MARS 1964
C'est pourtant vrai qu'il
danse divinement bien.
Voilà bientôt vingt
ans que nous nous fréquentons, voilà des années
que maman se pâme en affirmant que toute femme s'imagine
être la réincarnation de Sissi, l'impératrice,
lorsqu'elle tourbillonne dans ses bras, et il m'a fallu
cette occasion pour découvrir à quel point c'est
un fabuleux valseur.
Il est vrai que pour se pâmer
et vivre pleinement l'état de grâce, il est
essentiel de garder les yeux rigoureusement clos.
Tant de grâce émanant
d'un cavalier par ailleurs affligé d'une paire de
jambes arquées et d'un petit ventre rond, cela tient du
miracle. Et avec mon mètre soixante-deux, je pourrais, si
j'ouvrais les yeux (ce que je me garde bien de faire pour ne
pas rompre la magie de l'instant), contempler sans avoir à
lever la tête, une trogne rubiconde qui offre une ressemblance
frappante avec celle des moines qui ornent le couvercle de certaines
boîtes de fromage.
Et n'allez pas croire
qu'il a les jambes arquées à cause d'une
longue pratique de l'art équestre. La raison en est
beaucoup moins romantique et n'est due qu'à un
usage intensif du vélo.
En effet, après une série
d'échecs successifs lorsqu'il a tenté
d'obtenir son permis de conduire une voiture (échecs dus
surtout à un tempérament excessivement émotif),
il s'est résigné à utiliser ce mode de
locomotion pour pouvoir se déplacer en toute liberté.
Mais la posture qu'il adopte sur une bicyclette tient du numéro
de cirque. Il pédale, les jambes presque à l'équerre
du corps. J'aime mieux vous dire qu'il n'a pas
intérêt à emprunter des ruelles étroites
entre deux pâtés de maisons lorsqu'il chevauche
son destrier. Ni les pantalons, ni les genoux ne résisteraient.
Peu à peu, les danseurs,
subjugués par le spectacle que nous offrons, ont déserté
la piste pour mieux admirer nos évolutions. À
l'exception du couple formé par Ghislaine et Charles qui
valsent les yeux dans les yeux, étrangers à tout ce qui
les entoure.
En toute objectivité,
nous devons présenter un tableau charmant. Ce n'est pas
tous les jours qu'on peut voir tourbillonner, dans un envol de
tulle et de satin neigeux, deux ravissantes mariées.
Bon, d'accord, pas de
leçon de modestie, s'il vous plaît. Il suffit bien
de la mamé Ninette pour nous rabattre le caquet de sa voix
chevrotante :
« Vous, les gamines, vous
êtes mignonnettes avec votre teint clair, vos yeux myosotis,
vos cheveux qui hésitent entre le brun et le cuivre - qu'à
mon avis ça n'a pas été votre meilleure
idée que de vous les faire couper comme ceux des garçons
- et juste ce qu'il faut de fesses et de poitrine pour être
agréables à regarder. Mais vous auriez connu votre mère
quand elle avait votre âge, alors là, oui, là,
vous auriez su ce que c'est que la vraie beauté.
- Une splendeur que c'était
votre mère quand elle avait votre âge. Tous les gars du
village bavaient de désir quand ils la regardaient passer. Ils
pouvaient toujours baver : votre maman, en plus qu'elle
était belle comme vous pouvez même pas l'imaginer,
il n'y avait pas plus sage.
- Personne n'a compris
quand elle s'est amourachée de votre père
qu'était pas très grand, ni très costaud,
et pour tout dire pas très beau non plus. Sans compter qu'il
était même pas de chez nous. »
Ce qu'oublie de dire mamé
Ninette, c'est que le pas très grand, pas très
costaud, pas très beau, qui me tient lieu de cavalier en ce
moment, valse divinement et que c'est peut-être tout
bêtement à cause de ça qu'il a conquis le
coeur de maman.
Autrement, je ne vois pas ce qui
a pu la séduire chez lui car ce n'est certainement pas
le dialogue qui les a rapprochés.
Vous pouvez en demander
confirmation à Ghislaine, ma soeur, ou à mon
frère, Jean, le grand blond aux cheveux coupés en
brosse qui se trémousse sur l'estrade en jouant de
l'accordéon, depuis notre tendre enfance, nous n'avons
jamais entendu nos parents échanger des propos autrement qu'en
se chamaillant. C'est bien simple, ils ne sont jamais d'accord
sur rien.
Il suffit que Miquette, notre
mère, (sitôt son baptême expédié,
tout le monde s'est empressé d'oublier que, le
jour de sa naissance, on l'avait prénommée
Micheline) dise « blanc » pour qu'Adrien, notre
père, affirme « noir ».
Adrien décide-t'il
de garder les fenêtres ouvertes pour profiter de la tiédeur
d'un soir d'été que Miquette s'empresse
de les fermer en ronchonnant que la lumière va attirer des
nuées de moustiques.
On pourrait en conclure que
notre enfance s'en est trouvée traumatisée. Ce
serait une erreur. Nous avons vécu les perpétuelles
chamailleries de nos parents en toute sérénité.
D'une part parce que ces chicanes ne s'accompagnaient
d'aucune acrimonie, ensuite parce qu'il était
difficile de les prendre au sérieux.
N'ont-ils pas encore
coutume, ces deux belligérants, de se planter un bécot
sur la bouche pour couper court à la discussion et tenter
ainsi d'obtenir le dernier mot en empêchant l'autre
de rétorquer.
Qui plus est, lorsque nous
cherchions à profiter de leurs continuels désaccords
pour extorquer une permission, une exemption, ou un pardon, c'est
avec cet illogisme implacable des parents qu'ils nous riaient
au nez :
« Demande à ta
mère, elle saura mieux que moi ce qu'il convient de
faire. Pour moi, je m'en remets à sa décision. »
« Adresse toi à ton
père, il est meilleur juge que moi. Tu feras comme il te dira.
»
La valse se termine sous les
applaudissements enthousiastes des convives.
Je récompense mon
cavalier d'un tendre bisou sur son crâne largement
dégarni tandis que Ghislaine et Charles échangent un
baiser passionné.
Mais où est donc passé
mon mari tout neuf à moi ?
Ouh là là !
En compagnie de ses parents. À tous les coups, si j'en
juge d'après son front buté et son regard noir,
il est encore en train de se faire admonester.
N'écoutant que ma
couardise, je me garde bien d'aller les retrouver et me dirige
vers le buffet. La danse m'a donné soif.
Mon pauvre Bruno ! C'est
le vilain petit canard de la famille et il n'en a même
pas honte, le bougre.
Quelle idée a-t'il
eu aussi de vouloir exercer la profession de décorateur !
Quand on a pour papa un directeur de banque, pour maman, la fille
d'un banquier, pour frère le sous-directeur de la banque
de papa, et pour belle-soeur, une fille de banquier, on se doit
d'embrasser la carrière de banquier, non ?
Ce n'est pas demain la
veille qu'il pourra espérer se mettre à son
compte, Bruno. Pas avec l'aide de l'argent de papa,
toujours, qui ne lui pardonne pas d'avoir interrompu ses études
de droit pour s'enticher de décoration. Et pourtant,
Hugo, le tout jeune et sémillant patron de Bruno, le lui a
promis, il suffit que Bruno apporte des capitaux pour devenir son
associé ; ce qui serait quand même plus valorisant
que de se contenter d'être son employé.
Las, s'il restait la
moindre chance à Bruno de fléchir la rancoeur de
papa, il a tout gâché en convolant avec la rustaude que
je suis. En épousant la très modeste fille d'un
très modeste restaurateur provincial, il a consommé la
mésalliance.
Qu'ils se rassurent les
géniteurs de mon époux. S'ils n'éprouvent
que dédain pour moi et ma famille, nous ne ressentons aucune
sympathie à leur égard.
Non mais, regardez la ma belle
famille.
Edmond, le père. Quelques
rares cheveux gris maussades soigneusement aplatis sur un crâne
en pain de sucre, la peau plaquée sur les os, un teint
d'hépatique. On dirait un cadavre que l'on vient
d'exhumer après trois mois passés dans un
tombeau.
Albane, la mère. La
silhouette et le charme d'un parapluie de campagne. La morgue
personnifiée.
Geoffroy, le frère. À
trente-deux ans, c'est le portrait de son père : un
cadavre à peine un peu plus frais mais dont on imagine
facilement qu'il va rapidement se décomposer.
La seule de cette famille qui
soit plaisante - mais uniquement quand elle échappe à
la surveillance du trio infernal - c'est Astrid, l'épouse
de Geoffroy. Autant, en leur compagnie, elle affiche une mine
revêche, des attitudes de pimbêche, autant elle se montre
vive, gaie, enjouée, lorsque nous nous retrouvons en
tête-à-tête.
Astrid et moi avons lié
connaissance le jour où, pour la première fois, je suis
allée à Paris. Je devais y retrouver Bruno qui voulait
me faire visiter cette ville que j'habiterais bientôt
avec lui. Hélas, à peine étais-je arrivée
qu'il avait été contraint d'annuler notre
rendez-vous. Un incident s'était produit sur un chantier
qui requérait sa présence de toute urgence.
Que faire de moi ? Il
n'allait pas me laisser me morfondre tout l'après-midi
à l'attendre dans ma petite chambre d'hôtel ?
Hors de question également d'envisager que je passe un
après-midi de calvaire en compagnie d'Albane.
Astrid avait bien volontiers
accepté de se substituer à lui et décidé
d'enrichir le niveau culturel de la provinciale un tantinet
pataude que j'étais en lui faisant visiter quelques
monuments typiquement parisiens.
