Dérision GISELE Moi, je vous le dis, j'ai comme une impression de trahison. Ce n'est pas juste. Ce devrait être ma fête à moi, mon jour de gloire, mon alléluia, mon sésame ouvre-toi ... Ils s'amusent tous. Même mes cousines, les jumelles Céleste et Clémence, qui ne cessent de glousser avec conviction. Elles m'exaspèrent. Deux beautés lorsqu'elles avaient vingt ans paraît-il. Les reflets l'une de l'autre. La légende familiale raconte que, pour leur malheur, c'est justement à cet âge-là qu'elles se sont éprises d'un même charmant jeune homme. Or, comment résoudre un tel dilemme quand on vous a affligées de prénoms aussi angéliques. (" Ton bonheur compte plus que le mien, Céleste. Je sais que tu l'aimes. Comment voudrais-tu, alors, que je devienne sa femme ? " " Et moi donc, comment pourrais-je me le marier, Clémence ? Je sais que tu l'aimes aussi. Jamais je ne supporterais de te savoir malheureuse par ma faute. ") Le charmant jeune homme ignorait-il être l'objet de cette mutuelle adoration ou se lassa t'il de tant de tergiversations ? Il ne tarda pas à convoler en justes noces (quelqu'un aurait-il l'obligeance de m'expliquer en quoi consiste des noces injustes) avec la fille unique d'un charcutier, une dénommée Angèle nantie non seulement d'un prénom tout aussi séraphique que ceux de mes cousines, mais également d'un embonpoint et, ce qui pouvait expliquer le choix très judicieux de ce charmant jeune homme, d'une dot très confortables. Ce qu'il advint de ce couple indiffère tout le monde mais, en ce qui concerne les jumelles Céleste et Clémence, le résultat de ce drame Ô combien passionnel c'est que depuis quarante ans elles s'empiffrent de pâtisseries pour oublier leurs chagrins jumeaux, abordent une soixantaine gâteuse, et ressemblent à deux clafoutis gélatineux. Ils s'amusent tous. C'est vraiment une noce très réussie. Ou c'était. Après tout, elle tire sur sa fin. Preuves en sont les nappes maculées et les mâles en état de semi-ébriété. Je suis un édredon. Un édredon pââteux. Trop de champagne. En ce jour de fête, il m'était permis d'en boire, j'en ai profité. La noce, évidemment, a lieu à Saint-Jean-aux-Bois, comme il se doit. Tiens, ça rime. Je ricane. Ricanement d'ivrognesse. Ma bouche rictusse et ma tête ... pleurusse ? Je suis en train de disjoncter. Par chez nous, à l'occasion de toutes cérémonies, si on tient à la considération des voisins, si on juge essentiel de garder l'estime de la famille, des amis, et même de tous ceux dont on se fiche éperdument, on ne peut festoyer qu'à Saint-Jean-aux-Bois. C'est une incontournable question de standing. Si on n'a pas les moyens, on fait des sacrifices et puis c'est tout. Chez nous, je ne sais pas trop ce qu'on a fait comme sacrifices, je n'ai pas vu la différence. Mais si maman dit qu'on en a fait, je peux la croire, maman a toujours raison. Du moins c'est ce que prétend papa, en grognant, en râlant, en tempêtant, bizarrement jamais de bon gré. Pour les festivités, que ce soit une noce, le baptême du bébé baveur si attendrissant qui ressemble tant au pépé, la communion de sainte nitouche, le presque centième anniversaire du pépé qui bave tout autant que le nourrisson qui lui ressemble, Saint-Jean-aux-Bois propose un restaurant agréable et sans prétention. Des hôtes avenants vous y régalent d'une cuisine simple et succulente. Seul défaut qui fait râler papa, des tarifs, selon lui, dignes de la Tour d'Argent. (Dois-je préciser que papa n'a jamais mis les pieds à la Tour d'Argent et qu'il serait bien incapable de vous dire où se situe ce célèbre repaire de la gastronomie). Tout autour du restaurant, la forêt vous cerne de sérénité. Ça vaut tous les sacrifices. Même, surtout, quand on déprime seule au mitant de la gaieté ambiante. Qu'en est-il de mon allégresse des hiers quand ma tête chantait : " So o phie se mari e " et que mon cœur en écho répétait : " So o phie se marie e ... So o phie se marie ". Qu'on ne vienne pas me demander pourquoi sur l'air de l'Internationale vu qu'à la maison la politique c'est pas notre obsession. Pas plus que la religion d'ailleurs. Rien à faire, l'exaltation me fuit. Je migraine boudeusement dans mon coin pendant que, déroulement logique, ILS ont repoussé les tables et les chaises contre les murs et commencé à danser. Un bal de vieux avec valses, tangos, bousculades et grosse rigolade. Ecœurant. Gare aux lumbagos. Nous ne sommes que quatre jeunes avec des têtes d'anomalies de moins de vingt ans, noyés dans cette réunion de vieillards machingénaires : mes cousins Jonathan et Georges et ma cousine Juliette. Je l'aime bien Juliette. Nous avons le même âge et, lorsque nous étions enfants, il n'était pas rare qu'elle vienne passer ses vacances chez nous. C'était les seuls moments où je ne trouvais pas grotesque de jouer à la poupée. Seulement, tout comme moi, Juliette a eu quatorze ans, puis quinze et Sophie a de moins en moins éprouvé de sympathie pour la chrysalide qui se transformait en papillon. Un papillon trop chamarré, avec trop de noir autour des yeux, trop peu de tissu pour dissimuler des jambes au mollets par ailleurs fort joliment galbés. Les invitations se sont raréfiées, espacées jusqu'à ce qu'on finisse par s'oublier. Jonathan est assuré de séduire toute demoiselle qui aime le genre joufflu... et suintant. Je sais, je sais, papa me l'a assez dit et répété (l'œil rigolard) que c'était maladif et que ce n'était pas bien de ma part de me moquer. Mais, c'est plus fort que moi, cinq minutes passées en compagnie de Jonathan et j'ai envie de l'essorer. Quant à Georges, mon cavalier en l'occurrence, et plutôt beau garçon, il est à périr d'ennui. Une encyclopédie sur pattes qui ne cesse de pérorer, de vous donner l'explication de chaque terme un peu sophistiqué qu'il emploie (et dont vous êtes sensé ignorer le sens - en ce qui me concerne, c'est d'ailleurs l'exacte vérité - pauvre demeuré ignare que vous êtes), qui, tout en vous martyrisant les oreilles de sa science ne cesse de vous toucher tantôt le bras, tantôt l'épaule, tantôt la main comme si cela devait vous aider à mieux comprendre ce qu'il raconte. Je déteste que l'on me tripote. Juliette, sa victime du moment, me lance des regards affolés que je feins d'ignorer même si je la plains sincèrement. C'est vrai, qu'est ce qu'elle en a à fiche, l'apprentie coiffeuse, des mœurs des pingouins (le dernier " dada ", si l'on peut dire, du " culturé "). C'est pas de sitôt qu'elle risque de voir un pingouin entrer dans son salon pour se faire shampouiner. " Mon Georges, a coutume de se rengorger sa mère avec orgueil, et à qui a la patience de l'écouter, c'est un puits de connaissances. Il pourrait devenir énarque s'il le voulait. " " Jojo, grommelle mon cousin Emile, quand il est à proximité et qu'il entend les propos de son épouse, il fera garagiste comme son papa. - Non mais alors, j'ai pas sué sang et eau pour monter cette affaire et que mon fils aille faire le larbin pour des pedzouilles de bureaucrates ! " La seule évocation de Jojo-Georges, les bras dans le cambouis, ce mignon toujours pomponné incapable de résister à l'envie de se recoiffer tous les quarts d'heure en s'admirant dans un miroir de poche qui ne le quitte jamais, me comble d'allégresse. Quel succès cette noce ! Tu parles d'une assemblée de ringards. C'était bien la peine que maman, cède, pour une fois, à mon caprice et accepte de me confectionner cette ravissante robe style empire en percale bleu azur (" Ah, non, par pitié maman, pas de rose. J'en ai soupé du rose. Le rose, c'est jamais qu'un succédané du rouge et j'en ai marre de ressembler, en permanence, à un coquelicot ambulant. "). Maman, on ne le croirait pas à voir ses petits doigts boudinés mais, quand il s'agit de couture, c'est une fée. C'est d'ailleurs elle qui confectionne tous les tailleurs " faux Chanel " de Sophie et je suis persuadée que, si Madame Chanel avait connu maman, ce n'est pas un pont d'or qu'elle lui aurait offert pour travailler avec elle, c'est un aqueduc. Evidemment, Sophie a poussé de hauts cris. Une robe style empire pour une gamine de mon âge ! Pour une fois, maman a fait fi de ses récriminations et a protesté que c'était un style de robe qui convenait fort bien tant à ma silhouette qu'à mon " indécrottable " (sic) âme romantique. " Et puis, il faut qu'elle soit particulièrement élégante et gracieuse, ta sœur, ma Sophie. N'oublie pas qu'elle est ta demoiselle d'honneur. " Je subodore que maman en avait un peu ras le bol d'employer son talent à confectionner les sempiternels tailleurs " faux Chanel " de Sophie. D'ailleurs, Sophie a été très vite rassurée lorsqu'elle a eu le loisir de me voir essayer ma toilette. Le décolleté de ma robe style Empire est d'une décence à la limite de l'indécence. " Quand on est une jeune fille bien élevée, on n'expose pas sa gorge à tous venants. ", a décrété doctement maman devant ma mine dépitée Trois couples légèrement ahuris mis à part (les invités du marié), c'est toute la famille maternelle qui est venue assister au mariage. Et pour cause, celle de mon père sévit quelque part en Hongrie. Je ne sais pas où exactement, car il n'en parle jamais. Agé d'une trentaine d'années lorsqu'il est arrivé en France (Pour le peu que j'en sais, il aurait fui son pays natal à cause d'une divergence d'opinion entre lui et toute une armée de méchants soldats russes...), mon père a connu ma mère lors d'un bal champêtre. Il ne parlait pas un mot de français mais dansait divinement. Elle ne comprenait rien de ce qu'il lui racontait en langue magyare mais se savait follement éprise. Ils se sont mariés et pendant des années ne se sont jamais disputés faute d'un vocabulaire commun. Tandis que mélancolise mon petit cœur orphelin de joyeuseté, la fiesta a pris sa vitesse de croisière. Parmi les grotesques qui se trémoussent sur la piste improvisée, cousin Maurice, le vétérinaire, qui fait cliqueter en cadence le squelette qui lui sert d'épouse, cousin Emile, le garagiste, qui en a toujours " une bien bonne " à vous raconter avec Madame aux allures de héron bancroche, cousine Nadine, chirurgien-dentiste au faciès chevalin, qui se fait appeler Natacha, accompagnée de son dernier et énième fiancé en date, un soi-disant sous-secrétaire d'un secrétaire de Cabinet de Préfecture, un chauve au teint jaunâtre d'hépatique, cousin Jérôme, le libraire, grand dadais au regard sournois et sa femme, Ginette, unanimement reconnue comme étant la plus grande commère à cent kilomètres à la ronde. Que de palabres ces derniers mois pour parvenir à déterminer qui serait invité à la noce. Pas trop de monde. Comme dit maman : " on ne s'appelle pas Rothschild ". En nombre suffisant quand même, pour ne pas avoir l'air avaricieux. Enfin, si papa est orphelin de toute famille en France, si maman a la chance de n'avoir ni sœur, ni frère, gros problème que cette liste d'invitation à établir car, comme dans la plupart des villages, nous sommes cousins à des degrés plus ou moins indéfinis avec les trois quart de la population. En ce qui concernait Sophie, son choix était arrêté, tranché, définitif et sans appel, ne seraient invités que les notables. Maman, pour sa part, estimait que certaines susceptibilités devaient être ménagées. Aux propos de l'une comme de l'autre, le futur gendre opinait. Papa ne pipait mot, toujours partisan d'une réserve prudente. De toute évidence, mon avis n'intéressait personne. Résultat, exit la jeunesse. Les mariés paraissent incongrus au sein de cette assemblée du nonentième âge. À mes copines de lycée, j'ai raconté que mon père était un prince magyar en exil par suite de ténébreux complots d'ordre politico familial. Elles sont tellement naïves (ou débiles ?) qu'elles n'ont jamais émis le moindre doute quant à mes fabulations. Et puis, c'est d'un romantisme tellement excitant. Pour des raisons plus pragmatiques, je leur ai fait accroire qu'il était patron d'une importante entreprise de maçonnerie ce qui me permet de fréquenter sans complexe et sans scrupule ces snobinardes de Nicole, Josette, Françoise, et Monique, respectivement filles de juriste, chirurgien, et commerçants. Ce n'est pas que je sois snob moi-même, ni que j'apprécie particulièrement leur compagnie, tant s'en faut, mais avec elles, maman m'autorise à sortir de temps à autres. Permission qui me serait refusée si je commettais l'erreur de me lier d'amitié avec d'autres lycéennes, filles d'ouvriers ou de cultivateurs, parce que Sophie m'a bien fait comprendre qu'il était hors de question que j'ai la moindre relation avec " des gens du peuple " selon son expression. Et nous, que sommes-nous, sinon des gens du peuple. De fait, la grosse entreprise de papa n'emploie que lui-même et un adorable vieil italien un peu simplet, excellent maçon et admirable chanteur. Sophie prétend que les filles d'ouvriers et de cultivateurs sont frustes et de mœurs douteuses. C'est complètement idiot bien entendu mais comme tout ce que déclare Sophie est parole d'Évangile pour maman, je suis bien obligée de me soumettre à sa volonté despotique. Et puis, dans un sens, il faut bien avouer que ça m'arrange car le niveau scolaire de ces filles là est autrement plus performant que le mien. Tandis que je m'échine péniblement à tenter de comprendre d'insolubles équations mathématiques, que je me cramponne avec l'énergie du désespoir pour essayer d'assimiler les règles de la sténographie, et ce pour parvenir à obtenir des notes passables, elles jonglent allègrement avec des notes comme seize, dix-sept, parfois même dix-huit ce qui est le maximum accordé par les plus indulgents de nos professeurs, sans parler des mentions, des prix d'excellence. Infréquentables ces nanas. La valse musette m'accordéonnait les neurones. Je suis sortie sur la terrasse. Bouffées parfumées d'un soir d'été. Pour choisir la date de la cérémonie, Sophie et maman hésitaient entre avril et juin. Chacun sait qu'on ne se marie pas au mois de mai : c'est le mois de Marie. Je n'ai pas très bien compris, là non plus, parce que cette histoire de mois de Marie c'est une histoire de religion et la religion dans notre famille ça se résume au baptême, la communion, et, à n'envisager que le plus tard possible, l'enterrement. Finalement, c'est le mois de juin qui a remporté les suffrages car maman, qui a toujours raison, a décrété qu'en avril il fait beaucoup trop " cru ". Dans l'Oise, le terme " cru " défini un temps froid et humide et donc inconciliable avec les toilettes légères que l'on souhaite exhiber à l'occasion d'un mariage. Magie de la nuit scintillante, les effluves de champagne s'évaporent, ma migraine s'estompe, ma joie me réintègre, l'odeur du chèvrefeuille parfume mon bonheur : Sophie se marie. Sophie est mariée. Sophie, ma sœur, trente et quelques poussières d'années l'été prochain. Sophie de seize ans mon aînée et qui a toujours empoisonné ma vie. Enfin, la voilà mariée ! Enfin, elle va nous quitter ! Je n'espérais plus ce miracle. Pourquoi si tardivement ? Pourtant, elle est belle ! Mais alors, réellement, extraordinairement belle. Grande, blonde, mince, un corps de déesse, un visage pur aux traits parfaits, une vraie ressemblance avec une Catherine Deneuve flirtant tout juste avec la trentaine, en beaucoup plus réfrigérant, et, invariablement vêtue de ses faux tailleurs Chanel. Enfin, quand je dis qu'elle a toujours empoisonné ma vie, j'exagère. Je n'ai pris conscience de son existence que lorsque j'ai atteint l'âge de ma première tentative de maquillage. C'était aussi la première fois que je découvrais l'Âmour. Christ, le correspondant anglais de mon meilleur copain, mon confident, mon complice, Michel, était venu passer quelques jours de vacances en France. Il était beau Christ, il était blond, et, mais je n'en jurerais pas, il me semble bien me souvenir qu'il sentait bon le sable chaud. Un après-midi, dans un réel souci de l'éblouir, je n'ai pas hésité à me barbouiller les lèvres de rouge passion et à me maquiller vampeusement les yeux. Ceci évidemment en cachette de papa et maman. L'un étant à maçonner, j'ai attendu que l'autre soit occupée à une quelconque tâche ménagère pour quitter la maison subrepticement. Je n'ai jamais connu le résultat de mes efforts de séduction. Alors que nous étions devant l'étang à projeter une partie de Pédalo, la voiture de Sophie