GISÈLE
Moi, je vous le dis, j'ai comme
une impression de trahison.
Ce n'est pas juste. Ce devrait
être ma fête à moi, mon jour de gloire, mon
alléluia, mon sésame ouvre-toi ...
Ils s'amusent tous.
Même mes cousines, les
jumelles Céleste et Clémence, qui ne cessent de
glousser avec conviction.
Elles m'exaspèrent.
Deux beautés
lorsqu'elles avaient vingt ans paraît-il. Les reflets l'une de
l'autre.
La légende familiale
raconte que, pour leur malheur, c'est justement à cet âge-là
qu'elles se sont éprises d'un même charmant jeune
homme. Or, comment résoudre un tel dilemme quand on vous a
affligées de prénoms aussi angéliques.
(« Ton bonheur compte
plus que le mien, Céleste. Je sais que tu l'aimes. Comment
voudrais-tu, alors, que je devienne sa femme ? »
« Et moi donc, comment
pourrais-je me le marier, Clémence ? Je sais que tu
l'aimes aussi. Jamais je ne supporterais de te savoir malheureuse
par ma faute. »)
Le charmant jeune homme
ignorait-il être l'objet de cette mutuelle adoration ou se
lassa t'il de tant de tergiversations ? Il ne tarda pas à
convoler en justes noces (quelqu'un aurait-il l'obligeance de
m'expliquer en quoi consiste des noces injustes) avec la fille
unique d'un charcutier, une dénommée Angèle
nantie non seulement d'un prénom tout aussi séraphique
que ceux de mes cousines, mais également d'un embonpoint et,
ce qui pouvait expliquer le choix très judicieux de ce
charmant jeune homme, d'une dot très confortables.
Ce qu'il advint de ce couple
indiffère tout le monde mais, en ce qui concerne les jumelles
Céleste et Clémence, le résultat de ce drame Ô
combien passionnel c'est que depuis quarante ans elles s'empiffrent
de pâtisseries pour oublier leurs chagrins jumeaux, abordent
une soixantaine gâteuse, et ressemblent à deux
clafoutis gélatineux.
Ils s'amusent tous. C'est
vraiment une noce très réussie. Ou c'était.
Après tout, elle tire sur sa fin. Preuves en sont les nappes
maculées et les mâles en état de semi-ébriété.
Je suis un édredon. Un
édredon pââteux. Trop de champagne. En ce jour de
fête, il m'était permis d'en boire, j'en ai profité.
La noce, évidemment, a
lieu à Saint-Jean-aux-Bois, comme il se doit. Tiens, ça
rime. Je ricane. Ricanement d'ivrognesse. Ma bouche rictusse et ma
tête ... pleurusse ? Je suis en train de disjoncter.
Par chez nous, à
l'occasion de toutes cérémonies, si on tient à
la considération des voisins, si on juge essentiel de garder
l'estime de la famille, des amis, et même de tous ceux dont on
se fiche éperdument, on ne peut festoyer qu'à
Saint-Jean-aux-Bois. C'est une incontournable question de standing.
Si on n'a pas les moyens, on fait des sacrifices et puis c'est tout.
Chez nous, je ne sais pas trop ce qu'on a fait comme sacrifices, je
n'ai pas vu la différence. Mais si maman dit qu'on en a fait,
je peux la croire, maman a toujours raison. Du moins c'est ce que
prétend papa, en grognant, en râlant, en tempêtant,
bizarrement jamais de bon gré.
Pour les festivités, que
ce soit une noce, le baptême du bébé baveur si
attendrissant qui ressemble tant au pépé, la communion
de sainte nitouche, le presque centième anniversaire du pépé
qui bave tout autant que le nourrisson qui lui ressemble,
Saint-Jean-aux-Bois propose un restaurant agréable et sans
prétention. Des hôtes avenants vous y régalent
d'une cuisine simple et succulente. Seul défaut qui fait
râler papa, des tarifs, selon lui, dignes de la Tour d'Argent.
(Dois-je préciser que papa n'a jamais mis les pieds à
la Tour d'Argent et qu'il serait bien incapable de vous dire où
se situe ce célèbre repaire de la gastronomie). Tout
autour du restaurant, la forêt vous cerne de sérénité.
Ça vaut tous les sacrifices. Même, surtout, quand on
déprime seule au mitant de la gaieté ambiante.
Qu'en est-il de mon allégresse
des hiers quand ma tête chantait : « So o
phie se mari e » et que mon coeur en écho
répétait : « So o phie se marie e
... So o phie se marie ».
Qu'on ne vienne pas me demander
pourquoi sur l'air de l'Internationale vu qu'à la maison la
politique c'est pas notre obsession. Pas plus que la religion
d'ailleurs.
Rien à faire,
l'exaltation me fuit. Je migraine boudeusement dans mon coin pendant
que, déroulement logique, ILS ont repoussé les tables
et les chaises contre les murs et commencé à danser.
Un bal de vieux avec valses, tangos, bousculades et grosse rigolade.
Ecoeurant. Gare aux lumbagos.
Nous ne sommes que quatre
jeunes avec des têtes d'anomalies de moins de vingt ans,
noyés dans cette réunion de vieillards
machingénaires : mes cousins Jonathan et Georges et
ma cousine Juliette.
Je l'aime bien Juliette. Nous
avons le même âge et, lorsque nous étions
enfants, il n'était pas rare qu'elle vienne passer ses
vacances chez nous. C'était les seuls moments où je ne
trouvais pas grotesque de jouer à la poupée.
Seulement, tout comme moi, Juliette a eu quatorze ans, puis quinze
et Sophie a de moins en moins éprouvé de sympathie
pour la chrysalide qui se transformait en papillon. Un papillon trop
chamarré, avec trop de noir autour des yeux, trop peu de
tissu pour dissimuler des jambes au mollets par ailleurs fort
joliment galbés. Les invitations se sont raréfiées,
espacées jusqu'à ce qu'on finisse par s'oublier.
Jonathan est assuré de
séduire toute demoiselle qui aime le genre joufflu... et
suintant.
Je sais, je sais, papa me l'a
assez dit et répété (l'oeil
rigolard) que c'était maladif et que ce n'était
pas bien de ma part de me moquer. Mais, c'est plus fort que moi,
cinq minutes passées en compagnie de Jonathan et j'ai envie
de l'essorer.
Quant à Georges, mon
cavalier en l'occurrence, et plutôt beau garçon, il est
à périr d'ennui. Une encyclopédie sur pattes
qui ne cesse de pérorer, de vous donner l'explication de
chaque terme un peu sophistiqué qu'il emploie (et dont
vous êtes sensé ignorer le sens - en ce qui me
concerne, c'est d'ailleurs l'exacte vérité - pauvre
demeuré ignare que vous êtes), qui, tout en vous
martyrisant les oreilles de sa science ne cesse de vous toucher
tantôt le bras, tantôt l'épaule, tantôt la
main comme si cela devait vous aider à mieux comprendre ce
qu'il raconte. Je déteste que l'on me tripote.
Juliette, sa victime du moment,
me lance des regards affolés que je feins d'ignorer même
si je la plains sincèrement.
C'est vrai, qu'est ce qu'elle
en a à fiche, l'apprentie coiffeuse, des moeurs des
pingouins (le dernier « dada », si l'on
peut dire, du « culturé »). C'est
pas de sitôt qu'elle risque de voir un pingouin entrer dans
son salon pour se faire shampouiner.
« Mon Georges, a coutume
de se rengorger sa mère avec orgueil, et à qui a la
patience de l'écouter, c'est un puits de connaissances. Il
pourrait devenir énarque s'il le voulait. »
« Jojo, grommelle mon
cousin Emile, quand il est à proximité et qu'il entend
les propos de son épouse, il fera garagiste comme son papa.
- Non mais alors, j'ai pas sué
sang et eau pour monter cette affaire et que mon fils aille faire le
larbin pour des pedzouilles de bureaucrates ! »
La seule évocation de
Jojo-Georges, les bras dans le cambouis, ce mignon toujours pomponné
incapable de résister à l'envie de se recoiffer tous
les quarts d'heure en s'admirant dans un miroir de poche qui ne le
quitte jamais, me comble d'allégresse.
Quel succès cette noce !
Tu parles d'une assemblée de ringards.
C'était bien la peine
que maman, cède, pour une fois, à mon caprice et
accepte de me confectionner cette ravissante robe style empire en
percale bleu azur (« Ah, non, par pitié
maman, pas de rose. J'en ai soupé du rose. Le rose, c'est
jamais qu'un succédané du rouge et j'en ai marre de
ressembler, en permanence, à un coquelicot ambulant. »).
Maman, on ne le croirait pas à
voir ses petits doigts boudinés mais, quand il s'agit de
couture, c'est une fée. C'est d'ailleurs elle qui
confectionne tous les tailleurs « faux Chanel »
de Sophie et je suis persuadée que, si Madame Chanel avait
connu maman, ce n'est pas un pont d'or qu'elle lui aurait offert
pour travailler avec elle, c'est un aqueduc.
Evidemment, Sophie a poussé
de hauts cris. Une robe style empire pour une gamine de mon âge
!
Pour une fois, maman a fait fi
de ses récriminations et a protesté que c'était
un style de robe qui convenait fort bien tant à ma silhouette
qu'à mon « indécrottable »
(sic) âme romantique.
« Et puis, il faut
qu'elle soit particulièrement élégante et
gracieuse, ta soeur, ma Sophie. N'oublie pas qu'elle est ta
demoiselle d'honneur. »
Je subodore que maman en avait
un peu ras le bol d'employer son talent à confectionner les
sempiternels tailleurs « faux Chanel » de
Sophie.
D'ailleurs, Sophie a été
très vite rassurée lorsqu'elle a eu le loisir de me
voir essayer ma toilette. Le décolleté de ma robe
style Empire est d'une décence à la limite de
l'indécence.
« Quand on est une jeune
fille bien élevée, on n'expose pas sa gorge à
tous venants. », a décrété doctement
maman devant ma mine dépitée
Trois couples légèrement
ahuris mis à part (les invités du marié), c'est
toute la famille maternelle qui est venue assister au mariage. Et
pour cause, celle de mon père sévit quelque part en
Hongrie. Je ne sais pas où exactement, car il n'en parle
jamais.
Agé d'une trentaine
d'années lorsqu'il est arrivé en France (Pour le peu
que j'en sais, il aurait fui son pays natal à cause d'une
divergence d'opinion entre lui et toute une armée de méchants
soldats russes...), mon père a connu ma mère lors
d'un bal champêtre. Il ne parlait pas un mot de français
mais dansait divinement. Elle ne comprenait rien de ce qu'il lui
racontait en langue magyare mais se savait follement éprise.
Ils se sont mariés et pendant des années ne se sont
jamais disputés faute d'un vocabulaire commun.
Tandis que mélancolise
mon petit coeur orphelin de joyeuseté, la fiesta a pris
sa vitesse de croisière.
Parmi les grotesques qui se
trémoussent sur la piste improvisée, cousin Maurice,
le vétérinaire, qui fait cliqueter en cadence le
squelette qui lui sert d'épouse, cousin Emile, le garagiste,
qui en a toujours « une bien bonne » à
vous raconter avec Madame aux allures de héron bancroche,
cousine Nadine, chirurgien-dentiste au faciès chevalin, qui
se fait appeler Natacha, accompagnée de son dernier et énième
fiancé en date, un soi-disant sous-secrétaire d'un
secrétaire de Cabinet de Préfecture, un chauve au
teint jaunâtre d'hépatique, cousin Jérôme,
le libraire, grand dadais au regard sournois et sa femme, Ginette,
unanimement reconnue comme étant la plus grande commère
à cent kilomètres à la ronde.
Que de palabres ces derniers
mois pour parvenir à déterminer qui serait invité
à la noce. Pas trop de monde. Comme dit maman : « on
ne s'appelle pas Rothschild ». En nombre suffisant quand
même, pour ne pas avoir l'air avaricieux. Enfin, si papa est
orphelin de toute famille en France, si maman a la chance de n'avoir
ni soeur, ni frère, gros problème que cette liste
d'invitation à établir car, comme dans la plupart des
villages, nous sommes cousins à des degrés plus ou
moins indéfinis avec les trois quart de la population. En ce
qui concernait Sophie, son choix était arrêté,
tranché, définitif et sans appel, ne seraient invités
que les notables. Maman, pour sa part, estimait que certaines
susceptibilités devaient être ménagées.
Aux propos de l'une comme de l'autre, le futur gendre opinait. Papa
ne pipait mot, toujours partisan d'une réserve prudente. De
toute évidence, mon avis n'intéressait personne.
Résultat, exit la jeunesse. Les mariés paraissent
incongrus au sein de cette assemblée du nonentième
âge.
À mes copines de lycée,
j'ai raconté que mon père était un prince
magyar en exil par suite de ténébreux complots d'ordre
politico familial. Elles sont tellement naïves (ou
débiles ?) qu'elles n'ont jamais émis le
moindre doute quant à mes fabulations. Et puis, c'est d'un
romantisme tellement excitant.
Pour des raisons plus
pragmatiques, je leur ai fait accroire qu'il était patron
d'une importante entreprise de maçonnerie ce qui me permet de
fréquenter sans complexe et sans scrupule ces snobinardes de
Nicole, Josette, Françoise, et Monique, respectivement filles
de juriste, chirurgien, et commerçants. Ce n'est pas que je
sois snob moi-même, ni que j'apprécie particulièrement
leur compagnie, tant s'en faut, mais avec elles, maman m'autorise à
sortir de temps à autres. Permission qui me serait refusée
si je commettais l'erreur de me lier d'amitié avec d'autres
lycéennes, filles d'ouvriers ou de cultivateurs, parce que
Sophie m'a bien fait comprendre qu'il était hors de question
que j'ai la moindre relation avec « des gens du
peuple » selon son expression.
Et nous, que sommes-nous, sinon
des gens du peuple. De fait, la grosse entreprise de papa n'emploie
que lui-même et un adorable vieil italien un peu simplet,
excellent maçon et admirable chanteur.
Sophie prétend que les
filles d'ouvriers et de cultivateurs sont frustes et de moeurs
douteuses. C'est complètement idiot bien entendu mais comme
tout ce que déclare Sophie est parole d'Évangile pour
maman, je suis bien obligée de me soumettre à sa
volonté despotique. Et puis, dans un sens, il faut bien
avouer que ça m'arrange car le niveau scolaire de ces filles
là est autrement plus performant que le mien. Tandis que je
m'échine péniblement à tenter de comprendre
d'insolubles équations mathématiques, que je me
cramponne avec l'énergie du désespoir pour essayer
d'assimiler les règles de la sténographie, et ce pour
parvenir à obtenir des notes passables, elles jonglent
allègrement avec des notes comme seize, dix-sept, parfois
même dix-huit ce qui est le maximum accordé par les
plus indulgents de nos professeurs, sans parler des mentions, des
prix d'excellence. Infréquentables ces nanas.
La valse musette
m'accordéonnait les neurones. Je suis sortie sur la terrasse.
Bouffées parfumées
d'un soir d'été.
Pour choisir la date de la
cérémonie, Sophie et maman hésitaient entre
avril et juin. Chacun sait qu'on ne se marie pas au mois de mai :
c'est le mois de Marie. Je n'ai pas très bien compris, là
non plus, parce que cette histoire de mois de Marie c'est une
histoire de religion et la religion dans notre famille ça se
résume au baptême, la communion, et, à
n'envisager que le plus tard possible, l'enterrement.
Finalement, c'est le mois de
juin qui a remporté les suffrages car maman, qui a toujours
raison, a décrété qu'en avril il fait beaucoup
trop « cru ». Dans l'Oise, le
terme « cru » défini un temps
froid et humide et donc inconciliable avec les toilettes légères
que l'on souhaite exhiber à l'occasion d'un mariage.
Magie de la nuit scintillante,
les effluves de champagne s'évaporent, ma migraine s'estompe,
ma joie me réintègre, l'odeur du chèvrefeuille
parfume mon bonheur : Sophie se marie. Sophie est mariée.
Sophie, ma soeur, trente
et quelques poussières d'années l'été
prochain. Sophie de seize ans mon aînée et qui a
toujours empoisonné ma vie. Enfin, la voilà mariée !
Enfin, elle va nous quitter ! Je n'espérais plus ce
miracle.
Pourquoi si tardivement ?
Pourtant, elle est belle ! Mais alors, réellement,
extraordinairement belle. Grande, blonde, mince, un corps de déesse,
un visage pur aux traits parfaits, une vraie ressemblance avec une
Catherine Deneuve flirtant tout juste avec la trentaine, en beaucoup
plus réfrigérant, et, invariablement vêtue de
ses faux tailleurs Chanel.
Enfin, quand je dis qu'elle a
toujours empoisonné ma vie, j'exagère. Je n'ai pris
conscience de son existence que lorsque j'ai atteint l'âge de
ma première tentative de maquillage. C'était aussi la
première fois que je découvrais l'Âmour.
Christ, le correspondant
anglais de mon meilleur copain, mon confident, mon complice, Michel,
était venu passer quelques jours de vacances en France. Il
était beau Christ, il était blond, et, mais je n'en
jurerais pas, il me semble bien me souvenir qu'il sentait bon le
sable chaud.
Un après-midi, dans un
réel souci de l'éblouir, je n'ai pas hésité
à me barbouiller les lèvres de rouge passion et à
me maquiller vampeusement les yeux. Ceci évidemment en
cachette de papa et maman. L'un étant à maçonner,
j'ai attendu que l'autre soit occupée à une quelconque
tâche ménagère pour quitter la maison
subrepticement.
Je n'ai jamais connu le
résultat de mes efforts de séduction.
Alors que nous étions
devant l'étang à projeter une partie de Pédalo,
la voiture de Sophie a pilé devant nous.
Je n'ai jamais su non plus la
raison pour laquelle elle avait quitté son bureau en plein
après-midi ni comment elle m'a reconnue derrière mon
déguisement de fille-femme fatale. Par contre j'ai encore le
souvenir des injures dont elle m'a abreuvée et me restent
encore en mémoire ces vociférations et la plus
magistrale paire de gifles que j'ai jamais reçue.
Depuis ce jour qui marqua ma
onzième année, et que je m'obstine à qualifier
de fatidique, sa vigilance ne s'est jamais relâchée. Je
suis et je dois rester une petite fille. Interdit le maquillage et
inutile bien sûr d'envisager de sortir avec des
garçons (surtout étrangers). Ma soeur a la
phobie de l'étranger, pas seulement le noir et l'arabe, comme
tout le monde, mais l'étranger en général,
qu'il soit suédois, japonais ou martien. Quand on a pour père
un authentique hongrois arrivé en France par suite de causes
mystérieuses, c'est une phobie assez bizarre. Même
Michel, qui n'est pourtant pas étranger et avec qui j'ai
passé mon enfance à grimper aux arbres, s'est vu
interdire de camaraderie.
Et maman, qui a toujours
raison, donne toujours raison à Sophie. Et maintenant j'ai
dix-sept ans et j'en ai « ma claque »
d'être régentée.
Sophie, pour en revenir à
elle, c'est pas tellement le genre gifleuse. Son truc, à
elle, c'est plutôt la chiquenaude mais, croyez moi, quand ça
vous arrive bien asséné, à l'improviste, sur le
bout du nez, ce n'est pas particulièrement agréable.
La deuxième gifle que
m'a octroyée, généreusement, ma soeur pas
bien aimée, ne date pas plus tard que de ce début
d'année. Tu parles d'une manière sympathique de
présenter ses bons voeux !
Les vacances se terminaient et,
après avoir repoussé l'échéance de jours
en jours et avec une louable opiniâtreté, je m'étais
résignée à entreprendre de faire mes devoirs
d'école.
Après
avoir lambiné en rédigeant une rédaction au
sujet débile (Que pensez-vous du proverbe : bien
mal acquis ne profite jamais), baillé en tentant de mémoriser
les dates des victoires de Napoléon 1er (bien
contente qu'il ait été mis au rencart par les anglais,
cet enquiquineur ! ), révisé, sans entrain,
une leçon particulièrement barbante qui concernait la
gestion des entreprises (s'il est un sujet dont je me moque
éperdument, c'est bien la gestion des entreprises), je ne
pouvais plus tergiverser : il me fallait affronter les
règles impitoyables de l'algèbre.
J'avais commencé à
faire mes devoirs un peu après le repas de midi mais, compte
tenu de la cadence infernale que j'avais soutenue pour les
effectuer, la soirée était déjà bien
entamée quand je me suis décidée à
extirper mon livre de maths du plus profond de ma gibecière.
Résultat, au bout d'un
moment, maman qui voulait dresser le couvert sur la table de cuisine
que je squattais a commencé à s'impatienter.
Sa très dévouée
Sophie, qui venait de rentrer du bureau où elle exerce son
autorité dictatoriale sur son patron, a donc pris le parti de
me venir en aide avant que toute la famille ne périsse
d'inanition.
Au début, mais alors
vraiment au tout tout début, je parvenais encore à
comprendre ses explications mais les choses se sont très vite
gâtées. Moi, je jugeais ses exemples fumeux et les
équations avaient tendance à danser une gigue
infernale dans ma cervelle.
En ce qui concerne ma soeur,
la patience ne fait pas partie de ses qualités prédominantes.
La réaction chimique de
nos deux esprits incompatibles n'a pas tardé. C'est Sophie,
la première, qui a explosé :
« Mais c'est pas
imaginable d'être sotte à ce point ! Tu n'es
vraiment qu'une demeurée ! C'est pas possible, on a dû
te décerveler à ta naissance ! »
Face à l'agression,
affreusement vexée, ma protestation a été
instantanée. J'ai glapi :
« Bravo ! Merci quand
même ! T'es vraiment une mère pour moi. »
La beigne que je me suis
prise ! Je ne l'ai pas vu venir mais j'en accusé bonne
et cuisante réception.
Et pendant que j'en restais
pantoise, cette mauvaise gale s'enfuyait par l'escalier, en
direction de notre chambre commune, tout en chialant comme une
madeleine.
« C'est malin , m'a
sermonnée maman, le regard courroucé, ma pauvre
Gisèle, décidément tu n'en rateras jamais
une ! »
Avouez que comme injustice, ça
se posait là. C'est moi que cette mégère de
Sophie abreuvait d'un flot d'insanités et, par dessus le
marché, je me faisais injustement enguirlander.
En plus, ce n'était même
pas vraiment méchant ce que je lui avais dit, à
Sophie. Je la trouve vraiment bizarre parfois.
La preuve qu'elle est bizarre
c'est que, elle qui n'est jamais avaricieuse de réflexions
désobligeantes à mon sujet, qui fait preuve d'une
sévérité outrancière à mon égard,
qui exerce un despotisme insupportable à mon encontre, est
parfois capable d'attentions inattendues comme certain jour d'hiver
où elle m'avait acheté des cerises parce qu'elle sait
que j'en raffole, de gestes affectueux imprévisibles quand un
cauchemar me réveille, la nuit, et qu'elle me prend dans ses
bras pour que je puisse me rendormir sécurisée.
Étrange Sophie.
L'hiver dernier, quand Sophie a
présenté CTP à papa et maman, j'ai pensé
que j'hallucinais tant le fait me paraissait incroyable,
fantastique, inconcevable, inespéré. Pourtant, elle
avait l'air sûre d'elle, son employeur désirait
l'épouser et donc faire la connaissance de ses parents, et
elle ça semblait lui convenir aussi. Moi, je n'osais malgré
tout pas trop y croire. J'avais bien fait des prières pour
qu'un tel événement se produise mais mon tempérament
sceptique me faisait douter que le miracle survienne un jour.
N'empêche que jusqu'à
présent elle ne m'a pas lâchée pour autant.
Geôlière, c'est son sacerdoce à ma grande soeur.
Alors qu'elle aurait dû vivre son idylle, yeux dans les yeux
avec son soupirant, elle parvenait à loucher sans réussir
à être disgracieuse, un oeil sur lui et l'autre
sur moi. Il faut dire que CTP ne nécessite pas deux yeux pour
le tenir à l'oeil. Dans le genre coincé, il se
pose là. Le ton neutre, le geste rare, pas vilain mais un peu
potiche. Pour tout dire, ils s'harmonisent parfaitement : banquise
et glaçon.
En ce merveilleux soir qui
achève une merveilleuse journée, Petit Jésus,
je te le demande du fond du coeur, soit gentil avec moi et
veille à ce que, malgré les apparences, CTP soit un
géniteur très très prolifique. Trois ou quatre
mioches à torcher bien à elle, voilà qui
devrait occuper suffisamment Sophie pour qu'elle m'oublie un peu.
SOPHIE
Neuf heures et bientôt
trente minutes... Quelle jouissance de me prélasser
entre les draps de satin alors que ma remplaçante s'active,
depuis une heure bientôt, au poste que j'occupais encore il y
a moins de deux mois.
Ultra qualifiée ma
remplaçante. C'est moi qui l'ai choisie. Plus de trente ans
d'expérience professionnelle et aucun attrait. Vêtements
gris, figure grise, cheveux gris, c'est une perle grise.
Dans quelques instants, je
sonnerai Marguerite afin qu'elle me prépare mon petit
déjeuner que je prendrai au lit en toute quiétude.
C'est mon employée de
maison à moi Marguerite. Une gentille antillaise à
peine colorée qui a pour principale qualité, la seule
peut-être, de m'adorer sans restriction. Quant à
l'ancienne, celle qui de tous temps avait été fidèle
à maman Simon, celle qui me toisait comme une intruse, je lui
ai fait comprendre que le temps de la retraite était (bien)venu
pour elle. Et tant pis si c'était une parfaite ménagère
et une cuisinière hors pair. En ce qui me concerne, c'était
avant tout une vieille araignée à balayer.
Déjà plus d'une
semaine que nous sommes de retour.
Voyage de noces à
Venise. La ville et l'époux se sont révélés
sans surprises. Venise, une ville pleine d'eau glauque et
nauséabonde, des palais décrépis, une place
envahie de volatiles dégoûtants et, heureusement, du
soleil. Comme le voulait mon rôle de (jeune ? )
mariée comblée, je me suis extasiée.
L'époux amant n'est pas
une affaire. L'époux mari me convient tout à fait. Il
est tendre, attentionné, et il veut ce que je désire.
Après tout, je n'ai pas souhaité ce mariage pour
connaître l'extase de la passion amoureuse mais pour devenir
ce que je suis aujourd'hui, Madame Donation Simon, des Transports
Simon & Fils. Je suis une arriviste arrivée.
Petite ambition que celle de
devenir la femme d'un patron d'une entreprise de transports ?
Peut-être dans une grande ville comme Paris, Lyon ou
Marseille. A Compiègne, c'est accéder à
l'élite.
Je sonne Marguerite et m'étire
paresseusement.
Grasse matinée bien
méritée. Hier, nous avons reçu les Duchemin des
Laboratoires Duchemin. Ma première invitation. Soirée
très réussie, ils ne sont partis qu'après
vingt-trois heures. Invitation essentielle. Pour être reconnue
de la bourgeoisie compiègnoise il faut être agréée
de Madame Duchemin. J'ai si bien su la flatter qu'elle m'a jugée
abbbbsolument charmante. Vieille peau...
Si tu savais la mère
Duchemin comme il ne m'a pas été facile de devenir
l'épouse de Donation Simon, fils unique et seul héritier
des Transports Simon & Fils.
Fille d'un minable maçon,
qui plus est de nationalité hongroise et qui ne parle
toujours pas un français correct, j'ai, de surcroît,
mais ça personne exceptés maman et papa, ne le saura
jamais, commis a quinze ans la faute suprême, celle qui est
sensée ruiner votre existence. Deux ans d'exil en Angleterre
ont gommé la faute en même temps qu'ils ont englouti
les économies de mes parents.
À dix-huit ans, sans
diplôme mais écrivant et parlant un anglais parfait,
j'ai été embauchée, en qualité de
standardiste, par la société des Transports
Simon & Fils. Le papa était décédé,
le fils terminait ses études et ne dirigeait pas encore
l'entreprise.
Deux ans de cours du soir m'ont
permis d'acquérir le diplôme indispensable pour accéder
à un poste de secrétaire.
J'évitais toute
camaraderie avec mes collègues de travail, fuyait toute
tentative de relation amicale, n'avait aucun flirt, aucun désir
d'en avoir un. Une seule obsession me guidait, me marier avec un
notable, et rien d'autre ne devait me distraire.
Dans ce but, trois ans plus
tard, je suis devenue la maîtresse discrète et secrète
d'Edouard, notaire quinquagénaire, marié sans enfant.
Amoureuse ? Certainement pas ! Mais bien décidée
à devenir l'épouse d'un représentant de la
bourgeoisie compiégnoise et Edouard m'assurait songer très
sérieusement au divorce.
Que j'étais donc sotte.
Je fêtais mes vingt-sept printemps qu'il ne cessait d'y
songer. Chez Simon & Fils, on nous présentait
notre nouveau patron. Il me parut évident que je devais
rompre avec Edouard et me faire épouser de Donatien Simon.
Petit déjeuner terminé.
Avant que mon teint ne jaunisse, il faudra que je pense à
faire remarquer à Marguerite qu'il existe d'autres confitures
que celles à l'abricot.
Une bonne douche et je serai
tout juste prête pour mon rendez-vous avec le décorateur.
Tout est à rénover dans cet appartement, je vais m'en
donner à coeur joie.
Je suis belle. Encore
fallait-il que Donatien Simon me remarque. Il me fallait donc
devenir sa secrétaire particulière.
Bien sûr le poste était
déjà occupé, et pas par n'importe qui. Une des
dernières volontés de papa Simon le stipulait :
jamais l'entreprise ne se séparerait de Bénédicte,
sa très loyale secrétaire. Une antiquité mais
un pilier de la société, Bénédicte. Une
perfection, une indéracinable.
Et alors ? Quand on veut
obtenir quelque chose, il ne faut pas lésiner sur les moyens.
Je n'avais pas sa compétence professionnelle ? Je
n'avais qu'à user de roublardise.
Quand on a la volonté de
dénigrer quelqu'un sans risquer d'être soupçonné
de vouloir nuire, tout est dans le ton. Il ne faut surtout pas qu'il
soit coléreux, hargneux ou venimeux mais bien au contraire
adopter le ton de la boutade et savoir doser et persévérer
jusqu'à ce que vos propos atteignent leur objectif.
- Certes, elle est on ne peut
plus qualifiée Bénédicte, mais l'image de
marque de l'entreprise en prend un sacré coup quand nos
visiteurs d'outre-Manche n'entendent rien à son anglais
mâtiné de patois picard.
- Elle pourrait quand même
se vêtir avec plus de raffinement. Franchement, sous prétexte
d'austérité, elle est fagotée « limite
l'indigente ». C'est tout juste si nos visiteurs
d'outre-Rhin ne lui ont pas fait don d'une pièce de monnaie
la semaine dernière en quittant les bureaux.
- La pôvre commence à
souffrir de pertes de mémoire. Elle passe la plupart de son
temps à rechercher des documents qu'elle est certaine d'avoir
rigoureusement classés.
Nous avons fait connaissance
avec toute la gamme de soupirs de Donatien : compréhensifs,
patients, légèrement agacés, très
agacés, franchement excédés.
Mais mon chef-d'oeuvre a
consisté à « kidnapper »,
parmi les dossiers confiés à la garde réputée
vigilante de Bénédicte, un contrat très élaboré
destiné à tenter d'obtenir la clientèle d'un
gros patron de l'industrie italienne alors que tout le monde se
trouvait enfin réuni pour aborder les pourparlers, après
bien des « rendez-vous suspens » remis
pour différentes causes.
Donatien n'a pas renié
les dernières volontés de papa Simon : Bénédicte
a été nommée responsable de la distribution et
de l'envoi du courrier. Encore fait-elle l'objet de quelques
suspicions lorsqu'un client jure ses grands dieux ne pas avoir reçu
la facture qui lui a été adressée.
Après, tout a été
très simple. J'écrivais et je parlais un anglais
irréprochable, mon travail était propre, bien
présenté, soigné, mon élégance
sans rivale, et surtout je ne rechignais jamais à faire des
heures supplémentaires à titre tout à fait
gracieux. Nulle n'était plus qualifiée que moi pour
devenir la secrétaire de Donatien Simon.
Le séduire n'a pas été
particulièrement ardu. Je l'ai déjà dit, je
suis belle. Qui plus est, sans prétention et sans fausse
modestie, outre la beauté, je prétends posséder
ce que l'on appelle « de la classe ».
Amoureux de moi, il l'est très vite devenu Donatien Simon. Un
amoureux transi qui n'osait même pas me suggérer de
devenir sa maîtresse (ce que j'aurai refusé d'un
air outragé) mais qui, hélas, ne se risquait pas
non plus à me demander de devenir sa femme.
Et pour cause, maman Simon
n'aurait pas toléré la mésalliance.
Et oui, il était affligé
d'une maman exclusive, aimante et aimée, intolérante
et intolérable, et de santé très fragile,
Donatien Simon. Une de ces malades éternelle car trop bien
soignée, une de celles qu'il faut impérativement
ménager car la moindre contrariété peut leur
être fatale. Une emmerdeuse quoi.
Je franchissais la trentaine.
J'avais toujours vécu sans ami(es) et sans amour(s).
Rigoureusement déconseillé quand on est arriviste. Je
guettais anxieusement l'approche des premières rides. Alors
qu'enfin je touchais au but (je ne doutais pas que Donatien
soit épris de moi), j'étais coincée. Une
vieille momie faisait échec à mes projets.
Je n'ose croire que c'est le
résultat des mes prières impies, elle est morte
brusquement il y a un an. Le dernier obstacle étant balayé,
totalement dépoussiéré, Donatien Simon
m'appartenait.
Donatien Simon m'appartient. Je
fais désormais partie de la classe bourgeoise de Compiègne.
Madame Sophie Simon des Transports Simon & Fils.
Je me demande bien pourquoi
Gisèle s'obstine à appeler Donatien CTP. Je me méfie
des délires cérébraux de cette petite folle.
Venant d'elle il est aussi bien possible de traduire « chéri
tellement précieux » que « connard
très prétentieux ». Gare à elle si
elle s'avise de me baptiser SS car elle recevra la plus belle gifle
de toute sa vie.
Ce qui me fait penser que dans
huit jours nous connaîtrons le résultat de ses examens.
Qu'importe d'ailleurs, diplômée ou non, elle sera l'une
des secrétaires des Transports Simon & Fils.
Bien heureux pour elle que cet emploi lui soit assuré car,
compte tenu de son non acharnement pour étudier, je doute
fort que ses examens soient couronnés de succès.
GISÈLE
Youpi,
reyoupi et reyouyoupi ! Vive moi, la meilleure, la plus
mieux ! Vertes elles étaient mes
profs. En dépit de toute attente, j'ai réussi mes
exams. A un quart de poil près d'accord, et à ma
grande surprise ; mais c'est le résultat qui compte. D'autant
que moi, je n'ai jamais aspiré à être
secrétaire, je voulais être photographe d'art.
Le vieux monsieur parisien qui
a sa maison de campagne à deux pas de chez nous et qui, comme
les hirondelles, apparaît au printemps pour disparaître
à l'automne me l'a affirmé, j'ai un don certain.
Je m'imaginais très bien
parcourant le monde pour y traquer l'image insolite.
« Pas question ! A dit
Sophie. C'est un métier de romanichel. »
J'aurai dû m'y attendre,
Sophie qui n'aime pas les étrangers, n'aime pas, non plus les
photos. Même la photographie du mariage de papa et maman et
celles qui nous représentent en communiantes, Sophie et moi,
ont cessé de trôner, un jour qui n'avait rien de
particulier, sur le buffet de la salle à manger. Complètement
tartes et rococo les photos de famille : dixit Sophie.
« Pas question de
photographies ou de voyages ! Tu as, on ne sait par quel miracle,
obtenu ton diplôme de secrétaire, tu ne vas pas,
maintenant, nous casser les pieds avec des projets qui n'ont ni
queue ni tête » a décrété
maman, qui donne toujours raison à Sophie.
Papa n'avait pas d'opinion.
Enfin, me voilà nantie
d'un CAP de secrétaire confirmée.
Il faut croire que,
inconsciemment, j'ai subi l'influence de nos gardes
chiourme de profs qui, pendant toute cette dernière année
scolaire, n'ont pas cessé de nous seriner avec une
insistance méritoire :
« Le CAP, c'est
incontournable, indispensable, les filles, si vous voulez réussir
votre vie professionnelle.
- Sans le CAP vous n'avez
aucune chance de jamais trouver un emploi.
- Alors, si votre rêve,
c'est de finir manutentionnaire dans une usine ou bonne à
tout faire, continuez à étudier comme vous le faites
en ce moment. »
Une fin d'après-midi
maussade du mois de mai, alors que la prof de sténographie
râlait en constatant nos piètres performances et nous
ressassait cette litanie, sa diatribe a été
interrompue par notre éclat de rire collectif.
La tête de la prof !
La responsable de cette crise
d'hilarité, c'était Raymonde, une grande
asperge à la chevelure couleur marron d'Inde, aux yeux
semblables à des feux d'artifice du 14 juillet.
Raymonde, la reine du chahut, jamais punie parce que toujours la
mieux notée dans toutes les matières sans exception,
qui nous avait interpellées pendant la récré :
« Bon, vous devez savoir
maintenant, les filles, que vous ne serez jamais que de la crotte de
bique, du pipi de chat si vous n'obtenez pas votre CAP.
- Mais savez-vous ce que c'est
que le CAP ? »
Bien sûr qu'on le
savait. Elle nous prenait pour des tarées ? Le CAP,
c'était le Certificat d'Aptitude Professionnelle.
« Erreur, les filles !
» S'est elle esclaffée : « Le
CAP, ça signifie savoir se servir de son Cul pour gagner de
l'Argent et obtenir le Pouvoir. »
Mon copain Michel, que je
continue à fréquenter malgré les interdits, a
obtenu son diplôme d'aide-comptable. C'est un garçon
doué et il aurait bien aimé continuer ses études
mais ses parents ont besoin de son salaire.
Tous les deux on a fêté
nos succès en se payant une orgie de coca-cola. Boisson
divine d'autant plus appréciée qu'elle est
formellement prohibée à la maison sous le prétexte
fallacieux qu'elle serait fabriquée à partir
d'ingrédients chimiques. À la table familiale, la
seule boisson qui me soit autorisée c'est la frênette1.
Je suis persuadée qu'on ne boit de la frênette que dans
l'Oise.
Un mois de vacances. On
m'accorde un mois entier de vacances avant de devenir l'esclave du
patronat. En l'occurrence, la boîte de CTP. Même pas le
libre choix de son bagne, je l'ai eu mauvaise.
Il a intérêt à
être flambant beau le mois de juillet sinon j'en connais une
qui va faire la gueule.
Comme d'habitude, Nicole,
Josette, Françoise et Monique, à tour de rôle
hôtesses les unes des autres, vacanceront ensemble. Les
parents de Nicole sont propriétaires d'une villa qui est
presque à Deauville, celle des parents de Josette se situe
presque à La Baule, les villas respectives des parents de
Françoise et Monique, presque à Cannes et Antibes.
Elles ne m'invitent jamais
parce que mes parents n'ont de villa presque nulle part et, comme
tous les ans, je passerai mes vacances chez moi à
Pierrefonds.
Par contre, cette année
je serai dispensée d'inventer un aussi fabuleux que mythique
voyage effectué pendant l'été en compagnie de
mes parents, histoire de leur en mettre plein la vue lors de la
rentrée scolaire.
Quand vos parents ne sont pas
équipés d'une villa-bronzette et qu'on veut garder des
relations équilibrées avec des copines snobinardes, il
faut avoir de l'imagination. Ainsi à la veille de grandes
vacances scolaires, selon mon inspiration du moment, je leur
laissais entendre que notre famille projetait ou un circuit en
Turquie ou un safari en Afrique ou un séjour au Mexique.
Imprégnée de connaissances grâce aux brochures
d'agences de voyages, bien longtemps encore après la rentrée
je les fascinais du récit de mes excursions.
Je suis pratiquement certaine
que Nicole, la moins conne des quatre ne m'a jamais crue mais les
trois autres jaunissaient de jalousie. De véritables
GEC (gueules en coing).
Les copines de lycée, je
ne les fréquenterai sans doute plus désormais. Nous
allons connaître des mondes différents. Je leur ai dit
adieu sans regrets. Par contre de penser qu'il n'y aura plus d'école
ça me crispe un peu du côté de l'estomac et
pourtant on ne pourra jamais me reprocher mon engouement pour les
études. Je subodore l'angoisse de l'inconnu.
Je m'en fiche éperdument
de ne pas aller au bord de la mer pendant les vacances ; la
mer, je connais. Je l'ai vue deux fois quand j'étais en cours
primaire à l'école et qu'on nous y emmenait faire une
promenade casse-croûte d'une journée. Le Tréport,
Fécamp. Pas de quoi se pâmer d'enthousiasme en
contemplant le spectacle fastidieux d'une masse d'eau verdâtre
qui s'enroule et se déroule incessamment. Soporifique.
Aucun endroit au monde ne peut
avoir le charme de Pierrefonds. C'est un lieu de conte de fées.
Ni ville, ni village. Une cité cernée, dissimulée,
protégée, par une forêt enchanteresse. Une cité
désuète, envoûtante, une cité dans la
quatrième dimension, fière de son château
anachronique et de son étang languissant que les Pédalos
disputent aux nénuphars. Pierrefonds, chère à
mon coeur. Seize ans d'amour qu'on se fréquente toutes
les deux. Eh oui, je n'y suis pas née, j'ai vu le jour et
passé ma première année à Sarlat.
Les poumons de maman lui
faisaient des misères à cette époque et le
climat du Périgord lui étant ultra conseillé,
elle y est partie faire une cure santé en emmenant Sophie par
la main et une passagère clandestine dans son ventre.
Un mois de vacances. Tout un
mois. Seulement un mois.
Je vais m'en indigestionner des
parties de lecture, les fesses dans l'herbe et la tête sous le
pommier. Je vais m'en griser de ballades en forêt, étreindre
les arbres en des valses muettes, m'enfouir voluptueusement le
museau dans les mousses cacheuses d'embryons de champignons,
folâtrer des gambettes dans les ruisseaux cressonnants, me
vautrer dans les champs d'avoine où flirtent bleuets et
coquelicots.
