune et cette sotte de Gisèle.
Des toussotements, des
raclements de gorge, des bruits de succion, d'étoffes qui se
défroissent, me ramènent parmi mes invités qui
s'ébrouent ne sachant trop comment entonner leur chant du
départ. Voilà venu le moment le plus fastidieux d'une
soirée au demeurant, et j'en suis fière, fort
réussie : les interminables « au
revoir. »
« Ma chère Sophie,
ce soufflé était absolument divin ! »
« À samedi
prochain. Vous êtes de la réception des Renardot bien
entendu. »
Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla.
L'ennui quand on reçoit, c'est que les gens n'en finissent
pas de partir.
Quand même, je suis
rassurée. A aucun moment le nom de Gisèle n'a été
mentionné. Je suis certaine qu'ils ricanent derrière
mon dos mais tant qu'ils n'osent pas me narguer en face, je m'en
moque. Dans quinze jours, un autre sujet de scandale fera oublier
cette pénible histoire. En province, les sujets de scandale
de manquent pas, un rien les provoque.
Un peu plus tard, dans la nuit,
Donatien ronfle allègrement à mes côtés.
Il a tiré son petit coup bien gentiment, comme un gentleman
qui vous fait une politesse mais ne veut surtout pas importuner. Le
samedi soir, c'est le soir de la baise. Demain, il ne travaille pas.
Je suis trop énervée
pour dormir. Saloperie de draps de satin, qu'est-ce que le corps se
repose mal là-dedans. Si ce n'était une question de
standing, il y a longtemps que j'aurais remplacé cette
cochonnerie d'étoffe glissante et visqueuse par de bons draps
de coton bien plus confortables.
Je me tourne et me retourne à
la poursuite du sommeil. Les souvenirs m'agressent.
Chaque matin, au saut du lit,
lorsque je me précipite vers le miroir et que je le scrute
avec une minutie maniaque et inquiète, je me flatte de ne
découvrir aucune flétrissure, aucune ride sur le
visage qu'il reflète. À trente-quatre ans bientôt,
on m'en accorde vingt-cinq ce qui est plutôt amusant car
lorsque j'allais sur mes seize ans, je pouvais faire croire sans
difficulté que j'en avais dix huit. Je m'enorgueillissais
d'un vrai corps de femme et même mon visage ne laissait pas
supposer l'adolescente.
Je sortais, selon mon bon gré
avec toute une bande de jeunes de ma génération dont
j'étais la reine incontestée. Papa et maman me
faisaient confiance : ils les connaissaient tous depuis les
couches-culottes. J'étais de tous les bals, de toutes les
fêtes, de toutes les surboum. Horriblement allumeuse, je
flirtais, promettais, riais, me dérobais.
Pâques, bien souvent nous
offre une grise mine. Cette année là, la journée
s'annonçait estivale.
« Qu'est-ce qu'on
décide ? On va au cinoche ? »
« Oh non merde, il fait
beaucoup trop beau pour s'enfermer. En plus, y'a rien que des films
ringards cette semaine. On peut aussi bien se peloter au grand
air. »
« J'crois qu'c'est la
fête foraine à Cuise, si on y allait ? »
Nous buvions un pot à la
terrasse de l'unique café du village quand il a surgi,
chevauchant sa moto. Moteur coupé, un dernier râle, un
bref hoquet, l'engin est venu piler à nos pieds.
Je le revois encore, tout vêtu
et botté de cuir noir, en train de retirer son casque. Un
ange sombre d'une beauté à vous couper le souffle. Pas
la beauté mannequin, ni celle non plus du jeune premier de
cinéma. Non, la beauté brute. Le jeune mâle
viril, sain et sans artifices. Des cheveux de jais légèrement
bouclés, des yeux profonds comme la nuit, brillants comme des
étoiles, une peau appétissante de pain d'épice,
un sourire pour réclame de pâte dentifrice.
Nous les filles, nous étions
toutes haletantes, bouche bée, subjuguées.
« Tiens salut toi. C'est
pas trop ton coin par ici ! Tu fais une virée ? »
Christian connaissait cette
merveille. C'était presque un copain à lui. Enfin pas
tout à fait mais ils bossaient dans la même usine et
c'est surtout la moto que Christian avait reconnue.
J'adoptai l'attitude de la
princesse lointaine, hautaine, inabordable, souverainement
indifférente, tout en épiant ses réactions face
à mes copines empressées autour de lui (une
véritable meute de chiennes en chaleur).
« Eh, t'es d'où
toi ? On t'a jamais vu par ici. »
« T'aurais pas une
grand-mère gitane par hasard ? »
« Me dis surtout pas que
t'es marié, j'en mourrai ! »
« Comment tu t'appelles ?
»
Sourire paillettes :
« La première qui
devine a droit à un tour sur mon fidèle alezan. »
En réponse, un concert
de piaillements (la meute de chiennes en chaleur doublée
d'une basse-cour en folie) :
« Luis ! Mario ! Antonio
! José ! »
Dédaignant de leur
répondre, il m'a interpellée :
« Et vous, sublime
Madone, vous ne voulez pas connaître le nom du hardi cavalier
qui vient, sur son fougueux coursier, vous présenter ses
humbles hommages ? À moins que vous n'ayez peur de
monter sur une moto ? Vous savez c'est pas si dangereux que ça
à l'air ces petites bêtes là. »
J'ai toujours détesté
qu'on pratique un humour débile à mes dépens.
J'ai craché, d'un ton dédaigneux, presque comme une
insulte :
« Rodrigue ? »
Au début, ça n'a
rien eu de sérieux. Comme à mon habitude, je faisais
mes griffes, je testais mes talents de séductrice en herbe,
je jouais. Non seulement il les tolérait mais il semblait
s'amuser de mes caprices tant que je ne cherchais pas à
m'immiscer dans ce qu'il considérait comme sa vie privée.