a pilé devant nous. Je n'ai jamais su non plus la raison pour laquelle elle avait quitté son bureau en plein après-midi ni comment elle m'a reconnue derrière mon déguisement de fille-femme fatale. Par contre j'ai encore le souvenir des injures dont elle m'a abreuvée et me restent encore en mémoire ces vociférations et la plus magistrale paire de gifles que j'ai jamais reçue. Depuis ce jour qui marqua ma onzième année, et que je m'obstine à qualifier de fatidique, sa vigilance ne s'est jamais relâchée. Je suis et je dois rester une petite fille. Interdit le maquillage et inutile bien sûr d'envisager de sortir avec des garçons (surtout étrangers). Ma sœur a la phobie de l'étranger, pas seulement le noir et l'arabe, comme tout le monde, mais l'étranger en général, qu'il soit suédois, japonais ou martien. Quand on a pour père un authentique hongrois arrivé en France par suite de causes mystérieuses, c'est une phobie assez bizarre. Même Michel, qui n'est pourtant pas étranger et avec qui j'ai passé mon enfance à grimper aux arbres, s'est vu interdire de camaraderie. Et maman, qui a toujours raison, donne toujours raison à Sophie. Et maintenant j'ai dix-sept ans et j'en ai " ma claque " d'être régentée. Sophie, pour en revenir à elle, c'est pas tellement le genre gifleuse. Son truc, à elle, c'est plutôt la chiquenaude mais, croyez moi, quand ça vous arrive bien asséné, à l'improviste, sur le bout du nez, ce n'est pas particulièrement agréable. La deuxième gifle que m'a octroyée, généreusement, ma sœur pas bien aimée, ne date pas plus tard que de ce début d'année. Tu parles d'une manière sympathique de présenter ses bons vœux ! Les vacances se terminaient et, après avoir repoussé l'échéance de jours en jours et avec une louable opiniâtreté, je m'étais résignée à entreprendre de faire mes devoirs d'école. Après avoir lambiné en rédigeant une rédaction au sujet débile (Que pensez-vous du proverbe : bien mal acquis ne profite jamais), baillé en tentant de mémoriser les dates des victoires de Napoléon 1er (bien contente qu'il ait été mis au rencart par les anglais, cet enquiquineur ! ), révisé, sans entrain, une leçon particulièrement barbante qui concernait la gestion des entreprises (s'il est un sujet dont je me moque éperdument, c'est bien la gestion des entreprises), je ne pouvais plus tergiverser : il me fallait affronter les règles impitoyables de l'algèbre. J'avais commencé à faire mes devoirs un peu après le repas de midi mais, compte tenu de la cadence infernale que j'avais soutenue pour les effectuer, la soirée était déjà bien entamée quand je me suis décidée à extirper mon livre de maths du plus profond de ma gibecière. Résultat, au bout d'un moment, maman qui voulait dresser le couvert sur la table de cuisine que je squattais a commencé à s'impatienter. Sa très dévouée Sophie, qui venait de rentrer du bureau où elle exerce son autorité dictatoriale sur son patron, a donc pris le parti de me venir en aide avant que toute la famille ne périsse d'inanition. Au début, mais alors vraiment au tout tout début, je parvenais encore à comprendre ses explications mais les choses se sont très vite gâtées. Moi, je jugeais ses exemples fumeux et les équations avaient tendance à danser une gigue infernale dans ma cervelle. En ce qui concerne ma sœur, la patience ne fait pas partie de ses qualités prédominantes. La réaction chimique de nos deux esprits incompatibles n'a pas tardé. C'est Sophie, la première, qui a explosé : " Mais c'est pas imaginable d'être sotte à ce point ! Tu n'es vraiment qu'une demeurée ! C'est pas possible, on a dû te décerveler à ta naissance ! " Face à l'agression, affreusement vexée, ma protestation a été instantanée. J'ai glapi : " Bravo ! Merci quand même ! T'es vraiment une mère pour moi. " La beigne que je me suis prise ! Je ne l'ai pas vu venir mais j'en accusé bonne et cuisante réception. Et pendant que j'en restais pantoise, cette mauvaise gale s'enfuyait par l'escalier, en direction de notre chambre commune, tout en chialant comme une madeleine. " C'est malin , m'a sermonnée maman, le regard courroucé, ma pauvre Gisèle, décidément tu n'en rateras jamais une ! " Avouez que comme injustice, ça se posait là. C'est moi que cette mégère de Sophie abreuvait d'un flot d'insanités et, par dessus le marché, je me faisais injustement enguirlander. En plus, ce n'était même pas vraiment méchant ce que je lui avais dit, à Sophie. Je la trouve vraiment bizarre parfois. La preuve qu'elle est bizarre c'est que, elle qui n'est jamais avaricieuse de réflexions désobligeantes à mon sujet, qui fait preuve d'une sévérité outrancière à mon égard, qui exerce un despotisme insupportable à mon encontre, est parfois capable d'attentions inattendues comme certain jour d'hiver où elle m'avait acheté des cerises parce qu'elle sait que j'en raffole, de gestes affectueux imprévisibles quand un cauchemar me réveille, la nuit, et qu'elle me prend dans ses bras pour que je puisse me rendormir sécurisée. Étrange Sophie. L'hiver dernier, quand Sophie a présenté CTP à papa et maman, j'ai pensé que j'hallucinais tant le fait me paraissait incroyable, fantastique, inconcevable, inespéré. Pourtant, elle avait l'air sûre d'elle, son employeur désirait l'épouser et donc faire la connaissance de ses parents, et elle ça semblait lui convenir aussi. Moi, je n'osais malgré tout pas trop y croire. J'avais bien fait des prières pour qu'un tel événement se produise mais mon tempérament sceptique me faisait douter que le miracle survienne un jour. N'empêche que jusqu'à présent elle ne m'a pas lâchée pour autant. Geôlière, c'est son sacerdoce à ma grande sœur. Alors qu'elle aurait dû vivre son idylle, yeux dans les yeux avec son soupirant, elle parvenait à loucher sans réussir à être disgracieuse, un œil sur lui et l'autre sur moi. Il faut dire que CTP ne nécessite pas deux yeux pour le tenir à l'œil. Dans le genre coincé, il se pose là. Le ton neutre, le geste rare, pas vilain mais un peu potiche. Pour tout dire, ils s'harmonisent parfaitement : banquise et glaçon. En ce merveilleux soir qui achève une merveilleuse journée, Petit Jésus, je te le demande du fond du cœur, soit gentil avec moi et veille à ce que, malgré les apparences, CTP soit un géniteur très très prolifique. Trois ou quatre mioches à torcher bien à elle, voilà qui devrait occuper suffisamment Sophie pour qu'elle m'oublie un peu. SOPHIE Neuf heures et bientôt trente minutes... Quelle jouissance de me prélasser entre les draps de satin alors que ma remplaçante s'active, depuis une heure bientôt, au poste que j'occupais encore il y a moins de deux mois. Ultra qualifiée ma remplaçante. C'est moi qui l'ai choisie. Plus de trente ans d'expérience professionnelle et aucun attrait. Vêtements gris, figure grise, cheveux gris, c'est une perle grise. Dans quelques instants, je sonnerai Marguerite afin qu'elle me prépare mon petit déjeuner que je prendrai au lit en toute quiétude. C'est mon employée de maison à moi Marguerite. Une gentille antillaise à peine colorée qui a pour principale qualité, la seule peut-être, de m'adorer sans restriction. Quant à l'ancienne, celle qui de tous temps avait été fidèle à maman Simon, celle qui me toisait comme une intruse, je lui ai fait comprendre que le temps de la retraite était (bien)venu pour elle. Et tant pis si c'était une parfaite ménagère et une cuisinière hors pair. En ce qui me concerne, c'était avant tout une vieille araignée à balayer. Déjà plus d'une semaine que nous sommes de retour. Voyage de noces à Venise. La ville et l'époux se sont révélés sans surprises. Venise, une ville pleine d'eau glauque et nauséabonde, des palais décrépis, une place envahie de volatiles dégoûtants et, heureusement, du soleil. Comme le voulait mon rôle de (jeune ? ) mariée comblée, je me suis extasiée. L'époux amant n'est pas une affaire. L'époux mari me convient tout à fait. Il est tendre, attentionné, et il veut ce que je désire. Après tout, je n'ai pas souhaité ce mariage pour connaître l'extase de la passion amoureuse mais pour devenir ce que je suis aujourd'hui, Madame Donation Simon, des Transports Simon & Fils. Je suis une arriviste arrivée. Petite ambition que celle de devenir la femme d'un patron d'une entreprise de transports ? Peut-être dans une grande ville comme Paris, Lyon ou Marseille. A Compiègne, c'est accéder à l'élite. Je sonne Marguerite et m'étire paresseusement. Grasse matinée bien méritée. Hier, nous avons reçu les Duchemin des Laboratoires Duchemin. Ma première invitation. Soirée très réussie, ils ne sont partis qu'après vingt-trois heures. Invitation essentielle. Pour être reconnue de la bourgeoisie compiègnoise il faut être agréée de Madame Duchemin. J'ai si bien su la flatter qu'elle m'a jugée abbbbsolument charmante. Vieille peau... Si tu savais la mère Duchemin comme il ne m'a pas été facile de devenir l'épouse de Donation Simon, fils unique et seul héritier des Transports Simon & Fils. Fille d'un minable maçon, qui plus est de nationalité hongroise et qui ne parle toujours pas un français correct, j'ai, de surcroît, mais ça personne exceptés maman et papa, ne le saura jamais, commis a quinze ans la faute suprême, celle qui est sensée ruiner votre existence. Deux ans d'exil en Angleterre ont gommé la faute en même temps qu'ils ont englouti les économies de mes parents. À dix-huit ans, sans diplôme mais écrivant et parlant un anglais parfait, j'ai été embauchée, en qualité de standardiste, par la société des Transports Simon & Fils. Le papa était décédé, le fils terminait ses études et ne dirigeait pas encore l'entreprise. Deux ans de cours du soir m'ont permis d'acquérir le diplôme indispensable pour accéder à un poste de secrétaire. J'évitais toute camaraderie avec mes collègues de travail, fuyait toute tentative de relation amicale, n'avait aucun flirt, aucun désir d'en avoir un. Une seule obsession me guidait, me marier avec un notable, et rien d'autre ne devait me distraire. Dans ce but, trois ans plus tard, je suis devenue la maîtresse discrète et secrète d'Edouard, notaire quinquagénaire, marié sans enfant. Amoureuse ? Certainement pas ! Mais bien décidée à devenir l'épouse d'un représentant de la bourgeoisie compiégnoise et Edouard m'assurait songer très sérieusement au divorce. Que j'étais donc sotte. Je fêtais mes vingt-sept printemps qu'il ne cessait d'y songer. Chez Simon & Fils, on nous présentait notre nouveau patron. Il me parut évident que je devais rompre avec Edouard et me faire épouser de Donatien Simon. Petit déjeuner terminé. Avant que mon teint ne jaunisse, il faudra que je pense à faire remarquer à Marguerite qu'il existe d'autres confitures que celles à l'abricot. Une bonne douche et je serai tout juste prête pour mon rendez-vous avec le décorateur. Tout est à rénover dans cet appartement, je vais m'en donner à cœur joie. Je suis belle. Encore fallait-il que Donatien Simon me remarque. Il me fallait donc devenir sa secrétaire particulière. Bien sûr le poste était déjà occupé, et pas par n'importe qui. Une des dernières volontés de papa Simon le stipulait : jamais l'entreprise ne se séparerait de Bénédicte, sa très loyale secrétaire. Une antiquité mais un pilier de la société, Bénédicte. Une perfection, une indéracinable. Et alors ? Quand on veut obtenir quelque chose, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Je n'avais pas sa compétence professionnelle ? Je n'avais qu'à user de roublardise. Quand on a la volonté de dénigrer quelqu'un sans risquer d'être soupçonné de vouloir nuire, tout est dans le ton. Il ne faut surtout pas qu'il soit coléreux, hargneux ou venimeux mais bien au contraire adopter le ton de la boutade et savoir doser et persévérer jusqu'à ce que vos propos atteignent leur objectif. - Certes, elle est on ne peut plus qualifiée Bénédicte, mais l'image de marque de l'entreprise en prend un sacré coup quand nos visiteurs d'outre-Manche n'entendent rien à son anglais mâtiné de patois picard. - Elle pourrait quand même se vêtir avec plus de raffinement. Franchement, sous prétexte d'austérité, elle est fagotée " limite l'indigente ". C'est tout juste si nos visiteurs d'outre-Rhin ne lui ont pas fait don d'une pièce de monnaie la semaine dernière en quittant les bureaux. - La pôvre commence à souffrir de pertes de mémoire. Elle passe la plupart de son temps à rechercher des documents qu'elle est certaine d'avoir rigoureusement classés. Nous avons fait connaissance avec toute la gamme de soupirs de Donatien : compréhensifs, patients, légèrement agacés, très agacés, franchement excédés. Mais mon chef-d'œuvre a consisté à " kidnapper ", parmi les dossiers confiés à la garde réputée vigilante de Bénédicte, un contrat très élaboré destiné à tenter d'obtenir la clientèle d'un gros patron de l'industrie italienne alors que tout le monde se trouvait enfin réuni pour aborder les pourparlers, après bien des " rendez-vous suspens " remis pour différentes causes. Donatien n'a pas renié les dernières volontés de papa Simon : Bénédicte a été nommée responsable de la distribution et de l'envoi du courrier. Encore fait-elle l'objet de quelques suspicions lorsqu'un client jure ses grands dieux ne pas avoir reçu la facture qui lui a été adressée. Après, tout a été très simple. J'écrivais et je parlais un anglais irréprochable, mon travail était propre, bien présenté, soigné, mon élégance sans rivale, et surtout je ne rechignais jamais à faire des heures supplémentaires à titre tout à fait gracieux. Nulle n'était plus qualifiée que moi pour devenir la secrétaire de Donatien Simon. Le séduire n'a pas été particulièrement ardu. Je l'ai déjà dit, je suis belle. Qui plus est, sans prétention et sans fausse modestie, outre la beauté, je prétends posséder ce que l'on appelle " de la classe ". Amoureux de moi, il l'est très vite devenu Donatien Simon. Un amoureux transi qui n'osait même pas me suggérer de devenir sa maîtresse (ce que j'aurai refusé d'un air outragé) mais qui, hélas, ne se risquait pas non plus à me demander de devenir sa femme. Et pour cause, maman Simon n'aurait pas toléré la mésalliance. Et oui, il était affligé d'une maman exclusive, aimante et aimée, intolérante et intolérable, et de santé très fragile, Donatien Simon. Une de ces malades éternelle car trop bien soignée, une de celles qu'il faut impérativement ménager car la moindre contrariété peut leur être fatale. Une emmerdeuse quoi. Je franchissais la trentaine. J'avais toujours vécu sans ami(es) et sans amour(s). Rigoureusement déconseillé quand on est arriviste. Je guettais anxieusement l'approche des premières rides. Alors qu'enfin je touchais au but (je ne doutais pas que Donatien soit épris de moi), j'étais coincée. Une vieille momie faisait échec à mes projets. Je n'ose croire que c'est le résultat des mes prières impies, elle est morte brusquement il y a un an. Le dernier obstacle étant balayé, totalement dépoussiéré, Donatien Simon m'appartenait. Donatien Simon m'appartient. Je fais désormais partie de la classe bourgeoise de Compiègne. Madame Sophie Simon des Transports Simon & Fils. Je me demande bien pourquoi Gisèle s'obstine à appeler Donatien CTP. Je me méfie des délires cérébraux de cette petite folle. Venant d'elle il est aussi bien possible de traduire " chéri tellement précieux " que " connard très prétentieux ". Gare à elle si elle s'avise de me baptiser SS car elle recevra la plus belle gifle de toute sa vie. Ce qui me fait penser que dans huit jours nous connaîtrons le résultat de ses examens. Qu'importe d'ailleurs, diplômée ou non, elle sera l'une des secrétaires des Transports Simon & Fils. Bien heureux pour elle que cet emploi lui soit assuré car, compte tenu de son non acharnement pour étudier, je doute fort que ses examens soient couronnés de succès. GISELE Youpi, reyoupi et reyouyoupi ! Vive moi, la meilleure, la plus mieux ! Vertes elles étaient mes profs. En dépit de toute attente, j'ai réussi mes exams. A un quart de poil près d'accord, et à ma grande surprise ; mais c'est le résultat qui compte. D'autant que moi, je n'ai jamais aspiré à être secrétaire, je voulais être photographe d'art. Le vieux monsieur parisien qui a sa maison de campagne à deux pas de chez nous et qui, comme les hirondelles, apparaît au printemps pour disparaître à l'automne me l'a