SOUFFLETER N'EST PAS JOUER

MARS 1964

C'est pourtant vrai qu'il danse divinement bien.
Voilà bientôt vingt ans que nous nous fréquentons, voilà des années que maman se pâme en affirmant que toute femme s'imagine être la réincarnation de Sissi, l'impératrice, lorsqu'elle tourbillonne dans ses bras, et il m'a fallu cette occasion pour découvrir à quel point c'est un fabuleux valseur.
Il est vrai que pour se pâmer et vivre pleinement l'état de grâce, il est essentiel de garder les yeux rigoureusement clos.
Tant de grâce émanant d'un cavalier par ailleurs affligé d'une paire de jambes arquées et d'un petit ventre rond, cela tient du miracle. Et avec mon mètre soixante-deux, je pourrais, si j'ouvrais les yeux (ce que je me garde bien de faire pour ne pas rompre la magie de l'instant), contempler sans avoir à lever la tête, une trogne rubiconde qui offre une ressemblance frappante avec celle des moines qui ornent le couvercle de certaines boîtes de fromage.
Et n'allez pas croire qu'il a les jambes arquées à cause d'une longue pratique de l'art équestre. La raison en est beaucoup moins romantique et n'est due qu'à un usage intensif du vélo.
En effet, après une série d'échecs successifs lorsqu'il a tenté d'obtenir son permis de conduire une voiture (échecs dus surtout à un tempérament excessivement émotif), il s'est résigné à utiliser ce mode de locomotion pour pouvoir se déplacer en toute liberté. Mais la posture qu'il adopte sur une bicyclette tient du numéro de cirque. Il pédale, les jambes presque à l'équerre du corps. J'aime mieux vous dire qu'il n'a pas intérêt à emprunter des ruelles étroites entre deux pâtés de maisons lorsqu'il chevauche son destrier. Ni les pantalons, ni les genoux ne résisteraient.
Peu à peu, les danseurs, subjugués par le spectacle que nous offrons, ont déserté la piste pour mieux admirer nos évolutions. À l'exception du couple formé par Ghislaine et Charles qui valsent les yeux dans les yeux, étrangers à tout ce qui les entoure.
En toute objectivité, nous devons présenter un tableau charmant. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir tourbillonner, dans un envol de tulle et de satin neigeux, deux ravissantes mariées.
Bon, d'accord, pas de leçon de modestie, s'il vous plaît. Il suffit bien de la mamé Ninette pour nous rabattre le caquet de sa voix chevrotante :
« Vous, les gamines, vous êtes mignonnettes avec votre teint clair, vos yeux myosotis, vos cheveux qui hésitent entre le brun et le cuivre - qu'à mon avis ça n'a pas été votre meilleure idée que de vous les faire couper comme ceux des garçons - et juste ce qu'il faut de fesses et de poitrine pour être agréables à regarder. Mais vous auriez connu votre mère quand elle avait votre âge, alors là, oui, là, vous auriez su ce que c'est que la vraie beauté.
- Une splendeur que c'était votre mère quand elle avait votre âge. Tous les gars du village bavaient de désir quand ils la regardaient passer. Ils pouvaient toujours baver : votre maman, en plus qu'elle était belle comme vous pouvez même pas l'imaginer, il n'y avait pas plus sage.
- Personne n'a compris quand elle s'est amourachée de votre père qu'était pas très grand, ni très costaud, et pour tout dire pas très beau non plus. Sans compter qu'il était même pas de chez nous. »
Ce qu'oublie de dire mamé Ninette, c'est que le pas très grand, pas très costaud, pas très beau, qui me tient lieu de cavalier en ce moment, valse divinement et que c'est peut-être tout bêtement à cause de ça qu'il a conquis le coeur de maman.
Autrement, je ne vois pas ce qui a pu la séduire chez lui car ce n'est certainement pas le dialogue qui les a rapprochés.
Vous pouvez en demander confirmation à Ghislaine, ma soeur, ou à mon frère, Jean, le grand blond aux cheveux coupés en brosse qui se trémousse sur l'estrade en jouant de l'accordéon, depuis notre tendre enfance, nous n'avons jamais entendu nos parents échanger des propos autrement qu'en se chamaillant. C'est bien simple, ils ne sont jamais d'accord sur rien.
Il suffit que Miquette, notre mère, (sitôt son baptême expédié, tout le monde s'est empressé d'oublier que, le jour de sa naissance, on l'avait prénommée Micheline) dise « blanc » pour qu'Adrien, notre père, affirme « noir ».
Adrien décide-t'il de garder les fenêtres ouvertes pour profiter de la tiédeur d'un soir d'été que Miquette s'empresse de les fermer en ronchonnant que la lumière va attirer des nuées de moustiques.
On pourrait en conclure que notre enfance s'en est trouvée traumatisée. Ce serait une erreur. Nous avons vécu les perpétuelles chamailleries de nos parents en toute sérénité. D'une part parce que ces chicanes ne s'accompagnaient d'aucune acrimonie, ensuite parce qu'il était difficile de les prendre au sérieux.
N'ont-ils pas encore coutume, ces deux belligérants, de se planter un bécot sur la bouche pour couper court à la discussion et tenter ainsi d'obtenir le dernier mot en empêchant l'autre de rétorquer.