-:-:-:-:-:-:-
J'ai monopolisé la salle
de bains. Aujourd'hui, séance, que dis-je séance,
festival d'épilation.
Il n'est pas encore seize
heures et la nuit obscurcit déjà la vitre dépolie
que griffent les rafales de pluie. Sensation agréable
d'évoluer nue dans un lieu chaud et douillet sachant que le
froid humide règne à l'extérieur.
Le son de la télévision
que maman est en train de regarder me parvient assourdi. Dimanche
après-midi, le seul moment de la semaine où maman met
un frein à son énergie bouillonnante. Elle s'octroie
sa récréation feuilletons. Encore en profite t'elle
pour tricoter les pull-overs familiaux. Comment parvient-elle, les
yeux fixés sur le petit écran, à réaliser
ces chefs-d'oeuvre où se marient harmonieusement, en
torsades, bouclettes, ou simple point de jersey, les motifs
colorés ? Tout le restant de la semaine, c'est une
tornade de un mètre cinquante de haut qui cuisine, lave,
dépoussière, coud, repasse, jardine, et recommence,
tout en commentant à voix haute ses diverses activités,
écoutée ou non par des oreilles complaisantes. Même
à l'heure des repas, elle ne sait pas s'arrêter. Il lui
faut se lever pour nous servir, pour baisser, augmenter, la
température du four, du gaz, pour humer, pour couper, pour
touiller... Et, ce faisant, elle parle, raconte, interroge,
répond à ses propres questions.
Papa, qui la domine d'une bonne
trentaine de centimètres tant en hauteur qu'en largeur,
grogne de temps à autres pour manifester son intérêt.
C'est, sauf à de très rares exceptions, un bon
nounours placide qui idolâtre son épouse et ses filles.
Maman est blonde, papa est
blond, Sophie est blonde. Comment se fait-il que je sois aussi
noiraude ? Je soupçonne une grand-mère paternelle
d'avoir fauté avec un tzigane de passage un jour qu'elle
s'était saoulée de czardas.
Le poil, c'est le calvaire des
brunes.
Je devais avoir une dizaine
d'années. Grande dispute avec une camarade de classe. Je l'ai
traitée de cochonne grassouillette. « Espèce
de guenon velue ! » m'a t'elle rétorqué.
Pendant des années, j'ai refusé de me vêtir de
shorts et de chemisettes. Même par les plus fortes chaleurs,
je dissimulais ma pilosité sous les jeans et les corsages à
manches longues. Par la suite, les cours de gym. permettant des
comparaisons, j'ai décomplexé. Le duvet qui me veloute
les bras est bien trop fin pour être disgracieux et Nicole,
dont les parents ont une villa presque à Deauville et qui est
presque aussi brune que moi m'a suggéré l'utilisation
du rasoir.
Le drame que m'a joué
Sophie quand elle s'est aperçue que je me rasais les jambes !
Mais je n'ai pas cédé. Faisant fi de toutes ses
vitupérations, ses menaces de représailles si je
m'entêtais à me scalper les jambes, je me suis
entêtée, et, comme pour une fois maman ne prenait pas
parti, j'ai considéré que c'était un droit
acquis.
Mais se raser ce n'est pas la
solution idéale. D'abord le poil repousse à toute
allure avec vigueur et allégresse et, quand il fait froid,
les jambes se hérissonnent et ça pique affreusement.
Maintenant que je travaille et
que je gagne des sous, je m'épile avec la célèbre
crème « Dépoile vite » (bien
sûr que ce n'est pas son vrai nom mais je ne suis pas payée
pour faire de la publicité). D'ailleurs toute la gent
féminine connaît, c'est cette fameuse crème qui
vous fait la peau lisse et douce et qui sent si bon. A mon avis,
l'odeur évoque plutôt l'oeuf pourri.
Une espèce de spatule
est fournie avec la crème pour permettre de l'étaler
uniformément. Qui sait utiliser correctement cette spatule a
droit à toute mon admiration. Chaque fois que j'ai voulu m'en
servir, mes jambes ont pris l'aspect d'un paysage lunaire tout en
cratères et en vallonnements. Ce à quoi s'ajoutait un
dilemme angoissant, il ne me restait jamais assez de crème
pour finir d'enduire la deuxième jambe. Je dois l'avouer à
ma grande honte, la fille du maçon n'est pas douée
pour la truelle. J'ai résolu le problème. Je me
barbouille les mains de crème et je me tartine
consciencieusement les jambes.
Le plus astreignant, c'est ce
moment de disponibilité totale en attendant que le produit
agisse. J'occupe le temps en faisant des grâces devant le
miroir. Comme c'est un miroir de bonne composition, il consent à
réfléchir une jeune personne ni trop grasse ni trop
maigre, plutôt bien proportionnée. Un mètre
soixante et un de haut, les talons bien à plat sur le tapis
de bain. Je précise bien, un mètre soixante et un et
non pas un mètre soixante. J'y tiens à ce centimètre
supplémentaire qui me situe parmi les grandes. Les seins sont
menus mais vous regardent bien en face ce qui dénote de leur
part un certain culot qui n'est pas pour me déplaire.
J'aimerais prétendre avoir les yeux noirs. Force m'est
d'admettre qu'ils sont de la couleur marron la plus banale qui soit.
Le visage est plaisant et dans l'ensemble je ne suis pas mécontente
de mon aspect physique. Mais l'objet de mon orgueil, c'est ma
chevelure. D'un noir à en paraître bleu de nuit,
opulente, lourde et souple à la fois, elle tombe en boucles à
peine esquissées jusqu'à hauteur de ma taille. Elle
est, n'ayons pas peur des mots, absolument somptueuse et j'aime la
sentir flotter librement sur mes épaules. Plaisir qui m'a été
longtemps refusé car, jusqu'à ce qu'elle se marie,
Sophie, cette mégère, me tressait les cheveux en
nattes serrées d'où aucune mèche n'aurait eu
l'impertinence de s'échapper.
Pendant que l'époux
trime, elle est quelque part en Autriche en ce moment la femme de
mon patron. Sports d'hiver pour bourgeoise de luxe. Un bon point
pour lui, c'est pas parce qu'il est obligé de bosser qu'il
l'enferme à la maison sa « moukère ».
Six mois déjà que
je pointe cinq matins par semaine chez Simon & Fils.
Le plus dur a été
le premier. Après un mois de juillet grincheux (merci pour la
vacherie, petit Jésus ! ), août a été
exceptionnellement beau. Moi, la sauvageonne des champs et des
forêts, j'enrageais de devoir rester enfermée dans un
bureau alors que toute la nature m'invitait à la fête.
Quant à l'accueil des
collègues, n'en parlons pas. Réfrigérant. C'est
bien simple, j'avais l'impression de travailler dans une morgue en
compagnie de cadavres constipés.
Oh, tout le monde était
bien poli avec moi. Poli mais pas du tout aimable. Les directeurs me
saluaient d'un air distant, les secrétaires m'oubliaient
après un bonjour pincé. Etaient-elles, quelques unes,
en train de discuter que le groupe se disloquait dès que
j'arrivais. Mon apparition stoppait les rires et les chuchotements
complices. Je tentais un commentaire, une calembredaine :
silence. Même pas un silence glacial ou réprobateur, un
silence silencieux, ce genre de silence que n'a jamais perturbé
aucun son. Mon regard croisait des regards qui ne me voyaient pas.
Désagréable sensation d'être la femme invisible.
Simon & Fils est
une grosse entreprise. Ses chauffeurs sillonnent non seulement la
France mais également l'Allemagne, la Belgique et les
Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne. L'âge moyen des secrétaires
qui y travaillent se situe entre vingt et vingt-cinq ans parce que
le secrétariat est sans cesse renouvelé. La raison en
est que, la plupart du temps, lorsqu'une secrétaire est
enceinte, elle s'arrête définitivement de travailler
pour se consacrer à son mari et à sa progéniture.
Qu'est-ce qui me valait cet
ostracisme ? Je l'aurais sinon admis, du moins compris de la
part de femmes nettement plus âgées que moi, la
différence d'âge pouvant créer
l'incompréhension, le fameux conflit des générations.
Non seulement je n'étais pas admise mais pire, je me sentais
rejetée.
Les tourments que peux subir
l'indésirable ! En ai-je versé des larmes le soir
dans mon lit. Je me perdais en conjectures. Je n'avais pris la place
de personne, j'occupais un très modeste poste que n'importe
quelle débutante se serait vu attribuer, aucune de mes
camarades de lycée ne me l'avait laissé supposer mais
peut-être étais-je affligée d'une haleine
fétide. Ou bien encore une âcre odeur de transpiration
se dégageait-elle de mes aisselles à mon insu ?
Chaque matin j'appréhendais
la journée qui s'annonçait. Maman se découvrait
une fille soudain fragile et maladive, s'alarmait de mes migraines
inhabituelles, de mes maux de gorge hors de saison, tous prétextes
que j'invoquais pour tenter, en vain, d'échapper à
l'obligation de me rendre au travail.
J'ai surpris un soir une
conversation entre maman et Sophie venue lui rendre visite. Maman
s'inquiétait de mes malaises insolites, de mon réel
manque d'appétit, de mon inexplicable apathie. Sophie lui a
déclaré sans ambages :
« Ne t'affole donc pas.
La réalité c'est que Gisèle est une flemmarde
et c'est tout. Tout ce qui l'intéresse c'est s'amuser et
rêver alors tu penses bien que c'est pénible pour elle
d'être obligée de travailler comme tout le monde ».
Ma grande soeur a toujours été très
compréhensive et pleine de sollicitude à mon égard.
Fin août, j'ai perçu
mon premier salaire. Il ne faisait aucun doute pour maman que je
devais le lui remettre dans son intégralité. Après
tout, il était temps que je participe aux dépenses de
la maison. Elle me reverserait ce qui me serait indispensable pour
payer la cantine du midi et faire l'emplette de vêtements
quand l'obligation s'en ferait sentir. Pas question de dilapider la
moindre monnaie en achetant des fanfreluches ou autres bêtises.
Sous-entendu, des fards, du parfum, des bijoux de pacotille, toutes
ces menues fantaisies qui font le charme de l'existence féminine.
Grosse surprise, papa s'est
insurgé :
« Tant que moi j's'rai
vivant, on n'aura pas besoin des sous d'la tiote2 pour
ajeter3 à manger. Tu lui laisses ses sous. Elle les a
gagnés, elle les a mérités ! ».
Je l'aurai embrassé si
la mine furibonde de maman n'avait stoppé mon élan.
Qu'est-ce que j'étais contente !
Malgré tout, maman a
quand même fini par avoir raison en quelque sorte ; je me
gardais mon salaire mais interdiction de le dépenser. La
Caisse d'Epargne, c'est pas fait pour les chiens et plus tard je
serai bien contente d'avoir des économies pour m'acheter un
beau trousseau quand je me marierai.
Septembre est arrivé en
rafales de pluies et tardifs grondements de tonnerre et Angélique
a déboulé dans les bureaux. Il n'y a pas d'autre
terme, partout où elle surgit, Angélique déboule.
Angélique, toutes
rondeurs attrayantes, avec un minois de pékinois. La seule à
ma connaissance qui parvienne à paraître affairée
même lorsqu'elle est occupée à se laquer les
ongles de vernis.
Elle rentrait de vacances,
constellée de tâches de rousseur, crinière
flamboyante, voix perçante et rire communicatif. Il m'a paru
tout de suite évident qu'elle n'était pas appréciée
de tous mais qu'elle subjuguait tout le monde.
Les bonjours échangés,
les anecdotes hâtivement racontées (ce qui a
malgré tout nécessité deux rappels à
l'ordre du Chef du Personnel avant que chacune regagne son poste),
elle s'est dirigée vers moi :
« Salut, c'est toi la
soeur de la sorcière mal aimée ? Pourquoi tu
restes toute seule dans ton coin ? »
Et, sans même reprendre
son souffle :
« Ah oui bien sûr,
je suis bête, même si tu a l'air sympa, tu es quand même
la soeur de Sophie, alors, tout le monde t'a mise à
l'écart. Remarque, il faut les comprendre... »
J'ai eu, depuis ce jour,
souvent eu l'occasion de le constater, Angélique a un coeur
gros comme ça.
Je pense, qu'au début,
elle a eu pitié de moi. Ce premier mois vécu chez
Simon & Fils m'avait tellement traumatisée que
je devais avoir le regard éperdu d'un chiot à demi
noyé. Toujours est-il qu'elle m'a prise sous son aile et que
depuis nous sommes devenues une vraie paire d'amies. Elle m'a tout
expliqué. Ce n'était pas moi en tant qu'individu que
tout le personnel rejetait, ce n'était même pas parce
que j'étais la belle-soeur du patron (il était
visible que je ne jouissais d'aucun favoritisme), c'était
parce que j'étais la soeur de Sophie. Et Sophie, on
pouvait dire qu'on n'en gardait pas le meilleur souvenir. Une belle
garce que c'était. Hautaine, mauvaise comme une gale,
hypocrite, malfaisante. A priori, j'étais donc suspecte.
Attention, danger, fréquentation à éviter.
Je ne prétendrai pas
qu'en six mois l'état d'esprit a beaucoup évolué,
la méfiance n'a pas tout à fait disparu mais j'ai pu
constater une nette amélioration. Désormais, les yeux
me voient, les oreilles m'entendent, et c'est quand même plus
pratique pour participer aux passionnantes discussions
bureaucratiques :
« Vous savez, il paraît
que machin (un acteur célèbre) est pédé
comme un phoque !
- J'ai lu que la princesse
TrucMuche s'est fait raboter les fesses ... refaire le nez ...
escamoter les rides ... !
- J'ai entendu dire que
Monsieur Souvain (c'est le directeur financier) allait s'acheter un
bateau. Il y en a qui ont les moyens ... »
Que je fréquente
Angélique enrage Sophie :
« C'est une petite
traînée. Elle mène une vie dissolue. »
Ah ! ça, il faut
reconnaître que la vie d'Angélique n'est pas monotone.
C'est un véritable marathon amoureux. Elle fraye avec deux
chauffeurs, Etienne et Jean-Marc.
Dans l'Oise le terme « frayer »
a un sens très large. On entend aussi bien par là
fréquenter que flirter ou coucher. Chacun le conçoit
comme il veut. Quant à la manière de frayer
d'Angélique avec ses deux chauffeurs, je me garde bien,
hypocrite que je suis, de me poser la question.
Etienne parcourt la Belgique et
les Pays-Bas. La destination de Jean-Marc c'est l'Espagne.
Normalement, ils ne doivent jamais se trouver aux mêmes jours
à la base (la base, c'est ainsi qu'on nomme l'immense
hangar où sont cantonnés, entre deux voyages, les
camions de l'entreprise Simon & Fils) mais la normalité
est parfois défaillante. Il y a des impondérables, et
il s'ensuit des imbroglio parfois paniquants mais toujours
hilarants.
Etienne et Jean-Marc qui ne se
connaissent pas, qui ignorent l'existence de l'autre, considèrent
tous deux Angélique comme leur fiancée attitrée
et sont, l'un comme l'autre, d'un naturel jaloux. C'est pure démence
de leur part. Angélique flirte avec tous les mâles
existants, qu'ils soient directeurs, chauffeurs, comptables,... Et
tous subissent son charme et ronronnent béatement. Même
Nanar, le coursier, un adolescent aux mines effarouchées de
rosière, rougit et se contorsionne quand elle joue des cils
en ouvrant bien grand des yeux de biche énamourés.
Parlant de Nanar, je me demande
encore par quelle aberration ce surnom lui a été
attribué : il se prénomme Xavier.
Je suis ravie d'avoir une amie
aux moeurs dissolus. Côtoyer Angélique, c'est
comme se régaler de piment sucré.
Septembre, octobre, novembre se
sont enchaînés à toute allure.
Maman n'en revenait pas. Finis
les maux de gorge, oubliées les migraines, je resplendissais.
Toute la semaine, je bouillonnais d'entrain. Je vivais le morne
week-end dans l'attente du lundi.
Quand on partage les péripéties
de la vie amoureuse de mon amie Angélique, les
samedi/dimanche familiaux avec parfois un entracte cinéma et,
trop souvent à mon gré, les invitations chez Sophie et
CTP chez eux, ou CTP et Sophie chez nous, paraissent fades.
Angélique m'a demandé
d'un air égrillard ce que j'entendais par CTP. Quand je lui
ai avoué avec un petit air ravi et taquin que ça
signifiait « costume trois pièces »,
elle a souri poliment mais j'ai bien vu qu'elle ne trouvait pas mon
humour particulièrement désopilant.
Et puis est arrivé le
deux décembre.
Ce matin là, le vent
soufflait des rafales de pluie glaciale. Je suis arrivée au
bureau transie, les joues écarlates et luisantes d'humidité,
le nez rouge comme un lumignon, un faubert dégoulinant en
guise de chevelure. De derrière son bureau, Angélique
m'a hélée :
« Salut à toi
affriolante sirène ! »
Elle était bichonnée,
parfumée, resplendissante, et mon arrivée interrompait
sa tentative de séduction envers le plus beau garçon
du monde.
Il m'a souri gentiment. Je me
sentais ridicule.
« Je te présente
Vincent, a continué Angélique, c'est un des chauffeurs
qui fait l'Espagne mais d'habitude il évite de passer par les
bureaux quand il revient à la base parce qu'il a peur de
succomber à mes charmes. »
Pour ajouter à ma
confusion, elle s'est esclaffée :
« Fleur bleue, si tu as
l'ambition d'inonder les bureaux, tu es en train de réussir. »
Effectivement, une flaque
s'étalait à mes pieds. Je me suis enfuie, horriblement
vexée et, pendant quelques micro secondes, je l'ai haïe.
Je déteste ce surnom dont elle m'affuble. Comme s'il ne
suffisait pas, qu'en cet instant précis, j'ai l'apparence
d'une souillon hagarde.
Le temps que je me sèche,
le plus beau garçon du monde allait disparaître. Il
garderait de moi l'image d'un laideron détrempé.
J'étais désespérée. A sa vue, mon petit
coeur avait fait Vroum, Tchac, Plaf ! Des tas de sensations
inconnues et sidérantes m'exaltaient, m'oppressaient, me
vertiginaient.
Quand je suis revenue, il était
toujours là, avec le même sourire tranquille.
« Sirène, je ne
sais pas. Affriolante c'est un peu exagéré. Mais
ravissante, vous l'êtes certainement. »
Sciée elle était
Angélique. Et moi qui avait dérougi en me séchant,
j'ai repiqué un fard.
Lorsqu'il est parti, Angélique
m'a dit :
« Toi ma tiote, t'as fait
une sacrée touche. »
A midi, pendant que nous
cantinions, elle m'a confié :
« Franchement, j'ai été
étonnée. Ce gars là, je ne l'ai jamais entendu
prononcer une phrase aussi longue. Des sourires, ça oui, il
en distribue en veux-tu en voilà, mais ça s'arrête
là. Moi, j'arrête les frais mais tu vas faire des
jalouses. Toutes les filles lui courent après. »
Ce mois de décembre a
été le plus pluvieux, le plus boueux, le plus venteux,
le plus marasmeux des mois de décembre depuis que l'univers
existe. Tout le monde toussait, ronchonnait, frileusait,
expectorait, exhalait des effluves grippeuses, des paroles
hargneuses. Tout le monde sauf moi qui chevauchait allègrement
mon petit nuage rose. J'étais éperdument amoureuse de
Vincent et je plaisais à Vincent.
Innocence ? Folie ? Pendant les
quatre semaines qui se sont écoulées après
notre première rencontre, je ne l'ai vu que deux fois
Vincent. Et encore, de loin. Un jour, au volant de son camion,
franchissant les portes du hangar, une autre fois, à la
cantine, en grande conversation avec deux autres chauffeurs. Et
pourtant, peut-être parce qu'à chacune de ces
rencontres fortuites, il a esquissé un petit salut désinvolte
de la main accompagné d'un sourire complice et d'un regard
bien particulier, je n'ai jamais douté un seul instant de
l'intérêt tout particulier qu'il me portait. Ce regard
me disait : « On se comprend tous les deux. Tu
me plais et tu sais que je te veux. »
Et puis, il y a eu le Noël
de l'entreprise Simon & Fils.
Profitant de ce que toute la
société se goinfrait de petits fours et s'imbibait de
vin mousseux, Vincent m'a glissé subrepticement à
l'oreille :
« Dimanche en quinze, je
suis de repos. Ça te dirait de venir au cinéma avec
moi ? »
Dimanche en quinze, c'est...
Demain !
SOPHIE
Dieu soit loué, le
moment est enfin arrivé où Marguerite va pouvoir
servir le café.
À ma table, ce soir, les
Garmont (il fait dans l'immobilier à une vaste échelle
pendant qu'elle le cocufie à une plus vaste échelle
encore), les Petitjean (il est directeur de l'agence bancaire
du Crédit Picard et de l'Ile de France réunis. Sur
elle, même les toilettes copies conformes des créations
de grands couturiers ont l'air de loques informes. En plus, elle ne
cesse de renifler. (C'est aussi agaçant que répugnant
et très éprouvant pour les nerfs), et les
Souvain (Donatien estime indispensable d'inviter son directeur
financier à notre table. Il est persuadé le fidéliser
en le valorisant).
À mon grand soulagement,
personne n'a évoqué l'incartade de Gisèle.
C'est samedi dernier, par
Ludmila, ma coiffeuse, que j'ai tout appris. Elle n'est pas méchante
Ludmila, pire elle est sotte et c'est une intarissable bavarde.
« Alors, ça
s'rait'il qu'on va bientôt aller à la noce ? Vous
le saviez qu'elle fraye avec le beau Vincent votre petite soeur ?
Je les ai vus ensemble au cinéma dimanche dernier. Ils ont
pas dû voir grand chose du film occupés qu'ils étaient
à se rouler des patins gros comme ça. De vrais petits
tourtereaux. J'en étais toute attendrie. »
J'ignore encore comment j'ai pu
rester imperturbable, le prétexte que j'ai utilisé
pour détourner la conversation. Mon sang bouillait dans mes
veines. Ludmila (qui, entre nous, s'appelle Paulette comme
chacune le sait), la gazette de Compiègne ! Toute la
ville devait être au courant des frasques de Gisèle.
Tous devaient se gausser.
Sortie du salon de coiffure,
j'ai sauté dans ma voiture, direction Pierrefonds. Cent vingt
kilomètres à l'heure sur une route toute en virages
assassins. Je n'ai certes pas pris le temps d'admirer les arbres qui
bourgeonnaient sous le radieux soleil printanier. Devant la maison,
j'ai pilé dans un hurlement de freins et bondi hors de la
voiture. Dans la cuisine, je suis passée en trombe devant
maman occupée à éplucher des légumes.
Gisèle était dans
sa chambre, allongée sur son lit, encore une fois en train de
rêvasser. Je l'ai empoignée par les cheveux, jetée
à terre, frappée à coups de pieds, giflée
à tours de bras. Elle hurlait. Je criais plus fort encore,
totalement hystérique. Je crois que si maman ne m'avait pas
empoignée, ceinturée, je la tuais. Maman qui
s'affolait, questionnait, voulait savoir.
Effondrée sur la
moquette, Gisèle geignait. Du sang coulait de l'une de ses
narines traçant une rigole vers son menton en contournant les
lèvres. Son visage commençait à enfler.
« Va te nettoyer la
figure et couche-toi. » Lui a enjoint maman avant de
m'entraîner vers la cuisine.
« Que se passe t'il
Sophie ? Qu'est ce qu'elle a bien pu faire pour te mettre dans
un tel état ? C'est si grave que ça ? »
Elle était livide et
tremblait de tous ses membres maman.
« Ce qu'elle a fait,
cette petite traînée, cette putain. Ce qu'elle a
fait... ». Je m'en étranglais de rage.
« Pendant que vous la
croyez sagement au cinéma, cette salope, elle se vautre dans
les bras de l'un de nos chauffeurs. Un chauffeur, tu entends !
Une espèce de minable de rien du tout ! Et un vietnamien
en plus ! Un jaune ! Devant tout le monde ! »
Donatien a été
très ennuyé d'avoir à signifier son congé
à Vincent. Après tout, arguait-il, sur le plan
professionnel, il n'avait strictement rien à lui reprocher.
J'ai tenu bon et exigé ce renvoi. Vincent a eu le choix entre
la perspective d'un avenir en butte à de multiples vexations
ou sa démission immédiate agrémentée du
versement d'une indemnité équivalente à trois
mois de salaire. C'était un garçon raisonnable ;
terminée la ridicule et sordide aventure pseudo sentimentale
entre le péril jaune et cette sotte de Gisèle.
Des toussotements, des
raclements de gorge, des bruits de succion, d'étoffes qui se
défroissent, me ramènent parmi mes invités qui
s'ébrouent ne sachant trop comment entonner leur chant du
départ. Voilà venu le moment le plus fastidieux d'une
soirée au demeurant, et j'en suis fière, fort
réussie : les interminables « au
revoir. »
« Ma chère Sophie,
ce soufflé était absolument divin ! »
« À samedi
prochain. Vous êtes de la réception des Renardot bien
entendu. »
Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla.
L'ennui quand on reçoit, c'est que les gens n'en finissent
pas de partir.
Quand même, je suis
rassurée. A aucun moment le nom de Gisèle n'a été
mentionné. Je suis certaine qu'ils ricanent derrière
mon dos mais tant qu'ils n'osent pas me narguer en face, je m'en
moque. Dans quinze jours, un autre sujet de scandale fera oublier
cette pénible histoire. En province, les sujets de scandale
de manquent pas, un rien les provoque.
Un peu plus tard, dans la nuit,
Donatien ronfle allègrement à mes côtés.
Il a tiré son petit coup bien gentiment, comme un gentleman
qui vous fait une politesse mais ne veut surtout pas importuner. Le
samedi soir, c'est le soir de la baise. Demain, il ne travaille pas.
Je suis trop énervée
pour dormir. Saloperie de draps de satin, qu'est-ce que le corps se
repose mal là-dedans. Si ce n'était une question de
standing, il y a longtemps que j'aurais remplacé cette
cochonnerie d'étoffe glissante et visqueuse par de bons draps
de coton bien plus confortables.
Je me tourne et me retourne à
la poursuite du sommeil. Les souvenirs m'agressent.
Chaque matin, au saut du lit,
lorsque je me précipite vers le miroir et que je le scrute
avec une minutie maniaque et inquiète, je me flatte de ne
découvrir aucune flétrissure, aucune ride sur le
visage qu'il reflète. À trente-quatre ans bientôt,
on m'en accorde vingt-cinq ce qui est plutôt amusant car
lorsque j'allais sur mes seize ans, je pouvais faire croire sans
difficulté que j'en avais dix huit. Je m'enorgueillissais
d'un vrai corps de femme et même mon visage ne laissait pas
supposer l'adolescente.
Je sortais, selon mon bon gré
avec toute une bande de jeunes de ma génération dont
j'étais la reine incontestée. Papa et maman me
faisaient confiance : ils les connaissaient tous depuis les
couches-culottes. J'étais de tous les bals, de toutes les
fêtes, de toutes les surboum. Horriblement allumeuse, je
flirtais, promettais, riais, me dérobais.
Pâques, bien souvent nous
offre une grise mine. Cette année là, la journée
s'annonçait estivale.
« Qu'est-ce qu'on
décide ? On va au cinoche ? »
« Oh non merde, il fait
beaucoup trop beau pour s'enfermer. En plus, y'a rien que des films
ringards cette semaine. On peut aussi bien se peloter au grand
air. »
« J'crois qu'c'est la
fête foraine à Cuise, si on y allait ? »
Nous buvions un pot à la
terrasse de l'unique café du village quand il a surgi,
chevauchant sa moto. Moteur coupé, un dernier râle, un
bref hoquet, l'engin est venu piler à nos pieds.
Je le revois encore, tout vêtu
et botté de cuir noir, en train de retirer son casque. Un
ange sombre d'une beauté à vous couper le souffle. Pas
la beauté mannequin, ni celle non plus du jeune premier de
cinéma. Non, la beauté brute. Le jeune mâle
viril, sain et sans artifices. Des cheveux de jais légèrement
bouclés, des yeux profonds comme la nuit, brillants comme des
étoiles, une peau appétissante de pain d'épice,
un sourire pour réclame de pâte dentifrice.
Nous les filles, nous étions
toutes haletantes, bouche bée, subjuguées.
« Tiens salut toi. C'est
pas trop ton coin par ici ! Tu fais une virée ? »
Christian connaissait cette
merveille. C'était presque un copain à lui. Enfin pas
tout à fait mais ils bossaient dans la même usine et
c'est surtout la moto que Christian avait reconnue.
J'adoptai l'attitude de la
princesse lointaine, hautaine, inabordable, souverainement
indifférente, tout en épiant ses réactions face
à mes copines empressées autour de lui (une
véritable meute de chiennes en chaleur).
« Eh, t'es d'où
toi ? On t'a jamais vu par ici. »
« T'aurais pas une
grand-mère gitane par hasard ? »
« Me dis surtout pas que
t'es marié, j'en mourrai ! »
« Comment tu t'appelles ?
»
Sourire paillettes :
« La première qui
devine a droit à un tour sur mon fidèle alezan. »
En réponse, un concert
de piaillements (la meute de chiennes en chaleur doublée
d'une basse-cour en folie) :
« Luis ! Mario ! Antonio
! José ! »
Dédaignant de leur
répondre, il m'a interpellée :
« Et vous, sublime
Madone, vous ne voulez pas connaître le nom du hardi cavalier
qui vient, sur son fougueux coursier, vous présenter ses
humbles hommages ? À moins que vous n'ayez peur de
monter sur une moto ? Vous savez c'est pas si dangereux que ça
à l'air ces petites bêtes là. »
J'ai toujours détesté
qu'on pratique un humour débile à mes dépens.
J'ai craché, d'un ton dédaigneux, presque comme une
insulte :
« Rodrigue ? »
Au début, ça n'a
rien eu de sérieux. Comme à mon habitude, je faisais
mes griffes, je testais mes talents de séductrice en herbe,
je jouais. Non seulement il les tolérait mais il semblait
s'amuser de mes caprices tant que je ne cherchais pas à
m'immiscer dans ce qu'il considérait comme sa vie privée.
Ainsi, lorsque j'ai voulu savoir son âge, je me suis entendu
répondre que je pouvais, sans me tromper, le situer entre
quinze et quarante-cinq ans. Son nom réel ? Rodrigue lui
convenait parfaitement. Avait-il des frères, des soeurs ?
Oui, tous ceux qui se voulaient comme lui libres et sans attache.
Notre relation a évolué
sans que j'en prenne réellement conscience. J'ai de plus en
plus goûté ses baisers, de moins en moins éprouvé
l'envie de fréquenter mes camarades d'enfance. Le printemps
était merveilleux dans les bras de Rodrigue. Je suis devenue
femme au sein de la forêt complice, dans un lit douillet de
feuilles mortes. J'avais toujours affecté une attitude
délurée, il a été surpris et ému
de me découvrir vierge.
Mon corps était
exigeant, Rodrigue était ardent. Nous avons vécu mai,
juin et les deux premières semaines de juillet en étreintes
passionnées. Rien ne me préparait au drame que
j'allais vivre le 14 juillet de cette année là.
Nous venions de nous aimer avec
notre fougue habituelle et je me reposais toute alanguie, sereine et
comblée. C'est alors qu'il m'a dit :
« Sophie, je vais partir.
J'étais à l'usine pour une durée déterminée
et mon contrat est arrivé à expiration. »
Un violent coup de poing dans
le ventre n'aurait pas été plus douloureux. Pourquoi
voulait-il partir ? Il pouvait trouver un autre emploi dans la
région. Est-ce que nous n'étions pas heureux tous les
deux ? Pourquoi voulait-il me quitter ?
Je pleurai, je suppliai, je
souffrais.
« Enfin poussin, m'a t'il
déclaré, côté sexe on s'entend bien
d'accord, c'est même formidable mais ce n'est quand même
pas le grand amour entre nous. Franchement, reconnais-le, je ne t'ai
jamais fait de promesses. Je ne t'ai jamais parlé de mariage
ou laissé croire que ça durerait toujours tous les
deux. »
Huit jours à peine après
son départ, premières nausées.
Je maigrissais, je perdais du
poids, maman s'est alarmée. J'étais malade, il fallait
consulter un médecin. Je ne me faisais aucune illusion sur le
résultat des examens.
Ils ont été
formidables mes parents. Aucun reproche. Ils se sentaient, ils
étaient coupables.
Maman a dit :
« Il faut qu'elle parte
loin d'ici. Il ne faut pas que les voisins le sachent. Tout le monde
doit l'ignorer, sa vie serait fichue. »
Le nouveau né qu'on a
déposé dans mes bras était un petit monstre
maigrelet, rougeaud, fripé, poilu, absolument hideux. Je l'ai
tout de suite détesté. Je n'en voulais pas. J'ai été
ravie qu'on me débarrasse de cette abomination.
Et c'est ça qu'elle
voudrait Gisèle ! Un petit citron dans son ventre !
Quand je songe que lorsqu'elle venait manger chez moi avec papa et
maman, j'invitais, avec leurs parents, les meilleurs partis de
Compiègne : le fils Janin des Cimenteries, le fils
Gaillard de la chaîne de magasins de chaussures
Gaillard (trois magasins dans un rayon de cent kilomètres),
même le fils du marquis de Barnois (ils sont ruinés
d'accord mais lui est polytechnicien, et ils ont des relations).
Et j'avais bien du mérite
à inviter ces gens là à la même table que
papa et maman car mes parents sont bien braves mais, il faut le
reconnaître, si maman est suffisamment fine pour masquer son
inculture en observant le silence pendant des discussions auxquelles
elle ne comprend goutte, papa ne nous ménage pas sa
balourdise.
GISÈLE
Je déprime, je dolente,
je plaintive, je trémolise.
Bon, d'accord, je vais avoir
mes règles, et presqu'à chaque fois ça me rend
dépressive ; mais là, je sens bien que c'est
particulier. Il faut impérativement que je trouve une
solution. Trop, c'est trop. Je n'en peux plus de cette vie de
recluse. Ma jeunesse s'étiole, mes jeunes années
s'envolent, il faut que je me largue, que je mette les voiles, que
je m'évapore.
Maudite Sophie, elle m'a volé
mon premier amour.
Vincent, c'était il y un
an déjà. Je l'appelais mon chéri-soleil. C'est
lui qui m'a appris à donner des baisers avec la bouche. La
première fois, j'étais empruntée, je ne
savais pas trop quoi faire avec ma langue. En plus, j'étais
un peu enrhumée, j'avais le nez bouché et, après
quelques minutes, j'avais tendance à suffoquer.
Qu'est-ce que j'étais embêtée !
La raclée que j'ai reçue
! Je suis restée enfermée à la maison pendant
plus d'une semaine, le visage tuméfié, un oeil au
beurre noir et des bleus qui hésitaient lâchement entre
le jaunâtre et le verdâtre partout sur le corps. Encore
heureux qu'elle ne portait pas sa bague de fiançailles ornée
d'un diamant ce jour là ma grande soeur (elle ne la
porte jamais quand elle se rend chez sa coiffeuse car elle s'y fait
manucurer et craint que quelqu'un en profite pour la lui voler)
parce que c'est pour le coup que je me retrouvais balafrée.
Quand j'ai été en
état de reprendre le travail, Vincent avait disparu.
Angélique s'est apitoyée, se voulant consolante. Je
l'ai rembarrée : mon chagrin, c'était pas ses
oignons. On est resté fâchées pendant au moins
deux jours et demi. Mais Angélique ne connaît pas la
rancune et moi je l'aime bien ma copine.
Et puis, Vincent, il ne m'a pas
fallu tellement de temps pour l'oublier. Il faut croire que je
n'étais pas si amoureuse que ça. J'étais
surtout flattée qu'un homme s'éprenne de moi. Mais je
n'ai pas pour autant pardonné à Sophie.
Il y a deux autres choses que
je ne lui pardonne pas. Non trois : le coup des lunettes, celui
des vacances, et la vie de recluse que je mène à cause
d'elle.
Lors de la dernière
visite médicale, je me suis entendu dire que ma vue avait
sérieusement baissée et qu'il fallait, non moins
sérieusement, que j'envisage de porter des lunettes. Déjà
que j'étais poilue, j'allais en plus devenir binoclarde. La
Totale ! L'horreur !
J'ai suggéré à
papa et maman l'achat de verres de contact. J'ai insisté.
J'ai supplié. Papa n'avait rien contre, maman a consulté
Sophie. Sophie a dit :
« C'est ridicule. Vous
allez lui acheter des verres de contact qu'elle ne pourra peut-être
pas supporter et qui risquent de lui donner de la conjonctivite. En
plus, étourdie comme elle est, elle est bien fichue de les
perdre. Au prix que ça coûte ! »
Maintenant, je suis lunettée,
je suis défigurée ! Il ne faut pas compter sur
moi pour porter ces hublots ailleurs qu'au bureau.
La tant attendue bienheureuse
époque des vacances se profilait à l'horizon.
Angélique et moi nous étions bien décidées
à les passer ensemble. Pour être certaines de ne pas
rencontrer d'opposition, on avait opté pour le mois de
septembre. Tout le monde veut partir au mois d'août : la
direction parce que bobonne veut exhiber sa chair mollasse, sa
poitrine tombante, son bedon flageolant, et ses fesses affligeantes
dans son maillot de bain de chez Dior, à Saint Tropez, les
bientôt retraités parce qu'il faut qu'ils aillent
surveiller leur maison de campagne dans l'Yonne afin qu'elle ne soit
pas la proie des squatters, les jeunes mamans parce qu'avec la
rentrée scolaire n'est-ce pas ...
Nous, septembre ça nous
arrangeait. En général, le temps capricieux se montre
plus agréable qu'en juillet ou août et les prix sont
plus cléments.
Les agences de voyage, je
connaissais. Je nous ai inondées de brochures. Au fil des
pages, nous avons chevretté dans les ruines du Machu Pichu,
jonqué sur les rivières d'Asie, tamouré sous
les cieux tahitiens, et décidé que nous irions cluber
en Sicile.
J'ai parlé de mon projet
à papa et maman. Papa n'avait rien contre, maman a consulté
Sophie. A la limite de l'apoplexie, Sophie a éructé :
« Vous n'allez pas
l'autoriser à commettre cette folie quand même !
Vous imaginez un peu ? Une gamine totalement irresponsable en
Sicile ? Avec tous ces italiens qui ne pensent qu'à des
cochonneries ! Sans parler des mafiosi et de la traite des
blanches ! Et, en plus, en compagnie d'Angélique qui est
une dévergondée. Et je pèse mes mots ! »
J'ai passé une nouvelle
fois mes vacances à Pierrefonds. Il a plu presque sans
discontinuer.
Je pars le matin au bureau. Je
rentre le soir du bureau. Je mange avec papa et maman et ensuite
nous regardons la télévision. Le samedi et le
dimanche, je vais parfois au cinéma avec maman. Ou bien
Michel, mon fidèle copain vient à la maison pour
disputer une partie de Scrabble. Ou bien je lis. Depuis un an, je
vis en résidence surveillée.
Maudite Sophie !
Le seul samedi où j'ai
eu la permission de sortir « seule » (encore
que les multiples recommandations de maman, et Michel en qualité
de cavalier, m'accompagnaient) ça a été pour
assister au mariage forcé d'Angélique. Les italiens
n'étaient pas à incriminer mais Angélique était
revenue de Sicile avec un souvenir aussi imprévu qu'original
et qui ne devait rien à l'artisanat local. Ce n'était
pas catastrophique puisque le J.O., heureux coupable, ne demandait
qu'à réparer. Le plus ennuyeux de l'histoire c'est que
Sophie se rengorgeait :
« Hein ! Qu'est-ce que je
vous disais ? »
-:-:-:-:-:-:-
Angélique est d'accord
avec moi, je ne peux continuer à « non vivre »
ainsi. Je suis en train de tourner à la vieille fille rance.
Encore deux ou trois ans à végéter de la sorte
et je vais être étouffée, engluée par
des toiles d'araignée. Il faut que j'échappe à
la tutelle possessive et destructrice de Sophie. Il faut que je
parte, que je quitte ma famille, que j'aille vivre sous d'autres
cieux.
Où ?
Comment ?
Où ? À Paris.
Seule l'immensité de la capitale peut me donner une chance
d'échapper à Sophie.
Comment ? On ne manque pourtant
pas d'imagination Angélique et moi mais là, on a la
cervelle qui bloque.
À Paris, je trouverai
facilement du travail et un logement. Aucun doute à ce sujet.
Pour le travail, il n'est que de consulter le journal pour constater
que les secrétaires sont très recherchées.
Quant au logement, pas de problème non plus : depuis que
je travaille, je confie la totalité de mon salaire à
la Caisse d'Epargne comme l'a exigé maman et je dispose
maintenant de substantielles économies.
Je sais déjà ce
que je veux. Un petit trois pièces. Une cuisine évidemment
même si je ne sais pas faire cuire un oeuf et encore
moins quoi que ce soit d'autre. Une salle de bain : je suis
capable de rester des heures avec un bouquin allongée dans la
baignoire remplie d'eau mousseuse et parfumée. Un salon :
j'imagine déjà le canapé profond devant une
table basse, le bar sur lequel trônera la télévision,
la moquette moelleuse que je foulerai de mes pieds nus. Deux
chambres : il m'arrivera bien d'avoir des invités. Ce
sera, de préférence, au coeur de la capitale pour
être à proximité des salles de spectacles.
Mais comment disposer de
quelques jours pour trouver ce logement et ce travail ?
Impossible d'envisager des recherches à partir de Compiègne.
L'impasse !
Angélique et moi, on a
décidé de faire appel à l'esprit de solidarité
des autres secrétaires pour nous aider à solutionner
le problème. Elles connaissent toutes Sophie et peuvent
comprendre mon désir de fuite.
Les secrétaires, ce sont
Floriane, Vanessa, Guillemette, Doriane, et Alzira.