Ce jour-là, j'avais
découvert, à mes dépens, que cette fille était
une marathonienne. Dans un même élan, elle m'avait
entraînée en haut de la Tour Eiffel, au sommet de l'Arc
de Triomphe, admirer de près les gargouilles de Notre Dame de
Paris.
Saturée, hors d'haleine,
j'avais fini par crier grâce et nous avions échoué
dans un salon de thé.
Je m'étais aussitôt
affalée sur une chaise et ce n'était qu'après
un petit quart d'heure, le temps de reprendre mon souffle et
des forces en dévorant avec appétit une montagne de
pâtisserie et en lapant avec délectation un chocolat
chaud et crémeux, que je n'avais pu m'empêcher
de manifester mon étonnement.
J'étais partie en
compagnie d'une belle blonde à l'aspect aussi
chaleureux qu'une banquise, je me retrouvais plaisantant et
riant de bon coeur avec une jeune femme toute ébouriffée,
les yeux pétillants de malice, les joues encore rougies par
notre course effrénée.
Qu'était donc
devenue cette belle blonde aussi faussement platinée que
réellement guindée qui m'avait conviée à
une promenade touristique ? À quel moment de la balade
s'était-elle volatilisée cette blonde au regard
polaire ?
La métamorphose
s'était-elle produite quand nous nous étions
extasiées en choeur devant le panorama que nous
découvrions du sommet de la Tour Effeil ? Lorsque nous
nous étions lancées tels des bolides pour escalader une
volée de marches branlantes en pariant à qui serait la
première à aboutir en haut de Notre Dame de Paris ?
Je n'avais pu m'empêcher de m'étonner :
« Écoute, Astrid,
je ne comprends pas. Pour tout dire, je suis même complètement
paumée.
- Depuis que je suis arrivée,
à l'instar des parents de Bruno, tu me regardes comme si
j'étais un morceau de barbaque avariée et là
tu te montres vachement cordiale avec moi.
- À quoi joues-tu ?
Qui es-tu réellement ? »
Elle avait ri gentiment mais son
visage était devenu grave tandis que son regard se voilait
d'une ombre de tristesse.
« Petite Lydie, je vais
tout t'avouer : je suis courageuse mais pas téméraire.
»
Et voyant mon expression
déconcertée, elle avait continué :
« Tu me demandes qui je
suis réellement. La question est simple. La réponse est
plus compliquée que tu ne pourrais le croire. Tout bien
considéré, je suis différente et pourtant
identique à moi-même. »
Elle n'avait pu retenir un
bref éclat de rire désenchanté devant ma mine
ahurie.
« Bon, nous avons encore
une petite demi-heure de récréation devant nous et ne
serait ce que pour te remercier d'apporter un bain de jouvence
dans ma morne existence, je vais essayer de te fournir quelques
explications. Toutefois, je ne sais trop par où commencer et
mon récit risque de te paraître quelque peu confus.
- En premier lieu, il faut que
je t'avertisse : ne t'attend jamais à me voir
faire preuve d'amabilité à ton égard quand
nous évoluons au sein du clan familial et ne t'étonne
jamais non plus de me voir constamment arborer un air constipé.
- Maintenant, lorsque je
t'aurai raconté ce qu'a été ma vie
jusqu'à présent, je pense que tu seras mieux à
même de me comprendre.
- Je n'ai jamais connu ma
mère qui est décédée avant même que
je fasse mes premiers pas. Quant à mon père, banquier
comme tu le sais, après avoir confié mon enfance à
moult nurses dont il s'est montré plus ou moins
satisfait, il s'est empressé de m'envoyer en
pension dès que j'ai atteint ma onzième année.
Non pas parce qu'il n'éprouvait pas d'affection
pour sa fille, le cher homme, mais tout simplement parce qu'il
ne savait pas trop quoi faire de moi.
- Donc, mon père était
banquier. Mais s'il était banquier, ce n'était
pas par choix ou par goût mais tout bêtement parce que
son géniteur lui avait laissé un établissement
bancaire en héritage. Je dis « était » car
papa est mort quelques mois après mon mariage. Pour son
malheur, s'il était un métier pour lequel mon
cher papa n'était pas prédestiné, c'était
bien celui-là. Il aurait pu, avec succès, être
poète, peintre, collectionneur de papillons, mais surtout pas
banquier.
- C'était un doux
rêveur, un être adorable qui se perdait dans les lois de
la finance, qui accordait des prêts à qui le lui
demandait et, bien évidemment, le résultat d'une
gestion aussi fantaisiste, c'est que la banque ne cessait de
péricliter.
- Un jour est venu où la
situation est devenue tellement critique que mon père s'est
trouvé confronté avec deux seuls choix possibles :
où se tirer une balle dans la tête pour échapper
à tous ceux qui lui cherchait des poux dedans, où se
faire, comme on dit couramment, racheter. C'était
peut-être un doux rêveur, l'auteur de mes jours,
mais il tenait à la vie et de plus, à cause d'un
passé irréprochable et de plein d'autres
considérations que seul un financier pourrait t'expliquer,
son établissement bancaire était monnayable.
- La suite, tu la devines. La
banque Manzel a absorbé la banque de papa.
- Mais Edmond et Albane Manzel
ne pouvaient se contenter du seul achat de l'établissement
bancaire. Pour que cette fusion devienne irrévocable, ils
jugeaient primordial que je sois incluse dans le lot et, pour ce
faire, rien de tel que de nous unir par les liens du mariage, moi et
Geoffroy, leur héritier.
- Je n'avais même
pas encore dix-sept ans lorsqu'on m'a brutalement
extirpée de la douillette pension dans laquelle je somnolais
béatement en attendant l'arrivée du prince
charmant qui me réveillerait d'un baiser langoureux. Tu
peux imaginer mon emballement quand on m'a présenté
l'espèce d'emplâtre qui allait devenir mon
mari.
- Et voilà, ma chère
Lydie, l'histoire de ma vie et la raison de ce que je suis. »
« Eh, tu charries et tu
raccourcis. Avais-je protesté.
- O.K., à peine sortie de
l'adolescence, tu te retrouves mariée à un mec
qui dégage autant de charme qu'un croque-mort en train
de vanter sa marchandise. Mais ça n'explique pas
pourquoi tu affiches en permanence la mine d'une douairière
bigote à qui l'on vient de pincer les fesses. »
« Bien sûr que si ça
explique mon attitude. Enfin, essaye de te mettre à ma place !
- Imagine un peu. À
dix-sept ans, quand on a toujours vécu en pension, toujours
obéi à des professeurs, toujours observé des
règles, à moins d'être nantie d'un
caractère exceptionnel, on n'est pas très hardie.
Ajoute à cela que j'ai quitté la pension pour
vivre sous la coupe d'Albane qui, tu as pu le constater, n'a
rien d'une petite rigolote. Parce que, même si Geoffroy
et moi disposons de notre propre appartement dans l'hôtel
particulier de mes beaux parents, je me dois d'être
continuellement en la compagnie, à la disposition, sous
l'égide, appelle ça comme tu voudras, de ma
belle-mère.
- Nous renouvelons, ensemble,
notre garde-robe chez les mêmes couturiers, les mêmes
bottiers. Nous recevons, de concert, les mêmes convives, que ce
soit pour les thés des mardi et vendredi après-midi,
pour les soupers des lundi et jeudi soir. Nous assistons aux mêmes
ballets ou opéras. Nous regardons, avec le même ennui,
les programmes de télévision sélectionnés
par Geoffroy ou son père. Et si je veux lire un roman de mon
choix, je ne peux le faire que le soir, une fois réfugiée
dans mon lit.
- Oh, j'ai bien tenté
de me rebeller dans les premiers temps mais sais-tu seulement combien
un silence réprobateur, des regards dédaigneux, des
froncements de sourcils méprisants, des mines résolument
revêches, peuvent te rendre la vie insoutenable quand tu les
affrontes pendant plusieurs jours d'affilés. Inutile de
chercher un appui du côté de Geoffroy, il idolâtre
ses parents et je me dis souvent qu'il éprouve plus
d'attrait pour une opération boursière que pour
son épouse. Alors, en apparence, pour jouir d'un peu de
tranquillité d'esprit, pour pouvoir, de temps à
autre, m'offrir une escapade loin de cette atmosphère
empoisonnante sous un prétexte quelconque mais toujours de bon
aloi, je me suis soumise. »
« Mais enfin, Astrid, ça
fait plus de dix ans que tu endures cette vie ! Pourquoi, nom
d'une pipe ? Tu ne vas pas continuer à non exister
ainsi jusqu'au jour où tu seras une petite vieille desséchée !
Le divorce, c'est pas fait pour les chiens ! »
« Et voilà la
niaiserie que j'attendais ! Tu ne pouvais pas me la rater
celle-là !
- Très bien, je demande
le divorce.
- Eh oui, Monsieur le Juge, je
viens me plaindre des mauvais traitements que m'inflige mon
époux. Qu'ai-je à lui reprocher ? Et bien
figurez-vous qu'il me contraint à m'habiller avec
des toilettes d'Yves Saint-Laurent alors que je rêve de
porter des vêtements que j'aurais confectionnés de
mes propres et blanches mains. Si je sais coudre ? Bien sûr
que non. En pension, on nous apprenait bien quelques points de
broderie mais j'avoue que mes oeuvres ne sont pas des
chefs-d'oeuvre. Bon passons sur l'art vestimentaire.