affirmé, j'ai un don certain. Je m'imaginais très bien parcourant le monde pour y traquer l'image insolite. " Pas question ! A dit Sophie. C'est un métier de romanichel. " J'aurai dû m'y attendre, Sophie qui n'aime pas les étrangers, n'aime pas, non plus les photos. Même la photographie du mariage de papa et maman et celles qui nous représentent en communiantes, Sophie et moi, ont cessé de trôner, un jour qui n'avait rien de particulier, sur le buffet de la salle à manger. Complètement tartes et rococo les photos de famille : dixit Sophie. " Pas question de photographies ou de voyages ! Tu as, on ne sait par quel miracle, obtenu ton diplôme de secrétaire, tu ne vas pas, maintenant, nous casser les pieds avec des projets qui n'ont ni queue ni tête " a décrété maman, qui donne toujours raison à Sophie. Papa n'avait pas d'opinion. Enfin, me voilà nantie d'un CAP de secrétaire confirmée. Il faut croire que, inconsciemment, j'ai subi l'influence de nos gardes chiourme de profs qui, pendant toute cette dernière année scolaire, n'ont pas cessé de nous seriner avec une insistance méritoire : " Le CAP, c'est incontournable, indispensable, les filles, si vous voulez réussir votre vie professionnelle. - Sans le CAP vous n'avez aucune chance de jamais trouver un emploi. - Alors, si votre rêve, c'est de finir manutentionnaire dans une usine ou bonne à tout faire, continuez à étudier comme vous le faites en ce moment. " Une fin d'après-midi maussade du mois de mai, alors que la prof de sténographie râlait en constatant nos piètres performances et nous ressassait cette litanie, sa diatribe a été interrompue par notre éclat de rire collectif. La tête de la prof ! La responsable de cette crise d'hilarité, c'était Raymonde, une grande asperge à la chevelure couleur marron d'Inde, aux yeux semblables à des feux d'artifice du 14 juillet. Raymonde, la reine du chahut, jamais punie parce que toujours la mieux notée dans toutes les matières sans exception, qui nous avait interpellées pendant la récré : " Bon, vous devez savoir maintenant, les filles, que vous ne serez jamais que de la crotte de bique, du pipi de chat si vous n'obtenez pas votre CAP. - Mais savez-vous ce que c'est que le CAP ? " Bien sûr qu'on le savait. Elle nous prenait pour des tarées ? Le CAP, c'était le Certificat d'Aptitude Professionnelle. " Erreur, les filles ! " S'est elle esclaffée : " Le CAP, ça signifie savoir se servir de son Cul pour gagner de l'Argent et obtenir le Pouvoir. " Mon copain Michel, que je continue à fréquenter malgré les interdits, a obtenu son diplôme d'aide-comptable. C'est un garçon doué et il aurait bien aimé continuer ses études mais ses parents ont besoin de son salaire. Tous les deux on a fêté nos succès en se payant une orgie de coca-cola. Boisson divine d'autant plus appréciée qu'elle est formellement prohibée à la maison sous le prétexte fallacieux qu'elle serait fabriquée à partir d'ingrédients chimiques. À la table familiale, la seule boisson qui me soit autorisée c'est la frênette[1]. Je suis persuadée qu'on ne boit de la frênette que dans l'Oise. Un mois de vacances. On m'accorde un mois entier de vacances avant de devenir l'esclave du patronat. En l'occurrence, la boîte de CTP. Même pas le libre choix de son bagne, je l'ai eu mauvaise. Il a intérêt à être flambant beau le mois de juillet sinon j'en connais une qui va faire la gueule. Comme d'habitude, Nicole, Josette, Françoise et Monique, à tour de rôle hôtesses les unes des autres, vacanceront ensemble. Les parents de Nicole sont propriétaires d'une villa qui est presque à Deauville, celle des parents de Josette se situe presque à La Baule, les villas respectives des parents de Françoise et Monique, presque à Cannes et Antibes. Elles ne m'invitent jamais parce que mes parents n'ont de villa presque nulle part et, comme tous les ans, je passerai mes vacances chez moi à Pierrefonds. Par contre, cette année je serai dispensée d'inventer un aussi fabuleux que mythique voyage effectué pendant l'été en compagnie de mes parents, histoire de leur en mettre plein la vue lors de la rentrée scolaire. Quand vos parents ne sont pas équipés d'une villa-bronzette et qu'on veut garder des relations équilibrées avec des copines snobinardes, il faut avoir de l'imagination. Ainsi à la veille de grandes vacances scolaires, selon mon inspiration du moment, je leur laissais entendre que notre famille projetait ou un circuit en Turquie ou un safari en Afrique ou un séjour au Mexique. Imprégnée de connaissances grâce aux brochures d'agences de voyages, bien longtemps encore après la rentrée je les fascinais du récit de mes excursions. Je suis pratiquement certaine que Nicole, la moins conne des quatre ne m'a jamais crue mais les trois autres jaunissaient de jalousie. De véritables GEC (gueules en coing). Les copines de lycée, je ne les fréquenterai sans doute plus désormais. Nous allons connaître des mondes différents. Je leur ai dit adieu sans regrets. Par contre de penser qu'il n'y aura plus d'école ça me crispe un peu du côté de l'estomac et pourtant on ne pourra jamais me reprocher mon engouement pour les études. Je subodore l'angoisse de l'inconnu. Je m'en fiche éperdument de ne pas aller au bord de la mer pendant les vacances ; la mer, je connais. Je l'ai vue deux fois quand j'étais en cours primaire à l'école et qu'on nous y emmenait faire une promenade casse-croûte d'une journée. Le Tréport, Fécamp. Pas de quoi se pâmer d'enthousiasme en contemplant le spectacle fastidieux d'une masse d'eau verdâtre qui s'enroule et se déroule incessamment. Soporifique. Aucun endroit au monde ne peut avoir le charme de Pierrefonds. C'est un lieu de conte de fées. Ni ville, ni village. Une cité cernée, dissimulée, protégée, par une forêt enchanteresse. Une cité désuète, envoûtante, une cité dans la quatrième dimension, fière de son château anachronique et de son étang languissant que les Pédalos disputent aux nénuphars. Pierrefonds, chère à mon cœur. Seize ans d'amour qu'on se fréquente toutes les deux. Eh oui, je n'y suis pas née, j'ai vu le jour et passé ma première année à Sarlat. Les poumons de maman lui faisaient des misères à cette époque et le climat du Périgord lui étant ultra conseillé, elle y est partie faire une cure santé en emmenant Sophie par la main et une passagère clandestine dans son ventre. Un mois de vacances. Tout un mois. Seulement un mois. Je vais m'en indigestionner des parties de lecture, les fesses dans l'herbe et la tête sous le pommier. Je vais m'en griser de ballades en forêt, étreindre les arbres en des valses muettes, m'enfouir voluptueusement le museau dans les mousses cacheuses d'embryons de champignons, folâtrer des gambettes dans les ruisseaux cressonnants, me vautrer dans les champs d'avoine où flirtent bleuets et coquelicots. -:-:-:-:-:-:- J'ai monopolisé la salle de bains. Aujourd'hui, séance, que dis-je séance, festival d'épilation. Il n'est pas encore seize heures et la nuit obscurcit déjà la vitre dépolie que griffent les rafales de pluie. Sensation agréable d'évoluer nue dans un lieu chaud et douillet sachant que le froid humide règne à l'extérieur. Le son de la télévision que maman est en train de regarder me parvient assourdi. Dimanche après-midi, le seul moment de la semaine où maman met un frein à son énergie bouillonnante. Elle s'octroie sa récréation feuilletons. Encore en profite t'elle pour tricoter les pull-overs familiaux. Comment parvient-elle, les yeux fixés sur le petit écran, à réaliser ces chefs-d'œuvre où se marient harmonieusement, en torsades, bouclettes, ou simple point de jersey, les motifs colorés ? Tout le restant de la semaine, c'est une tornade de un mètre cinquante de haut qui cuisine, lave, dépoussière, coud, repasse, jardine, et recommence, tout en commentant à voix haute ses diverses activités, écoutée ou non par des oreilles complaisantes. Même à l'heure des repas, elle ne sait pas s'arrêter. Il lui faut se lever pour nous servir, pour baisser, augmenter, la température du four, du gaz, pour humer, pour couper, pour touiller... Et, ce faisant, elle parle, raconte, interroge, répond à ses propres questions. Papa, qui la domine d'une bonne trentaine de centimètres tant en hauteur qu'en largeur, grogne de temps à autres pour manifester son intérêt. C'est, sauf à de très rares exceptions, un bon nounours placide qui idolâtre son épouse et ses filles. Maman est blonde, papa est blond, Sophie est blonde. Comment se fait-il que je sois aussi noiraude ? Je soupçonne une grand-mère paternelle d'avoir fauté avec un tzigane de passage un jour qu'elle s'était saoulée de czardas. Le poil, c'est le calvaire des brunes. Je devais avoir une dizaine d'années. Grande dispute avec une camarade de classe. Je l'ai traitée de cochonne grassouillette. " Espèce de guenon velue ! " m'a t'elle rétorqué. Pendant des années, j'ai refusé de me vêtir de shorts et de chemisettes. Même par les plus fortes chaleurs, je dissimulais ma pilosité sous les jeans et les corsages à manches longues. Par la suite, les cours de gym. permettant des comparaisons, j'ai décomplexé. Le duvet qui me veloute les bras est bien trop fin pour être disgracieux et Nicole, dont les parents ont une villa presque à Deauville et qui est presque aussi brune que moi m'a suggéré l'utilisation du rasoir. Le drame que m'a joué Sophie quand elle s'est aperçue que je me rasais les jambes ! Mais je n'ai pas cédé. Faisant fi de toutes ses vitupérations, ses menaces de représailles si je m'entêtais à me scalper les jambes, je me suis entêtée, et, comme pour une fois maman ne prenait pas parti, j'ai considéré que c'était un droit acquis. Mais se raser ce n'est pas la solution idéale. D'abord le poil repousse à toute allure avec vigueur et allégresse et, quand il fait froid, les jambes se hérissonnent et ça pique affreusement. Maintenant que je travaille et que je gagne des sous, je m'épile avec la célèbre crème " Dépoile vite " (bien sûr que ce n'est pas son vrai nom mais je ne suis pas payée pour faire de la publicité). D'ailleurs toute la gent féminine connaît, c'est cette fameuse crème qui vous fait la peau lisse et douce et qui sent si bon. A mon avis, l'odeur évoque plutôt l'œuf pourri. Une espèce de spatule est fournie avec la crème pour permettre de l'étaler uniformément. Qui sait utiliser correctement cette spatule a droit à toute mon admiration. Chaque fois que j'ai voulu m'en servir, mes jambes ont pris l'aspect d'un paysage lunaire tout en cratères et en vallonnements. Ce à quoi s'ajoutait un dilemme angoissant, il ne me restait jamais assez de crème pour finir d'enduire la deuxième jambe. Je dois l'avouer à ma grande honte, la fille du maçon n'est pas douée pour la truelle. J'ai résolu le problème. Je me barbouille les mains de crème et je me tartine consciencieusement les jambes. Le plus astreignant, c'est ce moment de disponibilité totale en attendant que le produit agisse. J'occupe le temps en faisant des grâces devant le miroir. Comme c'est un miroir de bonne composition, il consent à réfléchir une jeune personne ni trop grasse ni trop maigre, plutôt bien proportionnée. Un mètre soixante et un de haut, les talons bien à plat sur le tapis de bain. Je précise bien, un mètre soixante et un et non pas un mètre soixante. J'y tiens à ce centimètre supplémentaire qui me situe parmi les grandes. Les seins sont menus mais vous regardent bien en face ce qui dénote de leur part un certain culot qui n'est pas pour me déplaire. J'aimerais prétendre avoir les yeux noirs. Force m'est d'admettre qu'ils sont de la couleur marron la plus banale qui soit. Le visage est plaisant et dans l'ensemble je ne suis pas mécontente de mon aspect physique. Mais l'objet de mon orgueil, c'est ma chevelure. D'un noir à en paraître bleu de nuit, opulente, lourde et souple à la fois, elle tombe en boucles à peine esquissées jusqu'à hauteur de ma taille. Elle est, n'ayons pas peur des mots, absolument somptueuse et j'aime la sentir flotter librement sur mes épaules. Plaisir qui m'a été longtemps refusé car, jusqu'à ce qu'elle se marie, Sophie, cette mégère, me tressait les cheveux en nattes serrées d'où aucune mèche n'aurait eu l'impertinence de s'échapper. Pendant que l'époux trime, elle est quelque part en Autriche en ce moment la femme de mon patron. Sports d'hiver pour bourgeoise de luxe. Un bon point pour lui, c'est pas parce qu'il est obligé de bosser qu'il l'enferme à la maison sa " moukère ". Six mois déjà que je pointe cinq matins par semaine chez Simon & Fils. Le plus dur a été le premier. Après un mois de juillet grincheux (merci pour la vacherie, petit Jésus ! ), août a été exceptionnellement beau. Moi, la sauvageonne des champs et des forêts, j'enrageais de devoir rester enfermée dans un bureau alors que toute la nature m'invitait à la fête. Quant à l'accueil des collègues, n'en parlons pas. Réfrigérant. C'est bien simple, j'avais l'impression de travailler dans une morgue en compagnie de cadavres constipés. Oh, tout le monde était bien poli avec moi. Poli mais pas du tout aimable. Les directeurs me saluaient d'un air distant, les secrétaires m'oubliaient après un bonjour pincé. Etaient-elles, quelques unes, en train de discuter que le groupe se disloquait dès que j'arrivais. Mon apparition stoppait les rires et les chuchotements complices. Je tentais un commentaire, une calembredaine : silence. Même pas un silence glacial ou réprobateur, un silence silencieux, ce genre de silence que n'a jamais perturbé aucun son. Mon regard croisait des regards qui ne me voyaient pas. Désagréable sensation d'être la femme invisible. Simon & Fils est une grosse entreprise. Ses chauffeurs sillonnent non seulement la France mais également l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne. L'âge moyen des secrétaires qui y travaillent se situe entre vingt et vingt-cinq ans parce que le secrétariat est sans cesse renouvelé. La raison en est que, la plupart du temps, lorsqu'une secrétaire est enceinte, elle s'arrête définitivement de travailler pour se consacrer à son mari et à sa progéniture. Qu'est-ce qui me valait cet ostracisme ? Je l'aurais sinon admis, du moins compris de la part de femmes nettement plus âgées que moi, la différence d'âge pouvant créer l'incompréhension, le fameux conflit des générations. Non seulement je n'étais pas admise mais pire, je me sentais rejetée. Les tourments que peux subir l'indésirable ! En ai-je versé des larmes le soir dans mon lit. Je me perdais en conjectures. Je n'avais pris la place de personne, j'occupais un très modeste poste que n'importe quelle débutante se serait vu attribuer, aucune de mes camarades de lycée ne me l'avait laissé supposer mais peut-être étais-je affligée d'une haleine fétide. Ou bien encore une âcre odeur de transpiration se dégageait-elle de mes aisselles à mon insu ? Chaque matin j'appréhendais la journée qui s'annonçait. Maman se découvrait une fille soudain fragile et maladive, s'alarmait de mes migraines inhabituelles, de mes maux de gorge hors de saison, tous prétextes que j'invoquais pour tenter, en vain, d'échapper à l'obligation de me rendre au travail. J'ai surpris un soir une conversation entre maman et Sophie venue lui rendre visite. Maman s'inquiétait de mes malaises insolites, de mon réel manque d'appétit, de mon inexplicable apathie. Sophie lui a déclaré sans ambages : " Ne t'affole donc pas. La réalité c'est que Gisèle est une flemmarde et c'est tout. Tout ce qui l'intéresse c'est s'amuser et rêver alors tu penses bien que c'est pénible pour elle d'être obligée de travailler comme tout le monde ". Ma grande sœur a toujours été très compréhensive et pleine de sollicitude à mon égard. Fin août, j'ai perçu mon premier salaire. Il ne faisait aucun doute pour maman que je devais le lui remettre dans son intégralité. Après tout, il était temps que je participe aux dépenses de la maison. Elle me reverserait ce qui me serait indispensable pour payer la cantine du midi et faire l'emplette de vêtements quand l'obligation s'en ferait sentir. Pas question de dilapider la moindre monnaie en achetant des fanfreluches ou autres bêtises. Sous-entendu, des fards, du parfum, des bijoux de pacotille, toutes ces menues fantaisies qui font le charme de l'existence féminine. Grosse surprise, papa s'est insurgé : " Tant que moi j's'rai vivant, on n'aura pas besoin des sous d'la tiote[2] pour ajeter[3] à manger. Tu lui laisses ses sous. Elle les a gagnés, elle les a mérités ! ". Je l'aurai embrassé si la mine furibonde de maman n'avait stoppé mon élan. Qu'est-ce que j'étais contente ! Malgré tout, maman a quand même fini par avoir raison en quelque sorte ; je me gardais mon salaire mais interdiction de le dépenser. La Caisse d'Epargne, c'est pas fait pour les chiens et plus tard je serai bien contente d'avoir des économies pour m'acheter un beau trousseau quand je me marierai. Septembre est arrivé en rafales de pluies et tardifs grondements de tonnerre et Angélique a déboulé dans les bureaux. Il n'y a pas d'autre terme, partout où elle surgit, Angélique déboule. Angélique, toutes rondeurs attrayantes, avec un minois de pékinois. La seule à ma connaissance qui parvienne à paraître affairée même lorsqu'elle est occupée à se laquer les ongles de vernis. Elle rentrait de vacances, constellée de tâches de rousseur, crinière flamboyante, voix perçante et rire communicatif. Il m'a paru tout de suite évident qu'elle n'était pas appréciée de tous mais qu'elle subjuguait tout le monde. Les bonjours échangés, les anecdotes hâtivement racontées (ce qui a malgré tout nécessité deux rappels à l'ordre du Chef du Personnel avant que chacune regagne son poste), elle s'est dirigée vers moi : " Salut, c'est toi la sœur de la sorcière mal aimée ? Pourquoi tu restes toute seule dans ton coin ? " Et, sans même reprendre son souffle : " Ah oui bien sûr, je suis bête, même si tu a l'air sympa, tu es quand même la sœur de Sophie, alors, tout le monde t'a mise à l'écart. Remarque, il faut les comprendre... " J'ai eu, depuis ce jour, souvent eu l'occasion de le constater, Angélique a un cœur gros comme ça. Je pense, qu'au début, elle a eu pitié de moi. Ce premier mois vécu chez Simon & Fils m'avait tellement traumatisée que je devais avoir le regard éperdu d'un chiot à demi noyé. Toujours est-il qu'elle m'a prise sous son aile et que depuis nous sommes devenues une vraie paire d'amies. Elle m'a tout expliqué. Ce n'était pas moi en tant qu'individu que tout le personnel rejetait, ce n'était même pas parce que j'étais la belle-sœur du patron (il était visible que je ne jouissais d'aucun favoritisme), c'était parce que j'étais la sœur de Sophie. Et Sophie, on pouvait dire qu'on n'en gardait pas le meilleur souvenir. Une belle garce que c'était. Hautaine, mauvaise comme une gale, hypocrite, malfaisante. A priori, j'étais donc suspecte. Attention, danger, fréquentation à éviter. Je ne prétendrai pas qu'en six mois l'état d'esprit a beaucoup évolué, la méfiance n'a pas tout à fait disparu mais j'ai pu constater une nette amélioration. Désormais, les yeux me voient, les oreilles m'entendent, et c'est quand même plus pratique pour participer aux passionnantes discussions bureaucratiques : " Vous savez, il paraît que machin (un acteur célèbre) est pédé comme un phoque ! - J'ai lu que la princesse TrucMuche s'est fait raboter les fesses ... refaire le nez ... escamoter les rides ... ! - J'ai entendu dire que Monsieur Souvain (c'est le directeur financier) allait s'acheter un bateau. Il y en a qui ont les moyens ... " Que je fréquente Angélique enrage Sophie : " C'est une petite traînée. Elle mène une vie dissolue. " Ah ! ça, il faut reconnaître que la vie d'Angélique n'est pas monotone. C'est un véritable marathon amoureux. Elle fraye avec deux chauffeurs, Etienne et Jean-Marc. Dans l'Oise le terme " frayer " a un sens très large. On entend aussi bien par là fréquenter que flirter ou coucher. Chacun le conçoit comme il veut. Quant à la manière de frayer d'Angélique avec ses deux chauffeurs, je me garde bien, hypocrite que je suis, de me poser la question. Etienne parcourt la Belgique et les Pays-Bas. La destination de Jean-Marc c'est l'Espagne. Normalement, ils ne doivent jamais se trouver aux mêmes jours à la base (la base, c'est ainsi qu'on nomme l'immense hangar où sont cantonnés, entre deux voyages, les camions de l'entreprise Simon & Fils) mais la normalité est parfois défaillante. Il y a des impondérables, et il s'ensuit des imbroglio parfois paniquants mais toujours hilarants. Etienne et Jean-Marc qui ne se connaissent pas, qui ignorent l'existence de l'autre, considèrent tous deux Angélique comme leur fiancée attitrée et sont, l'un comme l'autre, d'un naturel jaloux. C'est pure démence de leur part. Angélique flirte avec tous les mâles existants, qu'ils soient directeurs, chauffeurs, comptables,... Et tous subissent son charme et ronronnent béatement. Même Nanar, le coursier, un adolescent aux mines effarouchées de rosière, rougit et se contorsionne quand elle joue des cils en ouvrant bien grand des yeux de biche énamourés. Parlant de Nanar, je me demande encore par quelle aberration ce surnom lui a été attribué : il se prénomme Xavier. Je suis ravie d'avoir une amie aux mœurs dissolus. Côtoyer Angélique, c'est comme se régaler de piment sucré. Septembre, octobre, novembre se sont enchaînés à toute allure. Maman n'en revenait pas. Finis les maux de gorge, oubliées les migraines, je resplendissais. Toute la semaine, je bouillonnais d'entrain. Je vivais le morne week-end dans l'attente du lundi. Quand on partage les péripéties de la vie amoureuse de mon amie Angélique, les samedi/dimanche familiaux avec parfois un entracte cinéma et, trop souvent à mon gré, les invitations chez Sophie et CTP chez eux, ou CTP et Sophie chez nous, paraissent fades. Angélique m'a demandé d'un air égrillard ce que j'entendais par CTP. Quand je lui ai avoué avec un petit air ravi et taquin que ça signifiait " costume trois pièces ", elle a souri poliment mais j'ai bien vu qu'elle ne trouvait pas mon humour particulièrement désopilant. Et puis est arrivé le deux décembre. Ce matin là, le vent soufflait des rafales de pluie glaciale. Je suis arrivée au bureau transie, les joues écarlates et luisantes d'humidité, le nez rouge comme un lumignon, un faubert dégoulinant en guise de chevelure. De derrière son bureau, Angélique m'a hélée : " Salut à toi affriolante sirène ! " Elle était bichonnée, parfumée, resplendissante, et mon arrivée interrompait sa tentative de séduction envers le plus beau garçon du monde. Il m'a souri gentiment. Je me sentais ridicule. " Je te présente Vincent, a continué Angélique, c'est un des chauffeurs qui fait l'Espagne mais d'habitude il évite de passer par les bureaux quand il revient à la base parce qu'il a peur de succomber à mes charmes. " Pour ajouter à ma confusion, elle s'est esclaffée : " Fleur bleue, si tu as l'ambition d'inonder les bureaux, tu es en train de réussir. " Effectivement, une flaque s'étalait à mes pieds. Je me suis enfuie, horriblement vexée et, pendant quelques micro secondes, je l'ai haïe. Je déteste ce surnom dont elle m'affuble. Comme s'il ne suffisait pas, qu'en cet instant précis, j'ai l'apparence d'une souillon hagarde. Le temps que je me sèche, le plus beau garçon du monde allait disparaître. Il garderait de moi l'image d'un laideron détrempé. J'étais désespérée. A sa vue, mon petit cœur avait fait Vroum, Tchac, Plaf ! Des tas de sensations inconnues et sidérantes m'exaltaient, m'oppressaient, me vertiginaient. Quand je suis revenue, il était toujours là, avec le même sourire tranquille. " Sirène, je ne sais pas. Affriolante c'est un peu exagéré. Mais ravissante, vous l'êtes certainement. " Sciée elle était Angélique. Et moi qui avait dérougi en me séchant, j'ai repiqué un fard. Lorsqu'il est parti, Angélique m'a dit : " Toi ma tiote, t'as fait une sacrée touche. " A midi, pendant que nous cantinions, elle m'a confié : " Franchement, j'ai été étonnée. Ce gars là, je ne l'ai jamais entendu prononcer une phrase aussi longue. Des sourires, ça oui, il en distribue en veux-tu en voilà, mais ça s'arrête là. Moi, j'arrête les frais mais tu vas faire des jalouses. Toutes les filles lui courent après. " Ce mois de décembre a été le plus pluvieux, le plus boueux, le plus venteux, le plus marasmeux des mois de décembre depuis que l'univers existe. Tout le monde toussait, ronchonnait, frileusait, expectorait, exhalait des effluves grippeuses, des paroles hargneuses. Tout le monde sauf moi qui chevauchait allègrement mon petit nuage rose. J'étais éperdument amoureuse de Vincent et je plaisais à Vincent. Innocence ? Folie ? Pendant les quatre semaines qui se sont écoulées après notre première rencontre, je ne l'ai vu que deux fois Vincent. Et encore, de loin. Un jour, au volant de son camion, franchissant les portes du hangar, une autre fois, à la cantine, en grande conversation avec deux autres chauffeurs. Et pourtant, peut-être parce qu'à chacune de ces rencontres fortuites, il a esquissé un petit salut désinvolte de la main accompagné d'un sourire complice et d'un regard bien particulier, je n'ai jamais douté un seul instant de l'intérêt tout particulier qu'il me portait. Ce regard me disait : " On se comprend tous les deux. Tu me plais et tu sais que je te veux. " Et puis, il y a eu le Noël de l'entreprise Simon & Fils. Profitant de ce que toute la société se goinfrait de petits fours et s'imbibait de vin mousseux, Vincent m'a glissé subrepticement à l'oreille : " Dimanche en quinze, je suis de repos. Ça te dirait de venir au cinéma avec moi ? " Dimanche en quinze, c'est... Demain ! SOPHIE Dieu soit loué, le moment est enfin arrivé où Marguerite va pouvoir servir le café. À ma table, ce soir, les Garmont (il fait dans l'immobilier à une vaste échelle pendant qu'elle le cocufie à une plus vaste échelle encore), les Petitjean (il est directeur de l'agence bancaire du Crédit Picard et de l'Ile de France réunis. Sur elle, même les toilettes copies conformes des créations de grands couturiers ont l'air de loques informes. En plus, elle ne cesse de renifler. (C'est aussi agaçant que répugnant et très éprouvant pour les nerfs), et les Souvain (Donatien estime indispensable d'inviter son directeur financier à notre table. Il est persuadé le fidéliser en le valorisant). À mon grand soulagement, personne n'a évoqué l'incartade de Gisèle. C'est samedi dernier, par Ludmila, ma coiffeuse, que j'ai tout appris. Elle n'est pas méchante Ludmila, pire elle est sotte et c'est une intarissable bavarde. " Alors, ça s'rait'il qu'on va bientôt aller à la noce ? Vous le saviez qu'elle fraye avec le beau Vincent votre petite sœur ? Je les ai vus ensemble au cinéma dimanche dernier. Ils ont pas dû voir grand chose du film occupés qu'ils étaient à se rouler des patins gros comme ça. De vrais petits tourtereaux. J'en étais toute attendrie. " J'ignore encore comment j'ai pu rester imperturbable, le prétexte que j'ai utilisé pour détourner la conversation. Mon sang bouillait dans mes veines. Ludmila (qui, entre nous, s'appelle Paulette comme chacune le sait), la gazette de Compiègne ! Toute la ville devait être au courant des frasques de Gisèle. Tous devaient se gausser. Sortie du salon de coiffure, j'ai sauté dans ma voiture, direction Pierrefonds. Cent vingt kilomètres à l'heure sur une route toute en virages assassins. Je n'ai certes pas pris le temps d'admirer les arbres qui bourgeonnaient sous le radieux soleil printanier. Devant la maison, j'ai pilé dans un hurlement de freins et bondi hors de la voiture. Dans la cuisine, je suis passée en trombe devant maman occupée à éplucher des légumes. Gisèle était dans sa chambre, allongée sur son lit, encore une fois en train de rêvasser. Je l'ai empoignée par les cheveux, jetée à terre, frappée à coups de pieds, giflée à tours de bras. Elle hurlait. Je criais plus fort encore, totalement hystérique. Je crois que si maman ne m'avait pas empoignée, ceinturée, je la tuais. Maman qui s'affolait, questionnait, voulait savoir. Effondrée sur la moquette, Gisèle geignait. Du sang coulait de l'une de ses narines traçant une rigole vers son menton en contournant les lèvres. Son visage commençait à enfler. " Va te nettoyer la figure et couche-toi. " Lui a enjoint maman avant de m'entraîner vers la cuisine. " Que se passe t'il Sophie ? Qu'est ce qu'elle a bien pu faire pour te mettre dans un tel état ? C'est si grave que ça ? " Elle était livide et tremblait de tous ses membres maman. " Ce qu'elle a fait, cette petite traînée, cette putain. Ce qu'elle a fait... ". Je m'en étranglais de rage. " Pendant que vous la croyez sagement au cinéma, cette salope, elle se vautre dans les bras de l'un de nos chauffeurs. Un chauffeur, tu entends ! Une espèce de minable de rien du tout ! Et un vietnamien en plus ! Un jaune ! Devant tout le monde ! " Donatien a été très ennuyé d'avoir à signifier son congé à Vincent. Après tout, arguait-il, sur le plan professionnel, il n'avait strictement rien à lui reprocher. J'ai tenu bon et exigé ce renvoi. Vincent a eu le choix entre la perspective d'un avenir en butte à de multiples vexations ou sa démission immédiate agrémentée du versement d'une indemnité équivalente à trois mois de salaire. C'était un garçon raisonnable ; terminée la ridicule et sordide aventure pseudo sentimentale entre le péril jaune et cette sotte de Gisèle. Des toussotements, des raclements de gorge, des bruits de succion, d'étoffes qui se défroissent, me ramènent parmi mes invités qui s'ébrouent ne sachant trop comment entonner leur chant du départ. Voilà venu le moment le plus fastidieux d'une soirée au demeurant, et j'en suis fière, fort réussie : les interminables " au revoir. " " Ma chère Sophie, ce soufflé était absolument divin ! " " À samedi prochain. Vous êtes de la réception des Renardot bien entendu. " Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla. L'ennui quand on reçoit, c'est que les gens n'en finissent pas de partir. Quand même, je suis rassurée. A aucun moment le nom de Gisèle n'a été mentionné. Je suis certaine qu'ils ricanent derrière mon dos mais tant qu'ils n'osent pas me narguer en face, je m'en moque. Dans quinze jours, un autre sujet de scandale fera oublier cette pénible histoire. En province, les sujets de scandale de manquent pas, un rien les provoque. Un peu plus tard, dans la nuit, Donatien ronfle allègrement à mes côtés. Il a tiré son petit coup bien gentiment, comme un gentleman qui vous fait une politesse mais ne veut surtout pas importuner. Le samedi soir, c'est le soir de la baise. Demain, il ne travaille pas. Je suis trop énervée pour dormir. Saloperie de draps de satin, qu'est-ce que le corps se repose mal là-dedans. Si ce n'était une question de standing, il y a longtemps que j'aurais remplacé cette cochonnerie d'étoffe glissante et visqueuse par de bons draps de coton bien plus confortables. Je me tourne et me retourne à la poursuite du sommeil. Les souvenirs m'agressent. Chaque matin, au saut du lit, lorsque je me précipite vers le miroir et que je le scrute avec une minutie maniaque et inquiète, je me flatte de ne découvrir aucune flétrissure, aucune ride sur le visage qu'il reflète. À trente-quatre ans bientôt, on m'en accorde vingt-cinq ce qui est plutôt amusant car lorsque j'allais sur mes seize ans, je pouvais faire croire sans difficulté que j'en avais dix huit. Je m'enorgueillissais d'un vrai corps de femme et même mon visage ne laissait pas supposer l'adolescente. Je sortais, selon mon bon gré avec toute une bande de jeunes de ma génération dont j'étais la reine incontestée. Papa et maman me faisaient confiance : ils les connaissaient tous depuis les couches-culottes. J'étais de tous les bals, de toutes les fêtes, de toutes les surboum. Horriblement allumeuse, je flirtais, promettais, riais, me dérobais. Pâques, bien souvent nous offre une grise mine. Cette année là, la journée s'annonçait estivale. " Qu'est-ce qu'on décide ? On va au cinoche ? " " Oh non merde, il fait beaucoup trop beau pour s'enfermer. En plus, y'a rien que des films ringards cette semaine. On peut aussi bien se peloter au grand air. " " J'crois qu'c'est la fête foraine à Cuise, si on y allait ? " Nous buvions un pot à la terrasse de l'unique café du village quand il a surgi, chevauchant sa moto. Moteur coupé, un dernier râle, un bref hoquet, l'engin est venu piler à nos pieds. Je le revois encore, tout vêtu et botté de cuir noir, en train de retirer son casque. Un ange sombre d'une beauté à vous couper le souffle. Pas la beauté mannequin, ni