Cartland, Benzoni et Monsigny
sévissent dans nos foyers picards d'où ces prénoms
exotiques. Il faut dire qu'après huit heures de reins cassés
à biner des pommes de terre ou à travailler « aux
pièces » dans une usine, les mamans de mes
collègues avaient bien besoin de s'évader dans des
mondes plus romanesques. Ce n'est pas moi qui critiquerais leur goût
littéraire : ces auteurs, je les adore au point que,
plutôt que d'abandonner ma lecture quand certain besoin
physiologique se manifeste que je ne saurais remettre à plus
tard, je préfère emmener le roman avec moi au « petit
coin ». Maman qui estime que je passe plus de temps qu'il
n'est indispensable en ce lieu s'inquiète alors de
savoir si je ne souffre pas de problèmes de « transit
intestinal » (Même si son souci est réel, je la
soupçonne de prendre plaisir à utiliser ce terme «
savant » et chaque fois qu'elle l'emploie je lui
rétorque en rigolant qu'elle regarde trop la publicité
à la télévision).
Au nombre des secrétaires,
je n'ai pas cité Geneviève, non pas à cause de
son prénom trop commun (après tout, je fais tache
également) mais parce que nous l'avons exclue de la
conjuration. Geneviève est « cul et chemise »
avec Grisette, la remplaçante de ma soeur. Et Grisette,
nulle n'en doute, c'est l'éminence grise de Sophie.
Les suggestions ont plu mais
dans l'ensemble ne m'ont pas tellement plu. En général
le scénario était extravagant, de toute façon
irréalisable. Les filles déliraient, on piétinait.
C'est Guillemette qui a proposé
l'idée la plus sensée :
« Ecoute, ma marraine
habite à Paris. Elle y vit seule avec ses trois caniches et
tous les ans, au mois d'août, elle va les aérer en
Bretagne.
- Toi, tu t'arranges pour être
en vacances au mois d'août. Je sais, c'est pas facile mais
après tout tu as la chance d'être la belle-soeur
du patron et ça devrait bien te servir à quelque chose
de temps en temps.
- Moi, en attendant, j'écris
à ma marraine et je lui demande si elle t'autoriserait à
occuper son appartement pendant qu'elle est à Plougastel. »
« Et pourquoi elle serait
d'accord ? »
Les bonnes raisons ont fusé
de toutes parts :
« Pour arroser les
plantes vertes en son absence.
- Parce que ta présence
éloignera les éventuels cambrioleurs.
- Tu pourras surveiller qu'on
ne lui vole pas son courrier.
- Si jamais le voisin du dessus
oublie de fermer le robinet de sa baignoire, tu seras sur place pour
... Et bien, je ne sais pas pourquoi faire mais tu seras là,
c'est le principal.
- Si un incendie se déclare,
tu pourras appeler les pompiers. »
Chacune surenchérissait
jusqu'à l'absurde, le fou rire nous a gagnées.
La première à
retrouver son calme, Guillemette a dit :
« C'est plutôt le
genre fée Carabosse ma marraine et il se peut qu'elle refuse,
alors je ne te promets rien. Mais c'est vrai qu'elle a la phobie des
cambrioleurs. On peut toujours essayer, on ne risque rien. »
« Bon, d'accord,
admettons qu'elle accepte. Mais qu'est-ce que je vais raconter à
mes parents moi. Je serai bien sensée être quelque part
au mois d'août. »
Elles commençaient à
fatiguer les filles. Les neurones coinçaient. Un peu, c'est
bien mais trop ça ne fait plus rigoler. On t'a donné
un coup de main ma belle mais maintenant assume-toi.
C'est encore Guillemette qui a
trouvé la solution. Cette nana est un cerveau.
« A ton avis, quel est
l'endroit idéal où tu peux décemment projeter
de partir en vacances sans que ta mère s'inquiète ?
Réponse : dans une colonie de vacances. Et, de préférence,
tu n'hésites pas à inventer que c'est une colonie de
vacances dirigée par des bonnes soeurs.
- CQFT ! Tu te sens brusquement
une vocation de monitrice et tu commences dès maintenant à
leur imprimer cette idée dans le ciboulot à ta maman
et à ta frangine. »
« Mai... ai...
ais , ai-je chevroté, si je pars en colo avec les bonnes
soeurs, je ne peux pas aller à Paris ! »
« Cette gamine est
gentille, a déclaré Floriane, en affectant un air
déprimé, mais y'a des moments où elle est
vraiment un petit peu conne. »
« Crétine ! Ont
braillé les autres en choeur, la colo, tu fais comme si
tu y allais. »
Est-ce que je vais oser ?
JUAN
Il s'étira tout en
baillant, se gratta les aisselles avec volupté.
Le drap et les couvertures
gisaient au pied du lit, innocentes victimes des récents
ébats nocturnes. Tirés devant la fenêtre
ouverte, les doubles rideaux ne se rejoignaient pas totalement et un
rayon de soleil folâtre en profitait pour venir lécher
les jambes de la dormeuse. De très belles jambes avec le
mollet bien galbé.
La fille, une blonde pas très
belle mais plantureuse comme il les aimait. La plupart ne se croient
attrayantes que lorsqu'elles parviennent à ressembler à
des échalas. Dégueulasse ! Il n'avait jamais eu
le goût de jouer aux osselets.
Dommage, elle s'était
révélée fort décevante. Pas douée
pour les jeux de l'amour celle-là non plus. Les bonnes femmes
maintenant, les jeunes surtout, elles se couchent avant même
qu'on le leur demande et elles ne vous donnent pas plus de
satisfaction que si c'était des poupées gonflables.
Aucun tempérament. Elles vous excitent avec leurs jupes au
ras du cul, leurs nichons à l'air, leurs allures effrontées,
et une fois au lit elles sont aussi inertes que des soles sur l'étal
du poissonnier, l'odeur en moins. Elles, ce serait plutôt du
déodorant qu'elles abusent, une véritable infection.
En bas, les pneus des voitures
chuintaient sur l'asphalte de la rue Brémontier et le bruit
de la circulation sur l'avenue Wagram ne parvenait qu'étouffé.
Dans la chambre, l'air était moite. Trop bref, l'orage
nocturne n'était pas parvenu à rafraîchir
l'atmosphère.
Juan adorait son studio. Un
salon, une chambre, clairs et bien aérés, une salle
d'eau, et une kitchenette qu'il n'utilisait jamais, étalés
tout en longueur, sur soixante mètres carrés, couloir
compris, au sixième étage de l'immeuble. Le luxe pour
un célibataire. Deux fois par semaine, la concierge, pardon,
la gardienne de l'immeuble, montait faire le ménage. Le loyer
lui coûtait « la peau des fesses »
mais il pouvait se le permettre.
Taxi le jour (attention, à
son compte avec une voiture bien à lui), il augmentait ses
revenus en jouant de la guitare certains soirs dans des restaurants
ibériques. Les contrats ne lui faisaient pas défaut.
Il était bon guitariste et sa prestation permettait aux
restaurateurs de tripler le prix de la paella. Parfois, il arrivait
à faire engager sa copine Esmeralda qui avait un réel
talent pour danser la séguedille. Plus typiquement andalouse
qu'Esmeralda, c'était difficile à trouver. De son vrai
nom, Rachel Reistein, et native de Forbach, elle s'exprimait avec un
inimitable accent titi parisien et faisait l'amour, comme une
déesse, à la bonne franquette.
Juan ne se rappelait pas avoir
jamais eu le moindre problème côté finances ou
côté coeur. Enfin, coeur, c'était un
euphémisme.
Issu de la meilleure
bourgeoisie madrilène, nanti en fin d'études d'un
diplôme d'ingénieur en électronique, il avait
décidé un jour de quitter famille et patrie pour aller
explorer les richesses des Etats-Unis d'Amérique via Londres
en passant par Paris. De toute façon il ne s'était
jamais très bien entendu avec ses parents, trop collet monté,
pas plus qu'avec son pisse-froid de frère aîné,
Ramon. Quant à sa soeur cadette, Maria-Conception, il la
considérait comme une pécore. Ce qu'il n'avait pas
envisagé c'est qu'il succomberait au charme de la capitale
française et qu'il ne pourrait se résoudre à
l'abandonner.
Cela s'était tout de
même produit à deux ou trois reprises, pour des raisons
professionnelles, au début de son séjour en France. Il
s'était fait embaucher par une agence qui l'employait en
intérim et certains contrats l'avaient contraint à
travailler en province. Mais dépendre des autres ne lui
plaisait pas trop et c'est ce qui l'avait décidé à
devenir chauffeur de taxi pour être son propre maître
Maintenant, du premier janvier
au trente et un décembre, Juan vivait à Paris. Il ne
comprenait pas bien d'ailleurs cette envie de s'expatrier des
parisiens dès les vacances d'été ou d'hiver.
Les images des bouchons retransmises aux actualités
télévisées lui faisaient penser aux films
retraçant l'exode lors de la deuxième guerre mondiale
lorsque les allemands avaient envahi la Belgique puis la France.
Seule différenciation, la forme et la diversité des
voitures. Quant au reste, si leurs toitures n'étaient pas
protégées de matelas, elles étaient surchargées
de bicyclettes, planches à voile ou skis, selon la saison.
Son tourisme à lui,
c'était les gazouillantes petites nippones aux yeux bridés
et aux jambes arquées, les pétulantes scandinaves qui
ne sont pas toujours aussi blondes ni aussi affriolantes que la
rumeur publique voudrait le faire croire, les voluptueuses
italiennes au regard de velours sombre, les gentilles et tendres
allemandes souvent bien moins grassouillettes et toujours beaucoup
plus excitantes que les américaines. Il était toujours
surpris du peu de compatriotes espagnols qui visitaient la France.
Juan jeta un coup d'oeil
vers le réveil matin. Huit heures et vingt et quelques
minutes. La bonne heure pour virer la fille de son lit et de sa vie.
Il ne craignait pas de scène ayant mis, depuis longtemps, un
système qui, avec l'expérience, s'avérait très
au point pour lui éviter ce genre de désagrément.
Des fards, des produits de
beauté divers, une robe de chambre incontestablement féminine
dans la salle d'eau et, dans son cadre bien en évidence sur
le buffet du salon, le portrait d'une femme belle malgré des
traits austères, le protégeaient efficacement de toute
tentative d'ingérence indésirable dans sa bienheureuse
existence de célibataire.
Quand, dans la nuit déjà
bien avancée, il ramenait ses conquêtes pendues à
son cou, elles étaient trop excitées pour remarquer
quoi que ce soit. Au réveil, ces accessoires mensongers lui
épargnaient pleurs et jérémiades.
La femme du portrait, il ne la
connaissait même pas. Il avait trouvé la photo sur le
tapis à l'arrière du taxi, peut-être perdue par
sa propriétaire dont il n'avait aucun souvenir, peut-être
jetée par un amoureux déconfit. Il avait tout de suite
pressenti le parti qu'il pouvait en tirer et l'avait gardée.
La fille bougea dans son
sommeil et se tourna vers lui sans pour autant se réveiller.
Une très fine sueur perlait sur son front et sur le soupçon
de duvet au-dessus de sa bouche légèrement négroïde.
Ils avaient dû dormir à
peine trois heures.
Pour lui, pas de problème.
En général, quatre ou cinq heures de sommeil par nuit
lui suffisaient pour se reconstituer une provision d'énergie.
Elle, comme toutes ses semblables allait se réveiller
totalement ahurie suite au manque de repos. Oui, c'était la
bonne heure pour la virer.
Il la secoua sans ménagement.
« Lève-toi. Allez,
allez, dépêche-toi. Dans un quart d'heure ma femme va
rentrer ! »
Les yeux de la fille
papillotèrent. Le fard à paupières en coulant
s'était délayé lui dessinant un masque tragico
comique. Affolée, elle sauta hors du lit exhibant
l'intégralité de sa chair nue, grasse et ferme à
la fois, sa poitrine lourde un peu tombante au-dessus d'une taille
incroyablement fine, et ses fesses rondes et appétissantes.
« Ta femme ? Mais tu ne
m'as jamais dit que tu étais marié ! »
« Je ne t'ai jamais dit
non plus que je ne l'étais pas. »
« Et pourquoi qu'elle est
pas là, d'abord ? »
« Elle est infirmière
de nuit ; mais je ne vois vraiment ce que ça peut te
foutre ! Et maintenant grouille-toi. Comme je te l'ai dit, elle
ne va pas tarder à rentrer et je n'ai pas trop envie qu'elle
te trouve dans notre pieu. Alors, c'est pas trop le moment, vois-tu,
pour que je te raconte ma vie. »
Il s'en trouvait bien quelques
unes qui protestaient, pleurnichaient, quémandaient un
rendez-vous, mais c'était vraiment très rare. Bien
orchestré, l'effet de surprise jouait en sa faveur et il
mettait facilement un terme à leurs velléités
possessives.
La fille partie, il se doucha
et s'habilla d'un pantalon blanc de toile légère et
d'un tee-shirt bleu clair uni qui serait plus confortable qu'une
chemisette avec la chaleur qui s'annonçait.
Patiemment, il attendit
l'ascenseur qui s'élevait en haletant tel un vieillard
poussif et cacochyme. Emprunter cet engin, c'était accepter
de vivre une aventure périlleuse. Il grinçait,
brinquebalait, gémissait, couinait, hoquetait. On s'attendait
constamment à ce qu'il expire entre deux étages et il
vous amenait invariablement à bon port. Esprit de
contradiction ? Juan escaladait toujours ses six étages
à pieds pour entretenir la forme et descendait toujours en
ascenseur, par flemme.
Il se dirigea vers la terrasse
du « Bouquet de Wagram » pour s'y faire
servir un café et des tartines beurrées. Rien ne vaut
les tartines beurrées des cafés parisiens. Elles ont
un goût inimitable. Pain frais qui croustille et craque
savoureusement sous la dent, beurre onctueux étalé
juste comme il faut, ni en couche trop épaisse, ni en couche
trop avare, un régal. La « carotte »
qui vous donne le courage de vous lever tous les matins.
La dernière bouchée
de tartine à peine finie d'avaler, Juan s'octroya sa première
cigarette de la journée, s'empara d'un journal oublié
sur une table voisine et commença à le parcourir des
yeux mais il se rendit vite compte qu'il ne le lisait pas. Son
esprit était occupé à résoudre un
dilemme. Allait-il employer sa journée à véhiculer,
comme d'habitude, des appareils photo et des attachés-cases
avec les individus qu'ils menottent, ou allait-il s'offrir une
journée de congé ?
Il rota faiblement, leva la
main pour héler le garçon, paya et, toujours indécis,
se dirigea vers son taxi garé à une centaine de mètres
le long du trottoir.
GISÈLE
Guillemette a su se montrer
convaincante. La marraine a été d'accord. Je suis à
Paris.
Mais, attention, interdiction
de me servir du téléphone, interdiction d'allumer la
télévision, interdiction d'utiliser les appareils
ménagers (sauf l'aspirateur. L'aspirateur, j'ai le droit
de l'utiliser et son usage m'est même fortement conseillé).
Prendre le train pour me rendre
de Compiègne à Paris n'a présenté aucune
difficulté mais, dès l'arrivée en Gare du Nord,
les tracas ont commencé.
Excepté mon voyage dans
le Périgord, dans puis hors du ventre de maman, et mes deux
excursions scolaires pour faire connaissance avec la mer moutonneuse
et ses plages sablo galeteuses, je n'ai jamais entrepris de voyage
plus lointain que Pierrefonds vers Compiègne et Compiègne
vers Pierrefonds.
Arrivée à la Gare
du Nord, antre gigantesque et sombre dans lequel les machines
trépidaient, grondaient, stridulaient, hululaient, ou, pire
encore, sournoisaient silencieusement, où des gens couraient
dans tous les sens comme une nuée de fourmis affolées,
j'ai failli rebrousser chemin, littéralement terrorisée.
Si j'ai renoncé à cette impulsion, c'est tout bêtement
parce que j'ignorais où me rendre pour acheter un billet de
transport.
Mes deux valises à bouts
de bras, mon sac à main, maintenu par sa bandoulière
autour de mon cou, me battant l'estomac en cadence, je me suis
péniblement extraite de ce labyrinthe kafkaïen.
Angélique, qui à
ce moment éprouvant de mon existence devait être
béatement occupée à bichonner son poupon, me
l'avait bien seriné, en parlant d'expérience car
contrairement à moi c'est une grande voyageuse :
« À Paris, on se
déplace parfois en bus mais plus souvent par le métro
qui est encore le moyen de transport le plus pratique. Avec le
métro, tu peux aller n'importe où et rapidement. Et
c'est moins cher que le bus. »
Je me suis enquise de l'endroit
où se situait l'accès au métro. « Vous
trouverez les guichets pour prendre votre billet à
l'intérieur de la Gare du Nord » m'a obligeamment
renseigné, avec un accent teuton fortement parfumé à
la bière, un personnage obèse vêtu d'une chemise
à carreaux et d'un short couleur bouse de vache. Jamais !
Courageuse mais pas téméraire, je me suis insérée
dans la file des voyageurs qui attendaient un taxi.
Elle habite rue Ampère
la marraine de Guillemette. Ce qui m'a paru de bon augure pour
m'éclairer sur mon avenir. J'ai demandé les clés
de l'appartement à la gardienne de l'immeuble avertie de mon
arrivée et je nous ai hissés, moi, mon sac à
main et mes valises jusqu'au premier étage en empruntant les
bons offices d'un large escalier tout en marbre. Mazette, c'est
rupin !
L'appartement a vue sur un
minuscule jardin qui s'étiole à l'intérieur
d'une cour que le soleil rechigne à visiter. C'est un
logement apparemment calme et surtout ridiculement petit. On
pourrait mettre quatre appartements comme celui-ci dans notre
maison, à Pierrefonds. Comment une personne, affligée
de trois caniches, peut-elle vivre dans un placard onze mois sur
douze ? Je comprends qu'elle profite du mois d'août pour
aller s'aérer la marraine.
Il était encore tôt (les
colonies de vacances sont sensées ou voyager de nuit ou
partir à l'aube), j'ai remis à plus tard le moment de
ranger mes affaires et décidé de faire connaissance
avec mon nouveau territoire. Précautionneusement. J'aurais
l'air fine si je me perdais.
Pendant le trajet qui m'amenait
de la Gare du Nord jusqu'à la rue Ampère, je n'avais
strictement rien vu de Paris.
Angélique m'avait
avertie :
« Fais gaffe si tu prends
un taxi ; les chauffeurs sont tous des escrocs. Ils repèrent
les provinciaux et ils leur font effectuer des tours et des détours
pour leur faire payer le max de course. »
J'ai effectué le
parcours, l'oeil averti de celle à qui on le la fait
pas, braqué sur le compteur. Et encore, je n'ai pas osé
protester mais j'ai bien vu que le compteur était truqué
: avant même que je m'assois sur le siège arrière
de la voiture, il affichait déjà une somme indécente.
Sur le trottoir, le soleil m'a
souhaité la bienvenue.
Gauche ? Droite ?
À l'angle de la rue, sur
ma droite, un commerce étalait ses fruits et légumes.
Les pêches, dorées et veloutées, semblaient
appétissantes. Je me suis laissée tentée et
j'en ai acheté un kilo.
Outre des vêtements,
l'une de mes valises contenait deux sacs de plastique que maman
m'avait remis au moment du départ. Dans l'un des sacs, des
sandwichs au jambon, au saucisson, au fromage, emballés dans
du papier d'aluminium. Dans l'autre, des tablettes de chocolat et
des gâteaux à foison. Maman est persuadée que
les bonnes soeurs ne se nourrissent que de soupes claires,
d'hosties, et de patenôtres. Il n'était pas question
que je pâtisse de leur excès de frugalité. Les
pêches étaient donc totalement superflues mais c'était
l'acte d'achat qui était important. Ma première
emplette parisienne. C'était un acte qui symbolisait mon
entrée dans une nouvelle vie, une existence de femme libre.
Je décidais, j'accomplissais. Quand j'ai mangé les
pêches, elles se sont révélées sans
saveur.
Rue Jouffroy. Devant moi, un
peu plus loin, une bouche de métro. J'ai été en
consulter le plan. Un écheveau de fils de couleurs
différentes qui se croisent, s'emmêlent,
s'enchevêtrent, constellés de points comme de grosses
chiures de mouches. C'est pas vrai, il faut s'appeler Einstein pour
déchiffrer cet imbroglio.
A droite, encore, rue
Brémontier. Une église avec en face une librairie qui
vend des bondieuseries. Ben dis donc, c'est pas un quartier
particulièrement rigolo ! Dans les rues circulaient de
très rares voitures.
Les films sont menteurs qui
nous montrent une ville vicieuse remplie de gangsters poursuivis par
des flics au milieu d'une circulation intense. Peut-être que
tous les parisiens, gangsters compris, s'étaient évadés
de leurs appartements placards pour aller s'aérer à la
campagne.
J'ai longé une
boulangerie fermée, avec pour vis-à-vis, un
magasin « CoûtsZunic » ouvert.
Aucun intérêt, une foultitude de sandwichs
n'attendaient que mon appétit.
Les trottoirs de la rue Ampère
me tendaient à nouveau les bras. Avec un aussi admirable
qu'implacable esprit logique, j'en ai déduit que je venais de
faire le tour d'un pâté d'immeubles et comme ce
parcours m'avait ouvert l'appétit et qu'un début de
fringale me titillait l'estomac, j'ai décidé que
j'avais vécu suffisamment d'aventures exploratrices pour ce
matin.
-:-:-:-:-:-:-
Je me suis enhardie. J'ai
parcouru les rues adjacentes, acheté un plan du métro,
un plan de Paris, le programme télé (si la
marraine s'imaginait que j'allais me priver de mes feuilletons
favoris, elle se mettait le doigt dans l'oeil).
J'ai fait l'inventaire de ma
garde-robes. Slips et soutiens-gorge, en pur coton, blancs et sans
fanfreluches, sandales, shorts, jeans, chemisettes, tee-shirt, deux
maillots de bain, un imperméable, deux pull-over. Normal pour
un séjour dans une colonie de vacances. C'est maman qui avait
préparé mes bagages. Pas question de me présenter
pour un emploi vêtue d'un jean et d'un tee-shirt, j'allais
être obligée d'acheter des escarpins et deux ou trois
robes.
Où trouve t'on des robes
à Paris ? J'avais pu le constater de visu, sûrement
pas rue Jouffroy, ni avenue de Villiers, encore moins avenue de
Wagram.
J'appréhendais de me
laisser avaler par la bouche de métro mais je ne pouvais
tergiverser plus longtemps. Les parachutistes doivent ressentir les
mêmes émotions la première fois qu'ils se
lancent dans le vide.
Je suis descendue
successivement aux stations Europe, Bourse, Parmentier, pour
atterrir à Galliéni. Je peux affirmer que ce sont des
endroits où l'on ne vend pas de robes. J'ai rebroussé
chemin. A la station République, j'ai découvert
l'univers des correspondances. Ne rester plus qu'à
comprendre. Une paille !
Toute la journée, j'ai
circulé, emprunté des couloirs, parfois très
longs, très vides, très angoissants, gravi et descendu
des multitudes d'escaliers. C'est un sadique celui qui a conçu
le métro. Tantôt il faut escalader toute un volée
de marches pour en redescendre tout autant dans les minutes qui
suivent après une dizaine de mètres de plat. Je
décidais de me rendre à la station
Trocadéro (Pourquoi ? Comme ça, pour rien,
parce que le nom me plaisait), je me retrouvais place de la Nation.
Par curiosité, j'ai
voulu voir à quoi ressemblait cette place. Je n'ai même
pas posé un pied dessus. Sous l'effet, aussi soudain
qu'imprévu, d'une répugnante sensation
d'agoraphobie, je me suis réfugiée immédiatement
dans les entrailles du métropolitain.
Le métro c'est un lieu
étrange. Les voitures se succèdent régulièrement
et rapidement et pourtant les gens adoptent des allures précipitées
comme s'ils craignaient de manquer soudainement de moyen de
transport. Sur les sièges ou par terre, dans les stations,
dorment des foetus géants en haillons qui dégagent
des effluves écoeurants de sueur âcre et de
vinasse surie. Dans les couloirs, des individus au regard
perpétuellement en alerte vous proposent furtivement des
pistaches, des avocats, des babioles, toutes choses que l'on peut
acquérir pour le même prix dans n'importe
quel « CoûtsZunic ». Dans les
voitures, des êtres faméliques jouent (mal) de
l'accordéon ou de la guitare, chantent (faux) des
pleureuses goualantes, et osent vous demander de l'argent après
vous avoir brutalisé les tympans. Tous ces personnages qui
couraient dans les couloirs se transforment en voyageurs amorphes,
le visage morose quand ce n'est pas revêche, l'air résigné.
Des zombies.
À la fin de la journée,
j'ai émergé titubante et affamée (les
cacahuètes en guise de repas c'est bon mais ça ne
nourrit pas sa femme) de la station Wagram. Le métro n'avait
plus de secrets pour moi et je ne savais toujours pas où on
achète des robes à Paris.
J'allais devoir poser la
question à la concierge.
C'est une portugaise, noiraude
et sèche comme une vieille prune, qui écarte le rideau
de sa loge à chacun de mes passages et m'examine avec un oeil
méfiant comme si elle me soupçonnait de faire pipi en
douce sur les marches de l'escalier en marbre. Elle me terrorise
mais qui, à part elle, pourrait me renseigner ?
Bon, c'est pas tout mais il est
temps que je me mette à la recherche d'un emploi et de mon
futur logement. C'est décidé, demain matin, je me lève
aux aurores et je m'approvisionne en journaux. En attendant, après
un substantiel repas fruits et gâteaux, un bon bain et au lit.
Trop crevée pour regarder la télévision.
Elle est marrante la baignoire
de la marraine. Dedans, on ne s'allonge pas, on s'assoit. C'est une
baignoire à genoux.
Zut ! Malgré la fatigue,
il faut que je prenne le temps de téléphoner à
maman. J'ai totalement oublié de le faire dans la journée
et si je ne l'appelle pas, elle va s'inquiéter. Telle que je
la connais elle est capable d'alerter le commissariat, l'archevêché,
S.O.S médecins, le Ministère de la Guerre, ou, encore
pire que tout ... Sophie. Marraine-Carabosse de Guillemette,
excuse-moi, mais je vais encore transgresser une de tes
interdictions. C'est un cas de force majeure et je ne me vois pas
aller téléphoner dans une cabine vêtue de
seulement une robe de chambre par dessus mon pyjama (d'autant
que je n'en mets jamais les pantalons que je ne supporte pas :
je dors les fesses joyeusement à l'air) et je ne me ressens
pas non plus de me rhabiller.
« Allô maman, c'est
moi. »
« Ma chérie, je
m'inquiétais (qu'est-ce que je disais ? ). Tu
as fait un bon voyage ? Tu es bien arrivée ? Et les
enfants, ils ne sont pas trop turbulents ? Les soeurs sont
gentilles ? »
« Tout va bien maman.
Tout est O.K. »
« Tu seras toujours aussi
étourdie, ma Gisèle ! Tu as totalement oublié
de me donner ton adresse. Dis-moi où je peux t'écrire,
à quel endroit je peux t'envoyer des colis ? »
« Oh, maman, charrie
pas ! Des colis ! Et quoi encore ? Je ne suis pas au
goulag et je ne suis partie que pour un mois, ça ne vaut pas
le coup de te mettre à jouer les comtesse de Ségur ! »
« Qu'est-ce que tu
racontes avec tes histoires de goulasch et tes comtesses de c'est je
ne sais pas quoi ? »
« Rien maman, laisse
tomber. Ecoute, tout va au poil. Le ciel est bleu, la mer est belle,
tu peux être tranquille. »
« Tu es complètement
folle ma fille. La mer ! Dans le Morvan ! »
« Te fais pas de souci
maman. Tout va très bien. Ecoute, je ne reste pas trop
longtemps car le téléphone coûte cher (argument
décisif pour maman). Tu embrasses bien papa pour moi. Je vous
rappellerai. »
Ouf, mission accomplie.
-:-:-:-:-:-:-
Je me suis réveillée
à une aube de dix heures passées de quelques minutes.
Tellement fatiguée hier que j'ai oublié d'enclencher
le signal sonore de mon réveil. Un peu tard peut-être
pour consulter les petites annonces ? Bon, faisons preuve
d'esprit de décision, je verrai ça demain. Et si, en
attendant, j'allais voir la concierge pour élucider cette
question de robes introuvables ?
Elle est très gentille
la concierge qu'il faut appeler gardienne d'immeuble. C'est comme
les malvoyants qui sont, en réalité, totalement
aveugles, les employées de maison qui sont femmes de ménage,
les préposés au courrier qui sont des facteurs des
postes, les malentendants qui sont irrémédiablement
sourds, les techniciens de surface qui sont balayeurs. Ce qui
importe, c'est la dénomination, pas la fonction.
Elle a très bien vu, la
gardienne de l'immeuble, que j'étais une petite jeune fille
correcte qui ne ramène pas des garçons comme le
craignait marraine-Carabosse qui l'avait chargée de veiller
au grain. C'est pas comme la fille des gens du cinquième,
porte à droite en sortant de l'ascenseur. Les parents l'ont
laissée seule pendant le mois d'août car elle doit
étudier. Un examen raté pour la énième
fois et qu'il lui faudra repasser en septembre. Tous les soirs,
c'est la fête au cinquième étage. Ça
fume, ça boit, ça fait un boucan pas possible de
musique américaine, et on se demande ce qui peut bien s'y
passer encore. Je vous jure, les jeunes de maintenant ...
Elle m'a invitée à
venir boire un café dans sa loge, la gardienne de l'immeuble.
Un breuvage noir, épais, suspect. Goût et arôme
indéfinissables, mais savoureux ma foi.
Alors, comme ça, j'étais
venue chercher du travail à Paris parce que mon papa s'était
remarié avec une femme de vingt ans sa cadette. Une infâme
marâtre qui jalousait et malmenait sa belle-fille. L'histoire
qui avait servi pour marraine-Carabosse pouvait servir aussi bien
pour Madame Da Silva. Les romans feuilletons apitoient toujours les
âmes sensibles.
Si j'étais prête à
écouter un bon conseil, il valait mieux commencer par me
chercher un logement. Le travail, à Paris, on en trouvait
facilement. Pour preuve, les trois filles de sa soeur Eléanora,
gardienne d'immeuble rue du Père Corentin, la cadette de sa
soeur Rosana, gardienne d'immeuble rue de la Chaussée
d'Antin, l'aînée de sa soeur Anita, gardienne
d'immeuble avenue d'Iéna, et même la fille de son frère
Pédro (non, il n'était pas gardien d'immeuble
mais chauffeur jardinier à Rueil Malmaison) avaient trouvé
du travail sans difficulté.
Mais trouver un logement,
c'était une autre histoire.
Elle, Elvira n'a pas d'enfants.
Elle est restée veuve à vingt-deux ans et n'a
jamais éprouvé l'envie de se remarier.
Parce que, franchement,
pourquoi on se marie, hein, quand on est jeune ? Par amour ?
Je t'en fiche ! Si on décide de convoler c'est
parce que lorsqu'on atteint l'âge canonique de
vingt-deux ans et que toutes vos copines sont mariées, on lit
les interrogations, la commisération, la suspicion, la
réprobation dans le regard des autres On se marie parce
qu'on ne veut pas rester vieille fille, parce qu'on ne
veut pas avoir l'air d'être laissée pour
compte.
Elle avait épousé
un français.
Ses parents, portugais depuis
des générations, lui avaient pourtant bien dit que les
français ne sont pas une race solide.
« Pardon, mademoiselle,
je ne disais pas ça pour vous.
- Ah, votre père est
hongrois. Dans ce cas, c'est différent. Les hongrois aussi
sont des gens solides. »
Mais quand on est jeune, ce que
peuvent dire et penser les parents...
Il est mort « tranquillement »
d'une crise cardiaque le mari. Toc. Comme ça ! Il était
en train de faire son tiercé et puis tout d'un coup il est
tombé. Raide. Enfin, c'est la vie !
Tout en parlant, de temps en
temps avec une régularité de métronome, elle
se gratte frénétiquement le genou droit. Je ne sais
pas pourquoi. C'est un genou d'apparence tout à fait normale,
sans rougeur bizarre, sans bouton malsain. Je suis hypnotisée
par ce genou. Le genou de Madame Da Silva me fait la conversation.
« Et bien je vous
remercie beaucoup pour votre café Madame Da Silva. Il était
excellent. J'aimerais bien connaître votre recette. »
« Oh, y'a pas de secret.
Je mets toujours une petite lichette de rhum dedans. Ça le
parfume et ça donne du tonus. »
Bon, j'ai appris dans quels
quartiers sont situés les magasins qui vendent des robes à
des prix pas trop malhonnêtes. J'ai appris qu'il était
plus urgent de trouver un logement qu'un emploi. J'ai appris qu'il
valait mieux éviter Madame Da Silva si je ne voulais pas
devenir alcoolique. Par contre, j'ai oublié de lui demander
quelles professions exerçaient chacune des filles de ses
soeurs, les gardiennes d'immeubles.
-:-:-:-:-:-:-
Trois semaines maintenant que
j'arpente Paris en long, en large, et en travers. Sans succès.
Je commence à désespérer. Heureusement que je
suis parvenue à maintenir la fiction « joyeuse
monitrice » vis-à-vis de maman et papa parce que
mon évasion prend une très mauvaise tournure. Pour
ajouter à mon humeur morose, après quinze jours
pendant lesquels le soleil a généreusement dispensé
son éclat et sa chaleur parfois trop accablante, il a décidé
d'aller passer ses vacances ailleurs. C'était un soleil
lunatique. Depuis, le ciel postillonne sans discontinuer une espèce
de crachin lugubre et acide qui m'a rongé une paire de
sandales.
Effarement quand j'ai consulté
les petites annonces. C'était pas vrai ! Le deux pièces
se louait... Rien que pour un studio ou pour sa version
féminine, la studette, il fallait compter... Mais pour
ce prix là, je pouvais louer le château de Compiègne !
Ils devaient gagner des salaires mirifiques les parisiens !
Coup d'oeil sur les offres
d'emploi.
Voyons :
- Cherche secrétaire,
âge... gneu, gneu, gneu... parfaitement bilingue...
gneu, gneu, gneu... salaire proposé...
Cherchons l'erreur.
Nul besoin d'être un
crack en arithmétique, ce que d'ailleurs je n'ai jamais
prétendu être. Un salaire de secrétaire moins la
location d'un deux pièces, reste moins que zéro. Un
salaire de secrétaire moins la location d'un studio, reste
des clopinettes et l'obligation de s'inscrire à la soupe
populaire. Comment font-ils les parisiens ? Par quel tour de
magie incompréhensible parviennent-ils à habiter tous
ces appartements qui me narguent de toutes parts ? Des
appartements de trois, quatre, parfois même, j'en suis
persuadée, cinq pièces ! Ils en ont hérité ?
Ils squattent ?
Les conseils du genou de Madame
Da Silva s'imposaient. Je survivrai bien à un café
arhumatisé. Il faut savoir vivre dangereusement.
« Ma pauvre petite
demoiselle, c'est des chambres de bonnes qu'elles habitent les
petites jeunes filles comme vous. Faut pas rêver ! »
Chambres de bonnes ? Ah bon !
Pas de chambres d'employées de maison ? Je n'ai rien lu
qui ressemble à ça dans les petites annonces !
C'est parce que je n'achète
pas les bons journaux et parce que je ne sais pas lire. Madame Da
Silva me le démontre. Et, attention, il faut téléphoner
tôt le matin pour répondre aux annonces parce que
l'après-midi, c'est trop tard, tout est déjà
loué. Ah, Madame Da Silva, que deviendrais-je sans vous !
Je me suis levée à
la vraie aube cette fois-ci. Mon journal à la main, mes
lunettes sur le nez (c'est encore une fois un cas de force
majeure), je me suis dirigée vers une première cabine
téléphonique. Vu son état, elle avait
manifestement été utilisée pour le tournage
d'un film catastrophe. La deuxième, à des kilomètres
de distance, était occupée par une blonde aussi
bavarde que décolorée et assiégée (la
cabine, pas la blonde) par, en premier un barbu ventripotent, en
deuxième une virago géante, en troisième un
personnage de sexe indéterminé. Tous atteints ou de la
danse de Saint Guy ou tentant, en trépignant, de refouler une
énorme envie de faire pipi. Heureusement, c'était à
l'époque où le soleil nous honorait encore de sa
présence.
Après plus d'une heure
de jérémiades, protestations, grincements de dents,
injures aussi diverses que délicieusement imaginatives
émanant de mes prédécesseurs, je suis parvenue
à pénétrer dans le lieu saint, fermant in
extremis la porte au nez bourgeonnant du premier des cinq individus
de sexes masculins et féminins formant une file derrière
moi.
Trois appels, j'avais à
donner. Non pas parce que je m'étais montrée sélective
dans mon choix mais parce que seulement trois bonnes avaient
abandonné leurs chambres. Peut-être parce qu'elles
étaient parties grossir le lot des kidnappées de la
traite des blanches, peut-être parce qu'elles avaient gagné
le gros lot au loto et s'étaient acheté un château
au Portugal ?
Le premier numéro ne
répondait pas. Le deuxième était faux et je me
suis fait copieusement enguirlander par une voix de rogomme qui en
avait marre de ces farces à la con et qui en avait ras les
burettes d'être dérangée sans arrêt par
des connasses qui n'avaient rien d'autre à foutre que
d'emmerder le pauvre monde.
J'ai renoncé à
composer le troisième numéro de téléphone.
Autour de mon très fragile habitacle, l'émeute
grondait. Des poings menaçants se dressaient, des voix
hargneuses m'invectivaient :
« Non mais, ça va
durer encore longtemps ? On n'a pas que ça à
faire nous ! Où est-ce qu'elle se croit celle-là ? »
J'ai franchi peureusement une
haie de faces convulsées par la haine.
Depuis, faisant fi des
interdictions de marraine-Carabosse, j'utilise sans vergogne son
téléphone.
C'est fou. Je ne petit-déjeune
plus et j'enfile mon jean dans l'escalier pour me précipiter
à l'assaut du kiosque vendeur de journaux dès
potron-minet. Je bats les records olympiques de vitesse pour former
les numéros de téléphone. Quand j'obtiens ma
correspondante (ben oui, je n'ai jamais eu de correspondant au
bout du fil), la chambre est déjà louée. En
trois semaines, j'ai réussi à rencontrer... trois
loueuses !
Je n'ai même pas vu les
chambres objets de mes recherches effrénées. Il existe
un complot fomenté par les loueuses de chambres de bonnes.
J'en ai été la victime à trois reprises.
« Vous n'êtes pas
fonctionnaire. C'est bien dommage ! Vous comprenez, avec
l'insécurité de l'emploi, je ne loue qu'à des
fonctionnaires, c'est plus prudent. »
« Vous n'êtes pas
étudiante. C'est regrettable ! Je n'accepte que des
étudiantes parce que je suis certaine de ne pas avoir de
problèmes. Les parents payent le loyer. »
« Et qu'est-ce que vous
faites comme travail ? Ah, oui... Secrétaire. » (moue
dégoûtée).
« Vous êtes bien
jeune. Ça ne doit pas faire très longtemps que vous
travaillez, hein ? » (froncement de sourcils
blasé).
« Et vous gagnez combien
par mois ? »
Aux deux premières j'ai
eu la naïveté d'avouer que j'allais me mettre sans plus
tarder à la recherche d'un emploi. Un rictus poli m'a
raccompagnée jusqu'à leur porte. J'ai voulu me montrer
plus maligne avec la troisième, elle m'a demandé de
produire mes feuilles de salaire.
Et pourquoi pas mon casier
judiciaire pendant qu'elle y était !
SOPHIE
S'il n'y avait pas eu ce
contrat juteux que Donatien voulait à tout prix obtenir avec
les hollandais, ce qui nous a obligé à reporter au
quinze août notre départ en vacances, si ma très
chère amie et surtout indispensable relation, Solange
Duchemin, ne s'était pas fait opérer, je n'aurais rien
su.
Rien ne m'obligeait à
attendre que Donatien se libère pour partir à Biarritz
où nous possédons une splendide villa. Rien, sinon que
les mauvaises langues cancanières se seraient empressées
de clabauder :
« À peine mariée
et elle part encore une fois sans son mari, c'est louche, il doit y
avoir de l'eau dans le gaz. »
Rien, sinon qu'un homme seul
est une proie facile pour des petites pouffiasses de secrétaires
qui n'hésiteraient pas une seconde à vouloir profiter
de mon absence pour chercher à se glisser dans notre lit. Je
tiens Donatien pour un homme plutôt timoré mais je ne
lui fais pas plus confiance pour autant. Ces secrétaires
peuvent se montrer tellement aguicheuses !
En ce qui concerne
mon « amie » Solange, tout notre monde
compiégnois chuchotait d'un air aussi compatissant que
délicieusement excité que sans nul doute possible, la
malheureuse était atteinte d'un cancer en phase finale.
Elle a subi une insignifiante
ablation de l'appendice.
Deux jours après son
opération, je suis allée lui rendre visite, les bras
encombrés d'un superbe bouquet de fleurs. Ce bouquet m'avait
coûté une petite fortune mais Solange Duchemin n'est
pas n'importe qui. Elle peut, sur un simple caprice, vous porter au
pinacle ou vous faire rejeter au ban de la société.
Agacement. Il n'est jamais
possible de se faire apporter un vase dans les cliniques ce qui est
d'autant moins compréhensible que l'on ne cesse d'offrir des
fleurs aux patients. La religieuse faisant office d'infirmière
a été ravie de nous procurer un récipient sinon
adéquat du moins relativement acceptable.
Afin d'entretenir la
conversation, et pour continuer à me faire bien voir de
Solange Duchemin qui est une vraie grenouille de bénitier, je
me suis extasiée sur les mérites de ces braves
religieuses qui dispensent leurs soins aux malades, emmènent
les enfants les plus démunis en colonie de vacances ...