Ainsi, lorsque j'ai voulu savoir son âge, je me suis entendu
répondre que je pouvais, sans me tromper, le situer entre
quinze et quarante-cinq ans. Son nom réel ? Rodrigue lui
convenait parfaitement. Avait-il des frères, des soeurs ?
Oui, tous ceux qui se voulaient comme lui libres et sans attache.
Notre relation a évolué
sans que j'en prenne réellement conscience. J'ai de plus en
plus goûté ses baisers, de moins en moins éprouvé
l'envie de fréquenter mes camarades d'enfance. Le printemps
était merveilleux dans les bras de Rodrigue. Je suis devenue
femme au sein de la forêt complice, dans un lit douillet de
feuilles mortes. J'avais toujours affecté une attitude
délurée, il a été surpris et ému
de me découvrir vierge.
Mon corps était
exigeant, Rodrigue était ardent. Nous avons vécu mai,
juin et les deux premières semaines de juillet en étreintes
passionnées. Rien ne me préparait au drame que
j'allais vivre le 14 juillet de cette année là.
Nous venions de nous aimer avec
notre fougue habituelle et je me reposais toute alanguie, sereine et
comblée. C'est alors qu'il m'a dit :
« Sophie, je vais partir.
J'étais à l'usine pour une durée déterminée
et mon contrat est arrivé à expiration. »
Un violent coup de poing dans
le ventre n'aurait pas été plus douloureux. Pourquoi
voulait-il partir ? Il pouvait trouver un autre emploi dans la
région. Est-ce que nous n'étions pas heureux tous les
deux ? Pourquoi voulait-il me quitter ?
Je pleurai, je suppliai, je
souffrais.
« Enfin poussin, m'a t'il
déclaré, côté sexe on s'entend bien
d'accord, c'est même formidable mais ce n'est quand même
pas le grand amour entre nous. Franchement, reconnais-le, je ne t'ai
jamais fait de promesses. Je ne t'ai jamais parlé de mariage
ou laissé croire que ça durerait toujours tous les
deux. »
Huit jours à peine après
son départ, premières nausées.
Je maigrissais, je perdais du
poids, maman s'est alarmée. J'étais malade, il fallait
consulter un médecin. Je ne me faisais aucune illusion sur le
résultat des examens.
Ils ont été
formidables mes parents. Aucun reproche. Ils se sentaient, ils
étaient coupables.
Maman a dit :
« Il faut qu'elle parte
loin d'ici. Il ne faut pas que les voisins le sachent. Tout le monde
doit l'ignorer, sa vie serait fichue. »
Le nouveau né qu'on a
déposé dans mes bras était un petit monstre
maigrelet, rougeaud, fripé, poilu, absolument hideux. Je l'ai
tout de suite détesté. Je n'en voulais pas. J'ai été
ravie qu'on me débarrasse de cette abomination.
Et c'est ça qu'elle
voudrait Gisèle ! Un petit citron dans son ventre !
Quand je songe que lorsqu'elle venait manger chez moi avec papa et
maman, j'invitais, avec leurs parents, les meilleurs partis de
Compiègne : le fils Janin des Cimenteries, le fils
Gaillard de la chaîne de magasins de chaussures
Gaillard (trois magasins dans un rayon de cent kilomètres),
même le fils du marquis de Barnois (ils sont ruinés
d'accord mais lui est polytechnicien, et ils ont des relations).
Et j'avais bien du mérite
à inviter ces gens là à la même table que
papa et maman car mes parents sont bien braves mais, il faut le
reconnaître, si maman est suffisamment fine pour masquer son
inculture en observant le silence pendant des discussions auxquelles
elle ne comprend goutte, papa ne nous ménage pas sa
balourdise.
GISÈLE
Je déprime, je dolente,
je plaintive, je trémolise.
Bon, d'accord, je vais avoir
mes règles, et presqu'à chaque fois ça me rend
dépressive ; mais là, je sens bien que c'est
particulier. Il faut impérativement que je trouve une
solution. Trop, c'est trop. Je n'en peux plus de cette vie de
recluse. Ma jeunesse s'étiole, mes jeunes années
s'envolent, il faut que je me largue, que je mette les voiles, que
je m'évapore.
Maudite Sophie, elle m'a volé
mon premier amour.
Vincent, c'était il y un
an déjà. Je l'appelais mon chéri-soleil. C'est
lui qui m'a appris à donner des baisers avec la bouche. La
première fois, j'étais empruntée, je ne
savais pas trop quoi faire avec ma langue. En plus, j'étais
un peu enrhumée, j'avais le nez bouché et, après
quelques minutes, j'avais tendance à suffoquer.
Qu'est-ce que j'étais embêtée !
La raclée que j'ai reçue
! Je suis restée enfermée à la maison pendant
plus d'une semaine, le visage tuméfié, un oeil au
beurre noir et des bleus qui hésitaient lâchement entre
le jaunâtre et le verdâtre partout sur le corps. Encore
heureux qu'elle ne portait pas sa bague de fiançailles ornée
d'un diamant ce jour là ma grande soeur (elle ne la
porte jamais quand elle se rend chez sa coiffeuse car elle s'y fait
manucurer et craint que quelqu'un en profite pour la lui voler)
parce que c'est pour le coup que je me retrouvais balafrée.
Quand j'ai été en
état de reprendre le travail, Vincent avait disparu.
Angélique s'est apitoyée, se voulant consolante. Je
l'ai rembarrée : mon chagrin, c'était pas ses
oignons. On est resté fâchées pendant au moins
deux jours et demi. Mais Angélique ne connaît pas la
rancune et moi je l'aime bien ma copine.