celle non plus du jeune premier de cinéma. Non, la beauté brute. Le jeune mâle viril, sain et sans artifices. Des cheveux de jais légèrement bouclés, des yeux profonds comme la nuit, brillants comme des étoiles, une peau appétissante de pain d'épice, un sourire pour réclame de pâte dentifrice. Nous les filles, nous étions toutes haletantes, bouche bée, subjuguées. " Tiens salut toi. C'est pas trop ton coin par ici ! Tu fais une virée ? " Christian connaissait cette merveille. C'était presque un copain à lui. Enfin pas tout à fait mais ils bossaient dans la même usine et c'est surtout la moto que Christian avait reconnue. J'adoptai l'attitude de la princesse lointaine, hautaine, inabordable, souverainement indifférente, tout en épiant ses réactions face à mes copines empressées autour de lui (une véritable meute de chiennes en chaleur). " Eh, t'es d'où toi ? On t'a jamais vu par ici. " " T'aurais pas une grand-mère gitane par hasard ? " " Me dis surtout pas que t'es marié, j'en mourrai ! " " Comment tu t'appelles ? " Sourire paillettes : " La première qui devine a droit à un tour sur mon fidèle alezan. " En réponse, un concert de piaillements (la meute de chiennes en chaleur doublée d'une basse-cour en folie) : " Luis ! Mario ! Antonio ! José ! " Dédaignant de leur répondre, il m'a interpellée : " Et vous, sublime Madone, vous ne voulez pas connaître le nom du hardi cavalier qui vient, sur son fougueux coursier, vous présenter ses humbles hommages ? À moins que vous n'ayez peur de monter sur une moto ? Vous savez c'est pas si dangereux que ça à l'air ces petites bêtes là. " J'ai toujours détesté qu'on pratique un humour débile à mes dépens. J'ai craché, d'un ton dédaigneux, presque comme une insulte : " Rodrigue ? " Au début, ça n'a rien eu de sérieux. Comme à mon habitude, je faisais mes griffes, je testais mes talents de séductrice en herbe, je jouais. Non seulement il les tolérait mais il semblait s'amuser de mes caprices tant que je ne cherchais pas à m'immiscer dans ce qu'il considérait comme sa vie privée. Ainsi, lorsque j'ai voulu savoir son âge, je me suis entendu répondre que je pouvais, sans me tromper, le situer entre quinze et quarante-cinq ans. Son nom réel ? Rodrigue lui convenait parfaitement. Avait-il des frères, des sœurs ? Oui, tous ceux qui se voulaient comme lui libres et sans attache. Notre relation a évolué sans que j'en prenne réellement conscience. J'ai de plus en plus goûté ses baisers, de moins en moins éprouvé l'envie de fréquenter mes camarades d'enfance. Le printemps était merveilleux dans les bras de Rodrigue. Je suis devenue femme au sein de la forêt complice, dans un lit douillet de feuilles mortes. J'avais toujours affecté une attitude délurée, il a été surpris et ému de me découvrir vierge. Mon corps était exigeant, Rodrigue était ardent. Nous avons vécu mai, juin et les deux premières semaines de juillet en étreintes passionnées. Rien ne me préparait au drame que j'allais vivre le 14 juillet de cette année là. Nous venions de nous aimer avec notre fougue habituelle et je me reposais toute alanguie, sereine et comblée. C'est alors qu'il m'a dit : " Sophie, je vais partir. J'étais à l'usine pour une durée déterminée et mon contrat est arrivé à expiration. " Un violent coup de poing dans le ventre n'aurait pas été plus douloureux. Pourquoi voulait-il partir ? Il pouvait trouver un autre emploi dans la région. Est-ce que nous n'étions pas heureux tous les deux ? Pourquoi voulait-il me quitter ? Je pleurai, je suppliai, je souffrais. " Enfin poussin, m'a t'il déclaré, côté sexe on s'entend bien d'accord, c'est même formidable mais ce n'est quand même pas le grand amour entre nous. Franchement, reconnais-le, je ne t'ai jamais fait de promesses. Je ne t'ai jamais parlé de mariage ou laissé croire que ça durerait toujours tous les deux. " Huit jours à peine après son départ, premières nausées. Je maigrissais, je perdais du poids, maman s'est alarmée. J'étais malade, il fallait consulter un médecin. Je ne me faisais aucune illusion sur le résultat des examens. Ils ont été formidables mes parents. Aucun reproche. Ils se sentaient, ils étaient coupables. Maman a dit : " Il faut qu'elle parte loin d'ici. Il ne faut pas que les voisins le sachent. Tout le monde doit l'ignorer, sa vie serait fichue. " Le nouveau né qu'on a déposé dans mes bras était un petit monstre maigrelet, rougeaud, fripé, poilu, absolument hideux. Je l'ai tout de suite détesté. Je n'en voulais pas. J'ai été ravie qu'on me débarrasse de cette abomination. Et c'est ça qu'elle voudrait Gisèle ! Un petit citron dans son ventre ! Quand je songe que lorsqu'elle venait manger chez moi avec papa et maman, j'invitais, avec leurs parents, les meilleurs partis de Compiègne : le fils Janin des Cimenteries, le fils Gaillard de la chaîne de magasins de chaussures Gaillard (trois magasins dans un rayon de cent kilomètres), même le fils du marquis de Barnois (ils sont ruinés d'accord mais lui est polytechnicien, et ils ont des relations). Et j'avais bien du mérite à inviter ces gens là à la même table que papa et maman car mes parents sont bien braves mais, il faut le reconnaître, si maman est suffisamment fine pour masquer son inculture en observant le silence pendant des discussions auxquelles elle ne comprend goutte, papa ne nous ménage pas sa balourdise. GISELE Je déprime, je dolente, je plaintive, je trémolise. Bon, d'accord, je vais avoir mes règles, et presqu'à chaque fois ça me rend dépressive ; mais là, je sens bien que c'est particulier. Il faut impérativement que je trouve une solution. Trop, c'est trop. Je n'en peux plus de cette vie de recluse. Ma jeunesse s'étiole, mes jeunes années s'envolent, il faut que je me largue, que je mette les voiles, que je m'évapore. Maudite Sophie, elle m'a volé mon premier amour. Vincent, c'était il y un an déjà. Je l'appelais mon chéri-soleil. C'est lui qui m'a appris à donner des baisers avec la bouche. La première fois, j'étais empruntée, je ne savais pas trop quoi faire avec ma langue. En plus, j'étais un peu enrhumée, j'avais le nez bouché et, après quelques minutes, j'avais tendance à suffoquer. Qu'est-ce que j'étais embêtée ! La raclée que j'ai reçue ! Je suis restée enfermée à la maison pendant plus d'une semaine, le visage tuméfié, un œil au beurre noir et des bleus qui hésitaient lâchement entre le jaunâtre et le verdâtre partout sur le corps. Encore heureux qu'elle ne portait pas sa bague de fiançailles ornée d'un diamant ce jour là ma grande sœur (elle ne la porte jamais quand elle se rend chez sa coiffeuse car elle s'y fait manucurer et craint que quelqu'un en profite pour la lui voler) parce que c'est pour le coup que je me retrouvais balafrée. Quand j'ai été en état de reprendre le travail, Vincent avait disparu. Angélique s'est apitoyée, se voulant consolante. Je l'ai rembarrée : mon chagrin, c'était pas ses oignons. On est resté fâchées pendant au moins deux jours et demi. Mais Angélique ne connaît pas la rancune et moi je l'aime bien ma copine. Et puis, Vincent, il ne m'a pas fallu tellement de temps pour l'oublier. Il faut croire que je n'étais pas si amoureuse que ça. J'étais surtout flattée qu'un homme s'éprenne de moi. Mais je n'ai pas pour autant pardonné à Sophie. Il y a deux autres choses que je ne lui pardonne pas. Non trois : le coup des lunettes, celui des vacances, et la vie de recluse que je mène à cause d'elle. Lors de la dernière visite médicale, je me suis entendu dire que ma vue avait sérieusement baissée et qu'il fallait, non moins sérieusement, que j'envisage de porter des lunettes. Déjà que j'étais poilue, j'allais en plus devenir binoclarde. La Totale ! L'horreur ! J'ai suggéré à papa et maman l'achat de verres de contact. J'ai insisté. J'ai supplié. Papa n'avait rien contre, maman a consulté Sophie. Sophie a dit : " C'est ridicule. Vous allez lui acheter des verres de contact qu'elle ne pourra peut-être pas supporter et qui risquent de lui donner de la conjonctivite. En plus, étourdie comme elle est, elle est bien fichue de les perdre. Au prix que ça coûte ! " Maintenant, je suis lunettée, je suis défigurée ! Il ne faut pas compter sur moi pour porter ces hublots ailleurs qu'au bureau. La tant attendue bienheureuse époque des vacances se profilait à l'horizon. Angélique et moi nous étions bien décidées à les passer ensemble. Pour être certaines de ne pas rencontrer d'opposition, on avait opté pour le mois de septembre. Tout le monde veut partir au mois d'août : la direction parce que bobonne veut exhiber sa chair mollasse, sa poitrine tombante, son bedon flageolant, et ses fesses affligeantes dans son maillot de bain de chez Dior, à Saint Tropez, les bientôt retraités parce qu'il faut qu'ils aillent surveiller leur maison de campagne dans l'Yonne afin qu'elle ne soit pas la proie des squatters, les jeunes mamans parce qu'avec la rentrée scolaire n'est-ce pas ... Nous, septembre ça nous arrangeait. En général, le temps capricieux se montre plus agréable qu'en juillet ou août et les prix sont plus cléments. Les agences de voyage, je connaissais. Je nous ai inondées de brochures. Au fil des pages, nous avons chevretté dans les ruines du Machu Pichu, jonqué sur les rivières d'Asie, tamouré sous les cieux tahitiens, et décidé que nous irions cluber en Sicile. J'ai parlé de mon projet à papa et maman. Papa n'avait rien contre, maman a consulté Sophie. A la limite de l'apoplexie, Sophie a éructé : " Vous n'allez pas l'autoriser à commettre cette folie quand même ! Vous imaginez un peu ? Une gamine totalement irresponsable en Sicile ? Avec tous ces italiens qui ne pensent qu'à des cochonneries ! Sans parler des mafiosi et de la traite des blanches ! Et, en plus, en compagnie d'Angélique qui est une dévergondée. Et je pèse mes mots ! " J'ai passé une nouvelle fois mes vacances à Pierrefonds. Il a plu presque sans discontinuer. Je pars le matin au bureau. Je rentre le soir du bureau. Je mange avec papa et maman et ensuite nous regardons la télévision. Le samedi et le dimanche, je vais parfois au cinéma avec maman. Ou bien Michel, mon fidèle copain vient à la maison pour disputer une partie de Scrabble. Ou bien je lis. Depuis un an, je vis en résidence surveillée. Maudite Sophie ! Le seul samedi où j'ai eu la permission de sortir " seule " (encore que les multiples recommandations de maman, et Michel en qualité de cavalier, m'accompagnaient) ça a été pour assister au mariage forcé d'Angélique. Les italiens n'étaient pas à incriminer mais Angélique était revenue de Sicile avec un souvenir aussi imprévu qu'original et qui ne devait rien à l'artisanat local. Ce n'était pas catastrophique puisque le J.O., heureux coupable, ne demandait qu'à réparer. Le plus ennuyeux de l'histoire c'est que Sophie se rengorgeait : " Hein ! Qu'est-ce que je vous disais ? " -:-:-:-:-:-:- Angélique est d'accord avec moi, je ne peux continuer à " non vivre " ainsi. Je suis en train de tourner à la vieille fille rance. Encore deux ou trois ans à végéter de la sorte et je vais être étouffée, engluée par des toiles d'araignée. Il faut que j'échappe à la tutelle possessive et destructrice de Sophie. Il faut que je parte, que je quitte ma famille, que j'aille vivre sous d'autres cieux. Où ? Comment ? Où ? À Paris. Seule l'immensité de la capitale peut me donner une chance d'échapper à Sophie. Comment ? On ne manque pourtant pas d'imagination Angélique et moi mais là, on a la cervelle qui bloque. À Paris, je trouverai facilement du travail et un logement. Aucun doute à ce sujet. Pour le travail, il n'est que de consulter le journal pour constater que les secrétaires sont très recherchées. Quant au logement, pas de problème non plus : depuis que je travaille, je confie la totalité de mon salaire à la Caisse d'Epargne comme l'a exigé maman et je dispose maintenant de substantielles économies. Je sais déjà ce que je veux. Un petit trois pièces. Une cuisine évidemment même si je ne sais pas faire cuire un œuf et encore moins quoi que ce soit d'autre. Une salle de bain : je suis capable de rester des heures avec un bouquin allongée dans la baignoire remplie d'eau mousseuse et parfumée. Un salon : j'imagine déjà le canapé profond devant une table basse, le bar sur lequel trônera la télévision, la moquette moelleuse que je foulerai de mes pieds nus. Deux chambres : il m'arrivera bien d'avoir des invités. Ce sera, de préférence, au cœur de la capitale pour être à proximité des salles de spectacles. Mais comment disposer de quelques jours pour trouver ce logement et ce travail ? Impossible d'envisager des recherches à partir de Compiègne. L'impasse ! Angélique et moi, on a décidé de faire appel à l'esprit de solidarité des autres secrétaires pour nous aider à solutionner le problème. Elles connaissent toutes Sophie et peuvent comprendre mon désir de fuite. Les secrétaires, ce sont Floriane, Vanessa, Guillemette, Doriane, et Alzira. Cartland, Benzoni et Monsigny sévissent dans nos foyers picards d'où ces prénoms exotiques. Il faut dire qu'après huit heures de reins cassés à biner des pommes de terre ou à travailler " aux pièces " dans une usine, les mamans de mes collègues avaient bien besoin de s'évader dans des mondes plus romanesques. Ce n'est pas moi qui critiquerais leur goût littéraire : ces auteurs, je les adore au point que, plutôt que d'abandonner ma lecture quand certain besoin physiologique se manifeste que je ne saurais remettre à plus tard, je préfère emmener le roman avec moi au " petit coin ". Maman qui estime que je passe plus de temps qu'il n'est indispensable en ce lieu s'inquiète alors de savoir si je ne souffre pas de problèmes de " transit intestinal " (Même si son souci est réel, je la soupçonne de prendre plaisir à utiliser ce terme " savant " et chaque fois qu'elle l'emploie je lui rétorque en rigolant qu'elle regarde trop la publicité à la télévision). Au nombre des secrétaires, je n'ai pas cité Geneviève, non pas à cause de son prénom trop commun (après tout, je fais tache également) mais parce que nous l'avons exclue de la conjuration. Geneviève est " cul et chemise " avec Grisette, la remplaçante de ma sœur. Et Grisette, nulle n'en doute, c'est l'éminence grise de Sophie. Les suggestions ont plu mais dans l'ensemble ne m'ont pas tellement plu. En général le scénario était extravagant, de toute façon irréalisable. Les filles déliraient, on piétinait. C'est Guillemette qui a proposé l'idée la plus sensée : " Ecoute, ma marraine habite à Paris. Elle y vit seule avec ses trois caniches et tous les ans, au mois d'août, elle va les aérer en Bretagne. - Toi, tu t'arranges pour être en vacances au mois d'août. Je sais, c'est pas facile mais après tout tu as la chance d'être la belle-sœur du patron et ça devrait bien te servir à quelque chose de temps en temps. - Moi, en attendant, j'écris à ma marraine et je lui demande si elle t'autoriserait à occuper son appartement pendant qu'elle est à Plougastel. " " Et pourquoi elle serait d'accord ? " Les bonnes raisons ont fusé de toutes parts : " Pour arroser les plantes vertes en son absence. - Parce que ta présence éloignera les éventuels cambrioleurs. - Tu pourras surveiller qu'on ne lui vole pas son courrier. - Si jamais le voisin du dessus oublie de fermer le robinet de sa baignoire, tu seras sur place pour ... Et bien, je ne sais pas pourquoi faire mais tu seras là, c'est le principal. - Si un incendie se déclare, tu pourras appeler les pompiers. " Chacune surenchérissait jusqu'à l'absurde, le fou rire nous a gagnées. La première à retrouver son calme, Guillemette a dit : " C'est plutôt le genre fée Carabosse ma marraine et il se peut qu'elle refuse, alors je ne te promets rien. Mais c'est vrai qu'elle a la phobie des cambrioleurs. On peut toujours essayer, on ne risque rien. " " Bon, d'accord, admettons qu'elle accepte. Mais qu'est-ce que je vais raconter à mes parents moi. Je serai bien sensée être quelque part au mois d'août. " Elles commençaient à fatiguer les filles. Les neurones coinçaient. Un peu, c'est bien mais trop ça ne fait plus rigoler. On t'a donné un coup de main ma belle mais maintenant assume-toi. C'est encore Guillemette qui a trouvé la solution. Cette nana est un cerveau. " A ton avis, quel est l'endroit idéal où tu peux décemment projeter de partir en vacances