« Les soeurs ne
s'occupent pas du tout des colonies de vacances ! Pas celles de
Compiègne, en tout cas ! » a jappé
Solange Duchemin, presque outrée (je me demande bien
pourquoi. Ce n'est pas une entreprise frauduleuse que je sache ?).
Gisèle, sale petite
garce ! Elle nous a bien eu !
J'enrage tellement que mes
vacances en sont gâchées.
J'ai longuement hésité
à mettre maman et papa au courant de ma découverte. À
quoi bon, inutile de les bouleverser, le mal est fait. Cette...
Je suis tellement furieuse que les qualificatifs me font défaut,
est partie rejoindre un garçon bien sûr. Une vraie
femelle en chaleur ! La fesse, il n'y a plus que cela qui
compte maintenant pour ces petites salopes ! Quand je pense que
je me suis dévouée pendant des années et des
années pour lui donner un bon exemple, quand je songe à
tous ces efforts que j'ai déployés pour une faire une
jeune fille bien éduquée !
J'aspirais pour elle à
ce que la vie peut offrir de meilleur : un bon mariage avec un
gentil jeune homme de bonne famille, ayant une bonne situation. Et
toutes ces années pendant lesquelles je me suis consacrée
à son éducation, pour quoi ? Pour quel résultat ?
Pour qu'elle devienne une pute ?
Où peut-elle bien être
en ce moment ? Elles n'ont aucunement conscience des dangers
qu'elles peuvent courir à cet âge là.
Ah, elle ne perd rien pour
attendre ! La raclée que je vais lui administrer quand
elle va rentrer au bercail !
GISÈLE
Dans la vie, pour obtenir
quelque chose, il faut avoir des relations.
Madame Da Silva a une copine,
gardienne d'immeuble boulevard des Batignolles qui a une copine,
employée de maison chez une dame qui demeure boulevard
Rochechouart, et cette dame du boulevard Rochechouart s'est laissé
dire que les gens qui habitent l'appartement juste au-dessous de
chez elle auraient une chambre de bonne à louer.
Le boulevard Rochechouart est
un boulevard hypocrite. D'un côté tranquille et
béni-oui-oui. Vous traversez la rue, passez sous le métro
aérien, et vous accédez dans un monde criard où
circule une faune bigarrée, étrange et inquiétante.
L'immeuble vers lequel je me dirige est situé du côté
bon chic bon genre.
À la droite de la porte
de bois à double battant que je m'apprête à
franchir, un des ces Interphones qui anéantissent
impitoyablement les pittoresques Madame Da Silva. Encerclée
de hauts murs rébarbatifs, une cour pavée, plutôt
grande, dans laquelle s'ébattent quelques poubelles du plus
ravissant vert colique, prolonge le porche. À main droite,
une seule porte, vitrée cette fois, donne accès à
un escalier à marches patinoires. Pas d'ascenseur.
Sous le porche, un tableau
d'affichage bien en évidence au-dessus d'une rangée de
boîtes à lettres m'a renseignée : Madame et
Monsieur Guorrez, 2° étage droite. Je suis tout de
suite avertie : dans ce ménage, c'est madame qui domine.
C'est une monstresse qui vient
m'ouvrir. Environ un mètre soixante des pieds à la
rare chevelure jaunâtre frisottée, cent cinquante kilos
de formes adipeuses boudinées dans une robe imprimée
de motifs floraux outrageusement bariolés. Le nez large et
épaté me hume avec circonspection, les yeux porcins me
scrutent avec suspicion.
« C'est vous la petite
jeune fille qui... »
Il s'est trouvé un homme
pour épouser ce phénomène de foire ? À
quoi peut-il bien ressembler ?
Elle me fait entrer et, alors
qu'elle m'introduit comme à regret dans le salon-salle à
manger, je le découvre qui s'extrait péniblement d'un
canapé en cuir. Il est chauve et vêtu d'un pantalon
réséda et d'une chemise couleur selles de bébé
à rayures blanches. La version mâle de la dame si on
fait abstraction de la chevelure. Même gabarit, même
groin épaté. On pourrait croire que c'est son frère.
« Je vous présente
Monsieur Guorrez, mon frère. »
Tilt !...
C'est pas vrai, c'est un gag !
J'avais lu le nom sur le papier que m'avait remis Madame Da Silva
bien sûr, et aussi sur le panneau d'affichage au-dessus des
boîtes à lettres, mais l'entendre prononcer à
haute voix... C'est pourtant vrai qu'ils ressemblent à
une paire de gorets travestis pour une mascarade de fête
foraine.
Le regard turbide de la
monstresse épie férocement le mien. Surtout rester
impassible, refouler ce fou rire qui me titille la glotte, réprimer
ce rictus qui me taquine les zygomatiques.
Ce qui suit m'ôte toute
envie de rire.
« Je ne sais pas...
(lippe boudeuse)... Vous me paraissez bien jeune... »
Le silence s'installe qui dure
une éternité.
Ce qui m'inquiète, c'est
que je n'ai pas été conviée à m'asseoir.
Je n'en prends que plus conscience de mon sort précaire.
J'essaie désespérément d'afficher un air adulte
mais j'ai beau faire, je me sens toute godiche.
C'est lui qui prend la parole,
presque humblement :
« Elle semble sérieuse
cette petite, Irène. »
Elle se décide
brusquement :
« Vous n'avez qu'à
visiter la chambre et vous verrez si elle vous convient. Je vous
préviens que je la loue meublée. Forcément,
c'est plus cher. »
Avec un manque de conviction
évident, elle me tend une clé qu'elle extirpe de la
poche fleurie de sa robe à ramages.
« C'est au septième.
La porte n° 5. »
La personne qui entretient les
marches de l'escalier se heurte au même problème que
moi quand j'utilise la spatule pour m'épiler les jambes.
Entre le sixième et le septième étage, la cire
lui fait défaut.
Première
porte, numéro 1. C'est logique. Dans le prolongement, à
l'extrémité d'un couloir qui fait un coude, numéro
9. Je reviens sur mes pas. Sur ma gauche, un décrochement
abrite un robinet qui goutte dans une vasque calcaireuse. Encore un
tour à gauche, trois portes me font face, numéros 3,
5, et 7. Le responsable de la numérotation des portes de ce
7e étage (sans ascenseur) souffrait de
pairophobie.
A Pierrefonds, la chambre que
je partageais avec Sophie, et qui est devenue MA chambre lorsque
Sophie s'est mariée, occupe une surface au sol d'une
vingtaine de mètres carrés. Je le sais parce que papa
l'a dit quand il a fallu changer la moquette. La pièce
presque carrée dans laquelle je viens de pénétrer
doit en faire tout au plus une quinzaine, si ce n'est moins.
À main gauche, en
entrant, de part et d'autre d'une cheminée, le mur offre un
renfoncement qui a ingénieusement été aménagé
d'un côté en penderie et de l'autre en placard avec
étagères superposées. Faisant face à la
porte, une table bâtarde, ni haute ni basse, près d'une
fenêtre qui occupe toute la hauteur du mur. La pluie dessine
des arabesques sur les vitres crasseuses dépourvues de
rideaux et de store. Le troisième mur est mangé à
moitié entre sol et plafond par un lourd bahut sans grâce
ni style bien défini. Le lit, de la taille dite pour une
personne et demie (tu parles d'une aberration ! )
longe le quatrième mur sur ma droite, sa tête frôlant
le bahut. Pour compléter l'ameublement, une chaise !
Comment qualifier le papier
mural ? Pisseux ? Le sol est composé d'un parquet
rugueux mais net, bien plat partout sous les pieds. Le lit ? un
matelas famélique sur un sommier épuisé.
C'est une chambre meublée
et donc, forcément, c'est plus cher.
Je tombe immédiatement
amoureuse de la cheminée. Rien de tel qu'un bon feu de bois
dans une cheminée pour obtenir une atmosphère intime
et chaleureuse. Même chez nous, à Pierrefonds on n'en a
pas. Papa voulait en construire une mais maman trouvait que ça
ferait trop de tintouin.
Quand même, c'est
vraiment pas grand ! Et c'est du pas grand avec rien dedans.
Bon, regarde les choses en face
ma vieille. Nous sommes mercredi. Si tu n'as pas de toit pour
t'abriter à Paris, samedi soir prochain il faudra que tu
réintègres la maison familiale et la maison familiale
c'est retrouver Sophie, être sans cesse surveillée,
épiée, gendarmée.
Effondrée, je m'assieds
sur le lit qui, dans un grand élan de solidarité,
s'effondre également. Un des pieds du sommier est cassé.
Le montant du loyer que
m'annonce Madame Guorrez est nettement inférieur à
celui d'un studio mais elle n'en fait cependant pas du tout cadeau
de sa chambre meublée, tant s'en faut. Que je sois intéressée
ou non l'indiffère totalement Madame Guorrez ; c'est
tous les jours qu'on vient sonner à sa porte pour la louer sa
chambre de bonne.
« Vous la prenez ? Bien.
Alors vous me versez tout de suite deux mois de caution et un mois
de loyer d'avance. En espèces. Pour un loyer de ce montant
là, vous pensez bien que je ne vais pas le déclarer,
on paye déjà assez d'impôts comme ça.
- Si on vous pose des
questions, vous dites que vous êtes ma nièce et que je
vous héberge gracieusement.
- Vous me paierez le loyer au
plus tard le cinq du mois. Pas le six ou le sept, le cinq. Il faut
que ce soit bien compris une fois pour toutes.
- Il est interdit de recevoir
des hommes. J'ai eu une martiniquaise qui recevait des tas de
visiteurs, des parents prétendait-elle. Je ne veux pas de ça.
- Pas d'animaux non plus. J'ai
eu une roumaine qui possédait deux affreux yorkshire qui
aboyaient sans arrêt et tout l'immeuble venait se plaindre à
moi. Les animaux c'est bruyant, c'est sale, et ça fait des
dégâts.
- Et vous évitez de
faire le moindre bruit après vingt-deux heures. J'ai eu une
italienne qui faisait des vocalises jusqu'à des minuits
passés. C'était infernal pour ses voisins. »
Une nièce martiniquaise,
une autre roumaine, et une italienne, ma logeuse à une
famille très éclectique.
Nous convenons que je lui
donnerai l'argent dès demain et que je pourrai prendre
possession de la chambre immédiatement. Elle me fait
remarquer sa générosité. Demain, cinq jours
nous sépareront de la fin du mois, cinq jours pour lesquels
elle ne me fera pas payer de loyer. Je me confonds en remerciements
et, pour le coup, c'est à peine si j'ose évoquer,
timidement, le pied de lit cassé.
« Pfut, une broutille. Je
demanderai à l'employé du service d'entretien de
l'immeuble de vous le réparer.
- Pendant que j'y pense, ajoute
t'elle en me poussant vers la porte, ne vous avisez pas de vouloir
faire du feu dans la cheminée. Elle n'a pas été
ramonée depuis des siècles et vous risqueriez de
provoquer un incendie. »
« Chère maman,
cher Papa,
Il faut que je vous avoue que
je n'ai jamais été monitrice dans une colonie de
vacances. Je suis à Paris et j'ai décidé d'y
vivre.
Je sais que vous allez être
très fâchés mais si j'étais restée
à la maison vous auriez continué à me traiter
comme une enfant et je ne peux plus le supporter. Il y a des tas de
filles de mon âge qui sont déjà mariées.
Je n'ai pas envie de ressembler à Sophie et d'avoir plus de
trente ans pour me marier. Ne vous inquiétez pas pour moi,
j'ai trouvé du travail et j'habite dans un très beau
studio avec tout le confort en plein centre de Paris. Je préfère
ne pas vous donner mon adresse parce que Sophie serait capable de
venir me chercher et je veux qu'elle me fiche enfin la paix.
Je vous aime beaucoup et je
vous embrasse bien fort. Je vous téléphonerai
bientôt. »
-:-:-:-:-:-:-
C'est par télégramme
qu'elle m'a prévenue : la marraine de Guillemette
anticipait la date de son retour. Elle arriverait à Paris
samedi dans la matinée et j'étais fermement invitée
à libérer son appartement dès le vendredi soir,
dernier délai.
Jeudi, vendredi. Je disposais
de deux jours, même pas, un et demi, pour rendre ma chambre
habitable. Quelles courses entre le boulevard Rochechouart et le
grand magasin « Les Galeries Farfouillettes ».
Acheter des draps (zut,
pas de draps housse pour les lits de une place et demie ! ),
une couette qui est bien plus pratique que des couvertures, un
traversin avec son oreiller (non, deux, c'est plus confortable
pour lire au lit), un balai et une pelle, quelques assiettes, deux
verres, un bol, une grande et une petite casseroles. Ça n'a
l'air de rien, mais c'est encombrant et, à chaque voyage,
c'est à bout de souffle que j'aboutissais à mon
septième étage sans ascenseur.
Qu'est-ce qu'il me manquait ?
Des conserves, un ouvre-boîtes. Je ne pouvais pas toujours me
nourrir avec des fruits et des gâteaux. J'avais oublié
d'acheter des fourchettes, des cuillères et des couteaux.
Penser à prendre du café soluble. Et comment j'allais
le faire mon café ? Nouvelle excursion aux « Galeries
Farfouillettes » pour y faire l'emplette d'un gaz de
camping, un à deux brûleurs qui encombrerait les deux
tiers de ma table.
Je n'avais rien oublié ?
De toute façon, on est
déjà vendredi, il n'est pas loin de dix heures du soir
et il est temps que je libère l'appartement de
marraine-Carabosse. Quand je pense que je le trouvais aussi grand
qu'un placard. Ma prof de maths serait contente, j'ai enfin compris
ce qu'elle n'a jamais réussi à me faire « entrer
dans le crâne » : la loi de la relativité.
Une dînette fruits et
gâteaux pour ne pas changer, suivie d'un vigoureux brossage de
quenottes. Une douche bien fraîche s'impose avant de partir ;
avec toutes ces allées et venues et la chaleur moite qui
submerge la capitale depuis deux jours, je me sens suante,
poisseuse, répugnante de saleté.
J'ai été dire au
revoir à Madame Da Silva et à son genou bavard. Je
reviendrai vous rendre visite, promis, juré. Au fait, quel
travail exercent-elles les filles de vos soeurs et frère ?
Ah ! Employées de maison. Bien sûr, il y a
toujours de la demande !
J'ai empoigné mes deux
valises. Pas très lourdes. Outre quelques vêtements
d'été et les deux robes que j'ai achetées,
elles ne contiennent que mon appareil photo, un fer à
repasser de voyage, mes précieux carnets de comptes
épargne (déjà bien entamés) et mon
sac à main car l'expérience m'a appris qu'il était
préférable de ne pas être trop encombrée
de bagages pour gravir sept étages à pieds. J'ai mis
mon porte-monnaie dans ma poche.
Un éclair m'accueille
sur le trottoir, le tonnerre rugit et fracasse son grondement
au-dessus de ma tête.
À peine suis-je parvenue
rue Jouffroy qu'une pluie subite et torrentielle me noie de la tête
aux pieds. Chance, un taxi est en train de se garer, je me précipite
vers lui.
« S'il vous plaît,
pouvez-vous me conduire... »
Il se renfrogne.
« Eh dites, vous n'avez
pas vu l'heure ? J'ai terminé ma journée moi ! »
Consternation ! Les larmes
jaillissent. Instantanément, il se radoucit :
« Ah ! non, vous êtes
assez trempée comme ça. Déjà que vous
ressemblez à une otarie ! Allez, montez. Devant, pas
derrière, pas la peine de transformer mon taxi en baignoire.
Installez-vous, je vais mettre vos valises dans le coffre. »
« Et où désire
t'elle qu'on la transbahute, la demoiselle otarie ? »
Grimace quand je le lui dis
mais il s'abstient de tout commentaire.
Mon chauffeur de taxi, c'est un
vieux d'au moins quarante ans. Il a un peu, très peu, de
cheveux blancs qui folâtrent dans une tignasse d'ébène,
et tout plein de rides aux coins des yeux, mais dans l'ensemble il
est plutôt bel homme. Un peu inquiétant aussi. Je ne
sais pas si c'est à cause de sa façon de se mouvoir
mais il me fait penser à un fauve. Pourvu que ce soit un
authentique chauffeur de taxi et pas un de ces types de la traite
des blanches ! J'ai hâte d'être arrivée à
destination.
« Voilà, nous y
sommes. Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour
transporter vos bagages ? »
« Non, non, merci, mes
parents vont m'aider. »
Autant qu'il ne sache pas que
je vis toute seule. On n'est jamais trop prudent.
« Et bien au revoir. Si
jamais vous avez besoin d'un taxi un autre soir à onze heures
quand il pleut à verse, voilà ma carte, je m'appelle
Juan. »
Il s'appelle Rwwanne ! J'avais
deviné, c'est un fauve.
-:-:-:-:-:-:-
Seize septembre. Vingt jours de
temps radieux. Je n'ai toujours pas trouvé de travail et mon
avenir professionnel se limite à un seul rendez-vous prévu
pour demain dans un cabinet d'avocats situé rue de la
Convention. A l'autre bout de Paris ! Quelle chance !
J'ai eu du mal à
m'endormir la première nuit que j'ai passé dans ma
chambre. Non pas à cause de l'orage qui déjà
s'éloignait vers d'autres cieux mais à cause du métro.
De ma fenêtre, j'ai vue
sur le Sacré-Coeur paisible et serein et... sur le
métro aérien qui, toutes les une, deux minutes,
jaillit de son tunnel en grondant, trépidant, ferraillant,
couine interminablement en freinant pour stopper à la station
Barbès-Rochechouart.
J'ai fini par sombrer dans un
sommeil agité entrecoupé de cauchemars. Un chauffeur
de taxi en livrée de portier d'hôtel (ou
d'amiral ? Je suis bien incapable de faire la différence
entre l'un et l'autre.) cherchait à me vendre une nichée
de bébés tigres. Je me débattais : « Ma
propriétaire ne veut pas d'animaux dans la chambre, surtout
des tigres-caniches ! » Les bébés
tigres feulaient de plus en plus rageusement, de plus en plus
bruyamment. Je me suis réveillée, à l'heure de
passage du premier métro, nauséeuse, vaguement
migraineuse. Vite, deux cachets d'aspirine et un café
pour me remettre d'aplomb.
Café ! Eau pour le
café ! Eau uniquement sur le palier ! Froide.
Oh ! De l'eau pour le café,
pas de problème, je pouvais en faire chauffer. Mais pour
faire ma toilette, comment allais-je faire ? Utiliser une
cuvette ? Plus de bains languissants, plus de douches
tonifiantes ! Et pour me laver les cheveux ? J'allais être
obligée d'aller chez le coiffeur toutes les semaines. Ce
n'était pas une dépense prévue dans mon budget
ça !
En plus, j'avais envie de faire
pipi et les toilettes aussi étaient sur le palier. Et je
n'avais pas du tout pensé à acheter du papier
hygiénique. Encore heureux, j'avais des mouchoirs en papier
pour me dépanner. J'en aurais pleuré si je n'avais eu
autre chose à faire. Par exemple, une liste d'emplettes de
tout ce qui me manquait et qui était indispensable. Et ne pas
oublier d'acheter du produit, peut-être même du papier
de verre pour nettoyer les vitres tellement encrassées de ma
fenêtre que je ne voyais rien au travers.
Les journaux aguichent : « 3000
offres d'emplois à consulter chaque jour ».
L'ennui c'est qu'il y a des milliers et des milliers de personnes
qui cherchent du travail.
Tous les matins de la semaine,
je m'installe avec mes journaux dans un bar paisible, à
quelques mètres de chez moi. Le patron est un brave vieux
bonhomme qui ne parle que du jour où il pourra prendre sa
retraite et retourner couler des jours paisibles dans son limousin
natal. Par contre, sa femme, une grande haridelle à la mine
teigneuse et aux cheveux teints couleur isabelle maugréait
parce que je monopolisais une table et le téléphone
pendant toute une matinée pour le coût d'une misérable
tasse de café.
J'ai transformé ma
version-feuilleton. Je suis seule à Paris parce que j'ai été
obligée de fuir mon foyer. Vous comprenez, ma mère,
veuve, s'est remariée avec un horrible individu beaucoup plus
jeune qu'elle, un être abject qui me poursuivait de ses
assiduités.
Ah, la solidarité
féminine ! J'ai ma table réservée et la
haridelle qui tient à ce que je l'appelle Ségolène
et qui pourrait être ma mère (mais en mieux,
hein ? ) me sert elle-même ma tasse de café
accompagnée de ses encouragements et d'un sourire de la même
couleur isabelle que ses cheveux.
Le nombre d'endroits où
je me suis présentée ! Le nombre d'escaliers que
j'ai gravis ! Le nombre de portes que j'ai franchies !
Avec, partout, à chaque fois, inexorablement, le même
accueil-leitmotiv :
« Vous savez... ?
- Vous pratiquez couramment... ?
- Vous avez déjà...
? »
Non, je ne sais pas, non je ne
pratique pas couramment, même pas du tout pour tout dire, non
je n'ai jamais...
L'annonce précisait
pourtant bien : « Cherche secrétaire, même
débutante. Notions souhaitées de ... Formation
assurée. »
Et, avec la même
constante inconstance, ils vous demandent vingt ans d'expérience
professionnelle, de tout savoir, de tout connaître, pour un
salaire misérable. En plus, ils sont grincheux, méfiants,
sardoniques, méprisants, caustiques. Tout pour vous mettre à
l'aise. Quand on sort d'une entrevue avec ces gens là, on se
sent aussi épanoui qu'une guenille miteuse. On prend
douloureusement conscience qu'on est nul, à interdire
d'existence, un crachat de la société.
Le moment le plus pénible,
c'était quand ils s'enquéraient de mes employeurs
précédents. Impossible, et pour cause, de mentionner
les transports Simon & Fils. Je prétendais
débuter, n'avoir encore jamais exercé.
« Eh bien vous alors,
vous n'étiez vraiment pas pressée de travailler ! »
Un abruti au visage résolument
prognathe et au regard soupçonneux a même insinué
:
« Votre diplôme,
vous êtes bien sûre qu'il n'est pas apocryphe ? »
Comme je n'avais rien compris à
sa question, je lui ai affirmé avec fougue que ce diplôme
était bien à moi, ce qui n'a pas eu l'air de
l'émouvoir. Après un regard dubitatif, il m'a
remerciée (traduire : reconduite jusqu'à la
porte) en me certifiant « qu'on m'écrirait ». (Ils
disent tous ça).
Jusqu'alors, je me suis
contentée d'écrire un petit mot à maman et papa
pour qu'ils ne s'inquiètent pas mais j'ai appelé les
transports Simon & Fils et j'ai demandé à
parler à Guillemette.
« C'est personnel, je
suis une de ses amies.
- Oui, oui, je sais que les
appels personnels sont interdits, elle me l'a dit, mais si je me
permets de la déranger pendant son travail c'est à
cause d'une situation catastrophique.
- Non Mademoiselle la
standardiste, je ne peux vous révéler la raison de mon
appel.
- Madame, excusez-moi, vous
savez ça ne se voit pas au téléphone.
- Ah, c'est tout récent
(C'est peut-être pour ça qu'on ne se rend pas compte
par téléphone) et bien, sincères félicitations.
- La cérémonie
était grandiose. Vous m'en voyez ravie.
- Le voyage de noces a été
féerique. J'en suis enchantée pour vous.
- Et c'est le plus adorable des
maris. Je n'en doute pas. On sent que vous le méritez.
(Bon, ça commence à
bien faire. Quand elle aura terminé de me prendre pour SOS
Confidences, celle-là, elle se décidera peut-être
à me passer ma communication.
C'est bien ma veine de tomber
sur une standardiste atteinte de logorrhée. C'est qu'elle va
me coûter une fortune en frais de téléphone
cette crétine.
Et je ne suis pas la seule à
commencer à sérieusement m'exciter si j'en crois les
sonneries de téléphone que j'entends s'exaspérer
sans que cela semble perturber le moins du monde ma standardiste
atteinte de diarrhée verbale)
« Oui, je comprends bien
que ce n'est pas par indiscrétion que vous voulez connaître
l'objet de mon appel mais uniquement pour préparer
Guillemette avec beaucoup de ménagement. »
Je me suis bien fait un peu
enguirlander par Guillemette parce que j'aurais quand même pu
donner de mes nouvelles mais enfin mieux valait tard que jamais.
Promis, elle réunirait le pool des secrétaires en
Assemblée Extraordinaire dès la pause cantine et elles
allaient me concocter un curriculum vitae « aux
petits oignons ».
Je l'ai reçu au courrier
de ce matin. Très mensonger, un très beau papier à
en-tête déclare que j'ai été employée
en qualité de secrétaire pendant plus de deux
ans (garantie de sérieux) par une société (bidon)
qui a licencié son personnel après avoir été
achetée par un trust japonais (allégation
invérifiable).
Je suis parée. Enfin,
sauf que j'ignore, ne sais pas, n'ai jamais, ne pratique... Allez
courage ! qu'est-ce que tu risques, à part le bagne pour
usage de faux.
-:-:-:-:-:-:-
Lorsque j'ai ouvert la porte de
ma chambre, la vieille bique du n° 3 a encore entrebâillé
la sienne pour la refermer immédiatement après avoir
vérifié que j'étais bien seule.
Je me précipite pour
brancher le radiateur. Il fait un froid glacial mais je sais que la
pièce va se réchauffer très rapidement. C'est
en octobre, quand la température a chuté brutalement
que j'ai réalisé que mon logis était démuni
de tout chauffage, d'où l'achat de ce radiateur qui, avec
l'apport de sa chaleur, a grevé encore un peu plus mon carnet
de Caisse d'Epargne. Je vais très prochainement offrir des
similitudes avec la Sécurité Sociale.
Bien avant l'achat du
radiateur, j'avais fait l'acquisition d'un transistor. Je ne
supportais plus le silence permanent de ma chambre. Je n'entendais
même plus le vacarme du métro tant je m'y étais
habitué.
Le transistor, je le fais
fonctionner en sourdine pour que l'adorable vieillarde du n° 7
ne l'entende pas car, dès qu'elle me sait présente,
elle tape sur le mur qui sépare nos chambres pour que j'aille
lui rendre visite. Ce qui n'empêche pas la canonique mégère
du n° 3 de prétendre que le raffut de mon poste de
radio la gêne.
J'ai été
embauchée par le cabinet d'avocats de la rue de la
Convention. C'était bien la peine que je fasse photocopier
une centaine d'exemplaires de mon curriculum vitae tout neuf !
Enfin, heureusement que j'ai
trouvé du travail car ma propriétaire m'a présenté
la facture d'électricité que j'aurai à lui
payer à la fin du mois. Naïvement, je m'étais
imaginée que l'électricité était
comprise dans le montant du loyer.
Madame Guorrez a éructé
un hoquet indigné :
« Vous n'y pensez pas !
Il n'y a que les charges qui sont comprises dans le prix du loyer. »
Les charges ! Quelles charges ?
L'employé du service d'entretien ignore délibérément
notre septième étage. Je découvre que la
liberté est un luxe qui coûte très cher. Mais
comment font-elles les autres filles qui débarquent de leur
province sans un sou en poche ?
Sur l'un des brûleurs de
ma cuisinière à gaz (de camping), j'ai mis de
l'eau à chauffer dans une bassine en émail pour laver,
tout à l'heure, mes collants, trois slips, et un
soutien-gorge qui sécheront étendus sur ma chaise,
devant le radiateur. Mes chemisiers exceptés, que je lave
également, je confie tous mes autres vêtements ainsi
que mes draps aux bons soins du pressing.
Sur l'autre brûleur, de
l'eau également chauffe dans la bouilloire, destinée à
me préparer une soupe instantanée qui, avec un morceau
de fromage et un fruit, ou une tranche de jambon et un yaourt,
constitue mon repas du soir. Je suis partisane des menus équilibrés
mais je dévorerai une tablette entière de chocolat au
lait et noisettes en bouquinant dans mon lit avant de m'endormir.
Le soir même du jour béni
où j'ai trouvé un emploi, j'ai téléphoné
à maman et papa. Pas de chez Ségolène qui se
serait étonnée d'un appel en province. C'est papa qui
a décroché :
« Ma tiote ! C'est toi ma
tiote ! »
Et je l'ai entendu sangloter.
Mon estomac s'est brusquement
noué me causant une douleur intense et fulgurante, ma gorge
s'est contractée sous l'effet d'une nausée. Mon papa
en train de pleurer ! Mon papa toujours impassible, si costaud,
mon papa à qui maman reproche toujours son inaltérable
flegme, mon papa que je ne savais même pas qu'il m'aimait
autant.
Maman a pris le relais :
« C'est toi Gisèle !
Mais enfin qu'est-ce qu'il t'a pris ? Nous nous sommes « rongés
les sangs » (d'habitude cette expression me tord de
rire. Pas en ce moment). Et si tu avais été malade,
on en n'aurait rien su ! Ecoute, viens le week-end prochain, on
ne t'empêchera pas de repartir si c'est ce que tu veux mais il
faut qu'on discute, que tu prennes des affaires, on est en automne
et tu n'as même pas de manteau !
- Gisèle, promets-moi
que tu viens dès samedi. Ton père se fait un « sang
d'encre » (Ah ! le système sanguin de
mes géniteurs ! ). Je te le jure, on discutera et
si tu veux vraiment toujours rester à Paris et bien on se
fera une raison. »
J'y suis allée et j'y
suis retournée plusieurs fois. Tout s'est très bien
passé, sans cris, sans récriminations. Ma décision
était acceptée, à contrecoeur, mais
acceptée, au point où en étaient les choses ...
Et papa me soutenait :
« C'est sa vie à
ma tiote. Et tu sais ma grande, si tu as besoin de quoique ce soit
ou si c'est trop dur, c'est toujours chez toi ici. »
Je n'ai jamais rencontré
Sophie.
J'en ai profité pour
ramener des vêtements ainsi que des romans, des noix, des
pommes de terre, des champignons (C'est Pierrefonds qui
produit, en partie, ces champignons que l'on prétend de
Paris).
« Non rien d'autre,
maman, merci. Je suis assez chargée comme ça. Et tu
sais, tu auras sans doute du mal à me croire, mais il y a des
marchands de fruits et légumes à Paris. »
Je suis ravie de pouvoir aller
passer des week-ends à Pierrefonds. Pas trop souvent, mes
parents s'étonneraient. Avoir tant fait pour acquérir
mon indépendance et me précipiter chez eux à la
moindre occasion, bizarre ! Déjà que maman trouve
étrange que je monopolise la salle de bain pendant des
heures.
Paris
est la ville où on est le plus seul au monde. Presque cinq
mois que j'y vis et je ne m'y suis fait aucune amie. Je connais
qui ? Des collègues de bureau indifférents,
Madame Da Silva à qui j'ai rendu visite par deux fois, moins
par envie que parce que je m'ennuyais et que je cafardais, mes
voisins, voisines du 7e étage de l'immeuble.
Porte 1, c'est une V.R.P.
de la religion. Une blonde sans âge au visage chiffonné,
avec des tifs raides, une éternelle robe marron qui lui tombe
à mi-mollets. Mormone, Bouddhiste, ou témoigneuse de
Jéhovah, je ne sais pas. Elle a tenté une seule fois
de me vendre sa marchandise. Je l'ai envoyé promener en
rigolant. Depuis, elle m'ignore ostensiblement quand nous nous
croisons dans l'escalier. Je ne prétendrai pas que ça
me cause du chagrin.
La 9 est habitée
par un couple de pakistanais et leur bébé de trois ou
quatre mois. A eux trois, ils occupent la plus grande chambre du 7e,
un peu plus de vingt mètres carrés. D'après ce
que j'ai pu traduire de leur charabia, Madame Guorrez est
propriétaire de la chambre qu'ils louent (j'en déduis
qu'elle a donc également des cousins pakistanais). Ils sont
très gentils mais j'évite le plus possible de
converser avec eux quand je les rencontre car ils ne connaissent que
très peu de mots de français que leur accent rend
pratiquement incompréhensibles. C'est par ma voisine du n° 7
que j'ai appris que ce sont des réfugiés entrés
en fraude. Il n'a pas de carte de travailleur et couds des vêtements
de douze à quatorze heures par jour dans un atelier du
Sentier pour un salaire infime. Elle, plutôt fragile côté
santé, ne sort que le temps d'aller acheter quelques
provisions. Le bébé est un amour, on ne l'entend
jamais pleurer.
L'aïeule du n° 7
est tout simplement adorable. Je n'ai qu'un reproche à lui
faire c'est qu'elle voudrait que je passe tout mon temps libre chez
elle. Elle s'appelle Madame Jacquemin, avoue coquettement
soixante-huit ans, persuadée, à tort, d'en paraître
vingt de moins, est toute menue et toujours maquillée comme
une actrice s'apprêtant à entrer en scène. Elle
gagne de l'argent en fabriquant des poupées de chiffon
qu'elle vend, à la sauvette, dans les gares et dans les
couloirs du métro, ne dispose d'aucune autre source de revenu
mais ne se plaint pas. Ses poupées se vendent bien et elle
n'a pas besoin de grand chose pour vivre. Ce qu'elle ne parvient pas
à supporter, c'est la solitude.
Madame Jacquemin a eu une
existence passionnante.
Fille unique d'un gros armateur
de Saint-Nazaire, élevée au couvent, elle s'est enfuie
de chez elle à seize ans parce qu'on voulait la marier avec
un ami et concurrent de la famille, âgé d'une
cinquantaine d'années. À Paris, où elle a
débarqué avec un maigre balluchon, elle s'est mise en
ménage avec un violoniste qui se prétendait tzigane.
Pour gagner quelques sous, elle a posé nue à
Montmartre et le soir elle accompagnait son tzigane en chantant dans
les caves de Saint Germain. C'est là qu'elle a connu le
baron. Ils se sont mutuellement séduits et elle a vécu,
en état de péché, trente-cinq ans avec lui. Il
était célibataire mais ne lui a jamais proposé
de l'épouser et elle, ça ne lui serait jamais venue à
l'idée : ils n'étaient pas du même monde.
Avec son baron, elle a fréquenté les champs de
courses, parcouru le monde en bateau, en train, en automobile,
assisté à des fêtes féeriques, porté
des toilettes somptueuses. Pendant vingt-cinq ans, elle a mené
la grande vie et puis le baron a eu « une attaque ».
Atteint de paralysie totale, il est devenu acariâtre. Elle
aurait pu le quitter, elle était encore jeune et désirable.
Elle est restée et pendant plus de dix ans, elle l'a soigné,
lui a tenu compagnie, s'est dévouée. Quand il est
mort, des neveux et nièces, dont elle ignorait l'existence,
ont surgi. Rien ne la concernait dans le testament du baron, ils
l'ont chassée et elle s'est retrouvée à la rue,
totalement démunie. Elle est devenue femme de ménage
chez des juifs propriétaires d'une bijouterie. La chambre
qu'elle occupe leur appartient. Il y a longtemps qu'elle ne fait
plus le ménage chez eux mais ils lui ont laissé la
jouissance de cette chambre et n'ont jamais exigé le paiement
d'un loyer. Ce sont de braves gens qui l'ont prise en pitié.
Le bon Dieu s'est montré
gentil avec elle, elle a eu une bonne vie, la chance de servir des
gens charitables qui lui procurent un toit sans bourse délier,
et elle a un don pour fabriquer des poupées de chiffon qui
lui permettent d'acheter de quoi manger. Celle qu'elle plaint,
enfin, c'est une façon de parler, c'est la « vioque »
du 3, une mauvaise, une vraie harpie. Mais il faut la
comprendre, c'est une femme que ses enfants ont abandonnée,
qui a été honnête toute sa vie et, pour finir,
la maigre retraite que lui a légué son besogneux de
mari en mourant ne lui permet pas d'habiter ailleurs que dans cette
misérable chambre du 7e. Forcément, elle est
aigrie.
Les premières semaines,
chaque fois que je rentrais chez moi le soir, à peine
avais-je appuyé sur le bouton de mon transistor, Madame
Jacquemin venait frapper à ma porte :
« Vous viendrez bien me
rendre une petite visite tout à l'heure, après avoir
mangé ? Rien que quelques minutes. »
Pendant un certain temps, ses
récits m'ont distraite, puis j'ai commencé à
trouver la situation astreignante. Si gentille qu'elle soit, elle
rabâchait, elle m'envahissait, requérant ma présence
autant les soirs que les week-ends, et ses aventures de jeunesse,
jusqu'à la moindre anecdote, je finissais par les connaître
par coeur. L'atrabilaire de la chambre n° 3 exagère
donc quand elle prétend que mon transistor la gêne par
son raffut car j'en règle le son à la limite de
l'audibilité afin que Madame Jacquemin ne décèle
pas ma présence. Si seulement elle avait la bonne idée
d'aller frapper à la porte de la négociante en
religion pour aller lui confesser son passé dissolu. Je peux
toujours l'espérer. Telle que je la connais, Madame Jacquemin
se prostituerait pour échapper à la solitude. Qui la
condamnerait ?
La 3, qui a l'ouïe fine,
sait toujours exactement quand je rentre chez moi et ne manque
jamais de vérifier si je ne suis pas accompagnée par
un ou des hommes. Non pas qu'elle se soucie le moins du monde de ma
vertu, elle ne s'en est pas caché, mais les hommes, c'est
dangereux. On ne sait jamais sur quel genre d'individu on peut
tomber et si elle se fiche totalement que je sois violée ou
éventrée, elle ne tient pas, pour sa part, à
courir le moindre risque.
La 3 et la 7 habitent le 7e
étage de cet immeuble depuis des siècles et depuis des
siècles elles sont fâchées à mort pour
une sordide histoire de W.C. Au 7e, nous utilisons communément
un seul et unique W.C. « à la turque »
et ces dames s'accusent mutuellement de mal viser le trou
d'évacuation et d'en souiller les abords.
Ce qui n'empêche
nullement Madame Jacquemin de prétendre, avec autant de
véhémence que d'illogisme que la Lolita arbore en
permanence une face de constipée chronique.
Je n'en ai pas cru mes oreilles
quand ma vieille amie de la chambre n° 7 m'a certifié que
ce n'était pas une galéjade mais que la voisine de la
chambre n° 3 se prénommait bien Lolita, prénom
authentifié et légalement enregistré par le
service de l'état civil.
Lolita ! C'est à mourir
de rire ! Une face de pipistrelle, des yeux d'effraie, une voix de
crapaud émasculé, la dégaine d'un teckel sous
alimenté : Ah, ils avaient un sens bien personnel de l'humour
les responsables qui l'ont baptisée Lolita, ma divine voisine
!
Dans neuf jours, c'est Noël.
J'ai déjà acheté les cadeaux de papa et maman
mais il faut aussi que je m'achète une belle robe pour qu'ils
voient bien que je ne suis pas dans le besoin. Ils n'arrêtent
pas de se faire du souci à cause de moi. La hantise de maman,
c'est que je tombe malade. Qui est-ce qui me soignerait alors,
hein ? Et comment je me débrouillerais toute seule ?
A Noël, je suis
pratiquement sûre de rencontrer Sophie.
Je me demande comment ça
va se passer. Dire que j'appréhende nos retrouvailles serait
un euphémisme. A la vérité, je meurs de
trouille.
SOPHIE
Saloperie de temps ! Averses de
pluie, averses de grêles, et, entre chaque averse, un zeste de
grésil. Charmant mélange !
Je me serais bien dispensée
de sortir ! Mais c'était, cet après-midi, le jour du
thé de Solange Duchemin et pour se permettre, pour oser ne
pas participer au thé de Solange Duchemin, il faut pouvoir
prétexter avoir au moins 40° de fièvre.
Cette femme est un tyran. Elle
est riche mais il existe plus fortuné qu'elle et,
objectivement, elle est quelconque et inintelligente. Qui lui a
délégué son pouvoir ? Il semble qu'il ait
toujours existé, il est incontestable et incontesté.
Pour elle, l'homme est quantité négligeable, elle ne
juge de la qualité d'un couple que par la femme et, serait
bien futé celui qui devinerait ses critères de
sélection. L'épouse lui agrée t'elle ? Le
couple sera de tous les cocktails, de toutes les réceptions.
Dans le cas contraire, il n'existe pas. Osera t'il passer outre,
lancer des invitations, il recevra des lettres de remerciements
aussi polies qu'hypocrites prétextant toutes un empêchement
suffisamment évasif et subtil pour qu'il n'ait pas
l'outrecuidance d'insister.
Cette femme, toute en bajoues,
quadruple menton et mamelles hypertrophiées, régente
nos vies. Nous la craignons et nous la flattons, nous la haïssons
et nous la choyons, elle est l'essence même de notre monde.
La marquise de Barnois était
absente ; elle devait réellement être malade. Ces
gens là ont fini de se ruiner en payant les études de
leur fils. C'est tout à leur honneur mais on prétend
qu'ils ne survivent que grâce aux invitations (qu'ils ne
rendent jamais) qui leur permettent de manger. Et c'est vrai que,
avec noblesse, avec distinction, ils bâfrent. Je continue
malgré tout de penser que leur fils aurait fait un très
bon parti pour Gisèle. Il est plutôt beau garçon
et ce n'est pas un imbécile puisqu'il a réussi à
être polytechnicien.
J'ai largement le temps de
prendre une douche et de me faire un shampooing avant que Donatien
rentre à la maison.
Et merde ! Comme on est samedi,
il va encore vouloir me faire l'amour ce soir. L'amour ! Quelle
dérision ! Donatien ne baise pas, il baisouille, c'est
d'un fastidieux !
Bien sûr, j'émets
des râles extasiés, je loue ses performances, je me
pâme. Ne jamais vexer un mâle. Un homme, c'est toujours
un héros, le Tarzan du sexe, le maestro qui vous emmène
au septième ciel, le plus doué des amants, celui qui
possède la queue la plus grosse, la plus performante, la plus
juteuse, la plus ravageuse. Pour cet homme là, on est
toujours la plus belle, la plus intelligente, l'unique. On en
obtient tout ce que l'on veut. N'empêche, j'ai beau essayer de
m'imaginer que je suis dans les bras de mon acteur de cinéma
préféré ou dans ceux de ce magnifique spécimen
strasbourgeois, le patron d'une importante société
agro-alimentaire, qui fut l'invité de l'une de nos dernières
réceptions et qui me dévorait des yeux pendant toute
la soirée, pendant que Donation halète et se démène,
je m'emmerde.