Et puis, Vincent, il ne m'a pas
fallu tellement de temps pour l'oublier. Il faut croire que je
n'étais pas si amoureuse que ça. J'étais
surtout flattée qu'un homme s'éprenne de moi. Mais je
n'ai pas pour autant pardonné à Sophie.
Il y a deux autres choses que
je ne lui pardonne pas. Non trois : le coup des lunettes, celui
des vacances, et la vie de recluse que je mène à cause
d'elle.
Lors de la dernière
visite médicale, je me suis entendu dire que ma vue avait
sérieusement baissée et qu'il fallait, non moins
sérieusement, que j'envisage de porter des lunettes. Déjà
que j'étais poilue, j'allais en plus devenir binoclarde. La
Totale ! L'horreur !
J'ai suggéré à
papa et maman l'achat de verres de contact. J'ai insisté.
J'ai supplié. Papa n'avait rien contre, maman a consulté
Sophie. Sophie a dit :
« C'est ridicule. Vous
allez lui acheter des verres de contact qu'elle ne pourra peut-être
pas supporter et qui risquent de lui donner de la conjonctivite. En
plus, étourdie comme elle est, elle est bien fichue de les
perdre. Au prix que ça coûte ! »
Maintenant, je suis lunettée,
je suis défigurée ! Il ne faut pas compter sur
moi pour porter ces hublots ailleurs qu'au bureau.
La tant attendue bienheureuse
époque des vacances se profilait à l'horizon.
Angélique et moi nous étions bien décidées
à les passer ensemble. Pour être certaines de ne pas
rencontrer d'opposition, on avait opté pour le mois de
septembre. Tout le monde veut partir au mois d'août : la
direction parce que bobonne veut exhiber sa chair mollasse, sa
poitrine tombante, son bedon flageolant, et ses fesses affligeantes
dans son maillot de bain de chez Dior, à Saint Tropez, les
bientôt retraités parce qu'il faut qu'ils aillent
surveiller leur maison de campagne dans l'Yonne afin qu'elle ne soit
pas la proie des squatters, les jeunes mamans parce qu'avec la
rentrée scolaire n'est-ce pas ...
Nous, septembre ça nous
arrangeait. En général, le temps capricieux se montre
plus agréable qu'en juillet ou août et les prix sont
plus cléments.
Les agences de voyage, je
connaissais. Je nous ai inondées de brochures. Au fil des
pages, nous avons chevretté dans les ruines du Machu Pichu,
jonqué sur les rivières d'Asie, tamouré sous
les cieux tahitiens, et décidé que nous irions cluber
en Sicile.
J'ai parlé de mon projet
à papa et maman. Papa n'avait rien contre, maman a consulté
Sophie. A la limite de l'apoplexie, Sophie a éructé :
« Vous n'allez pas
l'autoriser à commettre cette folie quand même !
Vous imaginez un peu ? Une gamine totalement irresponsable en
Sicile ? Avec tous ces italiens qui ne pensent qu'à des
cochonneries ! Sans parler des mafiosi et de la traite des
blanches ! Et, en plus, en compagnie d'Angélique qui est
une dévergondée. Et je pèse mes mots ! »
J'ai passé une nouvelle
fois mes vacances à Pierrefonds. Il a plu presque sans
discontinuer.
Je pars le matin au bureau. Je
rentre le soir du bureau. Je mange avec papa et maman et ensuite
nous regardons la télévision. Le samedi et le
dimanche, je vais parfois au cinéma avec maman. Ou bien
Michel, mon fidèle copain vient à la maison pour
disputer une partie de Scrabble. Ou bien je lis. Depuis un an, je
vis en résidence surveillée.
Maudite Sophie !
Le seul samedi où j'ai
eu la permission de sortir « seule » (encore
que les multiples recommandations de maman, et Michel en qualité
de cavalier, m'accompagnaient) ça a été pour
assister au mariage forcé d'Angélique. Les italiens
n'étaient pas à incriminer mais Angélique était
revenue de Sicile avec un souvenir aussi imprévu qu'original
et qui ne devait rien à l'artisanat local. Ce n'était
pas catastrophique puisque le J.O., heureux coupable, ne demandait
qu'à réparer. Le plus ennuyeux de l'histoire c'est que
Sophie se rengorgeait :
« Hein ! Qu'est-ce que je
vous disais ? »
-:-:-:-:-:-:-
Angélique est d'accord
avec moi, je ne peux continuer à « non vivre »
ainsi. Je suis en train de tourner à la vieille fille rance.
Encore deux ou trois ans à végéter de la sorte
et je vais être étouffée, engluée par
des toiles d'araignée. Il faut que j'échappe à
la tutelle possessive et destructrice de Sophie. Il faut que je
parte, que je quitte ma famille, que j'aille vivre sous d'autres
cieux.
Où ?
Comment ?
Où ? À Paris.
Seule l'immensité de la capitale peut me donner une chance
d'échapper à Sophie.
Comment ? On ne manque pourtant
pas d'imagination Angélique et moi mais là, on a la
cervelle qui bloque.
À Paris, je trouverai
facilement du travail et un logement. Aucun doute à ce sujet.
Pour le travail, il n'est que de consulter le journal pour constater
que les secrétaires sont très recherchées.
Quant au logement, pas de problème non plus : depuis que
je travaille, je confie la totalité de mon salaire à
la Caisse d'Epargne comme l'a exigé maman et je dispose
maintenant de substantielles économies.
Je sais déjà ce
que je veux. Un petit trois pièces. Une cuisine évidemment
même si je ne sais pas faire cuire un oeuf et encore
moins quoi que ce soit d'autre. Une salle de bain : je suis
capable de rester des heures avec un bouquin allongée dans la
baignoire remplie d'eau mousseuse et parfumée. Un salon :
j'imagine déjà le canapé profond devant une
table basse, le bar sur lequel trônera la télévision,
la moquette moelleuse que je foulerai de mes pieds nus. Deux
chambres : il m'arrivera bien d'avoir des invités. Ce
sera, de préférence, au coeur de la capitale pour
être à proximité des salles de spectacles.