Imaginez-vous, Monsieur le Juge, que cet époux indigne
m'oblige à subir le supplice permanent d'être
servie par un maître d'hôtel, un sommelier, une
nuée de soubrettes. Si je sais faire cuire un oeuf ?
Passer l'aspirateur ? Évidemment que non, Monsieur
le Juge. Ce n'est déjà pas si mal de savoir que
les oeufs se mangent à la coque, mollets, durs ou en
omelette, et qu'un aspirateur est un engin qui se branche à
une prise de courant et qui produit un boucan infernal quand on le
promène dans une pièce. Et comment je subviendrai à
mes besoins si vous m'accordez ce divorce ? Euh ? Et
bien on me reconnaît un joli filet de voix et quelque talent
quand je pianote. Oui, Monsieur le Juge, je vous le concède,
comme bagage, c'est plutôt maigre.
- Et bien, Lydie, petite
maligne, quel serait ton verdict si tu étais à la place
du juge ? »
« Je... Euh... »
Peut-on prétendre que
l'on vous a coupé la parole quand on a bafouillé
deux onomatopées ? Abandonnant son ton railleur, elle
avait fulminé :
« Et tu as oublié
l'essentiel : mon fils.
- Ne prends pas cet air penaud
va, je peux comprendre que tu l'aies oublié. L'amour
maternel ne m'aveugle pas, tu sais, et je reconnais volontiers
que n'est pas le genre de gamin devant lequel on se pâme
ou pour qui on éprouve de la sympathie. Il n'a que neuf
ans et il est déjà aussi pédant que son père,
avec la même face de carême, aussi pontifiant que son
grand-père et, que Dieu me damne car je ne parviens pas à
m'en expliquer les foutues raisons, il est en extase devant sa
grand mère. Mais c'est mon fils et je l'aime.
- Que crois-tu qu'il
adviendrait si j'obtenais le divorce ? Crois-tu vraiment,
une seule seconde, que j'obtiendrais la garde de mon enfant
alors que lui-même me préférerait son père
et ses grands-parents ? »
Elle avait raison, Astrid. Ma
suggestion était très niaise. Toute contrite et bien
embarrassée, je ne savais comment me faire pardonner une
réflexion aussi stupide.
« Je suis réellement
désolée, Astrid. Crois-moi, je ne t'en voudrais
jamais quand tu me snoberas pendant les rencontres familiales. Je
suis tellement triste de te savoir malheureuse.
- Est-ce que tu veux bien être
mon amie ? »
Son éclat de rire avait
résonné, triomphant, incongru dans l'atmosphère
feutrée du salon de thé.
« Lydie, ma petite Lydie,
bien sûr que j'accepte ton amitié. Crois-tu que je
me serais épanchée ainsi si je ne te considérais
déjà pas comme une amie. Ce que je t'ai raconté
aujourd'hui, je ne l'ai jamais dit à qui que ce
soit, même pas à l'abbé Joubert, mon
confesseur.
- Et pour sceller notre amitié
toute nouvelle, je vais te confier un autre secret. »
Elle s'était
penchée vers moi avec des mines de conspiratrice.
« Tu te rappelles, je t'ai
dit, tout à l'heure, que je m'offrais des
escapades.
- Et bien, figure-toi que
pendant ces escapades, je m'occupe à cocufier mon mari.
Et tu peux me croire, plus que la jouissance du corps, c'est la
jouissance de la revanche qui me comble parce que ce n'est pas
seulement cet ectoplasme de Geoffroy que je cocufie mais c'est
également ce vieux bouc castré d'Edmond et
Albane, ce laxatif ambulant. »
L'appel rieur de Ghislaine
a brutalement interrompu ma songerie et ramenée à la
réalité du moment.
« Lydie, hé
frangine, tu viens te joindre à la farandole ? »
Un coup d'oeil en
direction de Bruno me confirme qu'il serait vain d'attendre
de mon mari qu'il m'invite à danser. J'ignore
quel est l'objet de la discussion qui l'oppose à
ses parents et son frère mais à voir son air renfrogné,
j'ai tout lieu de supposer que le sujet n'a rien
d'agréable pour ce qui le concerne.
Ces gens de la haute bourgeoisie
n'ont vraiment aucune éducation. Ils pourraient quand
même avoir la décence de choisir un autre lieu, un autre
moment que le jour de mon mariage, pour régler leurs
querelles. S'ils croient qu'en kidnappant leur fils ils
vont m'empêcher de m'amuser et de virevolter, ils
se gourent les résidus d'hypogée. Bruno, lui, ne
s'y est pas trompé qui, avec un air excédé,
a planté là « les surgelés »
pour me rejoindre dans la danse, accueilli par le sourire éblouissant
de Ghislaine qui le récompense ainsi de sa bravoure.
Les surgelés.
C'est ainsi que Ghislaine
a surnommé les parents et le frère de Bruno. Sobriquet
immédiatement adopté par maman, papa, Jean, Marinette,
son épouse, et moi-même, tous unanimement outrés
par l'attitude odieusement arrogante dont ils font preuve à
notre égard.
Parce qu'ils sont
peut-être banquiers les parents de Bruno, mais papa et maman ne
sont pas peu fiers d'être les propriétaires de
leur hôtel restaurant de La Roque-Gageac.
Enfin, pour ce qui est de la
partie hôtel, restons humbles. Nous ne disposons que de trois
chambres à deux lits - mais toutes avec leur propre salle de
bain - que les touristes ne se disputent pas en été car
(faute de place) nous ne pouvons leur offrir l'agrément
d'une piscine, mais qu'ils sont bien contents de trouver
quand ils ont oublié de réserver dans d'autres
établissements hôteliers qui affichent « complet ».
Pendant la morte-saison, quelques voyageurs de commerce nous sont
fidèles et contribuent à amortir les frais d'entretien
de nos trois chambres.
À l'occasion du
mariage, les chambres ont été réquisitionnées
pour loger papa et maman Manzel, Geoffroy et Astrid, et le couple
délictueux formé par Hugo et sa dernière fiancée
en date, Vanessa. Bruno m'a rapporté, afin que je ne
m'en étonne pas, qu'Hugo change de voiture tous
les ans et de fiancée tous les six mois. Mais, en quelque
sorte, il manifeste une certaine fidélité puisque
toutes ses voitures sont de marque italienne et ses fiancées
successives, invariablement, hôtesses de l'air.
Vous auriez vu les Manzel, père,
mère et fils, froncer leurs nez pointus en examinant chaque
centimètre carré de leur logis provisoire pour en
vérifier la propreté avant de daigner s'y
installer.
Ils pouvaient toujours
inspecter, « les surgelés », maman, c'est
l'Attila de la saleté. Partout où elle passe, la
poussière trépasse et, dès qu'elle la voit
surgir, armée de son plumeau, toutes les araignées
s'enfuient à toutes pattes en hurlant de terreur.
Mais si notre activité
hôtelière est des plus modeste, la réputation de
notre restaurant n'est plus à faire. On y vient de
kilomètres à la ronde pour se régaler des petits
plats élaborés par papa. Tenez, promenez-vous à
Vitrac, à Beynac, à Sarlat, et même à
Gourdon, et demandez aux dix premiers badauds que vous rencontrerez
s'ils connaissent le restaurant « Lo Pascada ». Sur
un qui ne saura pas vous renseigner parce que vous serez tombé
sur un pisse-froid (c'est votre faute aussi. D'accord, je
vous avais dit de questionner les dix premiers badauds que vous
rencontreriez mais n'aviez vous pas remarqué que
celui-là, précisément, avec ses joues creuses
d'ascète et son air d'épagneul larmoyant
n'était certainement pas un épicurien), neuf vous
indiqueront, en salivant, la route qui mène à
La Roque-Gageac.
Et ce n'est pas d'omelette
qu'ils vous parleront mais du consommé aux truffes du
Périgord, du coq au vin de Cahors mijoté aux cèpes,
de la fricassée de poule aux girolles, du roulé de
pintade au foie de canard, du clafoutis aux pruneaux confits au vieil
Armagnac, dont Adrien, le patron de « Lo Pascada » régale
ses clients.
Le bedon d'Adrien, mon
papa, peut donc s'expliquer. Mais que maman et nous les
enfants, soumis à un tel régime diététique,
restions aussi minces, plonge nos laroquois dans des abîmes de
perplexité.
JUIN 1964
Et voilà le travail !
Plus que les deux bougeoirs à poser sur la table avec chacun
leur belle chandelle écarlate et ce sera parfait.
Nous n'avons pas de
chandeliers, mais ces bougeoirs dénichés dans une
brocante se sont révélés être des joyaux
une fois bien astiqués et peu me chaut qu'ils soient en
vulgaire laiton alors que le vendeur m'avait certifié
qu'ils étaient en cuivre.
À propos de « chaud
», on étouffe littéralement dans le studio en
dépit de l'unique fenêtre grande ouverte.
Juste après nos mariages
jumelés, Charles et Ghislaine se sont offert un petit détour
par Capri avant de regagner Avignon. Bruno et moi, faute d'un
budget nous autorisant le superflu, avons immédiatement
emménagé dans le studio de mon bien aimé.
Il me plaît bien ce studio
situé dans un immeuble du tout début de la rue Léon
Jouhaux. Encore que je parviens difficilement à m'accoutumer
au bruit incessant des voitures qui tournicotent autour de la Place
de la République et freinent aussi brutalement que bruyamment
à chacun de ses nombreux feux de circulation.