sans que ta mère s'inquiète ? Réponse : dans une colonie de vacances. Et, de préférence, tu n'hésites pas à inventer que c'est une colonie de vacances dirigée par des bonnes sœurs. - CQFT ! Tu te sens brusquement une vocation de monitrice et tu commences dès maintenant à leur imprimer cette idée dans le ciboulot à ta maman et à ta frangine. " " Mai... ai... ais , ai-je chevroté, si je pars en colo avec les bonnes sœurs, je ne peux pas aller à Paris ! " " Cette gamine est gentille, a déclaré Floriane, en affectant un air déprimé, mais y'a des moments où elle est vraiment un petit peu conne. " " Crétine ! Ont braillé les autres en chœur, la colo, tu fais comme si tu y allais. " Est-ce que je vais oser ? JUAN Il s'étira tout en baillant, se gratta les aisselles avec volupté. Le drap et les couvertures gisaient au pied du lit, innocentes victimes des récents ébats nocturnes. Tirés devant la fenêtre ouverte, les doubles rideaux ne se rejoignaient pas totalement et un rayon de soleil folâtre en profitait pour venir lécher les jambes de la dormeuse. De très belles jambes avec le mollet bien galbé. La fille, une blonde pas très belle mais plantureuse comme il les aimait. La plupart ne se croient attrayantes que lorsqu'elles parviennent à ressembler à des échalas. Dégueulasse ! Il n'avait jamais eu le goût de jouer aux osselets. Dommage, elle s'était révélée fort décevante. Pas douée pour les jeux de l'amour celle-là non plus. Les bonnes femmes maintenant, les jeunes surtout, elles se couchent avant même qu'on le leur demande et elles ne vous donnent pas plus de satisfaction que si c'était des poupées gonflables. Aucun tempérament. Elles vous excitent avec leurs jupes au ras du cul, leurs nichons à l'air, leurs allures effrontées, et une fois au lit elles sont aussi inertes que des soles sur l'étal du poissonnier, l'odeur en moins. Elles, ce serait plutôt du déodorant qu'elles abusent, une véritable infection. En bas, les pneus des voitures chuintaient sur l'asphalte de la rue Brémontier et le bruit de la circulation sur l'avenue Wagram ne parvenait qu'étouffé. Dans la chambre, l'air était moite. Trop bref, l'orage nocturne n'était pas parvenu à rafraîchir l'atmosphère. Juan adorait son studio. Un salon, une chambre, clairs et bien aérés, une salle d'eau, et une kitchenette qu'il n'utilisait jamais, étalés tout en longueur, sur soixante mètres carrés, couloir compris, au sixième étage de l'immeuble. Le luxe pour un célibataire. Deux fois par semaine, la concierge, pardon, la gardienne de l'immeuble, montait faire le ménage. Le loyer lui coûtait " la peau des fesses " mais il pouvait se le permettre. Taxi le jour (attention, à son compte avec une voiture bien à lui), il augmentait ses revenus en jouant de la guitare certains soirs dans des restaurants ibériques. Les contrats ne lui faisaient pas défaut. Il était bon guitariste et sa prestation permettait aux restaurateurs de tripler le prix de la paella. Parfois, il arrivait à faire engager sa copine Esmeralda qui avait un réel talent pour danser la séguedille. Plus typiquement andalouse qu'Esmeralda, c'était difficile à trouver. De son vrai nom, Rachel Reistein, et native de Forbach, elle s'exprimait avec un inimitable accent titi parisien et faisait l'amour, comme une déesse, à la bonne franquette. Juan ne se rappelait pas avoir jamais eu le moindre problème côté finances ou côté cœur. Enfin, cœur, c'était un euphémisme. Issu de la meilleure bourgeoisie madrilène, nanti en fin d'études d'un diplôme d'ingénieur en électronique, il avait décidé un jour de quitter famille et patrie pour aller explorer les richesses des Etats-Unis d'Amérique via Londres en passant par Paris. De toute façon il ne s'était jamais très bien entendu avec ses parents, trop collet monté, pas plus qu'avec son pisse-froid de frère aîné, Ramon. Quant à sa sœur cadette, Maria-Conception, il la considérait comme une pécore. Ce qu'il n'avait pas envisagé c'est qu'il succomberait au charme de la capitale française et qu'il ne pourrait se résoudre à l'abandonner. Cela s'était tout de même produit à deux ou trois reprises, pour des raisons professionnelles, au début de son séjour en France. Il s'était fait embaucher par une agence qui l'employait en intérim et certains contrats l'avaient contraint à travailler en province. Mais dépendre des autres ne lui plaisait pas trop et c'est ce qui l'avait décidé à devenir chauffeur de taxi pour être son propre maître Maintenant, du premier janvier au trente et un décembre, Juan vivait à Paris. Il ne comprenait pas bien d'ailleurs cette envie de s'expatrier des parisiens dès les vacances d'été ou d'hiver. Les images des bouchons retransmises aux actualités télévisées lui faisaient penser aux films retraçant l'exode lors de la deuxième guerre mondiale lorsque les allemands avaient envahi la Belgique puis la France. Seule différenciation, la forme et la diversité des voitures. Quant au reste, si leurs toitures n'étaient pas protégées de matelas, elles étaient surchargées de bicyclettes, planches à voile ou skis, selon la saison. Son tourisme à lui, c'était les gazouillantes petites nippones aux yeux bridés et aux jambes arquées, les pétulantes scandinaves qui ne sont pas toujours aussi blondes ni aussi affriolantes que la rumeur publique voudrait le faire croire, les voluptueuses italiennes au regard de velours sombre, les gentilles et tendres allemandes souvent bien moins grassouillettes et toujours beaucoup plus excitantes que les américaines. Il était toujours surpris du peu de compatriotes espagnols qui visitaient la France. Juan jeta un coup d'œil vers le réveil matin. Huit heures et vingt et quelques minutes. La bonne heure pour virer la fille de son lit et de sa vie. Il ne craignait pas de scène ayant mis, depuis longtemps, un système qui, avec l'expérience, s'avérait très au point pour lui éviter ce genre de désagrément. Des fards, des produits de beauté divers, une robe de chambre incontestablement féminine dans la salle d'eau et, dans son cadre bien en évidence sur le buffet du salon, le portrait d'une femme belle malgré des traits austères, le protégeaient efficacement de toute tentative d'ingérence indésirable dans sa bienheureuse existence de célibataire. Quand, dans la nuit déjà bien avancée, il ramenait ses conquêtes pendues à son cou, elles étaient trop excitées pour remarquer quoi que ce soit. Au réveil, ces accessoires mensongers lui épargnaient pleurs et jérémiades. La femme du portrait, il ne la connaissait même pas. Il avait trouvé la photo sur le tapis à l'arrière du taxi, peut-être perdue par sa propriétaire dont il n'avait aucun souvenir, peut-être jetée par un amoureux déconfit. Il avait tout de suite pressenti le parti qu'il pouvait en tirer et l'avait gardée. La fille bougea dans son sommeil et se tourna vers lui sans pour autant se réveiller. Une très fine sueur perlait sur son front et sur le soupçon de duvet au-dessus de sa bouche légèrement négroïde. Ils avaient dû dormir à peine trois heures. Pour lui, pas de problème. En général, quatre ou cinq heures de sommeil par nuit lui suffisaient pour se reconstituer une provision d'énergie. Elle, comme toutes ses semblables allait se réveiller totalement ahurie suite au manque de repos. Oui, c'était la bonne heure pour la virer. Il la secoua sans ménagement. " Lève-toi. Allez, allez, dépêche-toi. Dans un quart d'heure ma femme va rentrer ! " Les yeux de la fille papillotèrent. Le fard à paupières en coulant s'était délayé lui dessinant un masque tragico comique. Affolée, elle sauta hors du lit exhibant l'intégralité de sa chair nue, grasse et ferme à la fois, sa poitrine lourde un peu tombante au-dessus d'une taille incroyablement fine, et ses fesses rondes et appétissantes. " Ta femme ? Mais tu ne m'as jamais dit que tu étais marié ! " " Je ne t'ai jamais dit non plus que je ne l'étais pas. " " Et pourquoi qu'elle est pas là, d'abord ? " " Elle est infirmière de nuit ; mais je ne vois vraiment ce que ça peut te foutre ! Et maintenant grouille-toi. Comme je te l'ai dit, elle ne va pas tarder à rentrer et je n'ai pas trop envie qu'elle te trouve dans notre pieu. Alors, c'est pas trop le moment, vois-tu, pour que je te raconte ma vie. " Il s'en trouvait bien quelques unes qui protestaient, pleurnichaient, quémandaient un rendez-vous, mais c'était vraiment très rare. Bien orchestré, l'effet de surprise jouait en sa faveur et il mettait facilement un terme à leurs velléités possessives. La fille partie, il se doucha et s'habilla d'un pantalon blanc de toile légère et d'un tee-shirt bleu clair uni qui serait plus confortable qu'une chemisette avec la chaleur qui s'annonçait. Patiemment, il attendit l'ascenseur qui s'élevait en haletant tel un vieillard poussif et cacochyme. Emprunter cet engin, c'était accepter de vivre une aventure périlleuse. Il grinçait, brinquebalait, gémissait, couinait, hoquetait. On s'attendait constamment à ce qu'il expire entre deux étages et il vous amenait invariablement à bon port. Esprit de contradiction ? Juan escaladait toujours ses six étages à pieds pour entretenir la forme et descendait toujours en ascenseur, par flemme. Il se dirigea vers la terrasse du " Bouquet de Wagram " pour s'y faire servir un café et des tartines beurrées. Rien ne vaut les tartines beurrées des cafés parisiens. Elles ont un goût inimitable. Pain frais qui croustille et craque savoureusement sous la dent, beurre onctueux étalé juste comme il faut, ni en couche trop épaisse, ni en couche trop avare, un régal. La " carotte " qui vous donne le courage de vous lever tous les matins. La dernière bouchée de tartine à peine finie d'avaler, Juan s'octroya sa première cigarette de la journée, s'empara d'un journal oublié sur une table voisine et commença à le parcourir des yeux mais il se rendit vite compte qu'il ne le lisait pas. Son esprit était occupé à résoudre un dilemme. Allait-il employer sa journée à véhiculer, comme d'habitude, des appareils photo et des attachés-cases avec les individus qu'ils menottent, ou allait-il s'offrir une journée de congé ? Il rota faiblement, leva la main pour héler le garçon, paya et, toujours indécis, se dirigea vers son taxi garé à une centaine de mètres le long du trottoir. GISELE Guillemette a su se montrer convaincante. La marraine a été d'accord. Je suis à Paris. Mais, attention, interdiction de me servir du téléphone, interdiction d'allumer la télévision, interdiction d'utiliser les appareils ménagers (sauf l'aspirateur. L'aspirateur, j'ai le droit de l'utiliser et son usage m'est même fortement conseillé). Prendre le train pour me rendre de Compiègne à Paris n'a présenté aucune difficulté mais, dès l'arrivée en Gare du Nord, les tracas ont commencé. Excepté mon voyage dans le Périgord, dans puis hors du ventre de maman, et mes deux excursions scolaires pour faire connaissance avec la mer moutonneuse et ses plages sablo galeteuses, je n'ai jamais entrepris de voyage plus lointain que Pierrefonds vers Compiègne et Compiègne vers Pierrefonds. Arrivée à la Gare du Nord, antre gigantesque et sombre dans lequel les machines trépidaient, grondaient, stridulaient, hululaient, ou, pire encore, sournoisaient silencieusement, où des gens couraient dans tous les sens comme une nuée de fourmis affolées, j'ai failli rebrousser chemin, littéralement terrorisée. Si j'ai renoncé à cette impulsion, c'est tout bêtement parce que j'ignorais où me rendre pour acheter un billet de transport. Mes deux valises à bouts de bras, mon sac à main, maintenu par sa bandoulière autour de mon cou, me battant l'estomac en cadence, je me suis péniblement extraite de ce labyrinthe kafkaïen. Angélique, qui à ce moment éprouvant de mon existence devait être béatement occupée à bichonner son poupon, me l'avait bien seriné, en parlant d'expérience car contrairement à moi c'est une grande voyageuse : " À Paris, on se déplace parfois en bus mais plus souvent par le métro qui est encore le moyen de transport le plus pratique. Avec le métro, tu peux aller n'importe où et rapidement. Et c'est moins cher que le bus. " Je me suis enquise de l'endroit où se situait l'accès au métro. " Vous trouverez les guichets pour prendre votre billet à l'intérieur de la Gare du Nord " m'a obligeamment renseigné, avec un accent teuton fortement parfumé à la bière, un personnage obèse vêtu d'une chemise à carreaux et d'un short couleur bouse de vache. Jamais ! Courageuse mais pas téméraire, je me suis insérée dans la file des voyageurs qui attendaient un taxi. Elle habite rue Ampère la marraine de Guillemette. Ce qui m'a paru de bon augure pour m'éclairer sur mon avenir. J'ai demandé les clés de l'appartement à la gardienne de l'immeuble avertie de mon arrivée et je nous ai hissés, moi, mon sac à main et mes valises jusqu'au premier étage en empruntant les bons offices d'un large escalier tout en marbre. Mazette, c'est rupin ! L'appartement a vue sur un minuscule jardin qui s'étiole à l'intérieur d'une cour que le soleil rechigne à visiter. C'est un logement apparemment calme et surtout ridiculement petit. On pourrait mettre quatre appartements comme celui-ci dans notre maison, à Pierrefonds. Comment une personne, affligée de trois caniches, peut-elle vivre dans un placard onze mois sur douze ? Je comprends qu'elle profite du mois d'août pour aller s'aérer la marraine. Il était encore tôt (les colonies de vacances sont sensées ou voyager de nuit ou partir à l'aube), j'ai remis à plus tard le moment de ranger mes affaires et décidé de faire connaissance avec mon nouveau territoire. Précautionneusement. J'aurais l'air fine si je me perdais. Pendant le trajet qui m'amenait de la Gare du Nord jusqu'à la rue Ampère, je n'avais strictement rien vu de Paris. Angélique m'avait avertie : " Fais gaffe si tu prends un taxi ; les chauffeurs sont tous des escrocs. Ils repèrent les provinciaux et ils leur font effectuer des tours et des détours pour leur faire payer le max de course. " J'ai effectué le parcours, l'œil averti de celle à qui on le la fait pas, braqué sur le compteur. Et encore, je n'ai pas osé protester mais j'ai bien vu que le compteur était truqué : avant même que je m'assois sur le siège arrière de la voiture, il affichait déjà une somme indécente. Sur le trottoir, le soleil m'a souhaité la bienvenue. Gauche ? Droite ? À l'angle de la rue, sur ma droite, un commerce étalait ses fruits et légumes. Les pêches, dorées et veloutées, semblaient appétissantes. Je me suis laissée tentée et j'en ai acheté un kilo. Outre des vêtements, l'une de mes valises contenait deux sacs de plastique que maman m'avait remis au moment du départ. Dans l'un des sacs, des sandwichs au jambon, au saucisson, au fromage, emballés dans du papier d'aluminium. Dans l'autre, des tablettes de chocolat et des gâteaux à foison. Maman est persuadée que les bonnes sœurs ne se nourrissent que de soupes claires, d'hosties, et de patenôtres. Il n'était pas question que je pâtisse de leur excès de frugalité. Les pêches étaient donc totalement superflues mais c'était l'acte d'achat qui était important. Ma première emplette parisienne. C'était un acte qui symbolisait mon entrée dans une nouvelle vie, une existence de femme libre. Je décidais, j'accomplissais. Quand j'ai mangé les pêches, elles se sont révélées sans saveur. Rue Jouffroy. Devant moi, un peu plus loin, une bouche de métro. J'ai été en consulter le plan. Un écheveau de fils de couleurs différentes qui se croisent, s'emmêlent, s'enchevêtrent, constellés de points comme de grosses chiures de mouches. C'est pas vrai, il faut s'appeler Einstein pour déchiffrer cet imbroglio. A droite, encore, rue Brémontier. Une église avec en face une librairie qui vend des bondieuseries. Ben dis donc, c'est pas un quartier particulièrement rigolo ! Dans les rues circulaient de très rares voitures. Les films sont menteurs qui nous montrent une ville vicieuse remplie de gangsters poursuivis par des flics au milieu d'une circulation intense. Peut-être que tous les parisiens, gangsters compris, s'étaient évadés de leurs appartements placards pour aller s'aérer à la campagne. J'ai longé une boulangerie fermée, avec pour vis-à-vis, un magasin " CoûtsZunic " ouvert. Aucun intérêt, une foultitude de sandwichs n'attendaient que mon appétit. Les trottoirs de la rue