Mais comment disposer de
quelques jours pour trouver ce logement et ce travail ?
Impossible d'envisager des recherches à partir de Compiègne.
L'impasse !
Angélique et moi, on a
décidé de faire appel à l'esprit de solidarité
des autres secrétaires pour nous aider à solutionner
le problème. Elles connaissent toutes Sophie et peuvent
comprendre mon désir de fuite.
Les secrétaires, ce sont
Floriane, Vanessa, Guillemette, Doriane, et Alzira.
Cartland, Benzoni et Monsigny
sévissent dans nos foyers picards d'où ces prénoms
exotiques. Il faut dire qu'après huit heures de reins cassés
à biner des pommes de terre ou à travailler « aux
pièces » dans une usine, les mamans de mes
collègues avaient bien besoin de s'évader dans des
mondes plus romanesques. Ce n'est pas moi qui critiquerais leur goût
littéraire : ces auteurs, je les adore au point que,
plutôt que d'abandonner ma lecture quand certain besoin
physiologique se manifeste que je ne saurais remettre à plus
tard, je préfère emmener le roman avec moi au « petit
coin ». Maman qui estime que je passe plus de temps qu'il
n'est indispensable en ce lieu s'inquiète alors de
savoir si je ne souffre pas de problèmes de « transit
intestinal » (Même si son souci est réel, je la
soupçonne de prendre plaisir à utiliser ce terme «
savant » et chaque fois qu'elle l'emploie je lui
rétorque en rigolant qu'elle regarde trop la publicité
à la télévision).
Au nombre des secrétaires,
je n'ai pas cité Geneviève, non pas à cause de
son prénom trop commun (après tout, je fais tache
également) mais parce que nous l'avons exclue de la
conjuration. Geneviève est « cul et chemise »
avec Grisette, la remplaçante de ma soeur. Et Grisette,
nulle n'en doute, c'est l'éminence grise de Sophie.
Les suggestions ont plu mais
dans l'ensemble ne m'ont pas tellement plu. En général
le scénario était extravagant, de toute façon
irréalisable. Les filles déliraient, on piétinait.
C'est Guillemette qui a proposé
l'idée la plus sensée :
« Ecoute, ma marraine
habite à Paris. Elle y vit seule avec ses trois caniches et
tous les ans, au mois d'août, elle va les aérer en
Bretagne.
- Toi, tu t'arranges pour être
en vacances au mois d'août. Je sais, c'est pas facile mais
après tout tu as la chance d'être la belle-soeur
du patron et ça devrait bien te servir à quelque chose
de temps en temps.
- Moi, en attendant, j'écris
à ma marraine et je lui demande si elle t'autoriserait à
occuper son appartement pendant qu'elle est à Plougastel. »
« Et pourquoi elle serait
d'accord ? »
Les bonnes raisons ont fusé
de toutes parts :
« Pour arroser les
plantes vertes en son absence.
- Parce que ta présence
éloignera les éventuels cambrioleurs.
- Tu pourras surveiller qu'on
ne lui vole pas son courrier.
- Si jamais le voisin du dessus
oublie de fermer le robinet de sa baignoire, tu seras sur place pour
... Et bien, je ne sais pas pourquoi faire mais tu seras là,
c'est le principal.
- Si un incendie se déclare,
tu pourras appeler les pompiers. »
Chacune surenchérissait
jusqu'à l'absurde, le fou rire nous a gagnées.
La première à
retrouver son calme, Guillemette a dit :
« C'est plutôt le
genre fée Carabosse ma marraine et il se peut qu'elle refuse,
alors je ne te promets rien. Mais c'est vrai qu'elle a la phobie des
cambrioleurs. On peut toujours essayer, on ne risque rien. »
« Bon, d'accord,
admettons qu'elle accepte. Mais qu'est-ce que je vais raconter à
mes parents moi. Je serai bien sensée être quelque part
au mois d'août. »
Elles commençaient à
fatiguer les filles. Les neurones coinçaient. Un peu, c'est
bien mais trop ça ne fait plus rigoler. On t'a donné
un coup de main ma belle mais maintenant assume-toi.
C'est encore Guillemette qui a
trouvé la solution. Cette nana est un cerveau.
« A ton avis, quel est
l'endroit idéal où tu peux décemment projeter
de partir en vacances sans que ta mère s'inquiète ?
Réponse : dans une colonie de vacances. Et, de préférence,
tu n'hésites pas à inventer que c'est une colonie de
vacances dirigée par des bonnes soeurs.
- CQFT ! Tu te sens brusquement
une vocation de monitrice et tu commences dès maintenant à
leur imprimer cette idée dans le ciboulot à ta maman
et à ta frangine. »
« Mai... ai...
ais , ai-je chevroté, si je pars en colo avec les bonnes
soeurs, je ne peux pas aller à Paris ! »
« Cette gamine est
gentille, a déclaré Floriane, en affectant un air
déprimé, mais y'a des moments où elle est
vraiment un petit peu conne. »
« Crétine ! Ont
braillé les autres en choeur, la colo, tu fais comme si
tu y allais. »
Est-ce que je vais oser ?
JUAN
Il s'étira tout en
baillant, se gratta les aisselles avec volupté.
Le drap et les couvertures
gisaient au pied du lit, innocentes victimes des récents
ébats nocturnes. Tirés devant la fenêtre
ouverte, les doubles rideaux ne se rejoignaient pas totalement et un
rayon de soleil folâtre en profitait pour venir lécher
les jambes de la dormeuse. De très belles jambes avec le
mollet bien galbé.