Certes, l'immeuble est
vétuste. Certes, l'entrée sombre et exiguë
est peu engageante. Certes, il faut grimper cinq étages d'un
escalier aux marches fendillées, craquelées, en
s'agrippant à une rambarde chancelante, il faut retenir
sa respiration pendant l'escalade pour ne pas périr
asphyxié par des odeurs entêtantes de mouton ou de
merguez, mais le studio, lui-même, est avenant.
Pas très grand, mais avec
suffisamment de place pour un couple de jeunes mariés, et
intelligemment conçu. Pour ajouter à son mérite,
la porte étanche ne laisse filtrer aucune des odeurs qui
règnent en despotes dans l'escalier.
La première porte, à
droite de l'entrée assez vaste, donne sur une salle de
bain avec baignoire, douche et w.c. Un inconvénient, pas
question de se vautrer dans un bain même parfumé lorsque
le partenaire souffre de coliques. Ben oui, la colique c'est
une chose qui peut arriver même à des jeunes mariés
romantiques.
L'entrée franchie,
on accède à la salle de séjour qui, elle, n'est
séparée du coin cuisine que par un muret de briques à
mi hauteur d'homme. La mezzanine par laquelle on accède
grâce à un escalier raide comme une rosière
outragée abrite notre lit bas et nos étreintes
ardentes.
Si j'aime bien notre
logis, je déteste Paris et, au risque de me faire huer par les
parisiens, je clame haut et fort que c'est une ville sale,
bruyante, malodorante. Tenez, pour preuve, cette crotte de chien qui
maculait la semelle de l'un de mes escarpins quand j'ai
réintégré le studio tout à l'heure.
Paris, quand il y pleut, c'est
à périr d'ennui. Quand le soleil se pointe, c'est
toujours entre deux giboulées et quand il daigne briller de
tous ses feux, on étouffe.
Selon les critères de mon
parisien de mari, il a fait beau temps les trois premières
semaines qui ont suivi mon arrivée dans la capitale. Cela n'a
pas empêché qu'au bout de huit jours j'ai
contracté un mal de gorge tenace et que pendant les quinze
jours suivants je suis restée désespérément
aphone. Ce n'est pas que j'ai beaucoup de relations avec
qui caqueter. Je ne connais même personne. Mais il est
toutefois préférable d'avoir l'usage de la
parole pour obtenir le secours des badauds quand on ne cesse de se
perdre dans les rues, sur les boulevards, ou dans le métro.
Comme je ne connaissais
personne, je m'ennuyais à mourir.
Bruno passait ses journées
sur des chantiers et ne rentrait que tard le soir. Ce n'était
pas les quelques courses alimentaires et la préparation de
petits plats mitonnés qui occupaient beaucoup de mon temps.
Plutôt périr que d'aller rendre visite aux Manzel
que ne démangeait certainement pas, non plus, l'envie de
me voir. Astrid ne pouvait que rarement échapper à
Albane, sa geôlière attitrée et je ne désirais
pas plus que cela la gêner dans sa mission sacrée qui
consistait à cocufier son mari. Quant à courir les
magasins, ce n'est guère une occupation très
attrayante quand on n'a pas beaucoup de sous à dépenser
(j'ai bien quelques économies mais mon ascendance
paysanne répugne à entamer mon « bas de
laine » pour le seul plaisir d'acquérir quelques
bagatelles). Si on ajoute à cela que la visite des musées
ne m'a jamais paru une distraction particulièrement
folichonne, c'est dire que j'avais tout loisir de me
languir d'ennui.
Très vite lassée
de tant de disponibilité, j'avais décidé
de me mettre à la recherche d'un emploi.
Bruno n'en voyait pas trop
l'utilité car après tout son salaire, sans être
mirobolant, suffisait bien à nous assurer un relatif confort
et nous ne nous privions pas de soirées passées à
assister tantôt à un concert, tantôt à une
séance de cinéma, après avoir dégusté
quelques spécialités dans un restaurant vietnamien, ou
nord africain, ou indien, selon l'humeur du moment. Mais,
compréhensif à défaut d'être emballé
par mon programme, il admettait mon besoin de m'occuper.
Pas folle, je devinais fort bien
ce qui le turlupinait et l'empêchait d'adhérer
avec enthousiasme à mes projets.
Est-ce qu'après une
journée consacrée au labeur, je serais encore aussi
empressée à lui mijoter de savoureux repas ? Est
ce que j'écouterais toujours avec autant d'intérêt
le récit de ses démêlées avec ses clients
ou ses fournisseurs ? Et surtout, surtout, est ce que je ferais
toujours preuve d'autant d'ardeur amoureuse, la nuit ou
au petit matin, entre ses bras virils ?
J'aurais pu, me prévalant
de quelques presque trois années d'expérience,
postuler un emploi de secrétaire chez un notaire ou dans un
cabinet juridique. Le temps passé dans une Étude ne m'y
incitait pas. J'avais accompli mon travail avec une conscience
professionnelle que mon employeur avait récompensé par
un certificat de travail des plus élogieux mais les activités
notariales ne me passionnaient pas outre mesure.
À La Roque-Gageac où
le travail du notaire consistait surtout en l'établissement
de testaments (ce qui l'occupait plus que nécessaire car
grand nombre de nos laroquois, qui ne sont riches que de quelques
terrains pierreux et parfois d'une masure, ont la fâcheuse
manie de changer tous les six mois leurs dispositions
testamentaires), et en la rédaction d'actes de ventes de
champs ou de bastides. S'il y avait bien une chose d'ailleurs
qui me faisait vitupérer c'était ces ventes de
bastides à des envahisseurs anglo-saxons. Ces britanniques
descendants des anglais que nos aïeux avaient eu tant de peine à
bouter hors de nos paysages et qui, armés de livres et de
sterlings, revenaient nous coloniser.
Ce qui m'aurait bien plu
aurait été de trouver un emploi dans une agence de
spectacles ou dans une agence immobilière mais je ne
dédaignais aucune petite annonce pour autant.
Pour me prouver son amour (comme
s'il en était besoin ! ) et son esprit de
solidarité, chaque matin de la semaine, Bruno descendait
chercher des croissants pour le petit déjeuner et en profitait
pour me rapporter les journaux.
À peine avait-il franchi
la porte du studio pour se rendre sur son lieu de travail, après
maintes embrassades et câlineries, je me précipitais
dans la salle de bain pour me pomponner, puis sur les quotidiens que
je parcourais avec avidité, et enfin sur le téléphone
avec lequel je jonglais avec une maestria digne d'une
technicienne de la communication.
J'avais découvert
que c'était une véritable chance que d'habiter
à proximité de la Place de la République. Sa
station de métro vous permet d'accéder à
divers endroits de Paris avec pas moins de cinq lignes directes.
J'avais très vite fait la fine bouche et négligé
de m'intéresser aux annonces dont les adresses auraient
nécessité d'emprunter une, ou pire encore, deux
correspondances.
En ai-je parcouru des rues et
des avenues, grimpé et descendu des escaliers, emprunté
et rendu des ascenseurs, vu et entendu des personnages divers aux
visages parfois débonnaires, le plus souvent sévères.
Bruno, rassuré parce que
j'étais toujours aussi tendre épouse,
attentionnée cuisinière, et comblé parce que
j'accueillais toujours ses étreintes avec la même
fougue amoureuse, m'encourageait, me conseillait, et surtout,
m'écoutait raconter, moi aussi, mes journées.
De temps à autre, je
recevais une lettre de Ghislaine.
Capri avait été
féerique. Charles était parfait ; la seule chose
qu'elle pouvait peut-être lui reprocher, c'était son
travail qui l'absorbait totalement. Mais quand il parvenait à
se libérer c'était pour se consacrer uniquement à
sa femme bien aimée et les instants étaient si courts
qu'ils en faisaient une fête grandiose.
Ghislaine était enchantée
de jouer les châtelaines dans le petit manoir qu'ils
habitaient et s'épanouissait totalement en prenant
plaisir à sarcler, planter, bouturer en observant les conseils
de son jardinier ; en dégustant le thé et les
petits fours, préparés par sa cuisinière, en
compagnie d'épouses charmantes et pas snobs du tout de
divers autres chirurgiens, médecins ou pédiatres ;
en prenant des cours d'équitation, des cours de tennis,
de conserve avec ces mêmes épouses...
Ma grande soeur s'épanchait
librement et sans forfanterie en me décrivant son existence
idyllique. Elle savait que ma vie avec Bruno me comblait, que je
n'avais heureusement pas un caractère envieux, et que
son bonheur ne pouvait que me réjouir.
Dans l'une de ses missives
(de plusieurs pages parce que sa grande écriture débridée
dévorait les feuilles), elle m'avait raconté
que, cédant aux supplications de papa qui n'en pouvait
plus d'entendre geindre et pleurnicher Ficelle, elle avait
fait, avec sa petite voiture anglaise, récent cadeau de
Charles, le trajet Avignon - La Roque-Gageac - Avignon dans le seul
but d'aller chercher notre chien. À en croire papa, le
malheureux animal refusait toute pâtée depuis notre
départ et se laissait mourir de chagrin d'amour.
Selon Ghislaine, papa n'avait
pas exagéré et c'est avec tout juste la force de
remuer un bout de queue indolent pour manifester sa joie de la revoir
que Ficelle l'avait accueillie. C'était un chien
amorphe parce qu'affaibli par le manque de nourriture que ma
soeur avait ramené à Avignon.