Où Marguerite a t'elle
encore rangé mon shampooing ? Evidemment, à côté
de la bombe de crème à raser de Donatien ! Il
suffisait d'y penser ! Cette fille a le génie du
désordre.
Cinq, six mois que je ne
l'avais vu Gisèle ? Depuis sa fuite à Paris,
conformément aux prières de maman, je m'étais
abstenue d'aller à Pierrefonds quand elle venait pour un
week-end. Pourquoi, diable, ma présence était-elle
jugée indésirable ? Les explications de maman
m'ont toujours paru confuses.
Notre famille n'est guère
démonstrative et nous n'avons pas l'habitude des effusions
quand nous nous retrouvons aussi maman m'a t'elle prise de court
quand Donation et moi sommes arrivés à Pierrefonds le
jour de Noël :
« Tu n'embrasses pas
Gisèle ? »
J'ai obtempéré
machinalement, sans chaleur particulière, comme on s'embrasse
entre femmes à cause du rouge à lèvres, un
baiser effleureur.
Qu'est-ce qu'elle a maigri
Gisèle ! Les filles, maintenant, sont tellement obsédées
par leur ligne qu'elles finissent par ressembler à des
phtisiques. Je ne lui connaissais pas, non plus, cet art pour éluder
les questions.
« Et alors, il est où
ton studio, à Paris ? »
« Dans le centre. »
« Et ton travail te
plaît ? »
« Oui, c'est
intéressant. »
« Tu dois vraiment gagner
un bon salaire pour pouvoir t'offrir la location d'un studio dans le
centre de Paris ? »
« C'est très
correct. »
« Et tu ne t'ennuies
pas ? »
« Non, ça va, j'ai
plein d'amis sympas. »
Si maman et papa se contentent
de ces réponses, grand bien leur fasse. Plus laconiques, tu
meurs ! En ce qui me concerne, mon opinion est faite. Elle vit
avec un homme ou elle se fait entretenir, ce qui revient au même.
Quand je pense à tout le mal que je me suis donnée
pour elle ! D'ici quelle finisse sur le trottoir ! Enfin,
je n'aurai rien à me reprocher.
Noël avec papa et maman,
ce n'est déjà pas délirant comme ambiance mais
ce Noël là a été particulièrement
insipide. Heureusement qu'ils admettent sans trop de difficulté
que nous préférions, Donation et moi, réveillonner
chez des amis, le Jour de l'An. Je ne connais rien de plus barbant
que ces fêtes qui doivent obligatoirement se dérouler
dans un contexte familial.
Bon, revenons à ma
hantise du samedi soir. Qu'est-ce que je vais faire ? J'invente
encore une migraine ? Je déteste ce prétexte, il
me donne l'impression pénible de jouer les bourgeoises
décadentes du XIXe siècle. Je me sens avilie chaque
fois que j'use de ce subterfuge pour éviter une corvée
que je m'obstine à considérer comme un abusif droit de
cuissage.
Il faut dire que Donatien
commence vraiment à exagérer. Depuis qu'il s'est mis
en tête d'être papa, ce n'est plus seulement le samedi
mais deux, parfois trois soirs par semaine qu'il se sent des humeurs
cajoleuses. Il s'inquiète le cher homme. Depuis le temps que
nous sommes mariés, il trouve anormal que je ne sois toujours
pas enceinte.
Il a bien tenté de
suggérer des examens médicaux, j'ai protesté
avec véhémence et indignation :
« Tu es fou ! Dans une
ville où tout se sait, on aurait l'air de quoi ! C'est
une idée ridicule ! Je ne veux plus en entendre
parler. »
Etre enceinte, c'est bien le
dernier de mes souhaits. J'ai épousé Donatien Simon
pour arborer de riches toilettes, aller à des réceptions,
skier pendant les sports d'hiver, dans les stations les plus cotées,
jouer au tennis, bronzer sur les plages d'Ibiza ou des Caraïbes...,
certainement pas pour materner. S'il savait, le pôvre, le soin
avec lequel je me lave à chaque fois après « l'acte »
pour anéantir toute trace de sa semence. Je rage assez de ne
pas pouvoir employer de moyen de contraception.
L'un des inconvénients
de notre cercle bourgeois, c'est que nous avons tous recours au même
médecin. Il serait inconcevable de consulter un autre
praticien que le docteur Rolland, et le docteur Rolland ne
comprendrait pas que j'évite la maternité. Pour lui,
il est évident qu'une femme jeune, saine, en bonne santé,
doit avoir des enfants. Non seulement je le choquerais si j'évoquais
un désir contraire mais il serait capable de s'en alarmer et
d'en parler à Donatien qu'il considère comme l'un de
ses meilleurs amis.
Je suis enchantée de
cette robe d'hôtesse que j'ai acquise hier. Encore une fois,
j'ai été bien inspirée de ne pas écouter
les conseils de la vendeuse qui me suggérait de choisir la
bleue ; ce rose me convient beaucoup mieux ; il donne de
l'éclat à ma carnation de blonde. Les vendeuses
veulent toujours se rendre intéressantes en affectant des
airs avisés. Je ne tiens jamais compte de leurs opinions et
me fie à mon propre goût, ce en quoi j'ai bien raison
car je ne me trompe jamais.
Réflexion faite, pas de
migraine ce soir, ce n'est pas le moment. Il faut à tout prix
que j'obtienne de Donatien qu'il renonce à cette idée
extravagante qu'il s'est mise en tête : acheter une villa
en Corse.
« Mais bichette, on ira
quand même une quinzaine de jours à Biarritz tous les
étés si tu y tiens. Mais avoue que le climat d'Ajaccio
est plus agréable pour les vacances de Pâques et que ce
sera charmant d'y aller en été, loin de tous ces
raseurs qu'on retrouve tous les ans à Biarritz. En plus, le
site est ravissant. »
Et cet homme, le moins
passionné qui soit, s'est engoué pour cette lubie :
posséder une propriété en Corse. Et le pire,
c'est que je suis à l'origine de cette idée.
Pour notre mariage, Donatien
avait invité l'un de ses copains de régiment devenu
propriétaire de l'un des plus sélects des restaurants
des environs d'Ajaccio. Le copain s'était excusé car
son épouse attendait un bébé dans des
conditions difficiles mais depuis, le couple nous invitait
régulièrement à lui rendre visite.
Le voyage me tentait et le pont
du 11 novembre pouvait être l'occasion d'accepter
une énième invitation. Comme toujours, Donatien
renâclait et il m'a fallu déployer toute une panoplie
de séduction, de câlineries, de chatteries. Pour
parvenir à l'éloigner de son entreprise pour quelques
heures, de quelques kilomètres, c'est « la
croix et la bannière ».
« Je t'assure bichette
que ce n'est vraiment pas le moment. »
Les chauffeurs menaçaient
de faire grève pour des raisons que Donatien m'expliquait en
long, en large, et en travers, et dont je me fichais éperdument.
Je déteste quand il
m'appelle « bichette ». C'est d'un
commun ! Ce qui m'horripile le plus, et bien évidemment
il n'en a pas conscience, c'est qu'il me susurre du « bichette »
quand il souhaiterait ma compréhension à défaut
de mon adhésion. Quant à son problème de grève,
je ne voyais vraiment pas pourquoi il s'en inquiétait :
au moins quatre fois par an, les chauffeurs le menacent d'une grève.
Donatien fait des concessions, les chauffeurs en font d'autres, et
tout rentre dans l'ordre à l'insatisfaction générale.
Si j'avais pu prévoir
que Donatien tomberait amoureux de la Corse, je me serais abstenue
de l'inciter à accepter l'invitation de son copain.
Oh ! Nous avons été
merveilleusement reçus et le séjour a été
fort agréable mais passer toutes mes vacances sur une île
sauvage où je ne connais personne, j'en frémis
d'avance. À quoi peut donc penser Donatien ! S'imagine
t'il, vraiment, que je vais accepter de me faire bronzer avec
des chèvres pour seule compagnie ? Il va m'en falloir
des séances de corvée sexuelle avec pâmoisons
feintes garanties authentiques pour parvenir à le dissuader
de réaliser ce projet insensé. Je me demande comment
cela se passe pour Gisèle sur ce plan là, elle a gardé
un air tellement virginal. Mais je ne suis pas idiote. Maman m'a
rapporté la description que Gisèle lui a faite du
studio qu'elle habite. Un studio pareil, en plein centre de Paris,
ce n'est pas à moi qu'elle fera croire qu'elle peut se
l'offrir avec un salaire de secrétaire débutante.
GISÈLE
Zut, crotte, merde ! L'unique
ampoule de ma chambre est grillée et, bien évidemment,
je n'en ai pas de rechange. Je n'ai pas non plus de bougie et à
cette heure tardive tous les magasins sont fermés.
Je n'aurai pas dû
renoncer à cette ravissante lampe de chevet qui m'aguichait
derrière sa vitrine et qui, posée sur le rebord de mon
bahut, aurait éclairé la tête de mon lit. Après
bien des hésitations, j'ai jugé l'achat déraisonnable
après toutes ces emplettes de Noël qui ont semé
la panique dans mon porte-monnaie. J'ai eu tort. Il va falloir me
débrouiller avec ma lampe de poche.
J'ai une lampe de poche à
cause des W.C. sur le palier.
Les individus qui ont conçu
cet immeuble ont eu l'idée géniale de brancher
l'électricité des W.C. sur la minuterie de l'escalier
et cette minuterie fonctionne à partir d'un seul interrupteur
situé au niveau de la dernière marche en haut de
l'escalier. Inutile de chercher un interrupteur qui fasse
fonctionner la minuterie dans les W.C., il n'y en a pas. Pas prévu
dans le cahier des charges. C'est pratique, on fait pipi en pleine
lumière et on se reculotte dans le noir puis on tâtonne
désespérément pour trouver le verrou afin de
pouvoir sortir.
Aujourd'hui, c'était
vraiment ma journée !
D'abord, c'était mon
anniversaire et un anniversaire sans personne pour vous le
souhaiter, c'est d'un lugubre ! C'est pire qu'une fête
loupée. Ça m'a flanqué le cafard pour toute la
journée. Ensuite, à dix-huit heures, alors que je
m'apprêtais à partir, Robespierre m'a coincée
dans le couloir au moment où j'enfilais mon imperméable.
« Désolé de
vous retarder mais j'ai un compte rendu d'audience à vous
faire taper tout de suite. J'en ai besoin pour demain matin à
la première heure. »
Il me fait le coup au moins
deux fois par semaine.
Le compte rendu n'était
pas très long, il tenait en trois pages. Je suis restée
au bureau jusqu'à dix-neuf heures trente. Une heure et demie
ça lui a pris à Robespierre pour me le dicter !
Et pourquoi ? Parce qu'il veut fumer moins (il consommait
trois paquets de cigarettes par jour) et qu'il a décidé
dernièrement d'abandonner la cigarette, nocive et
provocatrice d'accès de toux très gênante lors
de ses plaidoiries, pour se mettre à fumer la pipe, plus
distinguée et donc, selon lui plus rassurante pour ses
clients. (Sûr qu'ils ont besoin de distinction et d'apaisement
ses gibiers de potence de clients).
L'ennui, c'est que fumer la
pipe se révèle être tout un art et que
Robespierre n'a pas le moindre talent artistique. Quelque soit la
pipe qu'il utilise (il en a acheté un lot d'une douzaine de
différentes formes et de différentes matières
qu'il s'est empressé de me faire admirer, heureux comme un
gosse atteint de « collectionnite aîgue »), le
tabac se consume trop vite ou pas du tout, alors toutes les dix
minutes, il s'arrête de dicter pour vider sa bouffarde, la
nettoyer, remettre du tabac, le tasser, etc. Opération qui
dure elle-même une bonne dizaine de minutes et pendant
laquelle j'attends le bon plaisir de l'amateur de brûle-gueule.
Déjà dans la journée, ça me crispe mais
le soir, après dix-huit heures, quand je devrais être
partie du bureau, ça m'agace prodigieusement. Si je n'étais
pas aussi indéfectiblement bien éduquée, j'en
trépignerais d'impatience et je hurlerais de rage. En plus,
je ne vous raconte pas la pestilence quand il tire sur son calumet,
comme une locomotive en folie, le grand chef sioux.
Ensuite, il m'a fallu attendre
plus d'un quart d'heure que le métro veuille bien faire son
travail de métro, c'est-à-dire nous transporter d'un
point à un autre. Il était immobilisé
temporairement pour cause d'accident de personne. Autour de moi, les
voyageurs qui ne voyageaient pas ont traduit « suicide,
ou tentative de suicide ».
En règle générale,
les parisiens ne se parlent jamais dans le métro. Ils n'ont
pas le temps, ils courent. Eviter surtout de tomber. Cette foule là
n'a même pas l'intelligence qu'on attribue aux chevaux et vous
piétinerait allègrement. Dans le cas présent,
les parisiens communiquent, les commentaires fusent :
« Encore un de ces
connards qui s'est zigouillé ! Peuvent pas faire ça
ailleurs ! Z'ont qu'à se jeter dans la Seine, se pendre,
se couper les veines dans leur baignoire, c'est pas les moyens qui
manquent. Non faut qu'ils emmerdent tout le monde. »
C'est fou ce qu'il y a encore
comme peuple dans le métro à dix-neuf heures trente !
On s'est entassé dans les voitures et j'ai cru mourir
asphyxiée.
Et maintenant me voilà
plongée dans l'obscurité.
Qu'est-ce qu'il me reste à
manger ? Bien entendu, je n'ai pas pu acheter de pain. Closed
les boulangeries après dix-neuf heures trente. Normal, on ne
peut pas exiger des boulangers qui se lèvent avant l'aurore
de veiller, en plus, le soir pour assurer le confort alimentaire des
noctambules.
Ma lampe de poche me dévoile
un restant de brioche un peu rassise, un reliquat de fromage qui
s'affaisse sans grâce, trois pommes orangeâtres flétries
(dire qu'elles avaient des joues bien rouges, bien rebondies quand
je les ai achetées, il y a trois jours) et deux yaourts dont
l'un m'avertit que la date limite de consommation est périmée
depuis avant hier (et alors, qui se soucie des ces fariboles ! ).
Toute cette abondance de
victuailles peut se déguster dans l'obscurité, c'est
parfait. Après, je n'aurai plus qu'à me coucher en
écoutant la musique que diffusera mon transistor. Ça
va être folichon de m'habiller dans le noir demain matin !
Voilà cinq mois que
j'exerce mes talents de secrétaire dans ce cabinet d'avocats
et je ne me suis toujours pas accoutumée à l'ambiance
étrange qui y règne. C'est un monde dans un univers.
La première fois que je
me suis présentée, j'ai été reçue
par un employé blanc. Quand je dis blanc, c'est blanc. Un
blanc blême, de cheveux, de poils, de peau. Un véritable
et authentique albinos. Seuls ses yeux faisaient deux tâches
de couleur dans tout ce blanc. Des yeux bordés de rouge, pas
francs, inquisiteurs, qui m'ont mise mal à l'aise.
Il m'a introduite dans une
pièce ou, derrière un immense bureau, trônait
Louis XVI. Enfin, un personnage en costume et coupe de cheveux
du vingtième siècle mais le sosie de Louis XVI,
nez compris, en moins débonnaire.
À mon timide : «
Bonjour monsieur. », il a répondu, en toute
simplicité :
« Maître,
appelez-moi Maître, mademoiselle. Je suis Maître de
Jansac. Asseyez-vous je vous prie. »
Maître de Jansac aurait
dû s'abstenir de se vêtir en bleu marine. Son col,
parsemé de pellicules, évoquait une délicate
broderie de dentelle aux motifs insolites.
Bizarrement, il ne s'adressait
pas à moi mais au téléphone posé sur son
bureau. Après avoir parcouru brièvement des yeux mon
curriculum vitae, il a déclaré à son
téléphone :
« Bien. Vous arrivez de
province à ce que je vois. Pas beaucoup d'expérience
hein ? Vous avez tout à apprendre. Nous allons devoir
vous former, la tâche est ingrate mais enfin il faut bien que
quelqu'un vous donne votre chance. »
Je me tortillais sur mon siège.
Allait-il me demander de lui verser des honoraires pour avoir
l'insigne honneur de travailler pour lui ? Non. Il a annoncé
à son téléphone que je pouvais commencer
demain. Le téléphone a, imperturbablement, pris
connaissance du montant du salaire (dérisoire ! )
que je percevrais , salaire susceptible d'être révisé
si... Et a subi un long laïus sur l'importance du secret
professionnel, laïus qu'il s'est permis d'interrompre par une
sonnerie intempestive. Pardon, erreur, appel attendu avec la plus
vive impatience (parfaitement dissimulée), semblait-il :
« Allô, c'est vous
mon cher confrère. Oui, bien entendu mon cher confrère
... Il était certain, mon cher confrère... Et
blablabla, et blablabla. »
Le lendemain, quand je suis
arrivée, une fois l'albinos contourné avec
circonspection, une tornade d'éphélides, sous un
étendard déroulant sa flamme m'a accueillie :
« Tu es la nouvelle ?
Qu'est-ce que je suis contente de te voir arriver ! J'en ai
tellement marre d'avoir Bamboula et cette saleté de Célimène
comme seule compagnie ! Tu vas voir on va bien s'entendre
toutes les deux. Tu es mignonne tout plein tu sais, ça va me
changer l'horizon ! »
C'était Sylvette et
c'est tout Sylvette.
Exactement la même
rousseur que mon amie Angélique (quoique des racines
équivoques me font douter de la véridicité de
ce flamboiement) mais sans le museau pékinois, une vitalité
débordante, une énergie déboussolante. Elle ne
s'assied pas, elle se propulse sur son siège, elle ne se lève
pas, elle se catapulte de sa chaise, même immobile, elle
semble constamment en mouvement. Et elle n'effectue pas la moitié
du travail que l'on attend d'elle ! Il faut dire qu'elle parle,
qu'elle parle, qu'elle en est étourdissante. Mais tellement
gentille, tellement rigolote.
Elle aussi vient de province,
avec son mari fonctionnaire affecté à un poste à
Paris, et leurs deux filles, Mireille, 8 ans et Magali, 6 ans.
Ras le bol elle en avait
Sylvette de travailler avec cette vieille momie desséchée
de Célimène et ce faux jeton de Bamboula ! Elle
n'avait qu'une hâte, trouver un autre cabinet d'avocats pour
l'embaucher et claquer sa dem.
C'est ce qu'elle fera dès
demain, elle me l'a confié en aparté dans les
vestiaires, ce matin.
Peu à peu, je me suis
intégrée.
Le cabinet comprend quatre
avocats. Maître de Jansac qui l'a créé et qui
fait la loi (tout le monde, les avocats compris, le craint),
Maître Moriceau que l'on n'aperçoit que très
rarement car il plaide souvent en province et Maître Catherine
Joly ( « méfie-toi. C'est une gouine. »
M'a avertie Sylvette, qui ne s'attendait pas à devoir
m'expliquer ce qualificatif inconnu de mon bagage de connaissances
et donc, à plus forte raison, de mon vocabulaire) sont des
avocats d'affaires. Maître Pierre Robesse (Même
Maître de Jansac ne l'appelle jamais autrement que
Robespierre), pour lequel je secrétarise, est avocat au
pénal. Un cabinet d'avocats se doit d'avoir un avocat au
pénal mais on le considère comme quantité
négligeable. Financièrement, il ne rapporte rien.
Outre les avocats, le cabinet
comprend Bamboula (l'albinos), de son vrai nom Philippe,
Célimène, Sylvette, et moi. Bamboula et Célimène
sont au service de Maître de Jansac depuis la création
du cabinet. Ils ont plus d'importance pour Maître de Jansac
que n'importe lequel de ses collaborateurs. Si Maître de
Jansac avait à choisir entre quiconque parmi les avocats et
Célimène ou Bamboula, il sacrifierait l'avocat sans
hésiter. Les avocats le savent et craignent tout autant
Bamboula que Célimène.
Célimène comme
nous l'appelons tous, Maître de Jansac le premier, se nomme en
réalité Monique Sélimenne. Elle est la
secrétaire particulière et particulièrement
efficace de Maître de Jansac. Elle connaît tous les
dossiers en cours, se souvient de toutes les affaires passées,
sait quels sont les clients prioritaires, ceux qui tardent à
payer les honoraires, à quels huissiers il convient mieux de
s'adresser pour telle ou telle procédure. Elle est parfaite,
incollable, n'en a que trop conscience et est invivable tant elle
est pontifiante.
Il est logique que Célimène
et Sylvette ne puissent se supporter. Alors que Célimène
ne pense qu'efficacité, Sylvette bavarde, plaisante, sème
et oublie ses affaires partout où elle passe, des phrases
entières dans les courriers qu'elle tape à la machine.
Célimène est l'image du devoir revêche, Sylvette
celui de la fantaisie débridée.
Le travail de Bamboula consiste
à tenir le standard (il en profite pour surveiller
toutes les conversations et les rapporter, si besoin, à
savoir quand elles sont susceptibles de générer des
conflits, à Maître de Jansac), introduire les clients,
et ouvrir et distribuer le courrier. C'est un rôle très
important, il est au courant de tout avant tout le monde et Maître
de Jansac est très sensible tant à ses suggestions
qu'à ses insinuations.
Bamboula, célibataire
convaincu (Enfin, c'est ce qu'il prétend) qui se
complaît à lire subrepticement des revues
pornographiques, et Célimène vieille fille aigrie pour
qui le sexe est abomination, se haïssent frénétiquement.
Haine issue d'une féroce jalousie, chacun d'eux se voulant
être l'unique favori de Maître de Jansac. Toutefois, ils
n'hésitent pas à comploter en choeur et à
conclure de brèves alliances quand il s'agit de nuire à
l'un des membres du cabinet, avocat ou secrétaire sans
distinction. Ils s'y entendent ces deux là à semer la
zizanie. Il ne se passe jamais deux jours sans qu'éclatent
cris, altercations et grincements de dents. Maître de Jansac,
qui n'est pas dupe, affecte alors l'air désespéré
de celui qui ne peut être vraiment assisté dans sa
tâche, et distribue les blâmes avec une mine tout à
la fois consternée et résignée. Ce pourrait
être comique, c'est tout à la fois assommant et
angoissant.
Célimène, malgré
ses prérogatives, ainsi que Sylvette et moi, travaillons dans
un même bureau, en sous-sol, éclairé toute la
journée par des lampes électriques parce qu'il donne
sur une cour affreusement sombre. C'est la seule pièce qui
présente un aspect moderne avec un matériel
bureautique adapté à notre siècle.
Les bureaux des avocats, en
style Directoire, sont éclairés par des lustres à
pendeloques. Le style, je n'y connais rien. Si je sais qu'il est
Directoire, c'est parce que Célimène me l'a appris, en
se rengorgeant. A mon avis, il n'y a pas de quoi se rengorger. Les
bureaux puent le vieux papier moisi, la poussière et l'air
confiné, et les étagères des armoires sans
portes croulent sous des dossiers rangés de guingois qui
dégueulent des tas de feuillets rances.
Maître Robespierre, quand
il ne m'exaspère pas avec sa pipe et ses heures sup. de
dernière minute, je l'aime plutôt bien, il ne se prend
pas plus au sérieux que cela et il a de l'humour.
Une, par contre, qui ne perd
pas une occasion de m'appeler dans son bureau pour me dicter du
courrier, et que je ne peux pas supporter, c'est la Maître
Catherine Joly. Sylvette a raison, c'est une gouine. Elle n'avoue
pas franchement son jeu mais comme frôleuse, elle se pose là.
« Vous n'avez jamais
songé à vous couper les cheveux Gisèle ?
Et hop, la main qui caresse ma nuque puis glisse doucement le long
de mon dos. Non ? Vous avez raison, vous êtes tellement
fraîche ainsi. »
« Quel joli chemisier
vous portez aujourd'hui ! ». Et que je t'effleure
mon sein d'une caresse sournoise.
Une vraie plaie.
Sylvette me dit qu'elle se
comporte pareillement avec elle et pourtant elle n'ignore pas que
Sylvette et mariée et mère de deux fillettes. Elle
peut d'autant moins l'ignorer que Sylvette occupe les neuf dixième
de son temps de présence au Cabinet à nous parler des
exploits de ses filles (deux merveilles surdouées qui
promettent de devenir des beautés) et de son mari (lequel, si
j'ai bien assimilé les commentaires de Sylvette, est beau et
viril comme James Dean, fort comme Hercule, aussi intelligent
qu'Einstein, amoureux et romantique comme Cyrano de Bergerac. Enfin,
si j'ai bien tout compris, le genre de bonhomme qui n'a aucune
chance d'être cocu).
Même le midi, quand nous
prenons notre repas ensemble (un jour, plat principal, un jour,
sandwich - pour équilibrer le budget - de l'eau de la carafe
et pas de café, merci), elle ne tarit pas sur sa famille. Je
l'écoute. De toute façon je n'ai rien à
raconter, il ne se passe jamais rien dans ma vie. Il est vrai, comme
je ne sors guère, que je ne risque pas de me faire des amis.
Il est tout aussi vrai que le temps n'incite pas à la
promenade.
Novembre, décembre,
janvier, et maintenant février, se sont succédés
avec le mêmes bourrasques de vent, les mêmes averses de
pluie glaciale et je suis comme le temps, je monotonise.
Depuis que j'ai emménagé
dans mon luxueux appartement du boulevard Rochechouard, je suis
allée voir deux films en tout et pour tout
: « ZORBA LE GREC », qui
repassait en salle du côté de l'Odéon, et que je
ne manquerais pour rien au monde parce qu'il concrétise toute
la folle liberté comme j'aimerais avoir le courage de la
vivre et toute la tendresse du monde, et un film d'épouvante
débile que j'ai eu la sottise d'aller voir à la séance
du soir. J'étais terrorisée en regagnant mon logis et
je me suis précipitée sous la couette en tremblant de
frousse. Pendant trois nuits consécutives, j'ai cauchemardé.
Je m'ennuyais tellement que
j'ai fini par accepter une invitation de Sylvette pour un week-end
chez elle. Une fois m'a suffit, je n'ai jamais renouvelé
l'expérience. Non pas que j'ai été mal reçue,
bien au contraire, et les gamines sont aussi charmantes que peuvent
l'être des gamines de cet âge là, trop gâtées,
trop habituées à ce qu'on les considère comme
des prodiges.
Partager l'intimité de
Sylvette et de son mari pendant 48 heures, je ne le souhaite à
personne. Ils n'ont pas cessé de se faire des mamours. Et que
je t'embrasse à pleine bouche, et que je te caresse, et que
l'on roucoule ! Dire si j'étais mal à l'aise !
J'avais l'impression de partager, avec eux, leur chambre à
coucher. Plus jamais ça !
Demain, c'est vendredi. Comme
tous les vendredis et les mardis, sans exception hélas,
Maître de Jansac va tous nous réunir dans son bureau
pour nous exposer, pendant deux heures de suite, les bienfaits du
végétarisme. C'est son dada. Alors qu'il
s'enthousiasme sur la richesse alimentaire du céleri, sur la
saveur incomparable des épinards, sur la valeur nutritive des
carottes, je déglutis en songeant à un steak bien
saignant, je salive d'envie en pensant à des côtes
d'agneau grillées à point.
Pas d'audience pour Maître
de Jansac les vendredis et mardis matins, son rôle est de nous
convertir ; il se sent l'âme d'un gourou. Et pendant deux
heures, si ce n'est plus, sagement alignés au garde à
vous devant lui, on l'écoute pérorer religieusement.
Le soir, on est obligé de rester tard au bureau pour finir le
travail qui n'a pu être effectué pendant tout ce temps
perdu.
À propos de perte, j'ai
de plus en plus l'impression de perdre la notion des réalités.
Toute la semaine cloîtrée dans cet asile de dingues, et
cherchant à fuir le soir et le week-end les deux vieilles
toquées qui jouxtent ma chambre de part et d'autre, je me
sens me faner, dépérir, devenir tout doucettement
cinglée. Sylvette a bien de la chance qui s'évade
bientôt.
Et moi, qu'est-ce que je vais
devenir ?
-:-:-:-:-:-:-
Elle est d'une drôlerie !
Ma première, ma seule
petite amie parisienne : Pistache.
Le soir, quand je parviens à
bout de souffle et les jambes flageolantes en haut de mon 7e,
rien ne pourrait m'inciter à redescendre pour recommence une
seconde fois l'ascension. Si par malheur j'ai oublié
d'acheter du sucre pour mon café au lait du matin et bien je
préfère m'en passer. Rien sauf, ce soir là,
l'odeur qui m'a agressée les narines dès que j'ai
ouvert la porte. Le coupable, un vieux bout de fromage, un de ceux
qui ne sentent pas bon, mais alors pas bon du tout, et qui sont
délicieux, oublié dans un recoin sur une étagère,
se rappelait à mon bon souvenir dans un dernier sursaut
d'agonie. Malgré le froid polaire qui régnait dans ma
chambre, la puanteur était suffoquante. Il y avait urgence à
me débarrasser de l'objet du délit sans délai.
Bon, d'accord, j'avoue avoir
songé, quelques millièmes de secondes à jeter
subrepticement le nauséabond délinquant par la fenêtre
(que le premier individu qui vient de grimper sept étages
sans ascenseur et qui trouve rigolo de les redescendre et de les
regrimper sans reprendre haleine me jette le premier Camembert qui
lui tombe sous la main) mais, hélas, l'éducation
sévère que j'ai reçue me colle à la peau
et je ne suis pas du genre à jeter mes détritus sur le
chapeau des passants.
J'ai donc juste pris le temps
de brancher mon radiateur puis saisissant, d'une main, l'assiette
sur laquelle gisait le responsable de l'infection, et mon courage à
deux jambes, je suis redescendue pour aller jeter l'immonde
moisissure dans l'une des quatre poubelles entreposées dans
la cour de l'immeuble.
Un faible vagissement s'est
échappé du réceptacle à ordures quand
j'en ai soulevé le couvercle. Mon coeur n'a pas fait un
bon ainsi qu'il aurait dû dans de telles circonstances mais je
jurerais qu'il s'est arrêté de battre pendant une
éternité.
Le vagissement semblait
provenir de l'un des sacs en plastique étranglés par
une cordelette. Avait-on eu l'ignominie d'abandonner un bébé
nouveau-né dans cette poubelle ? J'ai soulevé le
sac avec appréhension car j'imaginais déjà ma
photo dans les journaux avec ce titre à sensation en
caractères gras : « Une moisson pour le
moins originale : une jeune fille sème un fromage et
récolte un nourrisson ! ». Maman, papa, et
surtout Sophie, apprennent la vérité : je
n'habite pas un somptueux studio mais une chambre de pauvresse,
découvrent mon adresse et, atterrés, viennent me
récupérer m'empêchant à jamais de
connaître les joies, qu'il me reste encore totalement à
découvrir, de la liberté.
Elle n'était pas dedans
mais sous le sac de plastique. Une minuscule boule toute endeuillée
avec un non moins minuscule bout de patte avant blanc, l'unique
tache claire dans tout ce noir. Toute jeunette, maigrichonne,
pitoyable, avec d'adorables yeux d'un lumineux vert pistache qui
quémandaient de l'affection. Je l'ai glissée dans la
poche de mon manteau et, pour une fois, j'ai escaladé la
volée de marches de l'escalier sans y penser.
Le radiateur avait rempli son
office. Au-dehors la neige tombait à gros flocons, je n'en
appréciais que mieux la tiédeur de mon chez moi.
La chatounette n'a fait qu'une
lampée du demi-bol de lait que j'ai déposé
devant elle puis nous avons partagé, de concert et de bon
appétit, une tranche de jambon. Je craignais un peu qu'elle
ne se laisse aller à un pipi intempestif sur ma couette mais
elle s'est révélé être une chatte très
propre.
À titre préventif,
j'avais pris le soin d'étaler un magazine sur le plancher de
la chambre et avait expliqué, sans grande conviction, à
ma protégée, l'usage qu'elle devait en faire en cas de
besoin incontrôlable.
Pur instinct ? Suprême
intelligence ? Le matin, une minuscule mare jaunâtre
achevait de sécher sur le magazine, maculant l'aristocratique
visage d'une célèbre Top-modèle.
À la vue du reliquat de
pissou, je n'ai pu m'empêcher de penser, sans aucune honte
mais au contraire avec une espèce de jubilation trouble :
« Eh oui, vous les
vedettes de cinéma, les idoles de la chanson, les mannequins,
les héritiers de machin-truc-chose, il faut vous faire une
raison : combien de vos rayonnants portraits achèvent
leurs futiles existences en servant de papier d'emballage pour de
vulgaires épluchures ou de peu ragoûtants reliefs de
repas ? »
Toute la nuit, la chatounette a
dormi blottie contre mon cou et le lendemain je l'ai abandonnée
dans la cour avant de partir travailler. À regret ; mais
je n'oubliais pas les consignes de ma propriétaire.
Le soir, et tous les soirs
suivants, elle a déboulé dans mes pieds dès que
je franchissais le porche. Comment refuser tant d'amour fidèle ?
Je dissimule Pistache dans mon
sac à provisions pour que l'oeil perçant et
inquisiteur de la voisine n° 3 ne décèle pas
sa présence et, désormais, ma petite amie clandestine
me tient compagnie.
Je l'adore, elle est toute
mignonne, joueuse, amusante et câline. La nuit, elle s'allonge
de tout son long contre moi sous la couette et le matin elle me
lèche le nez et le menton de sa petite langue râpeuse
pour me souhaiter le bonjour. Je lui tiens de longs discours, lui
contant ma journée par le menu, et elle m'écoute avec
la plus grande patience pendant que je caresse son poil soyeux.
Pour le moment, elle est très
absorbée à traquer un stylo que j'ai laissé
tomber à terre en ouvrant mon sac à main. La queue en
point d'interrogation, elle se dresse à la verticale sur ses
pattes de derrière, bondit sur le stylo, dérape sur le
linoléum et se retrouve sur le dos toute penaude. Surtout ne
pas éclater de rire, elle est très susceptible
Pistache, se vexe facilement et est très capable de me bouder
pendant au moins une bonne heure.
Je ne sais rien faire de mes
dix doigts aussi, pour me protéger de la clarté
laiteuse du jour et d'un soleil fringant qui darde des rayons aussi
effrontés qu'éblouissants, tous deux bien matinaux
maintenant et qui voudraient que je le sois également, je
tends une couverture, retenue par deux clous de part et d'autre,
devant ma fenêtre toujours dépourvue de rideaux.
Mais le parquet, j'en avais
plus que marre. Je pouvais balayer, rebalayer, la poussière
s'accrochait.
J'avais bien tenté
d'encaustiquer l'objet de mon tourment mais, quelle que soit la cire
utilisée, ce fichu parquet l'absorbait comme un ivrogne
assoiffé. J'en arrivais à me demander si mes voisins
du dessous ne profitaient pas, à mes dépens, d'un
plafond parfaitement ciré.
Aussi, c'était environ
trois semaines avant que je ne fasse la connaissance de mon chaton
poubelle, j'ai décidé de poser du linoléum.
Pour l'acheter, pas de problème, avec un mètre de
couturière (ma trousse de couture est un cadeau de Noël
de Sophie. Ma soeur est une optimiste), j'ai pris les mesures
de ma chambre. Pour le poser, ça a été une
autre chanson.
Il m'a fallu pousser le lourd
bahut dans un coin, puis dans un autre et lever mon lit à la
verticale contre le mur. Ensuite, les largeurs et longueurs du
linoléum étaient plus grandes que les largeurs et
longueurs des murs et le dessin du sol n'était pas aussi
carré qu'il apparaissait à première vue. Je
prenais brusquement conscience de décrochements
imperceptibles, d'autres que j'avais négligés, et du
tracé compliqué de la cheminée. Il fallait
mesurer, il fallait couper pour que le linoléum s'adapte
parfaitement à la surface qu'il était censé
recouvrir.
Comme outils de travail, je
disposais en tout et pour tout de mon mètre de couturière
pour mesurer, d'un manche à balai pour faire office de règle,
d'une craie pour tracer les coupes, et d'une « foultitude »
de lames de rasoir pour découper le linoléum aux
dimensions adéquates.
J'ai commencé mon
travail de décoratrice à dix heures du matin pour
terminer à plus de minuit avec juste une petit pause le midi
le temps d'avaler un sandwich. De multiples coupures où le
sang affleurait zébraient mes doigts m'infligeant de
cuisantes douleurs, mais qu'est-ce que j'étais fière
du résultat ! Le linoléum imitant un carrelage
dans les tons brique apportait une note tellement chaleureuse qu'en
dépit de toute la sueur et de toute la crasse dont je me
sentais imprégnée, je rayonnais de bonheur. Ma
réalisation, le produit de mon labeur, une réussite !
Le lendemain dimanche, le ciel
maussade de mars a commencé à semer négligemment
ses premiers timides flocons de neige sur les toits de Paris. Il me
semblait entendre la voix réprobatrice de maman :
« Décidément,
on dira ce qu'on voudra, mais il n'y a plus de saisons ! »
Peu m'importait, dans ma
chambre, il faisait beau, il faisait chaud et je ne me lassais pas
de contempler mon oeuvre. Peut-être bien que le papier
mural n'en paraissait que plus pisseux mais ma satisfaction n'en
était pas amoindrie pour autant. Pour un peu, j'aurais mangé
par terre. Et puis, puisqu'il s'avérait que je me découvrais
des dons incontestables pour le bricolage, pourquoi ne pas envisager
de changer le décor mural ?
C'est bien simple, ce dimanche
là je n'ai pas songé une seule minute aux sempiternels
et mortellement fastidieux discours de Maître de Jansac sur le
bien fondé de ne s'alimenter sainement qu'avec des légumes,
ni à l'augmentation de salaire qu'il me refuse sous prétexte
que la conjoncture ne le permet pas, conjoncture tellement
défavorable qu'elle ne l'a pas empêché de faire
l'acquisition d'un splendide véhicule de marque « Mercèdès »,
j'ai totalement oublié l'existence de la grosse dondon
grincheuse à l'odeur de fille mal lavée qui remplace
Sylvette et les propos graveleux que je dois subir de la part de
Bamboula quand il m'autorise à user du téléphone
, à partir du standard, pour joindre mes parents. Je n'ai
même pas pensé à celle qui me traumatise, la
Maître Joly qui, au fil des jours devient de plus en plus
enjôleuse, de plus en plus hardie, un véritable pot de
colle à l'oeil lubrique, dont je ne sais comment me
dépêtrer. J'ai vécu un dimanche euphorique.
Le
mercredi soir suivant, arrivée, haletante en haut de
mon 7e étage, les poumons aussi
dynamiques que s'ils avaient été gazés pendant
la guerre de 14-18, les jambes flageolantes comme de coutume (saleté
d'escalier ! ), je glisse la clé dans ma serrure et
pousse la porte qui résiste et refuse de s'ouvrir. Je pousse
plus fort, elle s'entrebâille à peine. La perplexité
fait place à l'inquiétude. Qu'est-ce qui peut bien
obstruer cette porte ? Un louche et sinistre individu se
dissimule t'il derrière, un couteau de boucher à la
main, prêt à m'égorger dès que je vais
m'introduire dans ma chambre ? Une terreur insidieuse hérisse
le duvet de mes bras ? Allons, Gisèle, un peu de sang
froid et active un peu tes petites cellules grises à l'instar
d'Hercule Poirot, le héros des livres policiers écrits
par Agatha Christie, l'auteur préféré de maman.
Ton individu malfaisant c'est un relent de ton imagination
extravagante. Même le plus abruti des cambrioleurs ne
s'escrimerait pas à escalader les murs pour entrer par
effraction dans une chambre de bonne où il n'y a rien à
dérober. Allez, stop à la paranoïa et à
l'hystérie. Il doit y avoir une explication logique au fait
que je ne parvienne pas à ouvrir cette porte.
La réflexion et la
patience ne font pas partie de mes qualités prédominantes
et je me jette de tout mon poids (un peu moins de cinquante
kilos) contre la porte récalcitrante qui, surprise par mon
élan, daigne s'entrouvrir suffisamment pour que je comprenne
enfin ce qui se passe. À cause de l'humidité, sans
doute, le linoléum a fait une crise d'aérophagie
suivie de ballonnements si bien que le bas de la porte ne peut plus
glisser dessus et qu'il la bloque.
Que faire ? Où
j'entre en force et je déchire irrémédiablement
le linoléum ou... Ou quoi ? Je joue les acrobates,
grimpe sur les toits et de là essaie de me glisser par la
fenêtre ? Je campe sur le palier ? Je vais
m'installer à l'hôtel ?
Après bien des efforts
et transformé le linoléum en accordéon, j'ai
réussi à me faufiler dans ma chambre.
Maintenant, mon sol est habillé
de linoléum imitant merveilleusement bien un carrelage dans
les tons briques chaleureux, sauf devant la porte où grimace
un arc de cercle de parquet terne et brunâtre qui me nargue et
navre mon sens de l'esthétisme. Et dire que j'envisageais de
changer le papier mural ! Compte tenu de mes aptitudes pour le
bricolage, ce n'est pas demain la veille que j'entreprendrai ce
travail !
Lasse de jouer, Pistache s'est
lovée et endormie sur la couette. La fenêtre, grande
ouverte, laisse pénétrer la douceur de l'air et le
vacarme produit par le roulement du métro. En ce début
d'avril, le printemps a succédé sans transition aux
humeurs neigeuses de mars. Pour le coup, je me languis de ma forêt.
Le printemps, à Paris,
se devine par une certaine fluidité de l'air, une luminosité
bien particulière, c'est un printemps empreint de
délicatesse. Mon printemps de Pierrefonds est beaucoup plus
agressif. Il vous jette aux yeux le feu d'artifice du blanc immaculé
de ses arbres fruitiers en fleurs, le camaïeu vert de ses
champs et de ses bois bourgeonnants, il vous étourdit du
chant fou de ses oiseaux délirants de joie de vivre.