La fille, une blonde pas très
belle mais plantureuse comme il les aimait. La plupart ne se croient
attrayantes que lorsqu'elles parviennent à ressembler à
des échalas. Dégueulasse ! Il n'avait jamais eu
le goût de jouer aux osselets.
Dommage, elle s'était
révélée fort décevante. Pas douée
pour les jeux de l'amour celle-là non plus. Les bonnes femmes
maintenant, les jeunes surtout, elles se couchent avant même
qu'on le leur demande et elles ne vous donnent pas plus de
satisfaction que si c'était des poupées gonflables.
Aucun tempérament. Elles vous excitent avec leurs jupes au
ras du cul, leurs nichons à l'air, leurs allures effrontées,
et une fois au lit elles sont aussi inertes que des soles sur l'étal
du poissonnier, l'odeur en moins. Elles, ce serait plutôt du
déodorant qu'elles abusent, une véritable infection.
En bas, les pneus des voitures
chuintaient sur l'asphalte de la rue Brémontier et le bruit
de la circulation sur l'avenue Wagram ne parvenait qu'étouffé.
Dans la chambre, l'air était moite. Trop bref, l'orage
nocturne n'était pas parvenu à rafraîchir
l'atmosphère.
Juan adorait son studio. Un
salon, une chambre, clairs et bien aérés, une salle
d'eau, et une kitchenette qu'il n'utilisait jamais, étalés
tout en longueur, sur soixante mètres carrés, couloir
compris, au sixième étage de l'immeuble. Le luxe pour
un célibataire. Deux fois par semaine, la concierge, pardon,
la gardienne de l'immeuble, montait faire le ménage. Le loyer
lui coûtait « la peau des fesses »
mais il pouvait se le permettre.
Taxi le jour (attention, à
son compte avec une voiture bien à lui), il augmentait ses
revenus en jouant de la guitare certains soirs dans des restaurants
ibériques. Les contrats ne lui faisaient pas défaut.
Il était bon guitariste et sa prestation permettait aux
restaurateurs de tripler le prix de la paella. Parfois, il arrivait
à faire engager sa copine Esmeralda qui avait un réel
talent pour danser la séguedille. Plus typiquement andalouse
qu'Esmeralda, c'était difficile à trouver. De son vrai
nom, Rachel Reistein, et native de Forbach, elle s'exprimait avec un
inimitable accent titi parisien et faisait l'amour, comme une
déesse, à la bonne franquette.
Juan ne se rappelait pas avoir
jamais eu le moindre problème côté finances ou
côté coeur. Enfin, coeur, c'était un
euphémisme.
Issu de la meilleure
bourgeoisie madrilène, nanti en fin d'études d'un
diplôme d'ingénieur en électronique, il avait
décidé un jour de quitter famille et patrie pour aller
explorer les richesses des Etats-Unis d'Amérique via Londres
en passant par Paris. De toute façon il ne s'était
jamais très bien entendu avec ses parents, trop collet monté,
pas plus qu'avec son pisse-froid de frère aîné,
Ramon. Quant à sa soeur cadette, Maria-Conception, il la
considérait comme une pécore. Ce qu'il n'avait pas
envisagé c'est qu'il succomberait au charme de la capitale
française et qu'il ne pourrait se résoudre à
l'abandonner.
Cela s'était tout de
même produit à deux ou trois reprises, pour des raisons
professionnelles, au début de son séjour en France. Il
s'était fait embaucher par une agence qui l'employait en
intérim et certains contrats l'avaient contraint à
travailler en province. Mais dépendre des autres ne lui
plaisait pas trop et c'est ce qui l'avait décidé à
devenir chauffeur de taxi pour être son propre maître
Maintenant, du premier janvier
au trente et un décembre, Juan vivait à Paris. Il ne
comprenait pas bien d'ailleurs cette envie de s'expatrier des
parisiens dès les vacances d'été ou d'hiver.
Les images des bouchons retransmises aux actualités
télévisées lui faisaient penser aux films
retraçant l'exode lors de la deuxième guerre mondiale
lorsque les allemands avaient envahi la Belgique puis la France.
Seule différenciation, la forme et la diversité des
voitures. Quant au reste, si leurs toitures n'étaient pas
protégées de matelas, elles étaient surchargées
de bicyclettes, planches à voile ou skis, selon la saison.
Son tourisme à lui,
c'était les gazouillantes petites nippones aux yeux bridés
et aux jambes arquées, les pétulantes scandinaves qui
ne sont pas toujours aussi blondes ni aussi affriolantes que la
rumeur publique voudrait le faire croire, les voluptueuses
italiennes au regard de velours sombre, les gentilles et tendres
allemandes souvent bien moins grassouillettes et toujours beaucoup
plus excitantes que les américaines. Il était toujours
surpris du peu de compatriotes espagnols qui visitaient la France.
Juan jeta un coup d'oeil
vers le réveil matin. Huit heures et vingt et quelques
minutes. La bonne heure pour virer la fille de son lit et de sa vie.
Il ne craignait pas de scène ayant mis, depuis longtemps, un
système qui, avec l'expérience, s'avérait très
au point pour lui éviter ce genre de désagrément.
Des fards, des produits de
beauté divers, une robe de chambre incontestablement féminine
dans la salle d'eau et, dans son cadre bien en évidence sur
le buffet du salon, le portrait d'une femme belle malgré des
traits austères, le protégeaient efficacement de toute
tentative d'ingérence indésirable dans sa bienheureuse
existence de célibataire.
Quand, dans la nuit déjà
bien avancée, il ramenait ses conquêtes pendues à
son cou, elles étaient trop excitées pour remarquer
quoi que ce soit. Au réveil, ces accessoires mensongers lui
épargnaient pleurs et jérémiades.