Huit jours avaient suffi pour
qu'il retrouve tout son dynamisme et Ghislaine était
ravie de l'avoir avec elle quoique l'amour extrême
de Ficelle pour sa maîtresse prêtait parfois à
quelques désagréments. Ainsi, il n'était
pas facile de lui expliquer que s'il pouvait l'accompagner
au manège où elle prenait des cours d'équitation,
il ne devait jamais aboyer, même pour manifester son admiration
pour les prouesses équestres de sa maîtresse. Il était
tout aussi ardu, quand elle prenait des cours de tennis, de lui faire
comprendre qu'il était interdit de courir après
les balles pour les lui ramener enduites de bave. Et lui inculquer
que Charles refusait absolument de partager son lit avec toute autre
personne que sa femme et qu'un gentil toutou doit se contenter
de monter la garde devant la porte de la chambre avait nécessité
beaucoup de fermeté et de patience.
Maman aussi m'écrivait
des lettres beaucoup moins dithyrambiques mais toujours très
chaleureuses.
Avec un talent littéraire
que ne lui aurait pas contesté un académicien, elle
contait les menus faits de leur vie quotidienne.
Papa lui avait offert, comme ça,
sans le prétexte d'une occasion spéciale,
uniquement pour lui faire plaisir, un livre de toute beauté,
déniché chez un libraire de Sarlat et représentant
les oeuvres de Gustave Doré. Elle ne se lassait pas de le
parcourir, d'admirer chaque lithographie, chaque illustration.
Jean en avait terminé des
travaux de bricolage qu'il effectuait pendant la morte-saison
pour subvenir aux besoins de sa famille et, avec Marinette, ils
avaient rouvert le terrain de camping quelques jours avant Pâques.
Maman avait donc de nouveau la garde de Jacquou, leur chérubin,
qu'il fallait surveiller de près car c'est que ça
trottine vite les jambes d'un bout de chou de deux ans qui pète
de santé et de malice.
Incidemment, l'une de ces
lettres m'avait appris que si papa ne parlait qu'en
termes affectueux de Bruno pour lequel il avait beaucoup d'estime,
surtout quand on songeait que le brave garçon était
parvenu à « tenir la dragée haute aux surgelés
», il n'avait éprouvé que méfiance
mêlée d'antipathie envers Hugo, le patron de mon
mari.
Une longue diatribe commentant à
maman que lorsqu'on n'est pas marié on ne partage
pas le lit d'une personne, même s'il s'agit
d'une soi-disant fiancée, que c'est inconvenant,
indécent, et encore plus malhonnête quand on exhibe son
inconduite chez des étrangers, s'était vu
interrompre par une mamé Ninette qui, bien entendu, se serait
bien gardée de sommeiller à ce moment-là. Sa
petite voix aigrelette avait trompeté, pour une fois à
peine chevrotante :
« C'est pas vrai
d'être aussi coincé du cervelet, mon pauvre
Adrien ! C'est pas possible d'être aussi vieux
jeu (sic) ! Mais qu'est ce que tu crois ? Si mon
Evariste et moi, on s'était pas un peu goûté
dans les champs pour être sûrs qu'on s'accordait
bien, peut être bien qu'on ne se serait jamais épousés.
Et alors, où elle serait ta Miquette en ce moment, hein ?
»
Mon pauvre cher papa puritain,
s'il apprenait un jour que Ghislaine et Charles, Bruno et moi,
avons aussi un peu goûté aux délices de l'amour
avant de prêter serment devant Monsieur le Maire et Monsieur le
curé, il serait absolument catastrophé. Pour notre
défense, nous n'avons jamais commis le péché
de chair dans un lit. Pour notre blâme, uniquement faute
d'occasion car l'abri d'une tente de camping ou les
sièges arrières d'une voiture, ce n'est pas
l'idéal pour des transports amoureux.
À ma grande stupéfaction,
Marinette s'était révélée être
une remarquable épistolière.
Un lettre d'elle me
parvenait, ponctuellement, toutes les trois semaines, rédigée
souvent avec drôlerie, et les fautes d'orthographe qui
parsemaient ces missives ne rencontraient qu'indulgence de la
part de la lectrice que je suis car elles étaient la preuve de
la confiance de ma narratrice.
Si papa n'avait envisagé
notre mariage à Ghislaine et moi qu'avec la répugnance,
somme toute compréhensible, que peut éprouver tout père
aimant à l'idée que des inconnus vont lui chiper
ses filles adorées, que dire de son désarroi, de sa
déception, de son amertume, lorsque Jean, à peine
rentré du service militaire, lui avait annoncé qu'il
avait l'intention d'épouser Marinette.
Marinette, la petite fille de la
sorcière !
Oh, ne ricanez pas, ce ne sont
pas des sorcières de comédie, les sorcières de
chez nous. Ce sont d'authentiques magiciennes. Des qui
fréquentent les loups garous, des qui connaissent la magie des
plantes et qui savent jeter un sort.
« Allons donc, qu'est
ce que c'est que ces billevesées ? Nous sommes au
XXe siècle ! Il y a beau temps que plus personne ne
cautionne ces sornettes ! » Allez-vous vous esclaffer.
Oui-da ! Et bien, si vous
ne me croyez pas, allez donc demander à ces jouvencelles grâce
à qui, et par quels moyens, elles ont été
débarrassées du cadeau un peu trop encombrant, un peu
trop gênant, qu'un soupirant leur avait offert, bien
contre leur gré. Et demandez aussi à certaines matrones
comment elles ont reconquéri les faveurs de leurs maris qui
éprouvaient bien du goût pour la serveuse du relais
routier sur la route qui mène à Vézac mais qui
s'endormaient, épuisés, à peine couchés
dans le lit conjugal.
Pour en revenir à
Marinette, c'est sûr qu'elle était gracieuse
cette brunette, et courageuse à l'ouvrage, il fallait le
reconnaître. Et ce n'était pas sa faute si elle
était la petite fille de la sorcière, elle qui n'avait
jamais connu sa mère et dont on ne savait même pas si
elle avait un père. Mais de là à vouloir
l'épouser !
Plus doux et placide que mon
frère, c'est difficile à dénicher. Plus
têtu, c'est une tâche impossible.
Tenez, par exemple, en ce qui
nous concerne Ghislaine et moi, autant papa que maman ou mamé
Ninette ne nous appellent jamais autrement que Gigi et Lili. Encore
une fois, cela démontre l'illogisme des parents qui,
pendant des mois, cogitent à la recherche du prénom
qu'ils attribueront à l'enfant à naître
et se hâtent ensuite de vous affubler de petits noms ridicules.
Jean n'a jamais été
prénommé Jeannot pour la bonne et simple raison qu'il
n'a jamais voulu répondre à ce surnom. Mamé
Ninette et mes parents se sont vite lassés de vouloir
l'appeler Jeannot quand il s'est avéré évident
que ce petit nom le frappait de surdité.
Autre exemple.
Si vous avez suivi des cours de
catéchisme, il est improbable que vous n'ayez pas eu
droit, vous aussi, à l'anecdote concernant cet enfant
roi à qui l'on vient annoncer sa mort imminente alors
qu'il est fort occupé à jouer au billard.
Interrogé pour savoir s'il désire se confesser,
l'enfant roi déclare qu'il n'en voit pas
l'utilité.
Le catéchiste vous
enseigne alors que si cet enfant ne souhaitait pas recourir à
la confession c'est parce qu'il était pur et sans
tâche et que la notion même de péché lui
était inconnue.
Au grand dam du curé - ce
n'était pas encore l'ardéchois à
l'époque mais un rigoriste pur et dur - mon frère,
du haut de ses dix années de maturité, a toujours
prétendu que si l'enfant roi n'avait pas voulu
perdre son temps à confesse c'était pas amour du
billard et parce qu'il ne voulait pas perdre une miette de la
partie. Et, malgré les foudres du curé, il n'a
jamais voulu en démordre.
C'est, bien évidemment,
mamé Ninette qui nous avait raconté cette histoire qui
l'avait toujours beaucoup amusée.
Donc était arrivé
ce soir où Jean avait présenté Marinette à
papa et maman. Ce qui était parfaitement stupide car ils la
connaissaient depuis ses premiers langes.
Ghislaine et moi étions
totalement inconscientes de la tragédie du moment. Elle, parce
qu'elle vivait cet âge pénible où les
membres vous poussent démesurément si bien qu'on
est déjà bien assez occupé à ne pas
commettre une maladresse avec des bras qui vous échappent dans
des gestes incontrôlés, cet âge ingrat où
le moindre microscopique bouton sur le nez vous plonge dans des
abîmes de désespoir, où l'on fond en larmes
sans savoir pourquoi. Moi, parce que j'étais toute
jeunette encore.
Nous nous étions tous
assis devant la table dressée, toujours à la même
place, au fond de la salle de restaurant, pour le dernier repas de la
journée.
Fallait-il que nous soyons
innocentes, Ghislaine et moi, pour ne pas remarquer le silence
inhabituel, les gestes empruntés de papa pour porter à
sa bouche le verre contenant l'apéritif servi, par
politesse, pour cette occasion funeste, le regard désemparé
de maman, celui buté de Jean, et les yeux apeurés de
Marinette.
Silence tellement profond que ma
voix fluette avait fait sursauter tout ce monde figé.
« Alors, c'est bien
vrai que tu vas être notre grande soeur ? Et bien
j'en suis drôlement contente parce que tu es vraiment la
plus gentille et la plus jolie. »
Il avait suffit de ce rien pour
dégeler l'atmosphère et pour que je conquière,
définitivement, le coeur de Marinette.
Bien sûr, ses lettres
relataient surtout les événements de sa vie avec Jean
et Jacquou, mon filleul (comme s'il avait pu en être
autrement) mais son dernier courrier avait réussi à me
faire sourire alors même qu'il me narrait la mort
tragique de Météo, notre chat.