Mon coeur se languit et
mon corps est toute langueur. Il me vient des désirs de
caresses, de mâles étreintes, de baisers sur ma bouche.
Depuis sept mois, entre mon cabinet d'avocats en délire et ma
douce toquée de voisine de la porte n° 7 que je ne
parviens pas toujours à éviter et qui me ressasse ses
souvenirs de jeunesse, c'est ma jeunesse à moi que j'ai fini
par oublier. Elle se rappelle à mon bon souvenir aujourd'hui.
Pendant tout ce temps, aucun garçon ne m'a draguée.
Serais-je devenue laide ? Quoique piquetée, tavelée
comme une main de vieillard, la glace au-dessus de la cheminée
me rassure.
Comment pourrait-on me draguer
d'ailleurs alors que je ne sors de chez moi que pour effectuer,
encapuchonnée, bottée, engoncée dans un chaud
manteau, le trajet métro boulot puis métro dodo ?
Quant au restaurant où je vais, le midi, m'alimenter d'un
sandwich ou me goinfrer du plat du jour les mardis et vendredis
quand Maître de Jansac m'a bassiné les oreilles et fait
gémir l'estomac de détresse avec ses légumes
cauchemardesques, il n'est fréquenté que par de vieux
débris discoureurs de politique, de décervelés
fanatiques de sport, ou de personnages falots au réjouissant
teint d'hépatiques qui se dissimulent derrière leur
journal.
Heureusement, tout va changer
car, l'autre jour, lors de la dernière grève de métro,
je ne suis pas allée travailler en prétextant la trop
grande distance à parcourir entre le boulevard Rochechouart
et la rue de la Convention et j'en ai profité pour aller me
présenter à la directrice d'une agence qui propose du
travail en intérim. Assurée que ma candidature
l'intéressait, dès hier j'ai donné ma démission
à Maître de Jansac qui s'est montré scandalisé
par tant d'ingratitude. Avec tout le mal que les avocats s'étaient
donnés pour m'apprendre à devenir une bonne
secrétaire ! Alors même qu'il s'apprêtait à
augmenter mon salaire !
Pour ajouter à mon
humeur béate, le soleil enfin de retour me donne des envies
de partir à la conquête de Paris et, si le beau temps
se maintient, c'est décidé, dès le week-end
prochain, armée de mon appareil photo, j'oserai partir à
l'assaut de la butte du Sacré-Coeur qui m'aguiche de par
ma fenêtre. Ah ! Non, c'est vrai, le week-end prochain je
vais à Pierrefonds en emmenant Pistache avec moi puisque je
dois la confier aux bons soins de cousin Maurice, le vétérinaire
pour qu'il l'opère. Je ne tiens pas du tout à
pouponner des nuées de chatons. Le Sacré-Coeur
m'attendra jusqu'au samedi suivant, il ne risque pas de s'enfuir de
son piédestal entre-temps.
-:-:-:-:-:-:-
Comme je suis contente d'avoir
récupérée Pistache ! Te rends-tu compte
chatounette, que voilà presque deux mois que nous ne nous
sommes pas vues. Tu m'as manqué, sais-tu. Mais il fallait le
temps que tu te remettes de ton opération et que le poil
repousse un peu. Ce n'est pas encore évident, on dirait une
barbiche ventrale mal rasée.
Maman s'est plainte, sans trop
de conviction, de tes moeurs citadines. Tu lui crachais dessus,
paraît-il, quand elle voulait te sortir de la maison. Tu es
très mal polie, Pistache, à mon avis, et un peu idiote
aussi car il est bien plus agréable de courir dans l'herbe
que sur les pavés parisiens.
J'en ai des choses à te
raconter pendant que tu ronronnes sous ma main qui te caresse.
Comme je l'avais projetée,
je suis allée à la Butte Montmartre. A toi, je peux
bien l'avouer, j'ai été très déçue.
Je partais découvrir la bohème, je me suis promenée
parmi des barbouilleurs et des découpeurs d'images.
La Butte, vois-tu, c'est une
place entourée de cafés avec, en périphérie
de soi-disant artistes qui oeuvrent péniblement et, en
son centre, une terrasse couverte de tables et de chaises sous un
toit de parasols où les gens consomment diverses boissons.
Je demeure sceptique sur la
qualité de l'art pictural des professionnels du pinceau qui
hantent ce site éminemment touristique. En effet, sur une
dizaine de toiles devant lesquelles je me suis arrêtée,
l'artiste peignait, soit un Sacré-Coeur qu'il ne pouvait
absolument pas voir de l'endroit où il était installé,
soit une marine ( ? ) ou gouachait soit une
composition florale, soit encore le portrait très flatteur et
rarement ressemblant d'une touriste. La seule note exotique de la
Butte, ce sont d'ailleurs les touristes qui vous dépaysent en
vous abrutissant d'exclamations enthousiastes dans des tas de
langues étrangères. Je n'y retournerai pas.
Le lendemain, comme le soleil
continuait à rire aux éclats au-dessus de la ville,
j'ai choisi d'aller me balader sur les quais de la Seine. Là
aussi, les touristes abondaient mais dans un autre genre, beaucoup
plus jeunes, beaucoup plus décontractés, bien plus
sympas quoi. Certains jouaient de la guitare et chantaient sur les
berges et il me semblait, ma jolie Pistache, que tout comme toi la
Seine ronronnait de contentement. Je me suis (enfin ! )
fait draguer par des jeunes gens qui baguenaudaient en bandes
rieuses. Je n'ai pas répondu à leurs avances plus
blagueuses que sérieuses, mais ça m'a mis le coeur
en fête.
J'avais tellement la tête
dans les nuages qu'en descendant l'escalier de la station du métro
Saint Michel, j'ai loupé une marche si bien que j'ai dévalé
tout l'escalier sur les fesses, dans un envol de jupe. Je me suis
salement fait mal, mais ce n'était pas le pire, j'étais
surtout horriblement vexée d'offrir un spectacle aussi piteux
aux badauds, par ailleurs parfaitement indifférents.
Une main secourable m'a aidée
à me remettre sur pieds :
« Ça va ? Vous
n'êtes pas blessée ? »
Pas la moindre étincelle
ironique dans les yeux bruns qui me scrutaient et pourtant j'avais
dû présenter un spectacle plutôt comique avec ma
jupe qui s'envolait dévoilant mes jambes et l'amorce d'un
slip bleu à petites fleurs jaunes et roses. Il paraissait
réellement inquiet. Je n'avais qu'une envie, me dégager
de la main qui me retenait par le bras et m'enfuir cacher ma
confusion sous d'autres cieux.
« Venez. Il faut boire
quelque chose pour vous remonter. Vous êtes toute blanche.
Vous n'allez pas vous trouver mal, dites ? »
Je me suis laissée
entraîner et il m'a forcée à ingurgiter deux
gorgées de cognac. A cinq heures de l'après-midi,
quelle horreur ! J'ai hésité entre vomir ou
exploser !
Pendant qu'il parlait de choses
et d'autres sans aucune importance, dans le seul but, je crois, de
me faire oublier ma mésaventure, j'ai eu tout le loisir de le
détailler. Un grand garçon, brun comme je les aime, un
peu dégingandé, vêtu d'un pantalon de toile et
d'une chemisette, avec un gentil sourire que n'arrivaient pas à
gâcher les deux incisives supérieures qui se
chevauchaient un peu ; dans l'ensemble, une allure saine et
sympathique.
Quand il m'a proposé de
me raccompagner jusque chez moi, j'ai accepté sans hésiter.
Pendant le trajet, j'ai appris
qu'il se prénommait Francis et travaillait à la
Sécurité Sociale et, lorsque nous sommes arrivés
devant l'entrée de mon immeuble, alors que je ne l'espérais
plus, il m'a proposé un rendez-vous pour le samedi suivant.
Quand je suis arrivée en haut de mon 7e, j'en aurais
dansé de joie si je n'avais été aussi
douloureusement contusionnée. Un rendez-vous ! J'avais
enfin rendez-vous avec un garçon, un véritable et
authentique parisien ! C'est Sophie qui serait satisfaite de me
savoir fréquenter un français ! Et un français
fonctionnaire qui plus est ! En plus, un garçon très
correct, il n'a même pas cherché à me dérober
un baiser avant de me quitter.
Nous sommes donc sortis
ensemble, Francis et moi, et avec nous les amis de Francis et les
amies des amis de Francis.
Par quel hasard était-il
seul le jour où nous nous sommes rencontrés ? Il
est toujours entouré d'amis dont les petites amies
m'horripilent qui ne cessent de jacasser bêtement et glousser
hystériquement. Tous des inconditionnels du football. Je
n'étais déjà pas une mordue du football mais
maintenant, j'en ai franchement horreur. Pour tout dire, j'ai pris
le football en aversion. Depuis deux mois, j'ai vu tous les matchs
de la région parisienne ; je n'y comprends toujours
rien.
Papa, qui se passionne
également pour le football, ne nous a jamais obligé à
subir ce spectacle qu'il pratique confortablement installé
sur le canapé devant la télévision.
Le football, c'est une équipe
de gens habillés avec des shorts et des maillots de deux
couleurs différentes qui se battent pour un misérable
ballon. De temps en temps, quand l'un des joueurs est fatigué
de jouer, il se précipite dans les jambes d'un adversaire qui
a l'obligeance de lui porter un « mauvais coup »,
il se couche alors sur l'herbe en grimaçant de douleur et un
autre joueur vient le remplacer. Que le ballon entre ou n'entre pas
dans les buts, le résultat est identique : sur les
gradins, les spectateurs, se lèvent en hurlant, en
vociférant, et invectivent l'arbitre. Finalement, c'est un
peu comme la messe : assis, debout, assis, debout, et c'est
encore plus ennuyeux.
Plus pénible que le
match de football lui-même, c'est l'après match.
Francis et toute la bande se
réunissent dans un café pour prendre un pot et
disséquer interminablement la partie qui vient de se jouer.
Si untel n'avait pas... Machin aurait dû...
Fantastique la passe de... En suit la description méthodique,
parfois controversée, hélas toujours détaillée.
Et l'arbitre est toujours ou un vendu ou un con lorsque l'équipe
favorite de mes compagnons a perdu la partie.
Régulièrement,
après un deuxième coca-cola, ma vessie commence à
me taquiner. Or, persuadée qu'elles m'enlaidissent, je
m'obstine à ne porter mes lunettes qu'au bureau et, ma vue ne
s'améliorant pas, partout ailleurs je me déplace dans
un brouillard opaque. En l'occurrence, c'est très gênant
car j'aimerais bien me lever d'un air désinvolte pour aller
aux toilettes mais je suis incapable de lire les panneaux indiquant
l'endroit où elles se situent et rien que d'imaginer que je
pourrais errer, hagarde, à travers la salle du café,
comme une mouche affolée, me pétrifie sur mon siège.
Si encore d'autres ressentaient le même besoin, j'apprendrais
où elles se dissimulent ces fichues toilettes, mais il semble
que je sois la seule chez qui l'absorption de boisson provoque un
problème d'incontinence. Et plus la soirée s'écoule,
plus l'envie de faire pipi devient lancinante.
À trois reprises, je
suis parvenue en entraîner Francis au cinéma... Le
soir, en semaine. Trois fois en deux mois, on ne risquait pas
l'indigestion.
Il avait l'air perdu, tout seul
avec moi comme seule compagnie, sans sa clique de copains. La
première fois, il m'a d'ailleurs prodigieusement agacée
car il m'a tenu la main pendant toute la séance sans jamais
chercher à m'embrasser. J'avais pourtant pris la précaution
de choisir un film dont le sujet était d'une platitude
consternante.
Il m'a fallu patienter jusqu'à
notre troisième rencontre pour qu'il se décide à
me prendre dans ses bras et à poser ses lèvres sur les
miennes. Il était temps, je commençais à me
poser des questions tant sur mon pouvoir de séduction que sur
sa virilité.
À ma grande déception,
les baisers de Francis ne m'ont jamais mise en émoi, je n'ai
à aucun moment ressenti ce petit frisson qui me vrillait la
moelle épinière lorsque Vincent s'emparait de ma
bouche avec gourmandise. Les baisers de Francis étaient doux,
agréables et sans saveur et je n'avais aucune idée des
sensations que mes baisers à moi lui procuraient car,
lorsqu'il me tenait dans ses bras, nous étions à une
telle distance l'un de l'autre qu'un bus aurait pu passer à
l'aise entre nous. Tu parles d'une étreinte passionnée !
Pendant cette période
exaltante de mon existence, j'ai quitté avec le plus vif
soulagement mon cabinet d'avocats et la Maître Joly de plus en
plus libidineuse. Je missionne pour trois mois dans un cabinet
d'architectes. Paris est une ville pleine de cabinets.
Ce n'est pas encore l'endroit
où je risque de me faire des copines : moyenne d'âge,
la cinquantaine sur le mauvais versant. Mais je n'ai pas à me
plaindre, ils sont gentils et leur vénérable
secrétaire principale est une véritable mère
poule pour moi et m'oblige tous les matins à engloutir des
tonnes de croissants sous prétexte qu'elle me trouve trop
maigre et trop petite mine. L'employée que je remplace ne
serait-elle pas en congé de maladie à cause d'une
overdose de croissants ?
Que je finisse de te raconter
ma Pistache.
Si je suis si bien occupée
à te mignoter ce dimanche au lieu d'assister à un
passionnant match de football, c'est parce que j'ai rompu la semaine
dernière avec Francis. Il faut dire qu'il a vraiment exagéré.
Lui, le spécialiste du baiser tiédasse, de la caresse
mollassonne, m'a proposé le mariage. Quelle idée
loufoque ! Tu m'imagines footballisant tous les dimanches,
pendant toute ma vie ?
Attend, j'ai pas fini.
Figures-toi que, au moment où il m'a proposé de
m'épouser, nous étions installés sur un banc
public, dans un square. Moi, j'étais assise et lui, allongé,
sa tête reposant sur mes genoux. Tu parles d'une position pour
faire une demande en mariage !
En plus, telle que j'étais
située, je profitais d'une vue imprenable sur ses trous de
nez. Et là, en cet instant précis, tu ne vas pas me
croire, j'ai vécu un moment de psychose totale.
Comme dans une scène
figée de cauchemar, tout d'un coup, je n'ai plus
eu que la perception de ces trous de nez qui m'hypnotisaient
littéralement comme deux gouffres insondables ; des
gouffres aux profondeurs ténébreuses, maléfiques
et menaçantes, des gouffres à l'aspect malsain
avec leur fouillis de poils luisants à cause de l'humidité
d'un reliquat de coryza qui se tordaient, s'enchevêtraient ;
des gouffres qui cherchaient à m'aspirer, à
m'étouffer, à m'annihiler.
Alors que je restais tétanisée
de terreur, ce crétin de Francis a certainement supposé
que le bonheur provoqué par sa demande en mariage me
bouleversait au point de me rendre muette et il s'est redressé
pour me prendre dans ses bras et solliciter ma réponse.
J'ai eu toutes les peines du
monde à lui faire admettre que j'étais flattée
mais que... Enfin, bref, on ne s'est pas quittés dans
les meilleurs termes.
Enfin, pour en finir avec le
récit de ma palpitante liaison avec Francis, le roi du
football et de la narine frémissante, tiens-toi bien, j'ai
appris qu'il n'était pas du tout parisien. Il séjourne
provisoirement dans la capitale et envisage très sérieusement
de retourner vivre à Villers-Cotterêts dont il est
originaire et où habite toute sa famille.
Chapeau, l'aventure romantique
et sentimentale !
JUAN
Depuis quelques temps, Juan ne
décolérait pas. Le soleil pouvait illuminer la ville,
son humeur restait toujours aussi sombre. Et lui d'habitude si
avenant avec ses passagers, si galant avec ses passagères, se
comportait comme un rustre et ne cessait de maugréer. Une
chance qu'il n'ait pas affaire à une clientèle
d'habitués, il aurait ruiné son commerce tant il
adoptait une attitude volontairement désagréable.
Tout l'importunait : ces
connards qui gênaient la circulation et avaient décroché
leur permis de conduire à la fête foraine, dans les
autos tamponneuses, ses passagers qui se sentaient des envies de
bavardage oiseux alors qu'il avait besoin de se concentrer sur sa
conduite au lieu d'écouter leurs élucubrations, ce
soleil qui s'entêtait à briller alors que les paysans
se plaignaient de la sécheresse, et même cette rouquine
affriolante mariée à un vigile gardien de nuit, une
vraie rousse qu'il retrouvait régulièrement chez elle,
qui faisait l'amour avec une ardeur et une maestria qui le laissait
sur le flan et qui était d'une sottise insoutenable. Il
allait la larguer vite fait celle-là. Très mauvais les
habitudes.
Jamais il n'aurait imaginé
que son copain Tonio aurait pu un jour lui faire ce coup là !
Tonio, son pote. Plus de quinze ans qu'ils bourlinguaient ensemble,
qu'ils draguaient, commettaient leurs frasques de concert.
Comme toute grande amitié,
ça avait commencé par des regards furibards, suivie
d'une engueulade mémorable, avec pour conséquence
finale une bagarre à coups de poings au cours de laquelle
Tonio avait perdu une canine et Juan gagné un oeil au
beurre noir qui, au fil des jours, était passé par
toutes les couleurs de l'arc en ciel. Et pourquoi cette bagarre, je
vous le demande ? Pour une gisquette, bien sûr, qu'ils
s'étaient disputée dans une boîte de nuit et qui
avait profité de l'empoignade pour s'esquiver avec un autre
larron. Ils en avaient bien rigolé et s'étaient
consolés devant une chope de bière en philosophant sur
l'inconséquence de la gent féminine.
Tonio était chauffeur de
taxi comme lui, célibataire endurci comme lui. Ils avaient
les mêmes goûts, les mêmes sujets d'intérêt
et leur amitié s'en était trouvée confortée.
Ils ne s'étaient plus jamais disputé une fille.
Complices ils étaient, mieux que des frères. Ah !
Ils en avaient des souvenirs en commun !
Et voilà que l'autre
jour...
Comme tous les samedis soir,
Tonio était venu le rejoindre dans ce restaurant ou lui,
Juan, jouait de la guitare pour les clients qui se régalaient
de musique à défaut de se régaler d'une
authentique paella. Non pas que la paella ne soit pas délicieuse
mais, cuisinée par un chinois, elle était composée
d'ingrédients qui auraient pour le moins déconcerté
n'importe quel amateur d'art culinaire ibérique. Tout à
l'honneur du restaurateur, il fallait reconnaître qu'il ne
cherchait pas à mystifier la clientèle qui de toute
façon n'aurait pas été dupe. L'établissement
prosaïquement baptisé : « Chez
Georges et Li Wang » affichait sur son menu «
Paella à la mode cantonaise ». Les gens venaient
par curiosité et revenaient parce que l'ambiance était
sympathique.
Ce soir là, Tonio se
fichait bien de ces considérations et se contentait de boire
une bière en attendant que Juan termine sa prestation. Tous
deux iraient ensuite, à Montparnasse, se restaurer dans un
troquet où ils avaient leurs habitudes.
Ils s'y racontaient leur
journée, se confiaient leurs aventures ou leurs mésaventures,
se chahutaient, draguaient amicalement et par politesse la serveuse
à la cinquantaine épuisée qui rajeunissait de
vingt ans et en oubliait la souffrance que lui causaient ses
varices. Vers une heure, une heure et demie du matin, ils décidaient
du choix de la boîte de nuit où ils iraient boire un
dernier verre et dénicher la nana qui leur chaufferait les
reins le temps d'une nuit. Les autres soirs de la semaine, il ne
fallait pas compter sur Tonio pour sortir en boîte. C'était
un gros dormeur, Tonio, qui avait besoin de ses huit heures de
sommeil pour aborder une journée consacrée au travail.
Le dimanche après-midi, ils se retrouvaient pour une partie
de billard, une baignade à la piscine ou une séance de
cinéma selon l'humeur du moment et, inutile de le nier, une
grande partie de leurs conversations avait pour sujet leurs
prouesses nocturnes de la veille.
C'est devant une succulente
daube qu'il lui avait asséné la nouvelle, Tonio :
« Faut que je te dise,
Juan, je vais marier la Josépha. Elle s'attend un bébé
et j'en suis le papa. »
Sur l'instant, Juan avait cru à
la grosse blague, la gigantesque, celle qui fait s'esclaffer
bruyamment et se taper sur les épaules en s'étranglant
de rire. Pas du tout, il était sérieux comme un pape
ce crétin de Tonio, la bouche en cul de poule, tout gonflé
d'importance et de contentement de soi. Visiblement, il attendait
des félicitations. Juan était anéanti.
Et l'autre qui continuait,
imperturbable :
« Je comprends que ça
t'étonne qu'une fille comme Josépha veuille bien
épouser un pauvre taré comme moi, un qui n'a que son
taxi pour gagner sa vie alors qu'elle a son magasin de coiffure et
qu'elle est autrement plus cultivée que moi. Mais qu'est-ce
que tu veux, l'amour ça ne se commande pas et la Josépha,
et bien, elle s'en ressent pour ma pomme. »
L'appétit coupé,
Juan laissait refroidir sa daube sans y toucher. Tonio ne tarissait
plus et ses mains voltigeaient accompagnant ses propos :
« J'ai bien vu, les deux
fois où je l'ai emmenée à la piscine, que vous
n'accrochiez pas tous les deux alors j'ai évité que
vous vous rencontriez mais comme elle me plaisait bien j'ai continué
de la voir les soirs où toi et moi on ne sortait pas
ensemble. On a commencé par aller au cinéma, puis elle
m'a invité à manger chez elle, et puis de fil en
aiguille on s'est retrouvé au lit et ça nous a bien
plu de dormir ensemble et, hier, elle m'a annoncé la nouvelle
: on va avoir un pitchoune. Elle sanglotait, la nigaude, parce que
c'était vraiment pas prévu et qu'elle se demandait
bien comment j'allais réagir, si j'allais pas les abandonner,
elle et le moutard à venir. Je peux te dire qu'elle a été
vite rassurée. Fou de joie, j'étais. Tu me croiras si
tu veux mon pote je suis heureux comme un roi, heureux comme c'est
pas permis.
- Et bien, qu'est-ce que tu dis
de ça ? »
Ce qu'il ne disait pas, Juan,
mais ce qu'il en pensait, c'est qu'il l'avait mauvaise.
C'était sûr que ça
n'avait pas accroché entre lui et la Josépha. Pas la
méchante fille mais alors quelle bégueule ! Et je
te fais des manières et je te fais des chichis, qui ne boit
que du thé, le café c'est vulgaire, l'auriculaire au
garde à vous pour avaler sa lavasse de tisane, qui ne jure
que par le bon Dieu et son troupeau de saints, qui déteste le
billard, la fumée des cigarettes, les apéritifs avec
les copains, qui rit en pinçant les lèvres et pince
les lèvres plus souvent qu'elle ne rit.
Se faire fiche enceinte à
plus de vingt-huit ans, tu parles d'un accident ! Il s'était
bien fait piéger Tonio !
Juan qui adorait la daube en
était dégoûté pour le restant de ses
jours. Un vrai repas de funérailles !
Et l'autre andouille qui
jubilait, qui promettait que rien ne serait changé entre eux.
Juan était invité au mariage bien sûr. D'accord,
il ne serait pas parrain du bébé parce que Josépha
avait déjà choisi la marraine et le parrain, des
parents à elle, du genre pas dans le besoin qu'il était
bien de compter parmi ses relations, et à cause des cadeaux
pour l'enfant.
« Allez, fait pas cette
tronche ! C'est pas parce que je me marie qu'on ne se verra
plus. D'abord, on t'invitera à manger chez nous et tu verras
comme cordon bleu elle se pose là, Josépha ! »
Et de décrire tous les
petits plats mijotés par Josépha. De quoi attraper du
cholestérol rien qu'en l'écoutant !
Foutu, c'était foutu.
Juan ne se faisait pas d'illusion, jamais Josépha ne
permettrait qu'il vienne s'immiscer entre elle et Tonio, et il n'en
avait d'ailleurs aucune envie. Il venait de perdre son copain.
Ravalant sa peine et sa
déception, il l'avait félicité, attribuant son
manque d'enthousiasme à une soudaine rage de dents, lui qui
n'avait recours aux services du dentiste que pour une séance
annuelle de détartrage, et utilisé ce prétexte
pour abréger le repas :
« Vraiment Tonio, je suis
très content pour toi mais j'ai trop mal. Je vais rentrer et
me coucher après avoir pris de l'aspirine. Allez, adieu, on
se téléphone. »
Il savait bien qu'ils ne se
téléphoneraient pas, qu'ils ne se reverraient plus et
que jamais plus Tonio ne viendrait l'attendre en l'écoutant
jouer de la guitare. Tonio, son copain, ce salopard de rital !
Juan se sentait brusquement « un coup de vieux ».
Son miroir avait beau le rassurer, il prenait brutalement conscience
que la quarantaine approchait à grands pas. Combien de temps
encore garderait-il sa souplesse dans le mollet et dans les reins,
conserverait-il un visage dénué de rides, une
chevelure d'ébène dans laquelle ne brillaient que
quelques rares fils blancs, une dentition éclatante de
fraîcheur malgré l'abus de tabac ? Combien de
temps encore avant de devenir un vieux beau ?
Etait-il temps pour lui de
s'assagir, de penser mariage ? Paternité ? De faire
une fin ?
Depuis la daube funèbre,
Juan avait perdu le goût de la drague, il cafardait et, comme
ce n'était pas dans son tempérament, ça le
fichait dans une rogne monstre.
GISÈLE
Ils étaient drôlement
gentils mes architectes, et leurs secrétaires canoniques
aussi : surtout ma pourvoyeuse en croissants. Quand je les ai
quittés, fin juillet, ils m'ont offert une ENORME boîte
de bonbons fourrés à la cellulite garantie et la
directrice de la société de travail intérimaire
m'a dit qu'elle était très contente de moi parce
qu'ils n'ont pas tari d'éloges à mon égard.
Et
maintenant, qu'est-ce que je préférais : assurer
un intérim pendant le mois d'août ou prendre des
vacances ? Il en serait selon ce que je souhaitais. Au diable
le boulot et les réveils trop matinaux, j'avais bien mérité
quelque repos. De toute façon, compte tenu des compliments
qui m'avaient été prodigués, la directrice de
la société de travail intérimaire m'assurait
une nouvelle mission à partir du 1er septembre.
Elle savait déjà où et laquelle. Une Compagnie
d'Assurances, de ses clients fidèles, l'avait contactée
car l'une de leurs secrétaires allait partir en congé
pour cause de future maternité.
Qui rêve de voyages dans
des pays lointains ? Pierrefonds, mon chez moi, mon amour, me
voilà. A moi les gâteaux de maman, les heures de
béatitude mousseuse dans la baignoire, les fruits du jardin,
et toujours, et encore, ma forêt chérie, sa mousse
tendre pour m'étendre, son tapis de feuilles doux à
mes pieds qui le foule dans des courses enivrées, ses oiseaux
moqueurs, ses écureuils, éclairs roux que ma présence
effarouche.
Pistache était dans mes
bagages. C'est une compagne de voyage très discrète.
Pas de miaulements apeurés ni de tentatives de fuite, elle se
tient coite au fond d'un sac. Par contre, comme de coutume, maman a
raison, elle refuse obstinément de franchir le seuil de la
maison. Rien de la campagne ne l'intéresse, tout juste
consent-elle à se jucher sur le rebord d'une fenêtre
mais son exploration n'ira pas plus loin. Ma vagabonde parisienne
n'a pas l'humeur champêtre.
J'ai passé de
merveilleuses vacances.
Je n'ai, malheureusement,
pas eu le plaisir de voir mon copain Michel qui effectuait un
déplacement professionnel quelque part aux Etats-Unis. Selon
maman, mon ami d'enfance est un surdoué qui occupe un
poste éminent dans une importante et renommée société
senlisienne conseillère en gestion d'entreprise.
« Non mais, tu te rends
compte, un garçon qui n'a même pas encore fait
son service militaire ! »
Par contre, j'ai eu le
plaisir de faire la connaissance de Rémi, Joël, et
Cristelle.
Ils sont de Saint-Briac, en
Bretagne, et avaient, avec plaisir, accepté l'invitation de
leurs grands-parents à venir passer leurs vacances à
Pierrefonds, de la mi-juillet jusqu'à début septembre.
D'une part, ils étaient ravis de voir leurs grand-père
et grand-mère qu'ils adorent et qui le leur rendent bien,
d'autre part, leurs parents pouvaient ainsi louer leurs chambres à
des estivants ce qui aiderait à payer leurs études.
Cristelle, encore au lycée,
savait déjà que rien ne pourrait l'empêcher de
devenir hôtesse de l'air, Rémi terminait sa je ne sais
plus quelle année de médecine, Joël étudiait
assidûment pour acquérir un diplôme d'ingénieur
agronome. Moi qui croyais que tous les bretons étaient marins
de père en fils !
Par chance, le mois d'août
a été chaud et ensoleillé.
En avons-nous fait des ballades
à bicyclette. Nous partions tôt le matin, vers les onze
heures, emmenant des repas pique-nique sur nos porte-bagages, et
roulions jusqu'aux étangs Saint-Pierre. Ils sont envahis par
les roseaux et le lieu dévolu à la baignade a tout
juste la dimension d'un timbre poste mais c'est un endroit tellement
plus agréable qu'une piscine, et surtout tellement
désertique.
Je flirtais un jour avec Rémi
qui me susurrait des poésies, le lendemain avec Joël qui
me déclamait des tirades de pièces de Racine ou de
Molière selon l'inspiration du moment. Tous deux, à
tour de rôle, exagéraient de grandiloquentes scènes
de jalousies qui se terminaient en fous rires. Cristelle se
plaignait comiquement d'être négligée.
Le matin, l'eau était
beaucoup trop froide pour que l'on puisse se baigner. Nous faisions
trempette l'après-midi, l'étroitesse du lieu ne
permettant pas des compétitions de natation. Cristelle
prenait ensuite plaisir à démêler et à
coiffer mes cheveux mouillés et cela me procurait une joie
trouble et sensuelle.
Oh ! La douceur de ces
journées. Nos corps buvaient la chaleur du soleil et nos
esprits s'engourdissaient, béats d'une amitié
partagée.
De loin en loin arrivait une
carte de Sophie qui ne troublait pas mon euphorie. CTP n'en avait
pas démordu, il avait acheté une villa en Corse
contraignant ainsi Sophie à y passer une grande partie des
vacances après un trop bref séjour, selon elle, à
Biarritz. Elle était furieuse et sa grande écriture
pointue qui mangeait la carte nous informait qu'elle se mourrait
d'ennui dans cette île qui n'avait qu'un immuable ciel bleu
comme seul attrait. Je rêvais, sans remords, qu'un raz de
marée engloutissait l'île de beauté.
Pendant ce mois d'août
enchanteur, il est arrivé qu'il pleuve. Parfois même
toute une journée.
Joël aurait souhaité
profiter de ces journées mouillées qui nous tenaient
enfermés pour m'apprendre à jouer aux échecs. A
elle seule, ma petite cervelle qui se refusait à en retenir
les règles du jeu constituait un échec à ce
projet. Cristelle marquait une préférence pour les
jeux de cartes. Rémi détestait. D'interminables
parties de Scrabble ou de Monopoly nous réunissaient, de
préférence autour de la table de la salle à
manger des grands-parents de mes amis. Je perdais régulièrement
au Monopoly et terminais la partie couverte de dettes pour m'être
obstinée à vouloir acheter la rue de la Paix alors que
je n'avais même pas les moyens d'acquérir le boulevard
de Belleville. Joël et Rémi faisaient front lors des
parties de Scrabble m'accusant d'inventer des mots inconnus du
dictionnaire ou des conjugaisons fantaisistes, ce qui était
exact. Des baisers me consolaient de mes pertes au Monopoly, des
baisers achetaient le droit d'utiliser des mots de mon invention
lors des parties de Scrabble. Cristelle trépignait parce que
nous n'étions tous que des sales tricheurs.
Comment trente et un jours
peuvent-ils paraître n'en faire qu'un ? La fin du mois
est arrivée qui me prenait par surprise.
La veille du jour où je
devais repartir à Paris, à la demande de maman je suis
allée, le soir, arracher papa à sa partie de pétanque,
un jeu que ses copains ont importé de la Côte d'Azur où
ils ont séjourné.
Pour une fois je suis d'accord
avec maman qui déclare avec raison (comme de juste) que
c'est bien plus intelligent de jouer à la pétanque que
de s'avachir dans un fauteuil pour regarder un match de football à
la télévision.
Papa et moi sommes rentrés,
bras dessous, bras dessus, au logis familial, sous un ciel qui se
teintait de mauve et d'indigo traversé d'étranges et
fugitives lueurs tango. Qu'a-t'il deviné de mon désarroi
mon papa ours faussement pataud qui m'a déclaré d'un
ton bourru :
« Tu sais ma tiote, si un
jour t'en avais marre de Paris t'es pas obligée d'y rester.
Tu peux revenir à la maison quand tu veux et si tu trouves
pas de travail tout de suite et ben t'auras toujours à manger
et t'auras pas à t'inquiéter d'un loyer à
payer. »
Comme pour lui-même, il a
ajouté :
« La Sophie a bien
compris que tu n'étais plus une enfant maintenant. »
Paris, j'y suis de retour
depuis deux heures à peine. Par ma fenêtre ouverte le
Sacré-Coeur m'adresse un clin d'oeil :
« Tiens, semble t'il me
dire, te revoilà toi ! »
J'avais oublié le
grondement du métro qui m'agresse douloureusement les
tympans. Comme elle est minuscule ma chambre ! Pour avoir vécu
pendant tout un mois dans un espace qui ne m'était pas
compté, j'éprouve comme une sensation de
claustrophobie.
Dans l'escalier, même
encombrée de mes sacs et valise, j'ai dépassé
sans peine, en la saluant brièvement, ma voisine du n°3
qui gravissait péniblement les marches une main en appui sur
la rampe l'autre prolongée d'un lourd cabas. Je ne lui ai pas
proposé mon aide qu'elle aurait, je le sais par expérience,
refusée hargneusement.
Il me vient soudain comme une
angoisse quand je pense à mes voisines n° 3 et n° 7.
C'est toute l'année qu'elles sont confinées dans leurs
chambres sans promesses d'autres horizons. Pour elles, jamais
d'évasion vers des plages ensoleillées ou de vertes
campagnes. Jour après jour, et jusqu'à la fin de leur
existence, elles ne connaîtront que cet espace restreint, sans
confort, sans amour, sans espoir. Irrémédiablement
seules. Combien sont-ils dans Paris de ces vieillards confinés,
abandonnés dans des septièmes étages, avec ou
sans ascenseur, comme des hardes oubliées dans des greniers ?
Et moi, est-ce que j'ai envie
de continuer à vivre dans cette chambre où le lait
tourne et où le beurre fond dans une assiette sur une étagère
dans la chaleur moite de l'été, où je ne peux
me laver qu'avec deux gouttes d'eau chauffée dans une
cuvette ? D'accord, j'ai obtenu ce à quoi j'aspirais, je
suis libre, libre d'aller danser quand je le veux, d'aller au cinéma
quand je le souhaite, de rentrer tard le soir si tel est mon désir.
Libre et seule, quel intérêt ?
Après un an d'existence
à Paris, je n'ai toujours pas eu l'occasion de m'y faire des
amis. Il y a paraît-il des originaux qui partent à la
recherche d'îles désertes pour y vivre en solitaires.
Pas besoin d'aller si loin, ils n'ont qu'à venir habiter la
capitale ; pour la solitude, ils seront servis.
Je me sens pire que déçue,
pire que désenchantée : flouée. L'automne
va pointer le bout de son nez et, loin de mes yeux jamais rassasiés
de tant de splendeur, ma forêt va s'ocrer, dorer, cuivrer,
flamboyer alors qu'ici la grisaille des immeubles me cernera,
m'étouffera.
Indifférente à
mes états d'âme, Pistache qui, nichée au fond
d'un sac, n'a pas pipé « miaou »
lors de notre rencontre dans l'escalier avec la voisine n° 3
renifle avec délectation chaque élément qui
meuble la chambre. Elle réintègre son territoire avec
une évidente satisfaction.
Et si je me décidais
enfin à ouvrir ma valise et à ranger mes vêtements.
Il serait peut-être temps aussi que je pense à aller
faire l'emplette de quelques provisions si je veux me sustenter.
Terminée l'heureuse époque des pieds sous la table en
attendant que maman me serve.
« Une omelette bien
baveuse, ça te tenterait Pistache ? »
-:-:-:-:-:-:-
Mais qu'est ce que c'est que
ce tintamarre ! Tous ces cris, ces halètements, ces
piétinements qui martyrisent le parquet du palier ! Un
incendie ?
L'incendie, c'est ma hantise
depuis qu'un soir, à une époque lointaine où
Pistache n'était pas encore née, j'avais été
voir certain film pour la seule raison que je n'en pouvais plus de
philosopher à propos de la solitude et de l'indigestion de
cafard que procure son excès.
Il n'était pas loin de
vingt heures ce soir là. J'avais poêlé un steak,
pour mon souper, avec comme résultat mon gosier qui avait
regimbé en ingurgitant chaque bribe de viande transformée
en morceau de semelle usagée. Après trois chapitres
péniblement parcourus, j'avais dû admettre que le roman
que je lisais était d'une mièvrerie insoutenable, même
pour quelqu'un d'aussi tolérant que moi. Sur toutes les
fréquences radio de mon transistor, un Président de la
République pérorait pompeusement et, moi qui
n'écoutais jamais les allocutions des Présidents de la
République, j'étais capable de deviner la suite de son
discours mainte et mainte fois ressassé.
J'étais déjà
en tenue de nuit, je bourdonais (soyez pas idiots et ne faites
pas cette tête ahurie s'il vous plaît. Vous avez très
bien compris que j'avais le bourdon), et j'avais de bonnes raisons
pour.
Tellement saturée de mal
être dans ma peau que, après un bref conciliabule avec
moi-même, je suis parvenue à la conclusion que seule
une tentative d'évasion pouvait me sauver de la déprime
totale et irréversible.
Inutile d'aller acheter une
bouteille de vin pour noyer mes songeries lugubres, je déteste
le goût de l'alcool. Pas question non plus de me griser de
tabagie, rien que l'odeur de la fumée de cigarette me soulève
le coeur.
Une soirée au théâtre
? Assister à un concert ? Un peu cher pour ma bourse. Et
puis de toute façon, il aurait fallu réserver une
place.
Je me suis rhabillée à
la hâte, j'ai dégringolé mes sept étages
et je me suis précipitée dans la première salle
de cinéma rencontrée sur mon chemin.
Le hasard fait bien les
choses : le film, qui venait de commencer, était un
chef-d'oeuvre et aurait certainement été
primé à l'occasion d'un concours de navets. La star
féminine, une de ces blondasses longilignes, percutait
l'écran de ses seins en forme d'obus. Totalement ébloui
par tant d'avantages mammaires qui ne loupaient pas une occasion de
tressauter sous son nez, son partenaire ânonnait son texte.
L'histoire était abracadabrante. Confortablement enfoncée
dans mon siège, j'ai décidé que rien ne
m'empêcherait de déguster jusqu'au « The End »
cette passionnante intrigue .
Mon obstination a été
récompensée.
Pour palier à l'ineptie
de son scénario, le réalisateur n'avait pas lésiné
sur les scènes d'horreur.
Vers la fin du film, un
incendie se déclarait dans un immeuble où résidait (au
dernier étage, mais, bien sûr, dans un luxueux
appartement avec terrasse agrémentée d'une piscine) la
star oxygénée.
Ultra rapidement (il ne
faut pas laisser aux spectateurs le loisir de reprendre leur souffle
et, surtout pas, le temps aux pompiers d'arriver), les flammes
ravageaient l'immeuble. Et là, je ne vous raconte pas les
scènes d'apocalypse. Enfin, la plupart du temps, quand on
commence par dire : « Je ne vous raconte pas »
c'est qu'on a bien l'intention de vous conter toute l'histoire par
le menu et sans vous épargner les moindres détails. Et
je ne vois pas pourquoi je ferais exception.
J'ai assisté,
épouvantée, à la scène de l'escalier qui
s'effondrait sous le poids d'une adorable adolescente qui
disparaissait dans le brasier. Tout mon corps s'est contracté
de répulsion en contemplant les derniers sursauts d'agonie de
ce vieillard infirme étouffé par la fumée. À
l'unisson des spectateurs qui m'entouraient, j'ai hurlé
d'effroi et de dégoût au spectacle d'une mère
qui, d'une fenêtre embrasée de l'avant dernier étage
de l'immeuble, jetait son nourrisson dans le vide. Quand bien même
l'auteur de ces scènes atroces avait eu la pudeur tardive, la
délicatesse surprenante, de nous éviter la vue du bébé
s'écrasant sur le sol, c'était insoutenable.
Qu'on se rassure la star
décolorée aux mamelles hypertrophiées et son
sauveteur, le partenaire bredouilleur musclé, échappaient
sains et saufs et sans une bosse disgracieuse à la tragédie.
Donc depuis que j'avais vu ce
film, la peur qu'un incendie se déclare dans mon immeuble
pendant mon sommeil n'allait peut être pas jusqu'à
m'obséder mais, enfin, même sans être croyante,
je ne manquais pas d'adresser une prière, à tout
hasard et au quelconque Être Suprême qui voudrait bien
en accuser bonne réception, pour que pareille catastrophe ne
survienne pas.
Donc, mon premier geste, quand
j'ai été tiré du sommeil par le brouhaha qui
régnait derrière la porte de ma chambre, a été
de m'assurer que mon pantalon de pyjama était bien sous mon
oreiller comme à l'accoutumé. Eh oui ! Toujours
cette manie de dormir le derrière à l'air.
Pistache, blottie tout contre
moi selon son habitude, a feulé pour manifester son
mécontentement d'être dérangée.
Ma vieille, j'espère
pour toi que ce n'est pas un incendie qui provoque les clameurs que
j'entends sur le palier car sinon je ne t'accorderai pas le prix
d'excellence des chattes de garde.