La femme du portrait, il ne la
connaissait même pas. Il avait trouvé la photo sur le
tapis à l'arrière du taxi, peut-être perdue par
sa propriétaire dont il n'avait aucun souvenir, peut-être
jetée par un amoureux déconfit. Il avait tout de suite
pressenti le parti qu'il pouvait en tirer et l'avait gardée.
La fille bougea dans son
sommeil et se tourna vers lui sans pour autant se réveiller.
Une très fine sueur perlait sur son front et sur le soupçon
de duvet au-dessus de sa bouche légèrement négroïde.
Ils avaient dû dormir à
peine trois heures.
Pour lui, pas de problème.
En général, quatre ou cinq heures de sommeil par nuit
lui suffisaient pour se reconstituer une provision d'énergie.
Elle, comme toutes ses semblables allait se réveiller
totalement ahurie suite au manque de repos. Oui, c'était la
bonne heure pour la virer.
Il la secoua sans ménagement.
« Lève-toi. Allez,
allez, dépêche-toi. Dans un quart d'heure ma femme va
rentrer ! »
Les yeux de la fille
papillotèrent. Le fard à paupières en coulant
s'était délayé lui dessinant un masque tragico
comique. Affolée, elle sauta hors du lit exhibant
l'intégralité de sa chair nue, grasse et ferme à
la fois, sa poitrine lourde un peu tombante au-dessus d'une taille
incroyablement fine, et ses fesses rondes et appétissantes.
« Ta femme ? Mais tu ne
m'as jamais dit que tu étais marié ! »
« Je ne t'ai jamais dit
non plus que je ne l'étais pas. »
« Et pourquoi qu'elle est
pas là, d'abord ? »
« Elle est infirmière
de nuit ; mais je ne vois vraiment ce que ça peut te
foutre ! Et maintenant grouille-toi. Comme je te l'ai dit, elle
ne va pas tarder à rentrer et je n'ai pas trop envie qu'elle
te trouve dans notre pieu. Alors, c'est pas trop le moment, vois-tu,
pour que je te raconte ma vie. »
Il s'en trouvait bien quelques
unes qui protestaient, pleurnichaient, quémandaient un
rendez-vous, mais c'était vraiment très rare. Bien
orchestré, l'effet de surprise jouait en sa faveur et il
mettait facilement un terme à leurs velléités
possessives.
La fille partie, il se doucha
et s'habilla d'un pantalon blanc de toile légère et
d'un tee-shirt bleu clair uni qui serait plus confortable qu'une
chemisette avec la chaleur qui s'annonçait.
Patiemment, il attendit
l'ascenseur qui s'élevait en haletant tel un vieillard
poussif et cacochyme. Emprunter cet engin, c'était accepter
de vivre une aventure périlleuse. Il grinçait,
brinquebalait, gémissait, couinait, hoquetait. On s'attendait
constamment à ce qu'il expire entre deux étages et il
vous amenait invariablement à bon port. Esprit de
contradiction ? Juan escaladait toujours ses six étages
à pieds pour entretenir la forme et descendait toujours en
ascenseur, par flemme.
Il se dirigea vers la terrasse
du « Bouquet de Wagram » pour s'y faire
servir un café et des tartines beurrées. Rien ne vaut
les tartines beurrées des cafés parisiens. Elles ont
un goût inimitable. Pain frais qui croustille et craque
savoureusement sous la dent, beurre onctueux étalé
juste comme il faut, ni en couche trop épaisse, ni en couche
trop avare, un régal. La « carotte »
qui vous donne le courage de vous lever tous les matins.
La dernière bouchée
de tartine à peine finie d'avaler, Juan s'octroya sa première
cigarette de la journée, s'empara d'un journal oublié
sur une table voisine et commença à le parcourir des
yeux mais il se rendit vite compte qu'il ne le lisait pas. Son
esprit était occupé à résoudre un
dilemme. Allait-il employer sa journée à véhiculer,
comme d'habitude, des appareils photo et des attachés-cases
avec les individus qu'ils menottent, ou allait-il s'offrir une
journée de congé ?
Il rota faiblement, leva la
main pour héler le garçon, paya et, toujours indécis,
se dirigea vers son taxi garé à une centaine de mètres
le long du trottoir.
GISÈLE
Guillemette a su se montrer
convaincante. La marraine a été d'accord. Je suis à
Paris.
Mais, attention, interdiction
de me servir du téléphone, interdiction d'allumer la
télévision, interdiction d'utiliser les appareils
ménagers (sauf l'aspirateur. L'aspirateur, j'ai le droit
de l'utiliser et son usage m'est même fortement conseillé).
Prendre le train pour me rendre
de Compiègne à Paris n'a présenté aucune
difficulté mais, dès l'arrivée en Gare du Nord,
les tracas ont commencé.
Excepté mon voyage dans
le Périgord, dans puis hors du ventre de maman, et mes deux
excursions scolaires pour faire connaissance avec la mer moutonneuse
et ses plages sablo galeteuses, je n'ai jamais entrepris de voyage
plus lointain que Pierrefonds vers Compiègne et Compiègne
vers Pierrefonds.
Arrivée à la Gare
du Nord, antre gigantesque et sombre dans lequel les machines
trépidaient, grondaient, stridulaient, hululaient, ou, pire
encore, sournoisaient silencieusement, où des gens couraient
dans tous les sens comme une nuée de fourmis affolées,
j'ai failli rebrousser chemin, littéralement terrorisée.
Si j'ai renoncé à cette impulsion, c'est tout bêtement
parce que j'ignorais où me rendre pour acheter un billet de
transport.
Mes deux valises à bouts
de bras, mon sac à main, maintenu par sa bandoulière
autour de mon cou, me battant l'estomac en cadence, je me suis
péniblement extraite de ce labyrinthe kafkaïen.