Je vous vois déjà,
vous les amis des bêtes, vous offusquer de ce que l'on
puisse sourire quand on apprend qu'un vieux chat s'est
fait écraser.
Quelle mauvaise ! Quel
esprit peu charitable ! Faut il être méchante et
sans coeur quand même !
Je vous objecterais que vous ne
connaissiez pas Météo.
Plus hargneux, plus teigneux que
ce matou, je vous le promets, ça n'a jamais existé.
Météo, je ne
prétendrais pas que nous l'ayons recueilli. C'est
plutôt lui qui s'est imposé.
Nous ignorions tout autant ses
origines que celles de Ficelle mais nous étions tous bien
d'accord que l'on ne pouvait qu'absoudre le maître
qui s'en était débarrassé.
C'est maman, la première,
qui avait fait les frais de son mauvais caractère lorsqu'elle
l'avait découvert tapi sous une brassée de fagots
de bois, dans l'appentis.
Le matou, de la taille d'un
lionceau, était pitoyable, une oreille à demi arrachée
et le poil hirsute maculé de sang coagulé.
Que nos amis des bêtes se
rassurent, la main de l'homme n'était pas coupable
de ces méfaits. C'était manifestement le résultat
d'une bagarre mémorable avec l'un ou, plus
vraisemblablement encore, plusieurs de ces congénères.
Ce n'était sûrement pas un seul adversaire qui
avait pu le mettre dans cet état : Météo
était tellement agressif que même une meute de dobermans
ne s'y seraient pas frotté. Par la suite, des années
de vie commune nous avaient enseigné que Météo
passait ses nuits à courir la gueuse et à se bagarrer,
et les journées à roupiller. Les souris pouvaient
folâtrer en toute tranquillité, ce n'est pas lui
qui les aurait dérangées dans leurs ébats.
Émue par l'état
pitoyable du chat, maman avait voulu le panser. D'un féroce
coup griffe, il l'avait dissuadée de jouer les Florence
Nightingale à ses dépens.
Le second à se retrouver,
plus éberlué que choqué, la main zébrée
de trois profondes griffures ensanglantées puis soigneusement
badigeonnée d'un baume aseptisant, avait été
papa. N'avait-il pas eu l'audace d'imaginer que
parce qu'il déposait des reliefs de repas, comme une
offrande, à notre charmant félin, ce dernier, éperdu
de reconnaissance, l'autoriserait à une caresse !
Nous avions tous très
vite appris, Jacquou et Ficelle compris, et même Marinette qui
est pourtant une petite fille de sorcière, qu'il était
préférable de se tenir à prudente distance de ce
monstre. Seul Jean, allez donc savoir pourquoi, trouvait grâce
aux yeux bridés du félin et pouvait l'approcher
sans se faire agresser.
Au moins, si on ne l'approchait
pas, n'avait-on rien à craindre des humeurs belliqueuses
de Météo.
À l'exception,
toutefois, de Gilou, le volailler qui nous livrait les divers
volatiles destinés à régaler les hôtes de
notre restaurant.
Compte tenu de son métier,
Gilou aurait pourtant dû jouir des faveurs de notre fauve. Las,
pour lui avoir plus d'une fois caressé les côtes
d'un vigoureux coup de pied pour l'avoir surpris à
renifler d'un peu trop près sa fourgonnette, Gilou était
devenu l'ennemi n° 1 du chat.
D'après Marinette,
il ne faisait aucun doute que Météo n'avait pas
digéré le dernier coup de croquenot que le volailler
lui avait flanqué.
Était-ce l'occasion
qui s'était présentée ? S'agissait-il
d'un acte prémédité ?
Par un beau matin ensoleillé,
alors que la fourgonnette du volailler surgissait d'un virage,
à l'entrée du village, bondissant d'un
muret, le chat s'était jeté au visage de son
ennemi pour l'attaquer.
Comment aurait-il pu deviner le
malheureux animal que ce visage abhorré était protégé
par une vitre ?
Il était venu rebondir
contre le pare-brise et la violence du coup l'avait catapulté
sous les roues de la voiture. Exit, Météo !
Aussi, cessez de me honnir car
ce n'est pas la nouvelle de sa mort qui m'avait fait
sourire. C'est que je n'étais pas plus étonnée
que cela des circonstances qui avaient fait passer Météo
de la vie à trépas. C'était bien son
genre, à ce valeureux samouraï félin, de périr
en cherchant à venger son honneur.
Heureusement que mes
correspondantes me distrayaient. Heureusement, aussi, que j'étais
toujours assurée de trouver du réconfort dans les bras
de mon mari bien aimé car, après presque deux mois de
prospection, mes recherches pour trouver un emploi n'étaient
toujours pas couronnées de succès.
Pourquoi ? Oui, pourquoi,
puisque lors des tests d'embauche, c'était avec
une remarquable vélocité que je transcrivais, en
sténographie, un texte dicté que je relisais ensuite
sans la moindre difficulté ? Pourquoi puisque mon
orthographe et la qualité de présentation de mon
courrier étaient irréprochables ?
MAIS... Ma brève
expérience professionnelle ne m'avait pas préparée
au secrétariat commercial. MAIS... Mon anglais laissait à
désirer. (Satanés anglais qui se dressaient encore en
travers de mon chemin ! Encore que je ne pouvais pas trop les
maudire car c'était eux qui procuraient des travaux de
bricolage à mon frère pendant la morte-saison.)
MAIS... J'étais
une jeune mariée. Et n'importe quel employeur vous
certifiera qu'une jeune mariée n'a rien de plus
empressé que de concevoir un bébé trois mois
après son embauche.
Bruno était parfait qui
me consolait quand je désespérais, me rassurait quand
les doutes m'assaillaient, m'encourageait quand je
perdais confiance, me réconfortait quand je déprimais.
Il le disait, il me le répétait, il me le ressassait
infatigablement : il avait foi, il croyait en moi. Et toujours,
toujours, inlassablement, il me stimulait.
Moi, j'étais la
meilleure, la perle rare, et ce n'était pas ma faute si
aucun de ces directeurs, ou chefs du personnel, ou chefs
d'entreprise, n'avaient pas su déceler qu'ils
laissaient s'échapper la secrétaire idéale.
Enfin, ça y est,
aujourd'hui mes efforts ont été récompensés,
j'ai trouvé un emploi.
Pas très loin de notre
domicile, en plus : rue de Paradis. Quel joli nom !
Pourtant, en entrant dans la
salle de réception de l'établissement, ce
matin-là, j'avais été saisie d'un
accès de découragement en contemplant la douzaine de
postulantes qui attendaient, sagement assises, leur tour d'être
convoquées dans le bureau directorial en s'assassinant
du regard.
Un éventail représentatif
du secrétariat se trouvait stocké dans cette étroite
salle de réception où je m'était résignée
à attendre, stoïquement debout car plus aucun siège
n'était disponible.
Une blonde aussi avenante qu'un
glaçon, au chignon savamment élaboré, côtoyait
un souriceau femelle qui se dissimulait derrière une énorme
paire de lunettes à la monture d'écaille. Une
autre blonde, oxygénée celle-là, à peine
vêtue d'une mini-jupe, contemplait d'un air rêveur
ses ongles démesurés, peints d'un vernis couleur
grenat, tout en mâchouillant du chewing-gum. Assise à
ses côtés, c'était tout son visage qu'une
autre authentique fausse blonde avait peinturluré. Il
disparaissait sous une couche de fard à joue, de rouge à
lèvres violet, et de mascara qui lui donnait un regard de vamp
de cinéma muet des années 30. Une pâlichonne aux
cheveux châtains frisottés ne cessait de remuer les
lèvres en une incantation muette tandis qu'une
maigrichonne, assise toute raide sur sa chaise, les mains bien à
plat sur ses genoux serrés, paraissait en proie à une
transe terrorisée.
L'air de la pièce,
saturé de parfums aussi divers qu'incompatibles, était
à la limite du respirable et je sentais, peu à peu, mon
estomac se contracter sous l'effet de la nausée. L'état
idéal pour affronter quelqu'un qui va tenir votre avenir
entre ses mains.
La porte d'entrée
s'ouvrait sur une nouvelle candidate quand la première
postulante avait été appelée à franchir
les portes du bureau directorial. Il était très
exactement neuf heures pile.
Apparemment, nous avions toutes
été convoquées - peut-être pour juger de
notre ponctualité - à la première heure
d'ouverture matinale.
Les entretiens se succédaient
au pas cadencé. Un quart d'heure, vingt minutes à
peine, la postulante avait-elle franchi les portes de ce que déjà
mon imagination fertile avait baptisé la chambre de tortures
qu'elle les refranchissait, la mine impassible, ce qui ne nous
laissait rien augurer de la décision qui avait été
prise à son sujet.
Ce rythme n'avait rien de
bien encourageant et j'aurais apprécié de cesser
de trembloter. Tremblement qui ne cessait de s'accentuer au fur
et à mesure que je voyais venir le moment où j'allais
être confrontée à mon destin. J'allais
avoir l'air malin si je me présentais avec l'allure
d'une secrétaire atteinte de la maladie de Parkinson !
La nabote rondelette à
l'aspect maternel qui m'avait introduite dans le bureau
devait osciller entre les soixante et soixante-dix ans. Celle qui,
assise derrière la table de travail, m'avait regardée
m'approcher avec un regard bienveillant fluctuait aux alentours
de la cinquantaine. Toutes deux dégageaient élégance
et distinction.