Ampère me tendaient à nouveau les bras. Avec un aussi admirable qu'implacable esprit logique, j'en ai déduit que je venais de faire le tour d'un pâté d'immeubles et comme ce parcours m'avait ouvert l'appétit et qu'un début de fringale me titillait l'estomac, j'ai décidé que j'avais vécu suffisamment d'aventures exploratrices pour ce matin. -:-:-:-:-:-:- Je me suis enhardie. J'ai parcouru les rues adjacentes, acheté un plan du métro, un plan de Paris, le programme télé (si la marraine s'imaginait que j'allais me priver de mes feuilletons favoris, elle se mettait le doigt dans l'œil). J'ai fait l'inventaire de ma garde-robes. Slips et soutiens-gorge, en pur coton, blancs et sans fanfreluches, sandales, shorts, jeans, chemisettes, tee-shirt, deux maillots de bain, un imperméable, deux pull-over. Normal pour un séjour dans une colonie de vacances. C'est maman qui avait préparé mes bagages. Pas question de me présenter pour un emploi vêtue d'un jean et d'un tee-shirt, j'allais être obligée d'acheter des escarpins et deux ou trois robes. Où trouve t'on des robes à Paris ? J'avais pu le constater de visu, sûrement pas rue Jouffroy, ni avenue de Villiers, encore moins avenue de Wagram. J'appréhendais de me laisser avaler par la bouche de métro mais je ne pouvais tergiverser plus longtemps. Les parachutistes doivent ressentir les mêmes émotions la première fois qu'ils se lancent dans le vide. Je suis descendue successivement aux stations Europe, Bourse, Parmentier, pour atterrir à Galliéni. Je peux affirmer que ce sont des endroits où l'on ne vend pas de robes. J'ai rebroussé chemin. A la station République, j'ai découvert l'univers des correspondances. Ne rester plus qu'à comprendre. Une paille ! Toute la journée, j'ai circulé, emprunté des couloirs, parfois très longs, très vides, très angoissants, gravi et descendu des multitudes d'escaliers. C'est un sadique celui qui a conçu le métro. Tantôt il faut escalader toute un volée de marches pour en redescendre tout autant dans les minutes qui suivent après une dizaine de mètres de plat. Je décidais de me rendre à la station Trocadéro (Pourquoi ? Comme ça, pour rien, parce que le nom me plaisait), je me retrouvais place de la Nation. Par curiosité, j'ai voulu voir à quoi ressemblait cette place. Je n'ai même pas posé un pied dessus. Sous l'effet, aussi soudain qu'imprévu, d'une répugnante sensation d'agoraphobie, je me suis réfugiée immédiatement dans les entrailles du métropolitain. Le métro c'est un lieu étrange. Les voitures se succèdent régulièrement et rapidement et pourtant les gens adoptent des allures précipitées comme s'ils craignaient de manquer soudainement de moyen de transport. Sur les sièges ou par terre, dans les stations, dorment des fœtus géants en haillons qui dégagent des effluves écœurants de sueur âcre et de vinasse surie. Dans les couloirs, des individus au regard perpétuellement en alerte vous proposent furtivement des pistaches, des avocats, des babioles, toutes choses que l'on peut acquérir pour le même prix dans n'importe quel " CoûtsZunic ". Dans les voitures, des êtres faméliques jouent (mal) de l'accordéon ou de la guitare, chantent (faux) des pleureuses goualantes, et osent vous demander de l'argent après vous avoir brutalisé les tympans. Tous ces personnages qui couraient dans les couloirs se transforment en voyageurs amorphes, le visage morose quand ce n'est pas revêche, l'air résigné. Des zombies. À la fin de la journée, j'ai émergé titubante et affamée (les cacahuètes en guise de repas c'est bon mais ça ne nourrit pas sa femme) de la station Wagram. Le métro n'avait plus de secrets pour moi et je ne savais toujours pas où on achète des robes à Paris. J'allais devoir poser la question à la concierge. C'est une portugaise, noiraude et sèche comme une vieille prune, qui écarte le rideau de sa loge à chacun de mes passages et m'examine avec un œil méfiant comme si elle me soupçonnait de faire pipi en douce sur les marches de l'escalier en marbre. Elle me terrorise mais qui, à part elle, pourrait me renseigner ? Bon, c'est pas tout mais il est temps que je me mette à la recherche d'un emploi et de mon futur logement. C'est décidé, demain matin, je me lève aux aurores et je m'approvisionne en journaux. En attendant, après un substantiel repas fruits et gâteaux, un bon bain et au lit. Trop crevée pour regarder la télévision. Elle est marrante la baignoire de la marraine. Dedans, on ne s'allonge pas, on s'assoit. C'est une baignoire à genoux. Zut ! Malgré la fatigue, il faut que je prenne le temps de téléphoner à maman. J'ai totalement oublié de le faire dans la journée et si je ne l'appelle pas, elle va s'inquiéter. Telle que je la connais elle est capable d'alerter le commissariat, l'archevêché, S.O.S médecins, le Ministère de la Guerre, ou, encore pire que tout ... Sophie. Marraine-Carabosse de Guillemette, excuse-moi, mais je vais encore transgresser une de tes interdictions. C'est un cas de force majeure et je ne me vois pas aller téléphoner dans une cabine vêtue de seulement une robe de chambre par dessus mon pyjama (d'autant que je n'en mets jamais les pantalons que je ne supporte pas : je dors les fesses joyeusement à l'air) et je ne me ressens pas non plus de me rhabiller. " Allô maman, c'est moi. " " Ma chérie, je m'inquiétais (qu'est-ce que je disais ? ). Tu as fait un bon voyage ? Tu es bien arrivée ? Et les enfants, ils ne sont pas trop turbulents ? Les sœurs sont gentilles ? " " Tout va bien maman. Tout est O.K. " " Tu seras toujours aussi étourdie, ma Gisèle ! Tu as totalement oublié de me donner ton adresse. Dis-moi où je peux t'écrire, à quel endroit je peux t'envoyer des colis ? " " Oh, maman, charrie pas ! Des colis ! Et quoi encore ? Je ne suis pas au goulag et je ne suis partie que pour un mois, ça ne vaut pas le coup de te mettre à jouer les comtesse de Ségur ! " " Qu'est-ce que tu racontes avec tes histoires de goulasch et tes comtesses de c'est je ne sais pas quoi ? " " Rien maman, laisse tomber. Ecoute, tout va au poil. Le ciel est bleu, la mer est belle, tu peux être tranquille. " " Tu es complètement folle ma fille. La mer ! Dans le Morvan ! " " Te fais pas de souci maman. Tout va très bien. Ecoute, je ne reste pas trop longtemps car le téléphone coûte cher (argument décisif pour maman). Tu embrasses bien papa pour moi. Je vous rappellerai. " Ouf, mission accomplie. -:-:-:-:-:-:- Je me suis réveillée à une aube de dix heures passées de quelques minutes. Tellement fatiguée hier que j'ai oublié d'enclencher le signal sonore de mon réveil. Un peu tard peut-être pour consulter les petites annonces ? Bon, faisons preuve d'esprit de décision, je verrai ça demain. Et si, en attendant, j'allais voir la concierge pour élucider cette question de robes introuvables ? Elle est très gentille la concierge qu'il faut appeler gardienne d'immeuble. C'est comme les malvoyants qui sont, en réalité, totalement aveugles, les employées de maison qui sont femmes de ménage, les préposés au courrier qui sont des facteurs des postes, les malentendants qui sont irrémédiablement sourds, les techniciens de surface qui sont balayeurs. Ce qui importe, c'est la dénomination, pas la fonction. Elle a très bien vu, la gardienne de l'immeuble, que j'étais une petite jeune fille correcte qui ne ramène pas des garçons comme le craignait marraine-Carabosse qui l'avait chargée de veiller au grain. C'est pas comme la fille des gens du cinquième, porte à droite en sortant de l'ascenseur. Les parents l'ont laissée seule pendant le mois d'août car elle doit étudier. Un examen raté pour la énième fois et qu'il lui faudra repasser en septembre. Tous les soirs, c'est la fête au cinquième étage. Ça fume, ça boit, ça fait un boucan pas possible de musique américaine, et on se demande ce qui peut bien s'y passer encore. Je vous jure, les jeunes de maintenant ... Elle m'a invitée à venir boire un café dans sa loge, la gardienne de l'immeuble. Un breuvage noir, épais, suspect. Goût et arôme indéfinissables, mais savoureux ma foi. Alors, comme ça, j'étais venue chercher du travail à Paris parce que mon papa s'était remarié avec une femme de vingt ans sa cadette. Une infâme marâtre qui jalousait et malmenait sa belle-fille. L'histoire qui avait servi pour marraine-Carabosse pouvait servir aussi bien pour Madame Da Silva. Les romans feuilletons apitoient toujours les âmes sensibles. Si j'étais prête à écouter un bon conseil, il valait mieux commencer par me chercher un logement. Le travail, à Paris, on en trouvait facilement. Pour preuve, les trois filles de sa sœur Eléanora, gardienne d'immeuble rue du Père Corentin, la cadette de sa sœur Rosana, gardienne d'immeuble rue de la Chaussée d'Antin, l'aînée de sa sœur Anita, gardienne d'immeuble avenue d'Iéna, et même la fille de son frère Pédro (non, il n'était pas gardien d'immeuble mais chauffeur jardinier à Rueil Malmaison) avaient trouvé du travail sans difficulté. Mais trouver un logement, c'était une autre histoire. Elle, Elvira n'a pas d'enfants. Elle est restée veuve à vingt-deux ans et n'a jamais éprouvé l'envie de se remarier. Parce que, franchement, pourquoi on se marie, hein, quand on est jeune ? Par amour ? Je t'en fiche ! Si on décide de convoler c'est parce que lorsqu'on atteint l'âge canonique de vingt-deux ans et que toutes vos copines sont mariées, on lit les interrogations, la commisération, la suspicion, la réprobation dans le regard des autres On se marie parce qu'on ne veut pas rester vieille fille, parce qu'on ne veut pas avoir l'air d'être laissée pour compte. Elle avait épousé un français. Ses parents, portugais depuis des générations, lui avaient pourtant bien dit que les français ne sont pas une race solide. " Pardon, mademoiselle, je ne disais pas ça pour vous. - Ah, votre père est hongrois. Dans ce cas, c'est différent. Les hongrois aussi sont des gens solides. " Mais quand on est jeune, ce que peuvent dire et penser les parents... Il est mort " tranquillement " d'une crise cardiaque le mari. Toc. Comme ça ! Il était en train de faire son tiercé et puis tout d'un coup il est tombé. Raide. Enfin, c'est la vie ! Tout en parlant, de temps en temps avec une régularité de métronome, elle se gratte frénétiquement le genou droit. Je ne sais pas pourquoi. C'est un genou d'apparence tout à fait normale, sans rougeur bizarre, sans bouton malsain. Je suis hypnotisée par ce genou. Le genou de Madame Da Silva me fait la conversation. " Et bien je vous remercie beaucoup pour votre café Madame Da Silva. Il était excellent. J'aimerais bien connaître votre recette. " " Oh, y'a pas de secret. Je mets toujours une petite lichette de rhum dedans. Ça le parfume et ça donne du tonus. " Bon, j'ai appris dans quels quartiers sont situés les magasins qui vendent des robes à des prix pas trop malhonnêtes. J'ai appris qu'il était plus urgent de trouver un logement qu'un emploi. J'ai appris qu'il valait mieux éviter Madame Da Silva si je ne voulais pas devenir alcoolique. Par contre, j'ai oublié de lui demander quelles professions exerçaient chacune des filles de ses sœurs, les gardiennes d'immeubles. -:-:-:-:-:-:- Trois semaines maintenant que j'arpente Paris en long, en large, et en travers. Sans succès. Je commence à désespérer. Heureusement que je suis parvenue à maintenir la fiction " joyeuse monitrice " vis-à-vis de maman et papa parce que mon évasion prend une très mauvaise tournure. Pour ajouter à mon humeur morose, après quinze jours pendant lesquels le soleil a généreusement dispensé son éclat et sa chaleur parfois trop accablante, il a décidé d'aller passer ses vacances ailleurs. C'était un soleil lunatique. Depuis, le ciel postillonne sans discontinuer une espèce de crachin lugubre et acide qui m'a rongé une paire de sandales. Effarement quand j'ai consulté les petites annonces. C'était pas vrai ! Le deux pièces se louait... Rien que pour un studio ou pour sa version féminine, la studette, il fallait compter... Mais pour ce prix là, je pouvais louer le château de Compiègne ! Ils devaient gagner des salaires mirifiques les parisiens ! Coup d'œil sur les offres d'emploi. Voyons : - Cherche secrétaire, âge... gneu, gneu, gneu... parfaitement bilingue... gneu, gneu, gneu... salaire proposé... Cherchons l'erreur. Nul besoin d'être un crack en arithmétique, ce que d'ailleurs je n'ai jamais prétendu être. Un salaire de secrétaire moins la location d'un deux pièces, reste moins que zéro. Un salaire de secrétaire moins la location d'un studio, reste des clopinettes et l'obligation de s'inscrire à la soupe populaire. Comment font-ils les parisiens ? Par quel tour de magie incompréhensible parviennent-ils à habiter tous ces appartements qui me narguent de toutes parts ? Des appartements de trois, quatre, parfois même, j'en suis persuadée, cinq pièces ! Ils en ont hérité ? Ils squattent ? Les conseils du genou de Madame Da Silva s'imposaient. Je survivrai bien à un café arhumatisé. Il faut savoir vivre dangereusement. " Ma pauvre petite demoiselle, c'est des chambres de bonnes qu'elles habitent les petites jeunes filles comme vous. Faut pas rêver ! " Chambres de bonnes ? Ah bon ! Pas de chambres d'employées de maison ? Je n'ai rien lu qui ressemble à ça dans les petites annonces ! C'est parce que je n'achète pas les bons journaux et parce que je ne sais pas lire. Madame Da Silva me le démontre. Et, attention, il faut téléphoner tôt le matin pour répondre aux annonces parce que l'après-midi, c'est trop tard, tout est déjà loué. Ah, Madame Da Silva, que deviendrais-je sans vous ! Je me suis levée à la vraie aube cette fois-ci. Mon journal à la main, mes lunettes sur le nez (c'est encore une fois un cas de force majeure), je me suis dirigée vers une première cabine téléphonique. Vu son état, elle avait manifestement été utilisée pour le tournage d'un film catastrophe. La deuxième, à des kilomètres de distance, était occupée par une blonde aussi bavarde que décolorée et assiégée (la cabine, pas la blonde) par, en premier un barbu ventripotent, en deuxième une virago géante, en troisième un personnage de sexe indéterminé. Tous atteints ou de la danse de Saint Guy ou tentant, en trépignant, de refouler une énorme envie de faire pipi. Heureusement, c'était à l'époque où le soleil nous honorait encore de sa présence. Après plus d'une heure de jérémiades, protestations, grincements de dents, injures aussi diverses que délicieusement imaginatives émanant de mes prédécesseurs, je suis parvenue à pénétrer dans le lieu saint, fermant in extremis la porte au nez bourgeonnant du premier des cinq individus de sexes masculins et féminins formant une file derrière moi. Trois appels, j'avais à donner. Non pas parce que je m'étais montrée sélective dans mon choix mais parce que seulement trois bonnes avaient abandonné leurs chambres. Peut-être parce qu'elles étaient parties grossir le lot des kidnappées de la traite des blanches, peut-être parce qu'elles avaient gagné le gros lot au loto et s'étaient acheté un château au Portugal ? Le premier numéro ne répondait pas. Le deuxième était faux et je me suis fait copieusement enguirlander par une voix de rogomme qui en avait marre de ces farces à la con et qui en avait ras les burettes d'être dérangée sans arrêt par des connasses qui n'avaient rien d'autre à foutre que d'emmerder le pauvre monde. J'ai renoncé à composer le troisième numéro de téléphone. Autour de mon très fragile habitacle, l'émeute grondait. Des poings menaçants se dressaient, des voix hargneuses m'invectivaient : " Non mais, ça va durer encore longtemps ? On n'a pas que ça à faire nous ! Où est-ce qu'elle se croit celle-là ? " J'ai franchi peureusement une haie de faces convulsées par la haine. Depuis, faisant fi des interdictions de marraine-Carabosse, j'utilise sans vergogne son téléphone. C'est fou. Je ne petit-déjeune plus et j'enfile mon jean dans l'escalier pour me précipiter à l'assaut du kiosque vendeur de journaux dès potron-minet. Je bats les records olympiques de vitesse pour former les numéros de téléphone. Quand j'obtiens ma correspondante (ben oui, je n'ai jamais eu de correspondant au bout du fil), la chambre est déjà louée. En trois semaines, j'ai réussi à rencontrer... trois loueuses ! Je n'ai même pas vu les chambres objets de mes recherches effrénées. Il existe