Angélique, qui à
ce moment éprouvant de mon existence devait être
béatement occupée à bichonner son poupon, me
l'avait bien seriné, en parlant d'expérience car
contrairement à moi c'est une grande voyageuse :
« À Paris, on se
déplace parfois en bus mais plus souvent par le métro
qui est encore le moyen de transport le plus pratique. Avec le
métro, tu peux aller n'importe où et rapidement. Et
c'est moins cher que le bus. »
Je me suis enquise de l'endroit
où se situait l'accès au métro. « Vous
trouverez les guichets pour prendre votre billet à
l'intérieur de la Gare du Nord » m'a obligeamment
renseigné, avec un accent teuton fortement parfumé à
la bière, un personnage obèse vêtu d'une chemise
à carreaux et d'un short couleur bouse de vache. Jamais !
Courageuse mais pas téméraire, je me suis insérée
dans la file des voyageurs qui attendaient un taxi.
Elle habite rue Ampère
la marraine de Guillemette. Ce qui m'a paru de bon augure pour
m'éclairer sur mon avenir. J'ai demandé les clés
de l'appartement à la gardienne de l'immeuble avertie de mon
arrivée et je nous ai hissés, moi, mon sac à
main et mes valises jusqu'au premier étage en empruntant les
bons offices d'un large escalier tout en marbre. Mazette, c'est
rupin !
L'appartement a vue sur un
minuscule jardin qui s'étiole à l'intérieur
d'une cour que le soleil rechigne à visiter. C'est un
logement apparemment calme et surtout ridiculement petit. On
pourrait mettre quatre appartements comme celui-ci dans notre
maison, à Pierrefonds. Comment une personne, affligée
de trois caniches, peut-elle vivre dans un placard onze mois sur
douze ? Je comprends qu'elle profite du mois d'août pour
aller s'aérer la marraine.
Il était encore tôt (les
colonies de vacances sont sensées ou voyager de nuit ou
partir à l'aube), j'ai remis à plus tard le moment de
ranger mes affaires et décidé de faire connaissance
avec mon nouveau territoire. Précautionneusement. J'aurais
l'air fine si je me perdais.
Pendant le trajet qui m'amenait
de la Gare du Nord jusqu'à la rue Ampère, je n'avais
strictement rien vu de Paris.
Angélique m'avait
avertie :
« Fais gaffe si tu prends
un taxi ; les chauffeurs sont tous des escrocs. Ils repèrent
les provinciaux et ils leur font effectuer des tours et des détours
pour leur faire payer le max de course. »
J'ai effectué le
parcours, l'oeil averti de celle à qui on le la fait
pas, braqué sur le compteur. Et encore, je n'ai pas osé
protester mais j'ai bien vu que le compteur était truqué
: avant même que je m'assois sur le siège arrière
de la voiture, il affichait déjà une somme indécente.
Sur le trottoir, le soleil m'a
souhaité la bienvenue.
Gauche ? Droite ?
À l'angle de la rue, sur
ma droite, un commerce étalait ses fruits et légumes.
Les pêches, dorées et veloutées, semblaient
appétissantes. Je me suis laissée tentée et
j'en ai acheté un kilo.
Outre des vêtements,
l'une de mes valises contenait deux sacs de plastique que maman
m'avait remis au moment du départ. Dans l'un des sacs, des
sandwichs au jambon, au saucisson, au fromage, emballés dans
du papier d'aluminium. Dans l'autre, des tablettes de chocolat et
des gâteaux à foison. Maman est persuadée que
les bonnes soeurs ne se nourrissent que de soupes claires,
d'hosties, et de patenôtres. Il n'était pas question
que je pâtisse de leur excès de frugalité. Les
pêches étaient donc totalement superflues mais c'était
l'acte d'achat qui était important. Ma première
emplette parisienne. C'était un acte qui symbolisait mon
entrée dans une nouvelle vie, une existence de femme libre.
Je décidais, j'accomplissais. Quand j'ai mangé les
pêches, elles se sont révélées sans
saveur.
Rue Jouffroy. Devant moi, un
peu plus loin, une bouche de métro. J'ai été en
consulter le plan. Un écheveau de fils de couleurs
différentes qui se croisent, s'emmêlent,
s'enchevêtrent, constellés de points comme de grosses
chiures de mouches. C'est pas vrai, il faut s'appeler Einstein pour
déchiffrer cet imbroglio.
A droite, encore, rue
Brémontier. Une église avec en face une librairie qui
vend des bondieuseries. Ben dis donc, c'est pas un quartier
particulièrement rigolo ! Dans les rues circulaient de
très rares voitures.
Les films sont menteurs qui
nous montrent une ville vicieuse remplie de gangsters poursuivis par
des flics au milieu d'une circulation intense. Peut-être que
tous les parisiens, gangsters compris, s'étaient évadés
de leurs appartements placards pour aller s'aérer à la
campagne.
J'ai longé une
boulangerie fermée, avec pour vis-à-vis, un
magasin « CoûtsZunic » ouvert.
Aucun intérêt, une foultitude de sandwichs
n'attendaient que mon appétit.
Les trottoirs de la rue Ampère
me tendaient à nouveau les bras. Avec un aussi admirable
qu'implacable esprit logique, j'en ai déduit que je venais de
faire le tour d'un pâté d'immeubles et comme ce
parcours m'avait ouvert l'appétit et qu'un début de
fringale me titillait l'estomac, j'ai décidé que
j'avais vécu suffisamment d'aventures exploratrices pour ce
matin.
-:-:-:-:-:-:-
Je me suis enhardie. J'ai
parcouru les rues adjacentes, acheté un plan du métro,
un plan de Paris, le programme télé (si la
marraine s'imaginait que j'allais me priver de mes feuilletons
favoris, elle se mettait le doigt dans l'oeil).