J'avais été
invitée à m'asseoir dans un fauteuil confortable
qui incitait à la relaxation. Un véritable piège
pour les infortunées tentées de s'y engloutir
dans une posture décontractée. J'avais
soigneusement veillé à garder le dos bien droit et les
genoux alignés côte à côte et
rigoureusement serrés.
La dame à la cinquantaine
aimable s'était présentée.
Elle se nommait Rachel Curzonski
et, avec son mari Tadeck, dirigeait depuis environ une vingtaine
d'années cette entreprise commerciale spécialisée
dans la fabrication de vêtements en cuir et daim pour femmes.
Il me suffisait de savoir que la
société employait une comptable, trois employées
de bureau et une trentaine de personnes affectées à
l'atelier de couture.
Ensuite, elle m'avait
présenté sa compagne, Bérangère, son
alter ego, sa fidèle et inestimable collaboratrice qui
aspirait à prendre une retraite bien méritée
après bien des années de bons et loyaux services.
À ma grande surprise, il
ne m'avait pas été demandé de prouver mes
aptitudes pour le secrétariat. À aucun moment je
n'avais été priée de démontrer mon
savoir faire et je n'avais pas été auditionnée
plus longtemps que les candidates qui m'avaient précédée.
Mais c'est fou ce que l'on peut vous faire raconter sur
vous-même en un quart d'heure de temps.
En quittant les lieux avec la
sempiternelle promesse qu'on me tiendrait au courant,
j'espérais n'avoir pas trop dit de bêtises.
J'avais fini par oublier
cet entretien qui s'était déroulé depuis
plus de trois semaines. Quand la réponse promise (et rarement
tenue) ne vous parvient pas dans les trois ou quatre jours qui
suivent le rendez-vous, vous pouvez d'ores et déjà
abandonner tout espoir.
Et puis, ce matin, le téléphone
avait sonné alors que je m'apprêtais à
partir pour de nouvelles démarches décevantes.
La secrétaire qui avait
été sélectionnée par Madame Rachel
Curzonski s'était révélée
incompétente. J'étais la deuxième sur la
liste. Est-ce que j'étais toujours disponible ?
Est-ce que j'étais prête à effectuer un
mois d'essai ? Est-ce que je pouvais me présenter
de nouveau cet après-midi à treize heures trente
précises afin de signer le contrat de pré
embauche ?
Il ne m'avait fallu pas
moins de cent cinquante minutes pour m'estimer satisfaite de
mon apparence après avoir parsemé le studio de robes,
jupes, chemisiers, escarpins, essayés et rejetés parce
qu'ils ne me paraissaient pas les vêtements adéquats
pour cet ultime rendez-vous.
Le midi, je n'étais
pas parvenue à grignoter la moindre nourriture tant
l'appréhension étranglait mon gosier. J'aurais
pourtant bien voulu me sustenter. Manquer un repas n'avait
qu'une importance relative mais je craignais que mon ventre,
pour se venger d'une diète imposée, ne se livre à
des borborygmes aussi intempestifs que taquins pendant l'entretien
qui allait se dérouler.
Au retour, enveloppée
d'un nuage d'euphorie qui m'isolait du reste du
monde, j'avais parcouru, à pieds, le trajet qui conduit
de la rue de Paradis à la rue Léon Jouhaux. J'étais
bien trop exaltée pour emprunter le métro. J'avais
besoin de mouvement, j'avais besoin de marcher pour défouler
toute cette excitation qui me titillait les nerfs.
J'étais trempée
de sueur quand j'avais franchi les portes du studio. Autant
surchauffée par ma course folle que par la chaleur
exceptionnellement torride de cette fin de printemps.
En chantonnant, je m'étais
précipitée sous la douche. En dansant sur un air de
boogie-woogie qui n'existait que dans ma tête enfiévrée,
j'avais rangé mes vêtements dispersés sur
la moquette du studio. En frétillant, j'étais
allée faire quelques emplettes pour préparer un repas
de fête.
Outre le foie gras, don de tante
Mathurine et de son époux tonton Séverin, je nous
servirai une salade de batavia (il semblerait que les parisiens
ignorent l'existence de la chicorée frisée)
agrémentée de foies de volaille et de gésiers,
le tout avec des petits croûtons de pain frits dans l'huile.
Pour terminer en apothéose, j'ai préparé
une charlotte au chocolat, le dessert préféré de
Bruno.
J'ai même songé
à acheter une bouteille de vrai vin de Champagne qui attend,
au frais dans le réfrigérateur, le moment d'être
débouchée.
Enfin, en valsant, parce que
c'est une danse plus appropriée que le boogie-woogie,
j'ai déplié une belle nappe de lin finement
brodée sur la table (cadeau de mariage, avec les six
serviettes assorties, de Jean et Marinette), j'ai disposé
les assiettes en porcelaine et les verres en cristal (cadeau de
mariage d'Astrid... Quelques semaines après la
cérémonie car générosité
dissimulée aux surgelés), les couverts en argent
(cadeau de mariage de papa et maman), un bouquet de roses qui,
exposées à l'étal d'une boutique de
fleuriste, m'avaient tendu leurs pétales avec une telle
fringale d'admiration que je n'avais pas pu résister,
et enfin les deux bougeoirs de véritable étain ornés
de leurs chandelles écarlates.
Le plus pénible
maintenant va être de m'occuper en attendant l'arrivée
de Bruno. Je suis bien trop énervée pour lire, coudre,
ou regarder la télévision. Peut-être que si je
m'attelais à résoudre quelques grilles de mots
croisés... ? Me pétrir le cerveau est sans
doute le seul moyen susceptible de tempérer mon exaltation.
J'imagine la tête
que va faire Bruno quand il va franchir la porte du studio. À
tous les coups, il va être affolé. Il va s'imaginer,
parce qu'il sait que je suis née en juin mais sans
jamais se rappeler à quelle date, qu'il a oublié
mon anniversaire. C'est pourtant facile à se rappeler :
le vingt, dans dix jours. Le vingt juin, jour où l'on
fait ses adieux au printemps pour se préparer à fêter
l'arrivée de l'été.
Il va être consterné
à l'idée qu'il ne m'a pas acheté
le moindre cadeau et que je vais être malheureuse et déçue.
J'en ris d'avance.
N'empêche que ce ne
serait peut-être pas une si mauvaise idée que de lui
rappeler que dans dix jours je vais fêter mon vingtième
anniversaire.
JANVIER 1965
Bruno s'est endormi alors
que Morphée, qui jusqu'alors ne m'avait jamais été
infidèle, refuse de me bercer dans ses bras.
En rentrant du bureau, j'avais
préparé un festin pour célébrer
l'Événement et je m'amusais de recommencer,
ce vendredi soir mi-pluvieux, mi-neigeux, les mêmes gestes
accomplis sept mois auparavant.
Sept mois déjà !
Comment le temps avait-il pu passer aussi vite ?
Une nouvelle fois, j'avais
sorti la nappe de lin brodée et deux serviettes assorties, les
assiettes de porcelaine et les verres en cristal, les couverts
d'argent et les bougeoirs en étain, et je n'avais
oublié ni le bouquet de roses aux pétales frileux, ni
le vin de Champagne.
Ce soir était un jour de
fête.
À l'issue de ces
sept mois vécus sous la tutelle toujours bienveillante de
Bérangère, je venais d'accéder au poste
envié d'unique collaboratrice de Madame Rachel.
Cet après-midi avait été
consacré au pot d'adieu offert, avec de multiples
cadeaux, dans une ambiance mêlée de larmes et de rires,
à la très estimée, très vaillante, très
appréciée de tous, Bérangère.
De toutes les candidates qui
s'étaient présentées pour la remplacer,
j'avais toujours été sa préférée
et, m'avait-elle avoué avec un rire complice, elle
n'avait rien fait pour venir en aide à la secrétaire
que Madame Rachel avait sélectionnée contre son avis,
et qui, de toute façon, était une empotée.
Madame Rachel n'avait rien
à me reprocher si ce n'est mon jeune âge. Et je
peux, à présent, comprendre ses appréhensions et
les raisons pour lesquelles il n'était nul besoin de
vérifier si j'étais un crack de la sténographie.
Le quart d'heure d'entretien avait prouvé que je
m'exprimais bien, avec un vocabulaire irréprochable et
une voix agréable. Quant à mon anglais rudimentaire, on
s'en fichait bien. Des années d'expérience
commerciale avaient démontré que les fournisseurs et
clients, qu'ils soient britanniques, italiens, allemands,
japonais ou espagnols, avaient appris à parler la langue de
Voltaire parce qu'ils n'étaient que trop
conscients que les français étaient pratiquement
incapables d'assimiler une langue étrangère.
La mention « secrétaire
» qui figurait dans le texte de l'annonce proposant un
emploi était inadéquate. Madame Rachel n'avait
aucunement besoin d'une secrétaire mais réellement
besoin d'une collaboratrice.
Je le sais maintenant, être
la collaboratrice de Madame Rachel, cela veut dire savoir faire
preuve d'autorité pour faire régner la discipline
parmi les ouvrières qui sont toujours prêtes à se
crêper le chignon, imposer ses directives aux coupeurs qui sont
les rois de l'atelier de couture et se croient toujours plus
malins que vous (quelle chance j'avais eu d'avoir une
soeur qui était la championne des couturières), ne
pas hésiter à s'empoigner avec les fournisseurs
pour leur faire rabattre les prix de vente exagérément
prohibitifs de leurs articles, se battre avec nos propres
représentants pour leur faire admettre que, quoiqu'ils
en pensent, vu leur qualité, nos productions sont vendues à
des prix sacrifiés, argumenter avec les responsables des
achats des grands magasins qui se plaignent que les derniers manteaux
réceptionnés ne sont pas de couleur bleue lavande comme
le veut la mode du moment mais d'un bleu turquoise qui serait
absolument invendable, ou que...