Tout en me levant et en me
culottant, j'ai jeté un coup d'oeil embrumé sur
le réveil matin. Ce dernier, qui n'est décidément
pas rancunier quand on songe que je le frappe violemment sur la tête
tous les matins de la semaine, m'a fort civilement informé
que ses aiguilles annonçaient vingt-deux heures dépassées
de quelques poussières de secondes. Je ne dormais donc que
depuis une trentaine de minutes mais je ne m'en sentais pas moins
quelque peu vaseuse. Peut-être à cause de l'analgésique
que j'avais avalé, sous forme de comprimé, avant de me
coucher, parce que je souffrais d'un mal de tête persistant
depuis la fin de l'après-midi. Le médicament m'avait
assommé et, la tête à peine posée sur
l'oreiller, je m'étais endormie.
À l'extérieur,
les cris prenaient de l'ampleur. En achevant d'enfiler ma robe de
chambre, je me suis dirigée vers la porte pendant que
Pistache se rendormait sous la couette après s'être
voluptueusement étirée et ré enroulée
sur elle-même en un rond poilu presque parfait. Elle savait
bien cette boule de malice que la nuit était loin de
s'achever et que je finirais bien par me recoucher.
Ce
n'était pas un incendie qui mettait les habitants de
mon 7e étage en émoi, mais le
chaos n'en était pas moins dantesque.
Sur ma gauche, la voisine n° 3
vociférait. À ma droite, la voisine n° 7
piaulait. À l'intérieur de la chambre n° 1,
habitée par la VRP du culte de Jéhovah (ou de
Vichnou ? - Si je l'avais su, cela ne m'avait pas suffisamment
intéressée pour que je m'en souvienne ), il semblait,
d'après le peu que j'en apercevais, qu'un match de catch se
déroulait.
La chambre était trop
étroite pour gérer (ou digérer ?) un
pugilat de cette amplitude. Sous l'effet de l'indigestion, elle a
roté tous ses occupants qui se sont trouvés propulsés
sur le palier à la vitesse de bouchons de bouteilles de
champagne ouvertes après avoir été un peu trop
secouées.
C'est cet instant précis
qu'à choisi le famélique neveu pakistanais de ma
logeuse, épuisé par ses longues heures de travaux de
couture « au noir », et par la montée
d'une soixante dizaine (ou une quatre-vingtaine ? - Je les
compte tous les soirs et, bizarrement, je ne parviens jamais au même
résultat) de marches pour aborder ce même palier qui
n'en revenait pas d'accueillir tant d'hôtes à la fois.
Manifestement, c'était une première dans son existence
de palier et il en craquetait d'aise.
Indifférence, frayeur,
souci de discrétion, le voisin pakistanais s'est dégagé,
en un temps record, de la bousculade et, sans un regard en arrière,
s'est enfui en un galop asthmatique vers son logis.
« Traînée !
Salope ! Putasse ! Détritus de poubelle !
Gueule d'égout ! Je t'apprendrai moi à débaucher
un mineur ! »
« Morue ! face de brème !
Antéchrist (sic) ! »
Les deux antagonistes, la VRP
de la religion (j'hésite à dire dépoitraillée,
vu qu'elle n'a pas de poitrine) et ce qui avait l'apparence d'un
être de sexe féminin échevelé, hurlaient,
s'invectivaient, s'empoignaient, se cognaient à coups de
gifles, à coups de poings, à coup de griffes, sous le
regard narquois d'un adolescent gracile qui souriait d'un air fat.
Et qui n'a plus du tout souri mais s'est mis en demeure de hululer
bruyamment quand une gifle appliquée avec autant de vigueur
que de spontanéité est venue s'abattre sur l'une de
ses oreilles. S'il voulait vivre un avenir tranquille, le gamin, il
n'avait qu'à demander une rediffusion de la même gifle
sur l'autre oreille et plus jamais ses copains ne se ficheraient de
ses « esgourdes4 » qui présentaient
une parfaite similitude avec celles de Jumbo le petit éléphant.
Abasourdie, je me suis tournée
vers la seule personne qui pouvait, peut-être, me donner
l'explication de cette exhibition dramatico carnavalesque, ma
voisine n° 7.
« Mais qu'est ce qu'il se
passe, Madame Jacquemin ? »
« Oh, pas grand chose, en
réalité ! A gloussé la vieille dame.
- C'est seulement que le grand
dadais que vous voyez là, en train de pleurnicher, racontait
à sa maman qu'il prenait des leçons de guitare, le
soir, et que la maman qui trouvait qu'il ne faisait pas beaucoup de
progrès a été se plaindre auprès du
professeur du cours de musique. »
Elle s'est esclaffé de
plus belle :
« J'aurais bien voulu
voir sa tête à la Mère Cruchon (eh oui,
c'est vraiment son nom à cette cruche, ma petite fille ! )
quand le professeur lui a annoncé qu'il ne connaissait même
pas son fils. Surtout que le petit drôle empochait les sous
qui devaient soi-disant payer ses cours du soir.
- De savoir que son chérubin
forniquait derrière son dos et que son argent payait sans
doute les cours très particuliers de l'autre pétasse,
ça a dû lui faire un choc quand elle a découvert
le « pot aux roses ». Ah, oui, vraiment,
j'aurais bien voulu être là. »
Elle m'a lancé un regard
malicieux en ricanant :
« Quoique la
représentation de ce soir n'est pas mal non plus. »
Les yeux braqués sur la
bagarre pour ne pas en perdre une miette, mais les oreilles
attentives à nos propos, la voisine n° 3 a
bramé d'une voix courroucée :
« Ah, forcément !
Quand on a mené une vie de débauche, on est prête
à absoudre toutes les turpitudes. »
La riposte acerbe de Madame
Jacquemin l'a laissée coite :
« La ferme Lolita, espèce
de cul gelé, on t'a pas sonnée ! »
Pendant ce temps là, à
tous les étages, les habitants de l'immeuble étaient
sortis sur leurs paliers respectifs, attirés par le bruit du
tapage, dans l'espoir, peut être aussi, que le sang allait
dégouliner dans les escaliers, tandis que du côté
des pugilistes, les invectives continuaient à pleuvoir :
« Je vais te faire
expulser de cet immeuble, toi, espèce de dévergondée !
Fille à soldats ! (du Christ ? N'ai-je
pu m'empêcher de penser avec mon inaltérable sens de
l'humour) Suceuse à rabais ! (Devais-je en déduire
que les cours de musique n'étaient pas si coûteux que
semblait le croire Madame Jacquemin) Sac de merde ! »
Il fallait reconnaître
qu'elle avait du vocabulaire la mère Cruchon mais la VRP ne
manquait pas d'esprit de répartie et s'époumonait :
« Essaye donc de me faire
expulser, viscère de truie ! Essaye donc un peu, espèce
de bouffissure avariée ! Tu verras un peu si je ne me
dépêcherai pas d'aller raconter à la Régine
ce que tu fricotes avec son Laurent quand elle est pas là ! »
Trop contente de jouer les
mentors, Madame Jacquemin ne m'a pas laissé le temps de la
questionner.
«
Elle veut parler du couple de l'appartement du milieu, au 4e étage.
Elle, elle est hôtesse de l'air et passe son temps entre
Paris, New York, et Rio de Janeiro. Lui, il est quelque chose sur le
réseau grandes lignes de la SNCF.
- Quand il s'en va, elle
revient. Et c'est au moment où il est de repos qu'elle
repart.
- Ce n'est un secret pour
personne de l'immeuble, sauf bien sûr pour la jeune Régine,
que le Laurent et la belle et bien conservée madame Cruchon
batifolent pendant qu'elle, Régine, est occupée à
servir des plateaux repas où à essuyer le bec de ceux
qui ont le mal de l'air. »
Quelque part, située
dans les étages inférieurs, une porte a claqué.
Laurent ? Régine ?
Bon, j'en avais vu et entendu
suffisamment et cette comédie de boulevard ne m'amusait pas
plus que ça. J'ai souhaité une bonne nuit à
Madame Jacquemin et je suis retournée me coucher.
Pistache a encore couiné
en matière de protestation parce que je la dérangeais (je
n'arrive pas à comprendre comment elle réussit cet
exploit permanent, mais ma minuscule compagne féline parvient
à occuper les neuf dixième de mon lit d'une place et
demie) puis, parce que je me couchais en « chien de
fusil » elle s'est rencognée entre mes fesses et
mes cuisses en ronronnant béatement.
Avec tout ce ramdam, il était
déjà plus d'une heure du matin et je devais me lever à
l'aube pour affronter le Chef du Personnel de la Compagnie
d'Assurances pour la mission de secrétariat que m'avait
assignée ma Directrice de la société d'intérim
qui m'employait.
J'allais être fraîche,
tiens !
-:-:-:-:-:-:-
Compagnie d'Assurances. Rien
qu'à partir du nom, j'appréhendais d'évoluer
encore une fois parmi un essaim de vieilles badernes.
Eh bien, pas du tout. À
quelques exceptions près, à savoir les directeurs et
chefs de groupes, le personnel est composé d'une cinquantaine
de personnes dont la moyenne d'âge se situe entre vingt
et trente et quelques années, mariées pour la plupart.
Mieux encore, c'est un personnel non seulement jeune mais
décontracté. Pas du tout le genre costume-cravate mais
jeans et mini-jupes. Ce qui est dommage et que je regrette
profondément c'est que, n'étant qu'une intérimaire,
je suis tenue à l'écart, pas le même écart
réfrigérant que dans l'entreprise Simon & Fils
mais dans un écart d'indifférence.
Quand je suis arrivée le
premier jour, j'ai été impressionnée par le
luxe de l'endroit. Un hall d'entrée plein de marbre, de
boiseries au tons chauds, et de gigantesques plantes vertes, avec,
derrière le bureau d'accueil une vamp au sourire éclatant.
Pas du tout pimbêche en plus, elle m'a gentiment renseignée
et fourni toutes les explications nécessaires pour que je ne
m'égare pas parmi le dédale de couloirs aux murs
tapissés de moquette.
Échelonnés sur
trois étages, les bureaux sont vastes et la lumière y
pénètre à flots par de larges baies vitrées.
Le mobilier en est à la fois moderne, discrètement
coloré dans des teintes pastel, et confortable. Celui où
je travaille est dirigé par Monsieur Antoine.
Une autre particularité
de cette société, c'est que l'on ne désigne
jamais les gens par leur patronyme et cela vaut pour la direction
également. Ainsi on appelle toujours les interlocuteurs par
leur prénom précédé,
respectueusement de « Monsieur » , « Madame »,
ou « Mademoiselle » quand il s'agit de
directeurs ou de chefs de groupes. Il faut avouer que cela créée
une atmosphère détendue.
Monsieur Antoine est
la crème des hommes. Il est prodigue de compliments et devoir
réprimander quelqu'un qui le mérite le désespère
réellement. Tout le personnel adore Monsieur Antoine lequel a
consacré plus de trente ans de sa vie à la Compagnie
et envisage, avec une certaine angoisse, le moment où sonnera
l'heure de la retraite. Même la perspective de futures pêches
fructueuses dans les rivières aveyronnaises ne le console
pas.
Nous sommes cinq à
travailler sous son contrôle (et oui, j'en avais été
informée le jour de mon arrivée, dans cette société
on ne travaille pas sous les ordres mais sous le contrôle d'un
chef. Il paraîtrait que, selon le Président Directeur
Général à l'origine de cette idée
devenue édit, à cause de cette simple distinction, il
s'ensuivrait, entre chefs et employés, des rapports empreints
de civilité avec, pour conséquence, un esprit
d'émulation propice à la progression des affaires) et
aucun d'entre nous n'a plus de trente ans.
Le plus âgé, c'est
Richard, un colosse roux et barbu, qui se caractérise par une
perpétuelle bonne humeur. Robert, originaire de Lyon et qui
fait preuve d'un chauvinisme parfois exaspérant quand il
évoque les charmes inégalables sa ville natale, est un
peu soupe au lait mais personne ne lui en tient rigueur à
cause de son humour incisif qu'il pratique en priorité à
ses propres dépens. Chantal affiche, sans complexe, un petit
nez retroussé, un air continuellement étonné,
et, avec son accent chantant du midi perpignanais, possède un
admirable sens de la répartie qui laisse coi tout un chacun.
Celle qui me subjugue, c'est
Do. La première fois que je l'ai vue alors qu'elle était
seule dans le bureau affairée à classer des documents,
j'ai été atterrée par sa laideur. Des traits
ingrats, un teint brouillé, le cheveu pauvre et sans éclat.
Quel handicap pour une fille, un physique aussi affligeant !
J'en étais consternée pour elle.
Et puis Robert, Chantal et
Richard sont arrivés, riant, plaisantant, chahutant, et se
sont dirigés vers elle pour la saluer et aussi lui demander
d'arbitrer le sujet de leur controverse du moment. Et là,
quelle transformation ! Son regard étincelait dégageant
un magnétisme ensorcelant, sa voix envoûtait, son corps
se mouvait avec une grâce de danseuse, elle se révélait
fascinante. Do parlant, Do souriant, tout le monde subit son
charisme, les garçons en sont tous un peu amoureux, toutes
les filles recherchent son amitié.
Les autres employés, on
les rencontre le midi à la cantine et le matin autour du
distributeur de boissons. Le café ou le chocolat du matin,
c'est sacré ; on consacre un bon quart d'heure à
déguster nos breuvages respectifs et c'est seulement après
que la journée de labeur peut commencer.
La cantine est un lieu aussi
bruyant que convivial où tous s'interpellent, blaguent, se
fixent des rendez-vous pour des pots devant lesquels ils se
retrouveront, le soir, à la sortie des bureaux. À la
cantine, des bandes se forment par affinités de caractères,
qui s'assoient autour des tables prévues chacune pour
accueillir quatre personnes afin de prévenir un éventuel
besoin d'intimité mais qu'il est loisible de grouper si l'on
a envie. L'accent de Chantal chante pour Jocelyne, Robert, Mathilde
et François. Do captive un auditoire composé de
Sandrine rebaptisée Sardine, de Michel et de Lionel que tous
appellent Lion. Devant moi, Richard et Alain contestent les propos
de Martine qui assure que le cinéma était beaucoup
plus expressif lorsque la couleur n'existait pas.
Evidemment, les conversations
portent aussi sur les affaires qu'ils gèrent et les
menus incidents de bureau.
Ainsi, j'apprends que le
département le plus prestigieux est celui où
travaillent Lion, Michel et Mathilde. C'est le service qui
traite les assurances des grosses et moyennes entreprises.
Le service de Monsieur Antoine
a été spécialement créé pour les
assurances contractées par les collectivités
sportives.
Quant à Alain, François,
Jocelyne et Sardine, ils sont affectés au service des
assurances décès que Robert appelle « le service
de la guerre du feu ». Selon lui, loin d'être
lugubre, le département des assurances décès
est de loin le plus vivant et le plus rigolo de toute la Compagnie.
Il nous en parle en
connaissance de cause pour y avoir travaillé pendant trois
ans et nous régale de quelques anecdotes croustillantes telle
que l'histoire de ces trois veuves plus ou moins éplorées
qui ont eu la désagréable surprise de découvrir
qu'elles étaient chacune « l'unique »
légataire d'un charmant polygame qui avait réussi
l'exploit de souscrire trois assurances décès
dans trois Compagnies d'Assurances différentes.
Mes nouveaux collègues
me tiennent à l'écart mais sans ostracisme. C'est
seulement qu'ils n'imaginent pas m'inclure dans leurs bandes tant
ils sont conscients que ma présence parmi eux sera éphémère.
Vis-à-vis de moi, ils sont polis, agréables, aimables,
et, hélas, indifférents. Malgré tout, je ne me
plains pas, évoluer parmi eux me donne la sensation de
prendre un bain de jouvence.
Do m'a demandé de quel
coin de province j'arrivais. J'ai donc l'air tellement campagnarde ?
Comme je ne tarissais pas sur la beauté de ma forêt, le
charme de mes arbres, Robert m'a interrompue :
« Eh oui, un seul hêtre
vous manque et tout est dépeuplé. »
C'était dit d'un ton
railleur sans aucune méchanceté. J'ai joins mon rire à
celui des autres.
Enfin, soyons honnête,
nous n'avons éclaté de rire qu'après
que Do, amusée par nos mines ahuries, nous a expliqué
son jeu de mot.
(Oui, ben faites pas les
malins, hein. Forcément, à la lecture, l'astuce
est évidente mais, en l'occurrence, ce n'était
pas du texte mais de l'oral.)
Le soir, je raconte mes
journées à une Pistache totalement impassible.
« Ce sont tous des
provinciaux comme moi sauf Martine, Jocelyne, et Mathilde qui sont
de véritables parisiennes. Martine réside à
proximité des Buttes-Chaumont et Jocelyne et Mathilde
habitent l'une à Villepinte et l'autre à Bagneux.
- Je ne sais pas si c'est
pareil dans votre monde à vous, les chats, mais les parisiens
on les reconnaît tout de suite parce qu'ils s'adressent à
vous en vous parlant à la troisième personne. Il y a
encore quelques jours, quand, par exemple, Mathilde
déclarait : « Elle est arrivée
bien tôt ce matin ! », je me demandais de qui
elle était en train de parler avant de m'apercevoir qu'il
s'agissait de moi.
- Ah ! Et puis ce matin, dans
le métro, à cause de la promiscuité, je ne
pouvais faire autrement que me laisser bercer par une conversation
nébuleuse entre une grande boulotte et sa copine, une de
celle qu'on voit toujours armée d'aiguilles à
tricoter et qui fait semblant d'écouter en comptant ses
mailles.
- Et bien, tiens-toi bien, il a
fallu que la grande boulotte l'exprime son énormité :
« Ça n'arrive qu'à moi une chose
pareille ! ». Franchement, Pistache, tu ne trouves
pas que c'est une réflexion tout à fait stupide. Je
l'entends au moins une fois par semaine et j'envisage, presque
sérieusement de réunir en séminaire toutes ces
bonnes femmes pour qu'elles m'expliquent comment une « chose
pareille qui n'arrive qu'à elles » se renouvelle
aussi fréquemment, aussi banalement.
- Dis, Pistache, tu pourrais au
moins faire semblant de t'intéresser à ce que je
raconte ! ».
Le soir seulement, juste avant
de m'endormir, quand elle sera blotti de tout son long tout contre
moi sous la couette, j'oserai lui confier :
« Tu sais, Pistache, au
bureau il y a un garçon que tout le monde appelle Lion. Je me
demande bien pourquoi car il ne ressemble pas du tout à un
lion mais par contre il a tout à fait des allures de
baroudeur, peut-être parce qu'il a fait son service militaire
dans les paras. Je le sais parce que les garçons adorent se
raconter leur service militaire. Quand ils sont branchés sur
ce sujet, on ne peut plus les arrêter ; ils en ont tous
des souvenirs impérissables et, à les entendre, on
pourrait croire que leur vie n'a jamais été aussi
passionnante qu'à cette époque là. À se
demander pourquoi, tous, ils rechignent tant à le faire ce
service militaire.
- Lionel est blond. D'habitude,
je n'aime pas trop les blonds, je les trouve fades. Mais celui-là,
Pistache, si tu le voyais. Ses cheveux sont tout courts, presque
ras, on dirait du chaume soyeux couleur d'ambre pâle. Et il a
une peau dorée, d'immenses yeux bleus comme la mer qu'on voit
sur les cartes postales et des cils si longs qu'on les croirait
faux. Je ne prétendrais pas qu'il est vraiment beau mais il a
quelque chose, je ne sais pas quoi. Et qu'est-ce qu'il est bien bâti
! J'aimerais bien qu'il me remarque mais, apparemment, il ne fait
attention à aucune fille en particulier. Celle avec qui il
passe le plus de temps c'est avec Do mais on voit bien qu'ils sont
seulement amis. Pistache, je crois bien que je suis amoureuse. »
-:-:-:-:-:-:-
Assise sur ma chaise, devant la
fenêtre grande ouverte, je me débats avec le fil
perfide qui s'obstine sans cesse à se nouer en
enchevêtrements malicieux. Trois boutons à recoudre sur
trois chemisiers différents. Quelle plaie !
D'humeur taquine, cette
deuxième quinzaine de novembre s'amuse à adopter une
apparence printanière. Rien ne manque pour faire illusion :
le soleil coquin dans un ciel azuré, la douceur de l'air
qu'effleure à peine de temps à autre le vent fripon et
le gazouillis des moineaux qui jouent à chat perché
sur la gouttière.
Bernadette, la secrétaire
que je remplace est maman de jumeaux depuis le douze novembre. Des
garçons tellement jumeaux que le battement de leurs deux
coeurs n'en faisait qu'un et que leur arrivée a créé
une belle surprise car, pour des raisons de convictions religieuses
(selon radio cancan de couloirs de bureau), Bernadette avait refusé
toute échographie et ni elle ni qui que ce soit ne
s'attendait à ce doublé. Bonne ou amère la
surprise ? Le caractère sibyllin du bref message nous
annonçant cette double naissance permettait toutes les
hypothèses et donc d'infinités possibilités de
ragots.
Au bureau, Do a fait la
collecte pour acheter le cadeau de la maman. Elle m'a demandé
si je voulais participer ce qui m'a fait plaisir. Il est vrai que
depuis quelques temps, même s'ils ne m'invitent toujours pas à
me joindre à eux pour aller prendre un pot ou sortir en boîte
de nuit, mes collègues m'associent de plus en plus souvent à
leurs discussions. Je ne suis pas encore intégrée, et
j'en suis peut-être responsable à cause d'un caractère
trop réservé, mais je ne suis plus tout à fait
non plus l'étrangère.
Je rêvasse en tirant
l'aiguille.
À ce jour, par exemple,
où Monsieur Antoine a provoqué l'hilarité
générale en m'interpellant ironiquement :
« Gisèle, vous
nous aviez dissimulé cette âme de poète mais au
regret de vous décevoir, Le Centre Équestre Mercier se
situe à Chatou et non pas à Chaton comme vous
l'écrivez si gracieusement. »
Bon, j'avais mal traduit cette
adresse manuscrite mais était-ce une raison pour se moquer ?
Par malheur, Lion se trouvait à
ce moment précis dans notre bureau et s'esclaffait de bon
coeur. Vexée, je me sentais devenir cramoisie. La voix
calme de Do s'est élevée, imposant silence aux
rieurs :
« Bravo, vous êtes
vraiment très malins tous autant que vous êtes. Nos
deux plus gros clients sont à Chatou et vous avez tous eu
l'occasion de le savoir depuis le temps que vous travaillez ici.
Mais est-ce que vous êtes seulement capables de dire si Chatou
se situe à l'Est ou à l'Ouest de Paris ? Et si je
vous demande où se trouvent des villes où nous n'avons
aucun client, des villes de banlieue comme Gif-sur-Yvette, ou
Bagnolet, ou Combs-la-Ville ? Saurez-vous me dire dans quels
départements elles sont implantées ? »
« Tu as oublié
Libreville ! » s'est exclamé Robert.
Ils en ont fait un jeu. Ma
bévue était oubliée. Si j'avais osé,
j'aurais embrassé Do. Elle a souri gentiment en réponse
à mon regard de gratitude. Do, c'est vraiment quelqu'un.
Elle n'est pas, et de loin, la
plus âgée, elle ne cherche pas à s'imposer,
pourtant rien ne se décide, rien ne se fait sans son avis. A
t'on besoin d'un conseil ? Il semble normal de le demander à
Do. Une décision doit être prise ? Il est évident
que Do suggérera le meilleur choix. Existe t'il une
mésentente passagère ? Do est appelée à
jouer les conciliatrices et chacun se soumet de bonne grâce à
son verdict.
Je profite des moments où
elle est apparemment accaparée par une quelconque activité
professionnelle pour l'observer à son insu. Petit Jésus,
quelle est laide !
Do, discourant à table à
la cantine. Ses yeux verts, étincelants, irradient une
lumière intense. Ils vous mangent l'âme. Il ne faut
surtout pas la prendre pour une sainte, elle a le jugement féroce,
incisif et définitif. Par exemple, elle ne peut souffrir
Jocelyne qu'elle considère comme la fille la plus sotte qui
existe au monde, et Jocelyne a beau lui faire des grâces, elle
ne lui adresse la parole qu'à contrecoeur, contrainte et
forcée et ne s'en cachant pas.
« Je me demande, soupire
Do, comment un garçon comme Lion peut sortir avec une fille
aussi niaise ! »
C'est ainsi que j'apprends que
Jocelyne et Lion sortent ensemble. Mon petit coeur est
désespéré.
Lion, je ne pense qu'à
lui.
Son visage me hante qui se
refléte sur les vitres dans les voitures du métro.
L'autre jour, je suis restée plantée comme une nigaude
sur le trottoir, sans me soucier des badauds qui me bousculaient,
totalement hypnotisée par le néon bleu d'un éclairage
publicitaire qui me rappelait la couleur de ses yeux. Et depuis
quelques matins, je m'oblige à manger du miel au petit
déjeuner (alors que je déteste le goût sirupeux
et poisseux du miel) car le « CoûtsZunic » où
je fais mes courses en vendait en promotion et que je suis restée
en extase devant la rangée de pots, comme une bienheureuse
gourde, parce que le miel qu'ils contenaient évoquait, à
mon regard ébloui, la peau dorée de Lion.
Le soir en m'endormant,
Pistache tendrement enlacée dans mes bras, je m'invente des
contes fantastiques :
Par exemple, j'apprends que
Lion a été victime d'un accident et qu'il est dans le
coma. Je cours à son chevet. Je sais que seule la force de
mon amour le sauvera. Je veille sur lui des jours et des nuits sans
jamais m'accorder une minute de repos. Il ouvre enfin les yeux et
m'aperçoit : « Tu es là, Gisèle
ma tendre chérie, murmure-t-il, je suis si heureux. J'ai
failli mourir et jamais tu n'aurais su à quel point je
t'aimais. »
Autre variante, nous sommes
dans une banque, Lion et moi, quand a lieu un hold-up. Lion
intervient courageusement pour neutraliser le gangster qui menace le
caissier de son arme. Le gangster tire sur lui mais je me précipite
entre eux pour lui faire un rempart de mon corps et je suis
grièvement blessée. Dans l'ambulance qui m'emmène,
toutes sirènes hurlantes, vers l'hôpital, j'entends
Lion qui sanglote : « Ne meure pas Gisèle,
mon amour. Je ne le savais pas mais je t'aime. Je ne pourrai pas
vivre sans toi. »
Dans la réalité,
c'est un peu différent.
Un soir, alors que nous ne
sommes plus que Do et moi encore au bureau, Lion surgit, affolé :
« Les filles, c'est la
panique. J'ai complètement oublié de faire taper ce
rapport et Monsieur Hubert l'attend demain matin à la
première heure sur son bureau. Je suis dans une de ces
panades... »
« Laisse-le moi, lui
dis-je, ça ne me gêne pas de rester un peu plus
longtemps, je vais te le taper ton rapport. »
Il m'adresse un sourire
extasié :
« Ma biche, tu es la plus
merveilleuse des filles ! »
Sur ce, me plantant là
avec son rapport, il enfile son blouson en daim et s'esquive
prestement. Je ne me sens plus de bonheur. Ma biche, il m'a appelé
sa biche ! J'en ai pour des jours et des jours à
savourer cette douceur du bout de la langue.
Trois jours et demi exactement.
À la cantine, c'est
toujours la bagarre le mercredi où on nous sert de la crème
en guise de dessert. Les pots de crème au café
abondent. Nous sommes neuf sur dix à préférer
la crème au chocolat dont les pots ne sont approvisionnés,
on ne sait par quel mystère, qu'avec parcimonie. Les premiers
arrivés choisissent évidemment leur crème de
prédilection et le mercredi on essaye d'arriver tôt à
la cantine.
Ce jour là, Lion
récriminait haut et fort :
« Il ne reste plus,
encore une fois, que de la crème au café. C'est
toujours la même chose, quand j'arrive il n'y a plus de crème
au chocolat. Je déteste la crème au café, la
crème au café c'est dégueulasse. »
« Oh ! ça suffit,
arrête ton cirque ! » l'a rembarré Do.
« Tu veux la mienne ?
Elle est au chocolat et moi, café ou chocolat, ça
m'est égal. » lui a proposé Martine.
Il a affiché le même
sourire extasié.
« Ma biche, tu es la plus
merveilleuse des filles ! »
Salopard. Ignoble individu.
Petit Jésus pourquoi est-ce que je suis amoureuse d'un sale
type comme celui-là ?
Martine et Sardine discutent en
tête-à-tête devant le distributeur de boissons.
En passant devant elles, j'entends Martine dire à Sardine,
sur un ton dédaigneux :
« Lion, ce n'est pas une
affaire. »
Qu'est-ce qu'elle peut bien
vouloir dire ?
Sardine avoue à toutes
les filles, ne dit pas à Jocelyne, me confie :
« Je suis follement
amoureuse de Lion. Qu'est-ce que je pourrais bien faire pour qu'il
ait le béguin pour moi ? »
Je déteste Sardine.
D'abord Sardine fait partie de ces gens qui ne savent pas aligner
trois mots sans dire « n'est-ce pas ? »
ce qui se traduit, chez elle par : « S'pas ? »
et qu'est-ce que ça peut m'agacer !
L'autre jour, à la
cantine, on discutait du dernier film sorti sur les écrans.
Certains criaient au génie, d'autres le trouvaient pédant
et ennuyeux. Sardine ergotait :
« D'abord, s'pas, on en
fait toute une histoire des jeux d'ombres et de lumières,
s'pas, mais l'intrigue, s'pas, et bien elle existe pas. La bonne
femme, s'pas, c'est une richarde qui s'emmerde, s'pas, alors...
Qu'est-ce que tu en penses toi, Lion ? »
« Bof, moi, lui a t'il
répondu d'un air désabusé, je n'aime que les
polars. »
J'ai applaudi avec
enthousiasme et, à mon avis, le sens de l'opportunité :
« Oui, moi aussi j'adore
les polars ! C'est palpitant les polars ! D'ailleurs,
à ce sujet, tous les critiques s'accordent à
dire que le dernier film de... »
Ce n'est pas vrai que j'adore
les histoires policières, que ce soit en livres ou en film.
Enfin, j'aime, mais pas autant que je le prétends. Il ne m'a
pas, pour autant, invitée à aller au cinéma
avec lui.
Pour ajouter à ma
désespérance, j'ai appris par une Jocelyne enlaidie
par la jalousie qu'une nouvelle avait été embauchée
dans le service de Lion :
« Une espèce de
grande métèque a qui il fait les yeux doux ce
crétin ! »
Quand je la découvre en
arrivant à la cantine, la métèque se révèle
être une svelte et ravissante eurasienne que je ne peux même
pas haïr tranquillement puisque Do a décrété :
« Cette gamine est
adorable et elle a bien du mérite. Elle nous arrive de Nevers
où l'entreprise qui l'employait a fait faillite. Orpheline de
père et de mère, ce sont ses grands-parents paternels
qui l'ont élevée mais dans un climat d'intransigeance
religieuse comme ça ne devrait plus exister à notre
époque. Dans un sens, le licenciement qui a suivi la faillite
de l'entreprise où elle était employée a été
une bénédiction pour elle puisque c'est ce qui lui a
permis de venir à Paris pour y trouver du travail. La pauvre
n'a trouvé à se loger que dans une misérable
chambre de bonne, mansardée, dans le XVe arrondissement
et ça ne doit pas être très drôle pour
elle quand elle s'y retrouve toute seule, sans parents, sans
confort, sans amis. »
Do et les autres n'ont jamais
su que j'habitais moi aussi une misérable chambre de bonne.
La question ne m'a jamais été posée de savoir
où je demeurais, et avec qui. Elle est bigrement bavarde
cette eurasienne méritante de malheur.
Toutefois, inutile de chercher
à contester la justesse de jugement de notre infaillible Do.
La métèque, qui répond au très poétique
prénom de Stella, est adorable.
Comme des deux, je suis la plus
ancienne employée, même si je ne suis qu'intérimaire,
je n'ai pas hésité à l'inviter à boire
un pot, un soir, en sortant du bureau. Avouons-le, je voulais la
sonder pour savoir l'effet que lui faisaient les yeux doux de Lion.
Pas folle, j'ai commencé par lui parler de tout et de rien,
de Do qui est vraiment une chic fille, de la dernière
répartie de Chantal qui a réussi, et ça relève
de l'exploit, à clouer le bec à Robert, ce midi à
la cantine, de Jocelyne, tu sais la fausse blonde aux allures de
vamp de cinéma muet qui sort avec Lion...
« Lion ? Quel lion ?
Ah ! oui, Lionel, le garçon avec des cheveux très
courts. »
Totalement indifférente.
Elle parle d'une voix feutrée,
presque timide. Comment une telle beauté peut-elle être
aussi modeste ?
« Tu sais, dans le train
que j'ai pris pour monter à Paris, j'ai rencontré un
garçon et, tu me croiras si tu veux, et bien on a eu le coup
de foudre. Imagine un peu, il étudie la médecine
depuis peu à Paris, mais avant il a toujours habité
Nevers et on ne s'était jamais rencontrés. »
Rêveuse :
« Il a fallu qu'on prenne
le train un même jour, à une même heure. C'est
étrange quand même le destin... »
Elle est bien mignonne mais son
histoire d'amour je m'en fiche un peu et pendant qu'elle continue à
parler, le visage épanoui par un grand sourire extasié :
« Je sais que c'est un péché mais il vient
me voir dans ma chambre et on s'embrasse. », je ne
retiens que l'essentiel : Lion s'usera ses beaux yeux bleus
avant que cette fille fasse attention à lui.
Ouf, je l'ai échappé
belle parce que Stella, elle est peut-être un peu trop
bavarde, un peu trop obsédée par le péché
quand on s'embrasse, mais elle est loin d'être bête et,
en plus, elle est à ce point ravissante que, même si on
ne fait pas partie de la catégorie « mochetés »,
on ressent comme une injustice quelque part.
Les jours s'enchaînent.
Un matin, Lion me salue d'un sourire éblouissant qui me
plonge dans une béatitude euphorique toute la journée,
le lendemain il quitte le bureau sans penser à me dire au
revoir et je sanglote le soir, le nez dans mon oreiller. Pistache
s'inquiète : « Roâin ? »
et me croque délicatement l'oreille sans parvenir à me
consoler.
D'ailleurs, comment pourrais-je
espérer lui plaire avec cette repoussante paire de hublots
qui me dévorent la figure ? J'ai bien tenté un
essai pour m'en passer le temps du trajet entre mon domicile et le
bureau : un cauchemar ! J'ai erré, péniblement,
comme un navire ivre dans un monde flou et brumeux. Je pourrais
peut-être effectuer le parcours les yeux fermés mais
pas les yeux ouverts et sans lunettes. Je devrais quand même
un jour me décider à acheter des verres de contact.
-:-:-:-:-:-:-
Si je fais abstraction de la
prise de bec qui a eu lieu le soir de Noël entre Sophie et CTP,
les fêtes de fin d'année se sont déroulées
dans la joie et la bonne humeur.
Pendant le soir du réveillon
de Noël, CTP, nostalgique, confiait à maman tout à
fait solidaire qu'il espérait bien que Sophie lui offrirait
le plus tôt possible la joie de faire de lui un heureux papa
ce qui donnerait, à son avis, un vrai sens à cette
fête, l'année prochaine. Sophie s'est emportée
lui reprochant son égoïsme et l'obligation qu'il lui
faisait de passer ses vacances en Corse.
Je n'ai pas très bien
compris la relation entre la Corse et la paternité souhaitée
par CTP mais je me suis bien gardée de me mêler de leur
dispute. Je n'en ai été que plus sidérée
quand Sophie m'a violemment, mais de manière détournée,
apostrophée :
« Si vous tenez tant à
pouponner un lardon, vous n'avez qu'à vous adresser à
Gisèle, je suis sûre qu'elle vous en fera un beau et
mignon à croquer sans même que vous ayez à le
lui demander. »
J'en suis restée bouche
bée, suffoquée comme un poisson sur la rive en train
de s'asphyxier. Qu'est-ce qu'il lui prenait à Sophie ?
Elle avait des problèmes dans sa tête ?
Mon plus beau cadeau de Noël
m'a été offert par Monsieur Antoine, porte-parole de
la société, avant que je parte en vacances pour une
huitaine de jours.
« Gisèle,
Bernadette la jeune femme que vous remplacez, nous a fait savoir
qu'elle ne comptait pas reprendre son poste. Avec un enfant, elle
pouvait l'envisager, avec des jumeaux cela lui paraît
impossible et je pense qu'elle n'a pas tort.
- Vous êtes ponctuelle,
vous vous entendez bien avec vos collègues qui ont l'air de
vous apprécier également et, si je fais abstraction de
quelques étourderies, je dois reconnaître que vous
effectuez correctement votre travail.
- Je reviens d'un entretien
avec Madame Réjane, notre Chef du Personnel, à qui
j'ai fait l'éloge de vos qualités et qui serait
d'accord pour que la Compagnie vous embauche avec un contrat à
durée indéterminée.
- Est-ce que cela vous
intéresse ? »
Je l'aurais embrassé.
Et comment donc que j'étais
intéressée ! Et pas seulement à cause de
la cantine désormais gratuite et de l'augmentation de salaire
qui me sera accordée mais surtout, surtout, parce que je ne
compterais plus les jours. Ma mission était prévue
jusque mi-janvier et chaque soir mon coeur étouffait
d'angoisse : Encore trente jours et je ne verrai plus jamais
Lion, plus que vingt neuf jours et Lion semble toujours ignorer mon
existence, dans vingt-huit jours, je serai séparée de
Lion à jamais...
Je me sentais tellement bien,
tellement détendue, tellement euphorique que, lors du repas
de réveillon de Noël, je me suis laissé aller à
raconter mes collègues à papa et maman : Do et
son rayonnement, Lion qui exècre la crème dessert
parfumée au café, Monsieur Antoine et sa passion pour
la pêche, Lion un ancien para qui a des yeux bleus
extraordinaires, Robert qui voudrait nous persuader que rien
n'existe à Paris qui ne soit encore mieux à Lyon et
qui n'hésite pas à affirmer de manière
péremptoire que si Lyon n'a pas de Tour Effeil c'est tout
simplement que ses concitoyens ont le sens de l'esthétisme et
qu'il faut faire preuve d'un goût dépravé pour
béer d'admiration devant un mécano géant,
Chantal qui parle-chante sous son nez retroussé, Lion qui
n'apprécie que les films policiers.
Maman a commenté :
« Quand je pense qu'il a
fallu attendre un an pour que tu te décides à nous
parler de tes amis, on ne peut pas dire que tu te confies facilement
toi.
- Ils ont l'air bien gentils
pourtant. Tu devrais les inviter à venir passer un week-end à
la maison. Pas tous en même temps, bien sûr, on n'aurait
pas assez de place pour les loger. »
J'essaie de m'imaginer Lion à
Pierrefonds. L'image tremblote avec des rayures, des zébrurent,
et des cassures comme un vieux film. Malgré toutes mes
tentatives, à mon grand désarroi, Lion et Pierrefonds
souffrent d'incompatibilité.
Papa m'a chuchoté en
aparté :
« Dis donc, ma tiote, ce
Lion tu n'en serais t'y pas un peu amoureuse des fois ? »
Je tente de voir Lion avec les
yeux de papa. Qui est-il ce garçon dont sa « tiote »
semble éprise ? Que sait-elle de lui ? A t'il un
père, une mère, des frères et des soeurs ?
D'où sont-ils ? Que font-ils ?
Rien, papa, je ne sais rien de
Lion, ma seule certitude en ce qui le concerne, c'est que je ne suis
pas « un peu » mais éperdument
amoureuse de lui.
À mon retour de
vacances, j'ai ouvert ma boîte à lettres pour la
toiletter.
Je détiens une boîte
à lettres, preuve que j'habite bien cet immeuble en toute
légalité, que je suis une personne indépendante
et qui s'assume. (Je t'ai bien eu, hein Sophie ! ).
Dans ma boîte à
lettres, la seule missive que j'ai jusqu'à présent
trouvée libellée à mon nom (exception faite de
mon fallacieux curriculum vitae. Mais il y a prescription car il y a
de cela des siècles, maintenant) provenait du Centre des
Impôts qui exigeait le versement d'une somme astronomique à
valoir sur la totalité du dérisoire salaire que
j'avais perçu l'année précédente.
Ma réclamation
téléphonique est restée sans effet : le
montant à payer était parfaitement exact, aucune
erreur ne s'était glissée dans les calculs de
l'administration.
« Eh oui, que
voulez-vous, m'a déclaré une voix anonyme et au
demeurant fort cordiale et compréhensive, vous êtes
célibataire, vous n'avez pas d'enfant, vous ne payez pas de
charges, vous êtes donc taxée au maximum. »
J'ai tout compris. Pour payer
un minimum d'impôts, il faut percevoir un piètre
salaire, avoir à sa charge cinq ou six enfants qui se
cramponnent à vos jupes avec, en prime, des parents
indigents, et louer un château pour y abriter tout ce petit
monde.
Ma boîte à
lettres, pendant les quelques jours qui sont suivi, je ne lai ai
décoché qu'un coup d'oeil haineux en passant
devant elle mais comme elle menaçait de périr
éventrée, toute engorgée qu'elle était
de papiers divers, j'ai fini par la prendre en pitié.
De temps en temps, je l'aère
et la nettoie de tous les prospectus qui s'y entassent et que je
jette sans leur accorder la moindre attention. C'est ainsi que peu
après mon retour de vacances, j'ai eu la surprise d'y
découvrir une enveloppe avec mon nom et mon adresse dessus,
une vraie lettre à mon intention, une lettre de Rémi.
Le bonheur tient parfois à peu de chose, j'étais
tellement émue que j'ai senti les larmes me monter aux yeux
et que mes mains tremblaient en décachetant l'enveloppe.
À Rémi et Joël,
j'avais raconté : la chambre de bonne et non pas le
magnifique studio auquel croyaient papa et maman, et mes jours de
déprime quand je me sentais trop seule à Paris. Je
savais pouvoir leur faire confiance pour ne pas dévoiler mon
secret et c'était tellement bon de pouvoir se confier à
des amis.