un complot fomenté par les loueuses de chambres de bonnes. J'en ai été la victime à trois reprises. " Vous n'êtes pas fonctionnaire. C'est bien dommage ! Vous comprenez, avec l'insécurité de l'emploi, je ne loue qu'à des fonctionnaires, c'est plus prudent. " " Vous n'êtes pas étudiante. C'est regrettable ! Je n'accepte que des étudiantes parce que je suis certaine de ne pas avoir de problèmes. Les parents payent le loyer. " " Et qu'est-ce que vous faites comme travail ? Ah, oui... Secrétaire. " (moue dégoûtée). " Vous êtes bien jeune. Ça ne doit pas faire très longtemps que vous travaillez, hein ? " (froncement de sourcils blasé). " Et vous gagnez combien par mois ? " Aux deux premières j'ai eu la naïveté d'avouer que j'allais me mettre sans plus tarder à la recherche d'un emploi. Un rictus poli m'a raccompagnée jusqu'à leur porte. J'ai voulu me montrer plus maligne avec la troisième, elle m'a demandé de produire mes feuilles de salaire. Et pourquoi pas mon casier judiciaire pendant qu'elle y était ! SOPHIE S'il n'y avait pas eu ce contrat juteux que Donatien voulait à tout prix obtenir avec les hollandais, ce qui nous a obligé à reporter au quinze août notre départ en vacances, si ma très chère amie et surtout indispensable relation, Solange Duchemin, ne s'était pas fait opérer, je n'aurais rien su. Rien ne m'obligeait à attendre que Donatien se libère pour partir à Biarritz où nous possédons une splendide villa. Rien, sinon que les mauvaises langues cancanières se seraient empressées de clabauder : " À peine mariée et elle part encore une fois sans son mari, c'est louche, il doit y avoir de l'eau dans le gaz. " Rien, sinon qu'un homme seul est une proie facile pour des petites pouffiasses de secrétaires qui n'hésiteraient pas une seconde à vouloir profiter de mon absence pour chercher à se glisser dans notre lit. Je tiens Donatien pour un homme plutôt timoré mais je ne lui fais pas plus confiance pour autant. Ces secrétaires peuvent se montrer tellement aguicheuses ! En ce qui concerne mon " amie " Solange, tout notre monde compiégnois chuchotait d'un air aussi compatissant que délicieusement excité que sans nul doute possible, la malheureuse était atteinte d'un cancer en phase finale. Elle a subi une insignifiante ablation de l'appendice. Deux jours après son opération, je suis allée lui rendre visite, les bras encombrés d'un superbe bouquet de fleurs. Ce bouquet m'avait coûté une petite fortune mais Solange Duchemin n'est pas n'importe qui. Elle peut, sur un simple caprice, vous porter au pinacle ou vous faire rejeter au ban de la société. Agacement. Il n'est jamais possible de se faire apporter un vase dans les cliniques ce qui est d'autant moins compréhensible que l'on ne cesse d'offrir des fleurs aux patients. La religieuse faisant office d'infirmière a été ravie de nous procurer un récipient sinon adéquat du moins relativement acceptable. Afin d'entretenir la conversation, et pour continuer à me faire bien voir de Solange Duchemin qui est une vraie grenouille de bénitier, je me suis extasiée sur les mérites de ces braves religieuses qui dispensent leurs soins aux malades, emmènent les enfants les plus démunis en colonie de vacances ... " Les sœurs ne s'occupent pas du tout des colonies de vacances ! Pas celles de Compiègne, en tout cas ! " a jappé Solange Duchemin, presque outrée (je me demande bien pourquoi. Ce n'est pas une entreprise frauduleuse que je sache ?). Gisèle, sale petite garce ! Elle nous a bien eu ! J'enrage tellement que mes vacances en sont gâchées. J'ai longuement hésité à mettre maman et papa au courant de ma découverte. À quoi bon, inutile de les bouleverser, le mal est fait. Cette... Je suis tellement furieuse que les qualificatifs me font défaut, est partie rejoindre un garçon bien sûr. Une vraie femelle en chaleur ! La fesse, il n'y a plus que cela qui compte maintenant pour ces petites salopes ! Quand je pense que je me suis dévouée pendant des années et des années pour lui donner un bon exemple, quand je songe à tous ces efforts que j'ai déployés pour une faire une jeune fille bien éduquée ! J'aspirais pour elle à ce que la vie peut offrir de meilleur : un bon mariage avec un gentil jeune homme de bonne famille, ayant une bonne situation. Et toutes ces années pendant lesquelles je me suis consacrée à son éducation, pour quoi ? Pour quel résultat ? Pour qu'elle devienne une pute ? Où peut-elle bien être en ce moment ? Elles n'ont aucunement conscience des dangers qu'elles peuvent courir à cet âge là. Ah, elle ne perd rien pour attendre ! La raclée que je vais lui administrer quand elle va rentrer au bercail ! GISELE Dans la vie, pour obtenir quelque chose, il faut avoir des relations. Madame Da Silva a une copine, gardienne d'immeuble boulevard des Batignolles qui a une copine, employée de maison chez une dame qui demeure boulevard Rochechouart, et cette dame du boulevard Rochechouart s'est laissé dire que les gens qui habitent l'appartement juste au-dessous de chez elle auraient une chambre de bonne à louer. Le boulevard Rochechouart est un boulevard hypocrite. D'un côté tranquille et béni-oui-oui. Vous traversez la rue, passez sous le métro aérien, et vous accédez dans un monde criard où circule une faune bigarrée, étrange et inquiétante. L'immeuble vers lequel je me dirige est situé du côté bon chic bon genre. À la droite de la porte de bois à double battant que je m'apprête à franchir, un des ces Interphones qui anéantissent impitoyablement les pittoresques Madame Da Silva. Encerclée de hauts murs rébarbatifs, une cour pavée, plutôt grande, dans laquelle s'ébattent quelques poubelles du plus ravissant vert colique, prolonge le porche. À main droite, une seule porte, vitrée cette fois, donne accès à un escalier à marches patinoires. Pas d'ascenseur. Sous le porche, un tableau d'affichage bien en évidence au-dessus d'une rangée de boîtes à lettres m'a renseignée : Madame et Monsieur Guorrez, 2° étage droite. Je suis tout de suite avertie : dans ce ménage, c'est madame qui domine. C'est une monstresse qui vient m'ouvrir. Environ un mètre soixante des pieds à la rare chevelure jaunâtre frisottée, cent cinquante kilos de formes adipeuses boudinées dans une robe imprimée de motifs floraux outrageusement bariolés. Le nez large et épaté me hume avec circonspection, les yeux porcins me scrutent avec suspicion. " C'est vous la petite jeune fille qui... " Il s'est trouvé un homme pour épouser ce phénomène de foire ? À quoi peut-il bien ressembler ? Elle me fait entrer et, alors qu'elle m'introduit comme à regret dans le salon-salle à manger, je le découvre qui s'extrait péniblement d'un canapé en cuir. Il est chauve et vêtu d'un pantalon réséda et d'une chemise couleur selles de bébé à rayures blanches. La version mâle de la dame si on fait abstraction de la chevelure. Même gabarit, même groin épaté. On pourrait croire que c'est son frère. " Je vous présente Monsieur Guorrez, mon frère. " Tilt !... C'est pas vrai, c'est un gag ! J'avais lu le nom sur le papier que m'avait remis Madame Da Silva bien sûr, et aussi sur le panneau d'affichage au-dessus des boîtes à lettres, mais l'entendre prononcer à haute voix... C'est pourtant vrai qu'ils ressemblent à une paire de gorets travestis pour une mascarade de fête foraine. Le regard turbide de la monstresse épie férocement le mien. Surtout rester impassible, refouler ce fou rire qui me titille la glotte, réprimer ce rictus qui me taquine les zygomatiques. Ce qui suit m'ôte toute envie de rire. " Je ne sais pas... (lippe boudeuse)... Vous me paraissez bien jeune... " Le silence s'installe qui dure une éternité. Ce qui m'inquiète, c'est que je n'ai pas été conviée à m'asseoir. Je n'en prends que plus conscience de mon sort précaire. J'essaie désespérément d'afficher un air adulte mais j'ai beau faire, je me sens toute godiche. C'est lui qui prend la parole, presque humblement : " Elle semble sérieuse cette petite, Irène. " Elle se décide brusquement : " Vous n'avez qu'à visiter la chambre et vous verrez si elle vous convient. Je vous préviens que je la loue meublée. Forcément, c'est plus cher. " Avec un manque de conviction évident, elle me tend une clé qu'elle extirpe de la poche fleurie de sa robe à ramages. " C'est au septième. La porte n° 5. " La personne qui entretient les marches de l'escalier se heurte au même problème que moi quand j'utilise la spatule pour m'épiler les jambes. Entre le sixième et le septième étage, la cire lui fait défaut. Première porte, numéro 1. C'est logique. Dans le prolongement, à l'extrémité d'un couloir qui fait un coude, numéro 9. Je reviens sur mes pas. Sur ma gauche, un décrochement abrite un robinet qui goutte dans une vasque calcaireuse. Encore un tour à gauche, trois portes me font face, numéros 3, 5, et 7. Le responsable de la numérotation des portes de ce 7e étage (sans ascenseur) souffrait de pairophobie. A Pierrefonds, la chambre que je partageais avec Sophie, et qui est devenue MA chambre lorsque Sophie s'est mariée, occupe une surface au sol d'une vingtaine de mètres carrés. Je le sais parce que papa l'a dit quand il a fallu changer la moquette. La pièce presque carrée dans laquelle je viens de pénétrer doit en faire tout au plus une quinzaine, si ce n'est moins. À main gauche, en entrant, de part et d'autre d'une cheminée, le mur offre un renfoncement qui a ingénieusement été aménagé d'un côté en penderie et de l'autre en placard avec étagères superposées. Faisant face à la porte, une table bâtarde, ni haute ni basse, près d'une fenêtre qui occupe toute la hauteur du mur. La pluie dessine des arabesques sur les vitres crasseuses dépourvues de rideaux et de store. Le troisième mur est mangé à moitié entre sol et plafond par un lourd bahut sans grâce ni style bien défini. Le lit, de la taille dite pour une personne et demie (tu parles d'une aberration ! ) longe le quatrième mur sur ma droite, sa tête frôlant le bahut. Pour compléter l'ameublement, une chaise ! Comment qualifier le papier mural ? Pisseux ? Le sol est composé d'un parquet rugueux mais net, bien plat partout sous les pieds. Le lit ? un matelas famélique sur un sommier épuisé. C'est une chambre meublée et donc, forcément, c'est plus cher. Je tombe immédiatement amoureuse de la cheminée. Rien de tel qu'un bon feu de bois dans une cheminée pour obtenir une atmosphère intime et chaleureuse. Même chez nous, à Pierrefonds on n'en a pas. Papa voulait en construire une mais maman trouvait que ça ferait trop de tintouin. Quand même, c'est vraiment pas grand ! Et c'est du pas grand avec rien dedans. Bon, regarde les choses en face ma vieille. Nous sommes mercredi. Si tu n'as pas de toit pour t'abriter à Paris, samedi soir prochain il faudra que tu réintègres la maison familiale et la maison familiale c'est retrouver Sophie, être sans cesse surveillée, épiée, gendarmée. Effondrée, je m'assieds sur le lit qui, dans un grand élan de solidarité, s'effondre également. Un des pieds du sommier est cassé. Le montant du loyer que m'annonce Madame Guorrez est nettement inférieur à celui d'un studio mais elle n'en fait cependant pas du tout cadeau de sa chambre meublée, tant s'en faut. Que je sois intéressée ou non l'indiffère totalement Madame Guorrez ; c'est tous les jours qu'on vient sonner à sa porte pour la louer sa chambre de bonne. " Vous la prenez ? Bien. Alors vous me versez tout de suite deux mois de caution et un mois de loyer d'avance. En espèces. Pour un loyer de ce montant là, vous pensez bien que je ne vais pas le déclarer, on paye déjà assez d'impôts comme ça. - Si on vous pose des questions, vous dites que vous êtes ma nièce et que je vous héberge gracieusement. - Vous me paierez le loyer au plus tard le cinq du mois. Pas le six ou le sept, le cinq. Il faut que ce soit bien compris une fois pour toutes. - Il est interdit de recevoir des hommes. J'ai eu une martiniquaise qui recevait des tas de visiteurs, des parents prétendait-elle. Je ne veux pas de ça. - Pas d'animaux non plus. J'ai eu une roumaine qui possédait deux affreux yorkshire qui aboyaient sans arrêt et tout l'immeuble venait se plaindre à moi. Les animaux c'est bruyant, c'est sale, et ça fait des dégâts. - Et vous évitez de faire le moindre bruit après vingt-deux heures. J'ai eu une italienne qui faisait des vocalises jusqu'à des minuits passés. C'était infernal pour ses voisins. " Une nièce martiniquaise, une autre roumaine, et une italienne, ma logeuse à une famille très éclectique. Nous convenons que je lui donnerai l'argent dès demain et que je pourrai prendre possession de la chambre immédiatement. Elle me fait remarquer sa générosité. Demain, cinq jours nous sépareront de la fin du mois, cinq jours pour lesquels elle ne me fera pas payer de loyer. Je me confonds en remerciements et, pour le coup, c'est à peine si j'ose évoquer, timidement, le pied de lit cassé. " Pfut, une broutille. Je demanderai à l'employé du service d'entretien de l'immeuble de vous le réparer. - Pendant que j'y pense, ajoute t'elle en me poussant vers la porte, ne vous avisez pas de vouloir faire du feu dans la cheminée. Elle n'a pas été ramonée depuis des siècles et vous risqueriez de provoquer un incendie. " " Chère maman, cher Papa, Il faut que je vous avoue que je n'ai jamais été monitrice dans une colonie de vacances. Je suis à Paris et j'ai décidé d'y vivre. Je sais que vous allez être très fâchés mais si j'étais restée à la maison vous auriez continué à me traiter comme une enfant et je ne peux plus le supporter. Il y a des tas de filles de mon âge qui sont déjà mariées. Je n'ai pas envie de ressembler à Sophie et d'avoir plus de trente ans pour me marier. Ne vous inquiétez pas pour moi, j'ai trouvé du travail et j'habite dans un très beau studio avec tout le confort en plein centre de Paris. Je préfère ne pas vous donner mon adresse parce que Sophie serait capable de venir me chercher et je veux qu'elle me fiche enfin la paix. Je vous aime beaucoup et je vous embrasse bien fort. Je vous téléphonerai bientôt. " -:-:-:-:-:-:- C'est par télégramme qu'elle m'a prévenue : la marraine de Guillemette anticipait la date de son retour. Elle arriverait à Paris samedi dans la matinée et j'étais fermement invitée à libérer son appartement dès le vendredi soir, dernier délai. Jeudi, vendredi. Je disposais de deux jours, même pas, un et demi, pour rendre ma chambre habitable. Quelles courses entre le boulevard Rochechouart et le grand magasin " Les Galeries Farfouillettes ". Acheter des draps (zut, pas de draps housse pour les lits de une place et demie ! ), une couette qui est bien plus pratique que des couvertures, un traversin avec son oreiller (non, deux, c'est plus confortable pour lire au lit), un balai et une pelle, quelques assiettes, deux verres, un bol, une grande et une petite casseroles. Ça n'a l'air de rien, mais c'est encombrant et, à chaque voyage, c'est à bout de souffle que j'aboutissais à mon septième étage sans ascenseur. Qu'est-ce qu'il me manquait ? Des conserves, un ouvre-boîtes. Je ne pouvais pas toujours me nourrir avec des fruits et des gâteaux. J'avais oublié d'acheter des fourchettes, des cuillères et des couteaux. Penser à prendre du café soluble. Et comment j'allais le faire mon café ? Nouvelle excursion aux " Galeries Farfouillettes " pour y faire l'emplette d'un gaz de camping, un à deux brûleurs qui encombrerait les deux tiers de ma table. Je n'avais rien oublié ? De toute façon, on est déjà vendredi, il n'est pas loin de dix heures du soir et il est temps que je libère l'appartement de marraine-Carabosse. Quand je pense que je le trouvais aussi grand qu'un placard. Ma prof de maths serait contente, j'ai enfin compris ce qu'elle n'a jamais réussi à me faire " entrer dans le crâne " : la loi de la relativité. Une dînette fruits et gâteaux pour ne pas changer, suivie d'un vigoureux brossage de quenottes. Une douche bien fraîche s'impose avant de partir ; avec toutes ces allées et venues et la chaleur moite qui submerge la capitale depuis deux jours, je me sens suante, poisseuse, répugnante de saleté. J'ai été dire au revoir à Madame Da Silva et à son genou bavard. Je reviendrai vous rendre visite, promis, juré. Au fait, quel travail exercent-elles les filles de vos sœurs et frère ? Ah ! Employées de maison. Bien sûr, il