Et cela n'était que
le train quotidien de la maison.
Que dire de l'ambiance
démente qui règne quand arrive le moment de la
présentation de la collection lors d'un Salon ; et
que dire de l'époque des soldes.
J'avais survécu à
la présentation de la collection lors du Salon du
Prêt-à-porter d'automne, je me sentais prête
à affronter le Salon de printemps.
Et croyez-moi, cela démontrait
de ma part un caractère intrépide.
Seul un psychiatre qui s'est
trouvé confronté à un asile d'aliénés
en pleine crise de folie furieuse peut comprendre ce que représente
la présentation d'une collection.
Dix jours avant l'ouverture
du Salon, on découvre que la coupe des vêtements est
merdique, que les couleurs sont à vomir, que tout est à
modifier. La décoration du stand est inepte, l'éclairage
a été conçu par un imbécile qui,
manifestement, ne sait pas faire la différence entre un spot
et une lampe à pétrole, et la société de
location du mobilier choisi avec tant de minutie vous téléphone,
catastrophée, que les meubles ont été expédiés,
par erreur, sur une exposition qui se déroule à
Marseille et qu'elle doute de pouvoir les récupérer
dans les délais.
Et tout cela n'est que
broutille. Le summum étant, incontestablement, les répétitions
avec les trois mannequins retenues pour présenter la
collection.
Wanda (Liliane Porteboeuf) brame
qu'elle refuse absolument de s'exhiber dans cette robe
qui lui écrase la poitrine. Cindy (Eulalie Larivière)
piaille que c'est injuste parce que les jupes les plus « sexys
» sont toujours attribuées à Wanda qui ressemble
à une barrique. Natacha (Marie-Madeleine Legoff) beugle
qu'elle en a marre de Cindy qu'elle a encore surpris en
train de fouiller dans sa trousse à maquillage. Wanda
pleurniche qu'elle couve une grippe, que ce n'est pas
étonnant avec tous ses gens qui vont et viennent en laissant
les portes ouvertes pendant qu'elle se change, et que, c'est
sûr, elle ne pourra pas être présente sur le Salon
pour cause de maladie mais qu'on peut être certains
qu'elle exigera des indemnités de dédommagement
parce que ce ne sera pas sa faute si elle ne peut pas travailler.
Cindy glapit qu'il est totalement débile de lui imposer
les modèles existant dans tous les tons de beige sous le
prétexte fallacieux (ce n'est pas le mot qu'elle
emploie et il est peu probable qu'elle connaisse son existence)
qu'ils sont mis en valeur par son teint de réunionnaise.
Natacha hulule parce qu'une fois encore les escarpins qu'on
lui a choisi sont trop étroits et qu'il est hors de
question qu'elle les chausse car elle ne tient pas à se
retrouver avec des pieds déformés.
Et je vous épargne le
vocabulaire qu'utilise nos divines divas. En comparaison, celui
de poissardes vous paraîtrait des plus châtié.
Chaque fin de journée, je
regagnais mon logis les jambes flageolantes, le corps moulu, la tête
douloureuse et bourdonnante et c'est seulement après
m'être précipité dans un bain bouillant et
après avoir avalé la moitié d'un flacon de
comprimés analgésiques que je me sentais la force de
mitonner un succulent dîner pour accueillir, fraîche et
dispose, mon compagnon chéri.
C'est qu'il avait
besoin d'une épouse attentive, tendre, et compréhensive,
mon mari adoré qui engloutissait distraitement le repas
préparé avec tant d'amour tout en fulminant
contre des clients jamais satisfaits, des artisans incapables de
respecter leurs délais, Hugo qui ne savait que critiquer.
Ah, je ne connaissais pas ma
chance de me prélasser dans un bureau toute la journée !
Il ne se calmait (enfin, disons
plutôt que ses récriminations trouvaient un autre
exutoire) qu'une fois installé confortablement devant la
télévision pour assister au match de football, ou de
catch, ou de rugby, pendant que je lavais les assiettes et récurais
les casseroles et que la machine à laver le linge ronronnait.
Mon mari fait partie de l'élite
des sportifs sur canapé.
L'époque des
soldes, si elle n'est pas aussi éprouvante, exige
néanmoins beaucoup de patience et de diplomatie.
Elle se déroule, chaque
année, la troisième semaine de janvier et a lieu dans
la salle de réception spécialement réaménagée,
à peu de frais, à cette intention. Quelques panneaux,
quelques miroirs, et quelques tubes métalliques suffisent à
la fabrication d'une dizaine de cabines d'essayage qui
ressemblent fort aux isoloirs destinés à protéger
le secret de vote des électeurs.
Les participantes sont des dames
de la bonne société qui ont eu le privilège de
se voir attribuer une carte d'invitation (procurée par
nos représentant aux directeurs de magasins les plus
transcendants) pour les récompenser de leur fidélité.
Et, croyez-moi, pour obtenir cette faveur, elles ont dû
déverser des fortunes dans les caisses voraces des
commerçants.
Ce qui ne les empêche pas
de se battre comme des chiffonnières pour une jupe en cuir ou
une veste en daim.
Je les trouvais pathétiques
lorsqu'elles tentaient, en vain, de faire glisser une jupe «
taille 38 » sur leurs hanches enrobées de cellulite,
lorsqu'elle s'extrayaient, congestionnées, des
cabines d'essayage, comprimées dans des robes qui, pour
protester contre cette intrusion, laissaient éclater, de
fureur, leur fermeture éclair.
Je dissimulais un sourire
narquois tant elles étaient comiques lorsqu'assises,
devant la grande table ovale de la salle de réception, elles
s'empiffraient, pour se consoler, des petits fours
gracieusement offerts avec du thé ou du chocolat, après
m'avoir confié le plus sérieusement du monde
qu'il était peut-être temps qu'elles se
mettent au régime.
Hier soir, les dernières
clientes parties aux environs de dix-sept heures, Bérangère
et moi avons été prendre un pot à la brasserie
où nous déjeunons habituellement le midi. Madame Rachel
avait estimé que nous avions bien mérité de
quitter le bureau plus tôt que de coutume pour prendre quelque
repos et nous avait accordé sa bénédiction.
Au cours de ces sept mois passés
sous sa bienveillante férule, Bérangère m'a
tout appris. Non seulement elle m'a enseigné à
devenir une parfaite collaboratrice pour Madame Rachel mais, la
confiance s'instaurant et l'amitié aidant, au fil
des jours elle m'a raconté l'histoire de la
société dans laquelle j'étais appelée
à exercer ce qu'elle n'hésitait pas à
comparer à un sacerdoce.
Il y avait grosso modo un quart
de siècle de cela, Rachel et Tadeck Curzonski avaient fui le
ghetto de Varsovie pour débarquer à Paris avec pour
tous bagages deux valises piteuses, un porte-monnaie aux abois, une
garde-robe miteuse, une ambition dévorante, une volonté
opiniâtre, et un courage prêt à faire face à
toute épreuve.
Chez le cousin qui avait accepté
de les héberger pour quelques temps sous condition qu'ils
oeuvrent pour son compte, ils avaient coupé et cousu des
vêtements de sept heures le matin jusque vingt et une,
vingt-deux heures le soir, en s'accordant tout juste une pause
d'une demi heure le midi pour se restaurer. Puis, dans leur
mansarde mal éclairée par une lampe de faible
intensité, de vingt-trois heures jusque deux, parfois trois
heures du matin, utilisant quelques pièces de tissu achetées
grâce au fruit de leur travail, ils avaient coupé et
cousu des vêtements pour les vendre et se constituer un pécule.
Ils pouvaient toujours ironiser
les coupeurs et les ouvrières de notre atelier de couture
parce que Tadeck se faisaient désormais appeler Teddy. Ils
pouvaient, tant qu'ils le voulaient, railler sa passion pour la
conduite des voitures de sport qu'il préférait
maintenant à la conduite d'une entreprise commerciale.
D'après Bérangère, des années de
labeur acharné lui donnait bien le droit de jouer les
play-boys, même vieillissant. Femme d'affaires innée,
Madame Rachel n'était que trop contente d'assumer,
seule, la gestion de la société et pardonnait
facilement ses enfantillages à un homme qui l'admirait,
qui la vénérait et qui, pour rien au monde, ne l'aurait
trompée avec une autre créature que ses voitures de
sport adorées.
Non seulement Rachel et Tadeck
étaient vaillants à l'ouvrage mais ils avaient
également du goût et étaient créatifs.
Très vite des commerçants s'étaient
intéressés à leur production. Comme de plus, ils
étaient économes et se contentaient de repas frugaux
pour se sustenter, leur pécule avait peu à peu pris de
l'embonpoint.
La chance avait voulu qu'un
grossiste, de confession judaïque, propriétaire de quatre
magasins de vêtements sis dans le quartier du Marais, soit
séduit par l'originalité et la qualité
esthétique des habits que Rachel et Tadeck confectionnaient.
Homme avisé, persuadé que ce serait commettre un crime
aux yeux de Yahweh que de laisser s'échapper la chance
que pouvait représenter pour son commerce ce couple aux doigts
d'or, il leur avait proposé un marché. Pendant
une durée de trois ans, il prêterait gracieusement un
petit logement à Rachel et Tadeck qui, en contrepartie,
s'engageraient à lui vendre en exclusivité, pour
la même période et à un prix honnête, le
r&eac