J'ai fait l'inventaire de ma
garde-robes. Slips et soutiens-gorge, en pur coton, blancs et sans
fanfreluches, sandales, shorts, jeans, chemisettes, tee-shirt, deux
maillots de bain, un imperméable, deux pull-over. Normal pour
un séjour dans une colonie de vacances. C'est maman qui avait
préparé mes bagages. Pas question de me présenter
pour un emploi vêtue d'un jean et d'un tee-shirt, j'allais
être obligée d'acheter des escarpins et deux ou trois
robes.
Où trouve t'on des robes
à Paris ? J'avais pu le constater de visu, sûrement
pas rue Jouffroy, ni avenue de Villiers, encore moins avenue de
Wagram.
J'appréhendais de me
laisser avaler par la bouche de métro mais je ne pouvais
tergiverser plus longtemps. Les parachutistes doivent ressentir les
mêmes émotions la première fois qu'ils se
lancent dans le vide.
Je suis descendue
successivement aux stations Europe, Bourse, Parmentier, pour
atterrir à Galliéni. Je peux affirmer que ce sont des
endroits où l'on ne vend pas de robes. J'ai rebroussé
chemin. A la station République, j'ai découvert
l'univers des correspondances. Ne rester plus qu'à
comprendre. Une paille !
Toute la journée, j'ai
circulé, emprunté des couloirs, parfois très
longs, très vides, très angoissants, gravi et descendu
des multitudes d'escaliers. C'est un sadique celui qui a conçu
le métro. Tantôt il faut escalader toute un volée
de marches pour en redescendre tout autant dans les minutes qui
suivent après une dizaine de mètres de plat. Je
décidais de me rendre à la station
Trocadéro (Pourquoi ? Comme ça, pour rien,
parce que le nom me plaisait), je me retrouvais place de la Nation.
Par curiosité, j'ai
voulu voir à quoi ressemblait cette place. Je n'ai même
pas posé un pied dessus. Sous l'effet, aussi soudain
qu'imprévu, d'une répugnante sensation
d'agoraphobie, je me suis réfugiée immédiatement
dans les entrailles du métropolitain.
Le métro c'est un lieu
étrange. Les voitures se succèdent régulièrement
et rapidement et pourtant les gens adoptent des allures précipitées
comme s'ils craignaient de manquer soudainement de moyen de
transport. Sur les sièges ou par terre, dans les stations,
dorment des foetus géants en haillons qui dégagent
des effluves écoeurants de sueur âcre et de
vinasse surie. Dans les couloirs, des individus au regard
perpétuellement en alerte vous proposent furtivement des
pistaches, des avocats, des babioles, toutes choses que l'on peut
acquérir pour le même prix dans n'importe
quel « CoûtsZunic ». Dans les
voitures, des êtres faméliques jouent (mal) de
l'accordéon ou de la guitare, chantent (faux) des
pleureuses goualantes, et osent vous demander de l'argent après
vous avoir brutalisé les tympans. Tous ces personnages qui
couraient dans les couloirs se transforment en voyageurs amorphes,
le visage morose quand ce n'est pas revêche, l'air résigné.
Des zombies.
À la fin de la journée,
j'ai émergé titubante et affamée (les
cacahuètes en guise de repas c'est bon mais ça ne
nourrit pas sa femme) de la station Wagram. Le métro n'avait
plus de secrets pour moi et je ne savais toujours pas où on
achète des robes à Paris.
J'allais devoir poser la
question à la concierge.
C'est une portugaise, noiraude
et sèche comme une vieille prune, qui écarte le rideau
de sa loge à chacun de mes passages et m'examine avec un oeil
méfiant comme si elle me soupçonnait de faire pipi en
douce sur les marches de l'escalier en marbre. Elle me terrorise
mais qui, à part elle, pourrait me renseigner ?
Bon, c'est pas tout mais il est
temps que je me mette à la recherche d'un emploi et de mon
futur logement. C'est décidé, demain matin, je me lève
aux aurores et je m'approvisionne en journaux. En attendant, après
un substantiel repas fruits et gâteaux, un bon bain et au lit.
Trop crevée pour regarder la télévision.
Elle est marrante la baignoire
de la marraine. Dedans, on ne s'allonge pas, on s'assoit. C'est une
baignoire à genoux.
Zut ! Malgré la fatigue,
il faut que je prenne le temps de téléphoner à
maman. J'ai totalement oublié de le faire dans la journée
et si je ne l'appelle pas, elle va s'inquiéter. Telle que je
la connais elle est capable d'alerter le commissariat, l'archevêché,
S.O.S médecins, le Ministère de la Guerre, ou, encore
pire que tout ... Sophie. Marraine-Carabosse de Guillemette,
excuse-moi, mais je vais encore transgresser une de tes
interdictions. C'est un cas de force majeure et je ne me vois pas
aller téléphoner dans une cabine vêtue de
seulement une robe de chambre par dessus mon pyjama (d'autant
que je n'en mets jamais les pantalons que je ne supporte pas :
je dors les fesses joyeusement à l'air) et je ne me ressens
pas non plus de me rhabiller.
« Allô maman, c'est
moi. »
« Ma chérie, je
m'inquiétais (qu'est-ce que je disais ? ). Tu
as fait un bon voyage ? Tu es bien arrivée ? Et les
enfants, ils ne sont pas trop turbulents ? Les soeurs sont
gentilles ? »
« Tout va bien maman.
Tout est O.K. »
« Tu seras toujours aussi
étourdie, ma Gisèle ! Tu as totalement oublié
de me donner ton adresse. Dis-moi où je peux t'écrire,
à quel endroit je peux t'envoyer des colis ? »
« Oh, maman, charri