Dans sa lettre, Rémi me
relatait qu'il se consacrait exclusivement à ses études
car il était fermement décidé à réussir
ses examens : bannis les loisirs et les amourettes de l'époque
des loisirs. Il en allait différemment pour Joël qui
vivait des intrigues compliquées avec deux étudiantes,
cousines de surcroît.
C'était écrit
avec un style plein de fantaisie et drôlerie. En le lisant, je
revivais avec nostalgie nos vacances de l'été passé.
Rémi et Joël, ce
dernier se bornant à écrire trois brèves mais
tendres et humoristiques lignes en fin de page, me souhaitaient une
bonne année et espéraient de mes nouvelles. Pendant
quelques instants, ils étaient parvenus à me faire
oublier Lion.
-:-:-:-:-:-:-
Horreur ! Je me suis éveillée
ce matin défigurée par un énorme, un atroce, un
monstrueux bouton de fièvre sur la lèvre inférieure.
Pas question que Lion me voit
avec cette face de cauchemar.
Pistache manifestait des
velléités d'humeur vagabonde ; sans prendre le
temps de la dissimuler comme d'habitude dans mon sac à
provisions, je l'ai attrapée sous un bras, et après
avoir dévalé mes sept étages, je l'ai déposée
dans la cour de l'immeuble, puis emportée par un élan
marathonien je suis allée téléphoner à
Monsieur Antoine :
« J'espère que
vous voudrez bien m'excuser Monsieur Antoine mais je ne pourrai pas
venir aujourd'hui, je ne me sens vraiment pas bien.
- Oui, de la fièvre et
mal à la tête.
- Vous avez raison, rien de tel
que de l'aspirine.
- Oh ! Oui, comme vous dîtes
ce n'est sans doute qu'un coup de froid et je pense que je pourrai
venir travailler demain... Après-demain, au plus tard. »
De retour, j'ai récupéré
cette maligne de Pistache qui m'attendait au bas de l'escalier et
qui ne s'est pas fait prier pou regagner ma chambre en ma compagnie.
Et nous avons bien failli nous faire surprendre par ma voisine n° 3
qui, en m'entendant introduire ma clé dans la serrure de la
porte, a pointé son nez pour m'examiner d'un air suspicieux.
Je n'ai eu que le temps de glisser Pistache tout contre moi, sous
mon manteau. Dans ce genre de situation, on a coutume de dire « J'ai
eu chaud ! ». J'ai pu constater la véracité
de cet axiome tant sur l'instant j'ai senti mon corps ruisseler
d'une sueur torride, comme si je m'étais baignée dans
de l'huile bouillante, l'espace de quelques secondes.
Sentiment exacerbé de
crainte ? de culpabilité ?
J'exècre ma voisine de
la chambre n° 3. Elle serait bien capable d'aller moucharder à
ma propriétaire que j'abrite un animal interdit de présence,
verboten d'aimer, à chasser de ma vie, à exclure de ma
tendresse. Qu'elle crève la Lolita !
Je me suis recouchée et
j'ai essayé de dormir, sans succès.
Ce satané bouton
tiraillait ma lèvre pesante, cuisante, volumineuse,
accablante. Pourvu que demain il ait disparu ! Tous les quarts
d'heure, je ne pouvais m'empêcher de l'examiner à
l'aide d'un miroir de poche pour surveiller l'évolution du
mal avec l'espoir secret que l'abjection se serait volatilisée,
et tous les quarts d'heure le reflet de ma bouche déformée
me narguait.
Sale journée ! Et qui
n'en finissait pas de s'éterniser.
J'ai écrit une longue
lettre à Rémi à qui je peux tout confier, une
moins longue à mes ex-copines secrétaires de
l'Entreprise Simon & Fils auprès desquelles je
me vante d'avoir une vie sentimentale très agitée, un
bref petit mot à maman et papa auxquels je ne raconte que des
banalités. Et puis je me suis réennuyée jusqu'à
ce que je me rappelle ne pas avoir encore lu ce bouquin acheté
à la Gare de Compiègne ce fameux jour de mon évasion
vers Paris, la ville que j'allais conquérir. Petit
Jésus, que j'étais donc jeune et naïve à
cette époque là !
C'est le genre de roman « à
l'eau de rose » dont je raffole et qui a le don de
m'irriter.
L'héroïne est
toujours noble, si ce n'est de naissance c'est de caractère,
ravissante, douce, fière, ultra sensuelle... Et ultra
blonde. Neuf fois sur dix, elle a les yeux mauves ou violets.
De toutes les personnes que
j'ai rencontrées jusqu'à présent, je n'en ai
remarqué aucune pourvue d'yeux mauves ou violets. Bon, il est
vrai que je n'ai jamais vu la Chine non plus et que le monde entier
s'accorde à dire que ce pays existe. Malgré tout,
cette histoire d'yeux mauves ou violets... Je suis sceptique.
L'héroïne, il lui
arrive toutes sortes d'aventures parce qu'elle passe son temps à
fuir l'homme qu'elle aime passionnément, suite à un
affreux quiproquo. Et si elle éprouve pour lui un amour
indéfectible ce n'est évidemment pas parce qu'il est
démesurément riche (l'héroïne n'est
pas de ces êtres sordides et cupides, c'est une âme
pure) mais parce qu'il est le plus beau, le plus costaud, le plus
talentueux, le plus viril. L'héroïne n'est jamais
affligée d'un bouton de fièvre et quand elle est
souffrante, c'est avec grâce.
Mais hormis ces balivernes, ce
qui m'horripile le plus c'est quand l'auteur du roman déguise
l'héroïne en garçon, en prenant la précaution
de lui bander cette poitrine aux seins merveilleusement agressifs et
de lui couper, à regret, sa fabuleuse et blonde chevelure, et
en lui faisant partager clandestinement, pendant quelques semaines,
voire parfois même quelques mois, l'existence de tout un
troupeau de soudards, des brutes frustres et bestiales. Et alors
comment elle fait l'héroïne quand elle a ses règles ?
Et comment elle s'y prend pour faire pipi en toute intimité ?
Et pourquoi suis-je assez
niaise, en dépit de toutes ces fadaises, à prendre
plaisir à lire ce genre de roman ?
Il est dix-neuf heures, la nuit
est tombée, le vent souffle sa hargne, la pluie rageuse
cingle les vitres furieusement, et ma lèvre n'a pas désenflé.
Peut-être qu'en perçant le bouton avec une aiguille et
qu'en le tamponnant avec un morceau de coton hydrophile imbibé
d'eau de Cologne, je parviendrai à l'exterminer. Enfin, ne
rêvons pas, tout au moins à en atténuer le
volume. Et puis, de toute façon, je n'ai pas d'eau
de Cologne puisque je n'utilise qu'une eau de toilette
au discret parfum de chèvrefeuille.
Une chance encore que cet
hideux bourgeon fiévreux ait surgi aujourd'hui et non pas
dans dix jours, parce que dans dix jours, c'est mon anniversaire et
j'ai invité toute la bande du bureau à le fêter
avec moi au restaurant. J'ai retenu chez un chinois, c'est le moins
cher. C'est quand même une folie budgétaire mais
j'estime que j'ai bien le droit de m'accorder une extravagance. J'en
serai quitte pour me mettre à la diète pendant tout le
trimestre suivant.
Une chance aussi qu'il me reste
des provisions et que je ne sois pas obligée de sortir,
surtout par ce temps de chien. Un peu tôt pour manger ?
Ce n'est pas l'avis de Pistache qui s'étire voluptueusement
et me considère d'un oeil intéressé tandis
que je m'empare de la poêle à frire. Mes omelettes sont
toujours trop baveuses ou trop sèches, mes viandes poêlées
trop cuites ou trop saignantes, mais Pistache avec qui je partage
équitablement avale le tout sans commentaire et sans en
laisser une miette. C'est une petite chatte très
accommodante.
Elle a même adopté
mon nouveau rythme de vie sans se plaindre. Alors que je l'avais
habituée à des horaires réguliers, je suis plus
d'une fois rentrée tard dans la nuit pendant ce mois de
janvier, mais toujours elle m'attendait sans en paraître
contrariée.
C'est que maintenant, je suis
de toutes les invitations à aller boire un pot, de toutes les
sorties avec la bande.
J'ai tout de suite pressenti
qu'il était préférable que mes nouveaux amis
ignorent que je suis encore pucelle. Je ne sais pas pourquoi mais
c'est un état qu'ils jugent rétrograde et donc
saugrenu. Alors j'affecte des airs avertis et quand ils plaisantent,
et leurs lazzis sont la plupart du temps axés sur le sexe, je
m'esclaffe à l'unisson. Moins je comprends et plus je ris. Je
ne tiens pas à paraître originale d'autant qu'ils
trouvent déjà bizarre que je m'en tienne exclusivement
au coca-cola alors qu'ils boivent de la bière, du vin et des
alcools.
Ils ont inventé un jeu
qui les amuse beaucoup et dont personne n'a pris la peine de, ou à
même songé à, m'expliquer les règles.
Ce jeu consiste à
cataloguer les filles, enfin toutes celles qui ne font pas partie de
la bande, en deux catégories : les poiloc et les casse-cou.
Comme je ne suis pas tout à
fait idiote, j'ai tout de suite décelé que lorsque les
filles semblaient délurées, elles étaient
définies comme poiloc, au contraire de celles qui
paraissaient plutôt timides et timorées baptisées
casse-cou.
Casse-cou, je suppose parce que
les pusillanimes en sont justement l'antithèse. Mais poiloc,
j'ai beau me creuser la tête, je ne parviens pas à
saisir à quoi ça peut bien correspondre. N'empêche
que, comme toute la bande, lorsqu'une fille surgit dans le bar où
nous prenons un pot, je m'écrie :
« Ah ! Celle-là,
pas de doute, c'est une poiloc ! »
Stella ne sort jamais avec
nous. Tous s'accordent à dire que c'est une casse-cou.
Un soir, j'ai voulu me
distinguer, histoire de montrer que j'étais quelqu'un à
prendre en considération avec ses idées propres et sa
personnalité, j'ai osé :
« Je crois que vous vous
trompez. A mon avis, Stella, même si elle n'en a pas l'air,
c'est une poiloc. »
Propos plein de hardiesse
puisque je n'avais aucune idée de ce que pouvait bien
signifier ce qualificatif mais, après tout, il faut savoir
vivre dangereusement.
Ils en sont restés sans
voix et m'ont tous dévisagé avec une commune
expression ahurie. J'étais assez fière de mon petit
succès.
Perplexe, Lion m'a demandé
:
« Tu crois vraiment ? »
Je n'ai pas du tout apprécié
son regard, un regard étrange, mélange de sournoiserie
et de gourmandise.
Poiloc ! Qu'est-ce que ça
peut bien vouloir dire ?
Stella ne sort jamais avec nous
mais elle ne laisse personne indifférent. Il y a les pro
Stella, Do et les garçons, excepté Robert qui la juge,
sans la moindre indulgence, mièvre et insipide, et les
anti-Stella, toutes les autres filles dont moi parce que Lion lui
fait les yeux doux.
Robert déclare à
qui veut l'entendre que cette fille-là n'est pas tout à
fait normale. Do et l'ensemble des garçons pro Stella
s'extasient sur sa douceur, sa beauté, sa gentillesse, sa
pureté. Tiens, elle a droit au pucelage, elle ? J'avais
pourtant cru comprendre que c'était un genre d'infirmité
pour une fille évoluée ? Qu'il n'y avait que les
gourdes pour se cramponner à leur virginité ?
Sainte Stella nitouche !
Du côté des
filles, mais seulement quand Do a le dos tourné, c'est une
autre chanson :
Martine : « Elle
nous les brise avec ses sornettes à propos du péché.
Se maquiller, c'est un péché. Boire de l'alcool, c'est
un péché. Et l'autre vendredi, à la cantine,
c'est tout juste si elle ne m'a pas fait tout un prêche parce
que je mangeais de la viande. Et si je n'aime pas le poisson moi ! »
Mathilde : « Elle est
parfois vraiment chiante. L'autre jour, je rigolais en me moquant de
la mère Jeannine, vous savez, celle des archives, parce
qu'elle met des faux seins. Et bien j'ai eu droit à tout un
sermon de la môme Stella sur la charité chrétienne. »
Chantal : « Elle arrête
pas de m'escagasser et trouve toujours à redire sur mes jupes
qu'elle estime trop courtes, mes pantalons trop moulants. Elle
prétend que j'attise la concupiscence des hommes et que je
mets ainsi leur âme en péril. »
Sardine : « Et puis,
s'pas, elle est toujours en train de pleurnicher parce qu'elle est
orpheline, s'pas, et elle est sans cesse à rabâcher
qu'on a bien de la chance d'avoir encore nos parents, s'pas, et
qu'il faut bien les aimer et les respecter, s'pas. »
Jocelyne : « Elle
s'appelle même pas Stella, c'est du chiqué. Son vrai
nom c'est Estelle, je l'ai vu sur sa convoc. pour la médecine
du travail. C'est rien que du toc cette métèque ! »
Moi, je ne dis rien mais je
n'ai pas oublié l'étudiant en médecine et ses
baisers au goût de péché. Apparemment, je suis
la seule à qui elle se soit confiée mais comme Do
n'apprécie guère les ragots et que je tiens à
l'estime de Do, je me tais, mais je n'en pense pas moins. Tout ce
que je lui demande à Stella, c'est de continuer à
rester insensible aux oeillades énamourées de
Lion. Lion qui feint d'en faire un jeu et diverti tout le monde en
soupirant avec outrance, en déclamant des propos lyriques, en
la contemplant avec ferveur, qui amuse toute la bande sauf Jocelyne,
Sardine, et moi qui ne sommes pas dupes.
Son manège commence
d'ailleurs à agacer sérieusement Jocelyne et depuis
quelques jours il y a de l'eau dans le gaz entre elle et Lion. Je
sens comme un parfum de rupture entre ces deux là qui n'est
pas pour me déplaire.
« Quelle gourde cette
Jocelyne ! Ricane Martine. Si elle croit que Lion est le genre de
type à vous passer la bague au doigt, elle se fait des
illusions ! »
Jocelyne éliminée,
Stella inaccessible, j'ai peut-être mes chances ? Il y a
bien Sardine qui lui fait des avances éhontées mais
franchement elle n'est pas terrible avec sa poitrine plate et ses
jambes allumettes. Je ne crains pas la concurrence.
Moi, j'essaye d'attirer son
attention de manière plus subtile.
Par exemple, le jour où
j'ai tenté de me maquiller.
Martine, très sémillante
brune aux allures garçonnes et aux cheveux à peine
plus longs que ceux de Lion, qui use des crèmes et des fards
avec virtuosité me reprochait :
« Tu as un visage
ravissant et tu ne fais rien pour le mettre en valeur, je ne
comprends pas qu'on puisse être aussi peu féminine ! »
(sic).
Le soir même, j'ai
dévalisé le rayon de produits de beauté du
premier « CoûtsZunic » rencontré
sur mon chemin et le lendemain matin, le nez plaqué contre la
glace tiquetée du dessus de la cheminée (parce
que sans lunettes, je ne vois pas grand chose), j'ai entrepris de me
farder. Du bleu sur les paupières, encore un peu plus parce
qu'il faut qu'on puisse le remarquer en dépit des lunettes,
du fond de teint avec un soupçon de rose sur les pommettes et
pour terminer ce savant maquillage, du rouge pour les lèvres.
J'use d'habitude d'un rouge à
lèvres couleur corail. Franchement et hardiment grenat, celui
que j'ai appliqué sur ma bouche (pulpeuse ?) a achevé
la transformation de ma physionomie.
Richard que j'ai rencontré
le premier en franchissant les portes du bureau a rigolé dans
sa barbe :
« Qui c'est le malotru
qui t'a flanqué une telle raclée que t'en as récolté
des bleus et des rouges partout sur la figure ? »
Chacun, en arrivant, y est allé
de son commentaire.
Robert, caustique : « À
quelle heure tu entres en scène ? »
François, rigolard : «
Dis donc, ma puce, tu t'es gourée ; Carnaval, c'est le
mois prochain ! »
Michel, faussement intrigué
: « Tu t'es recyclée représentante pour
droguistes ? »
Alain, enthousiaste : «
Ah ! Que voilà donc une fille qui pète la santé
avec ses bonnes joues bien rouges ! »
Je ne savais plus quelle
contenance adopter tant je me sentais confuse et furieuse à
la fois sans parvenir à décider si j'étais plus
gênée que rageuse ou plus furibonde que vexée.
Les filles n'ont rien dit et
Lion s'est contenté de me dévisager d'un air navré.
Au moins m'a t'il regardée et regardée en me voyant
vraiment.
J'ai jeté tous les pots,
les tubes et les pinceaux dans la poubelle.
Je me rappelle aussi ce
matin-là, alors que nous dégustions notre café.
Nous discutions coiffure et Sardine, sans aucune intention
malveillante, m'a prise à partie :
« Toi, c'est vrai que tu
as des cheveux magnifiques, s'pas, mais si tu les coupais ça
te donnerait une allure plus moderne, s'pas, moins provinciale,
s'pas. »
Jocelyne mise à part,
ils se sont tous récriés d'un air horrifié qui
m'a comblée de plaisir mais c'est l'exclamation de Lion qui
m'a rendue perplexe pendant quelques jours :
« Ce serait dommage. Elle
perdrait son petit genre « Claudine à
l'école » qui lui va si bien. »
Comment dois-je le prendre,
est-ce une moquerie ou un compliment ? Au fond, je m'en fiche, le
principal c'est qu'il a conscience de mon existence et je préfère
encore une raillerie à de l'indifférence. Si je
pouvais me passer de ces diaboliques lunettes qui m'enlaidissent, je
suis bien certaine que je parviendrais à le séduire.
Plus qu'urgent,
l'acquisition de verres de contact s'avérait
prioritaire. Avec un zeste de chance, j'en trouverais de couleur
mauve ou violette.
Je suis allée consulter
un ophtalmologiste qui m'a fort aimablement délivré
une ordonnance munie de laquelle je me suis rendue d'un pas alerte
et conquérant chez un opticien.
Première désillusion,
les verres de contact de couleur mauve ou violette sont un article
inconnu (aucun espoir de jamais devenir une héroïne).
Deuxième désillusion, l'homme de l'art m'a démontré
que l'opération consistant à mettre des verres de
contact était moins simple que je le supposais.
D'abord, il faut réussir
à placer la lentille sur le globe de l'oeil. J'ai fait
des tas de tentatives sans y parvenir, à chaque fois que
j'approchais mon doigt recouvert de la minuscule lentille de mon
oeil, ma paupière s'effarouchait et se rabattait, plus
rapide que la foudre, en signe de protestation contre cette
intrusion. Au bout d'une demi-heure, j'avais l'oeil
sanguinolent d'un lapin angora, et larmoyant comme si je m'étais
escrimée à éplucher dix kilos d'oignons avec,
pour compléter le désastre, la paupière agitée
de tics frénétiques.
J'ai renoncé lâchement.
Je suis sûre que Lion n'aime pas les filles aux yeux couleur
groseille.
-:-:-:-:-:-:-
Mon repas d'anniversaire a été
une réussite.
Comme je m'y attendais, Stella,
a refusé mon invitation en me chuchotant à l'oreille
avec des mines extasiées que son étudiant l'emmenait à
l'Opéra (comme quoi tous les carabins ne sont pas forcément
des fauchés). Jocelyne s'est excusée sans éprouver
le besoin de justifier son refus et n'est pas venue, ce qui ne m'a
pas étonnée.
Honnêtement, je ne les ai
regrettées ni l'une ni l'autre.
Martine m'avait maquillée
et ça ne se voyait pas sauf que j'étais transformée
et que j'avais du mal à me reconnaître dans la
splendide jeune fille qui me contemplait dans le miroir. Chantal qui
a la même taille que moi m'avait prêté une robe
fourreau aux tons de feu moirés, sans manches et avec un très
léger décolleté en carré. Enfin, à
la sortie du bureau, Boris mon coiffeur, m'avait relevé les
cheveux en un chignon du plus bel effet.
Avoir fait la connaissance de
Boris a été un véritable coup de pot. Moi,
démunie d'eau courante, je ne pouvais entretenir ma
luxuriante chevelure en état de propreté que grâce
aux bons soins d'un coiffeur. Lui, Boris, se désespérait
de la mode de cheveux courts adoptée par les femmes car son
principal sujet d'intérêt était de
participer à des concours de coiffure. Nous avons conclu un
marché : certains soirs, après la fermeture du salon,
je lui accordais tout loisir de faire joujou avec mes cheveux sans
que j'ai à délier les cordons de ma bourse.
Quand je suis arrivée au
restaurant où mes amis m'attendaient, Robert s'est pâmé
de manière bouffonne, ébaubi prétendait-il de
me découvrir un corps de déesse tandis que François
s'agenouillait devant moi en affectant des mines cocasses pour me
supplier de l'épouser immédiatement et sans délai,
quant à Michel il a feint de ronchonner, m'accusant de faire
preuve d'un sadisme inadmissible en leur dissimulant quotidiennement
des jambes aussi émoustillantes sous de sempiternels
pantalons de jean.
Ils s'étaient cotisés
et m'ont offert une magnifique blouse paysanne artistiquement brodée
et une ceinture en cuir avec une boucle en argent superbement
ciselée au dessein à la fois sobre et original.
J'étais tellement émue
et excitée que je n'ai guère fait honneur au repas
mais par contre, exaltée par l'euphorie ambiante, moi qui
d'ordinaire ne bois pas d'alcool, qu'est-ce que j'ai picolé :
après un apéritif très sucré, j'ai bu un
verre entier de vin pendant le repas et un mélange de jus
d'orange avec un soupçon de vodka dans la boîte de nuit
où nous sommes allés terminer la soirée. Tard
dans la nuit, Do et Richard se sont fait un devoir de me
raccompagner chez moi en taxi en riant de me voir pompette.
Mais c'est moins l'alcool qui
m'a enivrée au cours de cette soirée que deux moments
dont je me délecte en me les rappelant.
Le premier c'est quand filles
et garçons m'ont embrassée en m'offrant mes cadeaux
d'anniversaire : je me suis arrangée pour que Lion
m'embrasse le dernier pour garder l'empreinte de son baiser sur ma
joue.
Le second, c'est quand Lion m'a
invitée à danser un slow. Oh ! Ce slow, j'aurais
souhaité qu'il ne se termine jamais. Je tremblais tellement
d'émotion entre ses bras qu'il s'est inquiété,
un peu surpris quand même, de savoir si j'avais froid. Que
c'est bête un garçon, nous étions enserrés
par un essaim de couples de danseurs lascifs et il régnait
une chaleur torride sur le mouchoir de poche qui servait de piste de
danse.
Voilà maintenant plus
d'un mois que je sors avec la bande et c'est seulement au cours de
ce repas d'anniversaire que j'ai réellement fait la
connaissance de mes collègues de bureau.
J'ai ainsi appris que Sardine
et Chantal vivent dans une même pension tenue par des
religieuses, que c'est la barbe parce qu'on leur impose tout un
récital de prières à l'heure du petit déjeuner,
qu'elles cherchent un logement à louer en commun depuis déjà
très longtemps et qu'elles commencent à désespérer
de jamais en trouver un qui leur convienne.
« Et le pire, a commenté
Sardine, ce sont pas les prières et incantations diverses
qu'on est obligées de dégoiser, s'pas.
C'est surtout que, quand on veut aller au resto ou en boîte
avec vous autres, on n'a pas d'autre solution que
d'aller crécher à l'hôtel, s'pas.
- Après vingt-deux
heures, c'est le couvre feu, s'pas, et pas question de
se pointer à la pension, s'pas, toutes les portes sont
closent.
- Bon, maintenant on a pris nos
habitudes dans un deux étoiles et y'a plus de problèmes
s'pas mais pendant quelques temps, qu'est ce qu'on
a pu galérer. Vous avez qu'à demander à
Chantal, s'pas.
- En plus de la dépense,
j'aime mieux vous dire que l'accueil dans les hôtels
où on se réfugiaient c'était pas très
souriant, s'pas. C'était même franchement
méfiant.
- Rien qu'à voir
leurs trognes renfrognées, aux réceptionnistes de nuit
des hôtels, on devinait tout de suite ce qu'ils
pensaient, sp'as :
- Qu'est ce que c'est
que ces nénettes qui débarquent sans bagages ? À
tous les coups, c'est des gouines. »
Chantal qui n'a même pas
encore vingt-deux ans a déjà été mariée.
Il buvait, il était jaloux, il la battait. Elle a divorcé
et ses parents gardent, à Perpignan, un petit Sébastien
âgé de bientôt quatre ans.
J'ai découvert que Do et
Lion se connaissent depuis l'enfance. Ils sont tous deux originaires
d'une petite station balnéaire des côtes normandes. Les
parents de Lion y tiennent une auberge, le père de Do est
neurologue. Lion habite, place Monge, un studio dont ses parents
sont propriétaires, Do partage, quartier de l'Odéon,
un appartement avec sa tante Béatrice qui est aveugle.
« Attention, précise
t'elle avec véhémence, pas l'aveugle à qui on
tient le coude pour l'aider à traverser la rue. Ma tante,
elle a tout juste la trentaine, elle a un bon job dans une boîte
spécialisée dans la sono, elle fait du sport, et vous
l'entendriez jouer des airs de jazz au piano, vous en tomberiez sur
le cul ! »
Richard et Do se fréquentent
« sérieusement ». Au cours de mon repas
d'anniversaire, ils nous ont révélé qu'ils ont
l'intention de se marier à la fin de l'année. Si j'ai
été modérément surprise, si Robert n'a
pas eu du tout l'air étonné, les autres ont
semblé sidérés par la nouvelle. À les
entendre, rien dans l'attitude de Do et Richard ne leur avait jamais
permis de supposer qu'ils entretenaient des relations autres
qu'amicales, jamais quiconque ne les avaient surpris échangeant
un regard complice, une caresse révélatrice. On les a
chahuté, on les a traité de sournois, on a applaudi à
leur bonheur.
J'ignorais que Michel, notre
adonis au doux regard rêveur, grand bourreau des coeurs
au même titre que Lion sans que, bizarrement, il existe le
moindre antagonisme entre eux, habite sagement chez ses parents,
confiseurs, quelque part du côté de la Porte d'Italie,
alors qu'Alain, François et Robert se partagent un
appartement dans un quartier de Paris qui jouxte Levallois-Perret.
Ils nous ont fait rire aux larmes en nous narrant les marchandages
auxquels ils se livrent pour échapper aux corvées
auxquelles ils sont astreints. Robert adore cuisiner mais rechigne à
laver la vaisselle, Alain se plaint que c'est toujours trop souvent
son tour de nettoyer les vitres, et François rouspète
parce que c'est un calvaire de passer l'aspirateur au milieu de leur
foutoir.
Depuis mon anniversaire, Robert
et François se sont institué mes chevaliers servants.
Ils me font une cour rigolote et simulent une rivalité
féroce. Je soupçonne Robert de ne pas vraiment jouer.
Il y a de ces petits riens qui ne trompent pas : fugitive, une
véritable lueur de tendresse dans le regard mordoré,
des attentions délicates.
Fin février, Chantal
reçoit un appel téléphonique de sa mère.
Le petit est malade, très malade. Il a été
transporté d'urgence à l'hôpital. Les médecins
craignent une méningite. Nous accompagnons à la gare
une Chantal en larmes, ivre d'angoisse. Une intérimaire est
appelée pour la remplacer pendant son absence, une grande
bringue un peu fofolle que les garçons s'empressent de
baptiser « Girafon ».
Girafon nous « escagasse »
comme dirait Chantal. Elle veut toujours s'inviter à nos
pots. Régulièrement nous refusons sa présence
avec des prétextes plus ou moins évasifs, tout aussi
régulièrement elle surgit dans le bar où nous
sommes attablés, et rituellement, elle s'exclame, de sa voix
aigrelette :
« Ah ! Par exemple,
quelle surprise ! Si je m'attendais à vous retrouver
ici ! Mais ça tombe bien, je m'ennuyais et je ne savais
pas quoi faire de ma soirée. »
Un vrai pot de colle ! Elle
s'immisce dans toutes les discussions, donne son avis, que nous ne
lui demandons pas, sur tout.
Je surprends une conversation
entre elle et Jocelyne :
« Au fait, qu'est-ce que
ça veut dire vos conneries de plaisanteries au sujet de
poiloc et de casse-cou ? »
« T'as pas compris ? T'es
vraiment bouchée ! Une poiloc, c'est une nana qui est
partante pour la baise, une qui se dégonfle pas à la
dernière minute avec des mines de mijaurée : elle
a du poil au cul. Une casse-cou, c'est la fille qui serre les miches
et qui veut rien savoir : c'est une casse-couilles. »
Je passe près d'elles,
raide comme la justice, sans les regarder. Je me sens cramoisie et
tout ce que j'espère c'est qu'elles ne m'accordent aucune
attention. Jamais plus, non jamais plus je n'oserai m'amuser à
participer à ce jeu débile.
Sans le savoir, Girafon me rend
un inestimable service le jour où elle amène la
discussion, avec sa délicatesse habituelle, sur les goûts
et les hobbies de chacun :
« Moi, ce que j'aime par
dessus tout, c'est la natation. Y'a qu'une chose qui m'emmerde c'est
qu'à Paris on n'a que la piscine pour nager et je suis sûre
qu'il y a plein de dégueulasses qui font pipi dans l'eau.
Y'en a même qui pètent parce que ça fait des
bulles et que ça les fait rigoler.
- Et toi, Lion, qu'est-ce que
c'est qui te plaît le plus ? »
L'interpellation n'a pas l'heur
de plaire à Lion qui réplique froidement :
« D'abord, toi Girafon,
tu m'appelles Lionel s'il te plaît. On n'a pas été
pêcher les moules ensemble. »
Mais comme visiblement le sujet
l'intéresse, il daigne nous confier, tout en ignorant
ostensiblement Girafon :
« Moi, s'il y a une chose
qui me botte par dessus tout, c'est la peinture. Mais attention pas
les trucs soi-disant modernes avec un carré d'un côté,
un rond de l'autre et un dessin en forme de nouille tordue entre les
deux, ou encore un vomi de couleurs au milieu de la toile. Non, ce
que j'aime bien, c'est les Manet, les Monet, les Renoir, des machins
qui t'interpellent. Et à la rigueur, j'aime bien aussi la
photo, la vraie photo bien sûr, pas celle d'amateur, celle qui
est particulière, celle qui ressemble à quelque
chose. »
Lion a toujours quelques
difficultés à exprimer ses émotions et ses
passions avec l'usage d'un vocabulaire adapté. Comme le lui
serine ironiquement Robert :
« Toi, tu n'es pas un
homme de parlotes, tu es de cette race de conquérants en
provenance de la lointaine Béotie, un mâle viril et
frustre comme la gent féminine les aime. »
Robert cultive l'art des propos
qui nous sont la plupart du temps incompréhensibles et qui
nous plongent, exception faite de Do et de Richard, dans des abîmes
de perplexité.
Tout le monde s'étonne.
Lion nanti d'une âme d'artiste ? Voilà qui ne
colle pas avec le personnage. Michel résume l'opinion
générale en proférant :
« C'est marrant, je
t'aurais plutôt cru passionné par des concours de tir à
la mitraillette ou par des séances de karaté ! »
Un silence pensif s'installe
dont je profite pour affirmer sereinement :
« Moi, je fais des photos
comme celles dont tu parles. »
J'espérais provoquer
l'intérêt, la curiosité, et surtout l'attention
particulière de Lion. Le bide ! Il s'est contenté
de me dire avec autant d'indifférence que de désinvolture :
« Ouais ? Ben tu nous les
montreras un jour. »
Et bien, tu vas voir mon
bonhomme !
-:-:-:-:-:-:-
Je fais développe mes
photos à Compiègne et je les dissimule dans un tiroir
de mon armoire dans ma chambre, à Pierrefonds.
Parfaitement, je les planque !
On voit bien que vous ne connaissez pas Sophie. Elle serait bien
capable, si elle tombait dessus, de les jeter à la poubelle
sans atermoyer et sans états d'âme.
Dès le premier week-end,
j'ai sélectionné celles qui me paraissaient les
meilleures et je les ai ramenées à Paris.
Si j'avais su que maman et papa
étaient invités à manger chez Sophie et CTP le
dimanche midi, j'aurai reporté mon voyage au week-end suivant
parce que, du coup, j'étais, bien évidemment, conviée
chez Sophie, moi aussi.
Le samedi, quand je suis
arrivée à Pierrefonds, j'ai eu droit à la soupe
à la grimace copieusement servie par maman :
« Voilà deux mois
qu'on ne t'a pas vue. Et ce s'rait-y que tu ne sais plus te servir
d'un stylo, c'est tout juste si on a reçu trois mots de rien
du tout de ta part depuis Noël. Tu pourrais être malade
qu'on n'en saurait même rien. Qu'on se ronge les sangs moi et
ton père, tu t'en fiches bien ? Et pour ton
anniversaire, hein ? Je t'avais préparé un gâteau
comme tu les aimes pour ton anniversaire, et tu n'es même pas
venue. »
« Laisse-la donc
tranquille, a intercédé papa avec agacement, tu vois
bien qu'elle pète de santé. »
Et, me souriant en me regardant
avec un air narquois :
« On pourrait croire
qu'elle a mangé du lion ! »
Mon petit papa chéri,
comme j'aimerais que ce soit vrai.
Le repas chez Sophie a été
comme tous les repas chez Sophie : morne, guindé, ennuyeux.
Une chance, encore, elle
n'avait invité aucun de ses affreux snobinards de très
chers amis directeurs de sociétés, barons, ou grands
patrons d'entreprises. Nous étions entre nous mais nous avons
malgré tout eu droit à la nappe et aux serviettes
damassées, à la vaisselle en véritable
porcelaine de Limoges, aux couverts en argent, tout le tralala quoi.
Maman adore, papa déteste. Quand nous sommes tous les deux,
il me confie :
« C'est sûr, sa
Marguerite elle a pas son pareil pour vous mitonner de bons petits
plats mais Sophie, avec tout son saint frusquin, elle me coupe
l'envie de roter à la fin du repas et j'en ai la digestion
toute contrariée. »
Pendant le repas, alors que CTP
et papa discutaient politique, je contemplais Sophie qui papotait
avec maman. Ce jour là, elle avait relevé ses cheveux
en chignon et était vêtue d'une simple robe droite
couleur cerise. Aucun bijou ne la paraît excepté sa
bague rehaussée d'un diamant qui ne la quitte que lorsqu'elle
se rend chez sa coiffeuse manucure.
J'étais subjuguée.
Toute autre qu'elle aurait eu l'air affublée d'un sac avec ce
genre de robe même pas moulante. Elle, elle était tout
simplement divine.
Elle se dirige alertement vers
la quarantaine d'années, ma soeur et, même si on
veut faire preuve de malveillance, force est de reconnaître
qu'elle ne paraît même pas avoir franchi les trente ans.
Un visage lisse sans le moindre soupçon de ride ni auprès
des yeux ni aux coins de la bouche. C'est vrai que pour ce qu'elle
rigole, elle ne risque pas d'attraper des rides aux commissures des
lèvres. Et ce corps ! Et cette démarche altière !
En comparaison, un mannequin de grand standing ressemblerait à
une poupée de chiffon. Elle n'a peut-être pas les yeux
mauves ma soeur mais je défie n'importe quelle héroïne
d'être à moitié aussi ravissante.
Le plus agaçant c'est
que la couleur cerise de sa robe semble mettre son teint encore plus
en valeur.
Quand j'étais enfant
puis adolescente, maman, qui confectionnait la plus grande partie de
nos vêtements, m'habillait presque toujours avec des effets
dont la gamme de coloris dans les tons rouges me paraissait aussi
inépuisable qu'inexorable, prétextant que c'est
la couleur qui sied aux brunes. Quand je constate à quel
point la couleur rouge peut valoriser une blonde, je me demande ce
qui leur reste comme atouts aux brunes.
Si maman m'avait accueillie
avec des monceaux de récriminations lorsque je suis arrivée
à Pierrefonds, l'affection perçait sous le ton bougon.
L'accueil que m'a réservé Sophie a été
plus complexe. Pas hostile mais guère affectueux, un peu
comme si j'avais été une étrangère, ou
encore comme quelqu'un qu'elle n'aurait pas vu depuis très
longtemps et dont elle aurait perdu le souvenir. Ce qui ne l'a pas
empêchée de me toiser avec désapprobation, je
suppose parce que j'étais sobrement vêtue d'un
chemisier de coton écru et d'un pantalon de velours noir un
peu râpé alors que tout le monde paradait, costumé
de toilettes élégantes.
De toute ma personne, la seule
chose qui a attiré une remarque sarcastique de sa part, c'est
la ceinture qui m'avait été offerte par mes collègues
à l'occasion de mon anniversaire. D'un ton à la fois
pincé et envieux, elle m'a dit :
« Et bien ma chère,
il ne s'est pas moqué de toi, une ceinture de... »
Le nom qu'elle a cité
est celui de l'un des plus célèbres maroquiniers qui
existent, un nom à consonance italienne.
Là, elle y allait un
peut fort. Mi-affirmative, mi-interrogative, j'ai balbutié : « C'est
pas une vraie. C'est une copie ? »
Elle a ricané :
« Ah ! non, pas à
moi ma petite ! Tu peux me faire confiance, je sais reconnaître
une imitation et ce que tu portes n'en est pas une. Ce n'est pas à
moi que tu pourras faire croire une chose pareille. »
J'étais sidérée.
Fallait-il qu'ils m'aiment bien mes collègues de bureau pour
m'offrir un objet d'une telle valeur. Et moi qui avais trouvé
cette ceinture tout simplement merveilleusement jolie sans me douter
une seule seconde qu'elle avait dû coûter une fortune.
Est-ce que je les avais assez remerciés ? Est-ce que je
leur avais assez montré combien leur présents
m'avaient touchée ?
Quant
à Sophie, je constatais que sa haine de « l'Étranger »
n'allait pas, tant s'en faut, jusqu'à dénigrer les
créations des grands couturiers ou des illustres maroquiniers
non français. Et puis, qu'est-ce qu'elle voulait insinuer
avec son : « Il ne s'est pas moqué
de toi. » ?
Cela lui allait bien à
elle de faire des commentaires acerbes sur les cadeaux que l'on
pouvait m'offrir. Jamais elle ne m'en avait fait, elle, de cadeau
d'anniversaire. Des cadeaux à Noël, oui, pour mon
anniversaire, jamais. C'est bien simple, je ne me rappelle même
pas qu'elle ait été une seule fois présente le
jour où l'on fêtait mon anniversaire. Par contre, ce
qui m'agaçait sérieusement c'est que, pour
l'anniversaire de Sophie, maman achetait toujours quelque chose de
ma part qu'elle m'obligeait à lui offrir. Pour les
remerciements que je pouvais attendre...
Elle ne m'aime pas beaucoup,
Sophie. Sophie, elle m'a tolérée. Tout juste. C'est
marrant, je n'y avais jamais songé avant ce repas. Peut-être
parce qu'on n'est pas une famille d'embrasseurs, je n'y prêtais
pas attention, Sophie elle était comme ça et puis
c'est tout.
Voyons, elle avait combien ?
Entre seize et dix-sept ans quand je suis née ?
Peut-être que je lui ai causé du tort en arrivant au
monde alors qu'elle était déjà adolescente.
Peut-être qu'elle n'a pas pu sortir, aller danser, fréquenter
des amis, parce qu'il fallait qu'elle s'occupe de moi. Peut-être
qu'elle n'a pas pu avoir d'amoureux par ma faute et que c'est la
raison pour laquelle elle s'est mariée si tard.
Et pour s'occuper de moi, elle
s'est occupée. Trop.
Pas le style petite maman,
Sophie. C'était plutôt le genre : fais pas ceci,
ne dis pas cela, tiens-toi mieux... Et pas avare de la
chiquenaude pour appuyer ses directives. Et quand je me plaignais à
maman, la vraie, cette dernière lui donnait toujours raison :
« Obéis à
ta soeur, si elle agit ainsi, c'est pour ton bien. »
C'est aussi pour mon bien qu'un
jour elle a décrété que, désormais, je
n'aurais plus le droit d'aller vagabonder à mon aise, dans le
château, en la seule compagnie de mon copain Michel :
« A ton âge, on ne
joue plus avec les garçons, c'est malsain. Il est grand temps
que tu commences à te comporter comme une jeune fille. »
Le château, c'était
notre domaine, notre terrain de jeu à moi et Michel. Son
oncle en assurant le gardiennage, nous y avions librement accès.
C'était toutes mes galopades, toutes mes rêveries,
toutes mes joies d'enfance qu'elle m'interdisait Sophie. Qu'est-ce
que je lui en ai voulu.
Le lundi, à la cantine,
j'ai exhibé mes photos.
Le succès.
Lion en oubliait de les faire
circuler et ne cessait de les contempler en murmurant pour
lui-même :
« C'est bien ça,
toutes en lumière et en jeux d'ombres. Magnifiques, elles
sont magnifiques. Et celle-là, extraordinaire ! »
Jocelyne a maugréé
:
« Y'a vraiment pas de
quoi en faire un plat ! Je ne vois pas ce que vous leur trouvez
de terrible à ces photos, elles ne sont même pas en
couleur ! »
Lion m'a dévisagée
et il y avait du respect dans son regard :
« Je me demande comment
tu fais ça ? »
Naïvement, je lui ai
répondu :
« Oh ! C'est bien simple,
j'emmène toujours mon appareil photo avec moi quand je vais
me balader. »
Toute la bande a éclaté
de rire et même Lion, qui n'a pas particulièrement le
sens de l'humour, a pouffé :
« Ce n'est pas exactement
ce que je voulais dire. »
Et sérieusement, il a
ajouté :
« Ce serait chic de ta
part si un jour tu m'emmenais en balade avec toi. On prendrait
chacun notre appareil photo et tu me ferais voir comment tu t'y
prends. »
L'extase !
Quand j'allais raconter ça
à Pistache, sûr qu'elle n'en croirait pas ses
oreilles !