Qui plus est, lorsque nous cherchions à profiter de leurs continuels désaccords pour extorquer une permission, une exemption, ou un pardon, c'est avec cet illogisme implacable des parents qu'ils nous riaient au nez :
« Demande à ta mère, elle saura mieux que moi ce qu'il convient de faire. Pour moi, je m'en remets à sa décision. »
« Adresse toi à ton père, il est meilleur juge que moi. Tu feras comme il te dira. »
La valse se termine sous les applaudissements enthousiastes des convives.
Je récompense mon cavalier d'un tendre bisou sur son crâne largement dégarni tandis que Ghislaine et Charles échangent un baiser passionné.
Mais où est donc passé mon mari tout neuf à moi ?
Ouh là là ! En compagnie de ses parents. À tous les coups, si j'en juge d'après son front buté et son regard noir, il est encore en train de se faire admonester.
N'écoutant que ma couardise, je me garde bien d'aller les retrouver et me dirige vers le buffet. La danse m'a donné soif.
Mon pauvre Bruno ! C'est le vilain petit canard de la famille et il n'en a même pas honte, le bougre.
Quelle idée a-t'il eu aussi de vouloir exercer la profession de décorateur ! Quand on a pour papa un directeur de banque, pour maman, la fille d'un banquier, pour frère le sous-directeur de la banque de papa, et pour belle-soeur, une fille de banquier, on se doit d'embrasser la carrière de banquier, non ?
Ce n'est pas demain la veille qu'il pourra espérer se mettre à son compte, Bruno. Pas avec l'aide de l'argent de papa, toujours, qui ne lui pardonne pas d'avoir interrompu ses études de droit pour s'enticher de décoration. Et pourtant, Hugo, le tout jeune et sémillant patron de Bruno, le lui a promis, il suffit que Bruno apporte des capitaux pour devenir son associé ; ce qui serait quand même plus valorisant que de se contenter d'être son employé.
Las, s'il restait la moindre chance à Bruno de fléchir la rancoeur de papa, il a tout gâché en convolant avec la rustaude que je suis. En épousant la très modeste fille d'un très modeste restaurateur provincial, il a consommé la mésalliance.
Qu'ils se rassurent les géniteurs de mon époux. S'ils n'éprouvent que dédain pour moi et ma famille, nous ne ressentons aucune sympathie à leur égard.
Non mais, regardez la ma belle famille.
Edmond, le père. Quelques rares cheveux gris maussades soigneusement aplatis sur un crâne en pain de sucre, la peau plaquée sur les os, un teint d'hépatique. On dirait un cadavre que l'on vient d'exhumer après trois mois passés dans un tombeau.
Albane, la mère. La silhouette et le charme d'un parapluie de campagne. La morgue personnifiée.
Geoffroy, le frère. À trente-deux ans, c'est le portrait de son père : un cadavre à peine un peu plus frais mais dont on imagine facilement qu'il va rapidement se décomposer.
La seule de cette famille qui soit plaisante - mais uniquement quand elle échappe à la surveillance du trio infernal - c'est Astrid, l'épouse de Geoffroy. Autant, en leur compagnie, elle affiche une mine revêche, des attitudes de pimbêche, autant elle se montre vive, gaie, enjouée, lorsque nous nous retrouvons en tête-à-tête.
Astrid et moi avons lié connaissance le jour où, pour la première fois, je suis allée à Paris. Je devais y retrouver Bruno qui voulait me faire visiter cette ville que j'habiterais bientôt avec lui. Hélas, à peine étais-je arrivée qu'il avait été contraint d'annuler notre rendez-vous. Un incident s'était produit sur un chantier qui requérait sa présence de toute urgence.
Que faire de moi ? Il n'allait pas me laisser me morfondre tout l'après-midi à l'attendre dans ma petite chambre d'hôtel ? Hors de question également d'envisager que je passe un après-midi de calvaire en compagnie d'Albane. Astrid avait bien volontiers accepté de se substituer à lui et décidé d'enrichir le niveau culturel de la provinciale un tantinet pataude que j'étais en lui faisant visiter quelques monuments typiquement parisiens.
Ce jour-là, j'avais découvert, à mes dépens, que cette fille était une marathonienne. Dans un même élan, elle m'avait entraînée en haut de la Tour Eiffel, au sommet de l'Arc de Triomphe, admirer de près les gargouilles de Notre Dame de Paris.
Saturée, hors d'haleine, j'avais fini par crier grâce et nous avions échoué dans un salon de thé.
Je m'étais aussitôt affalée sur une chaise et ce n'était qu'après un petit quart d'heure, le temps de reprendre mon souffle et des forces en dévorant avec appétit une montagne de pâtisserie et en lapant avec délectation un chocolat chaud et crémeux, que je n'avais pu m'empêcher de manifester mon étonnement.
J'étais partie en compagnie d'une belle blonde à l'aspect aussi chaleureux qu'une banquise, je me retrouvais plaisantant et riant de bon coeur avec une jeune femme toute ébouriffée, les yeux pétillants de malice, les joues encore rougies par notre course effrénée.
Qu'était donc devenue cette belle blonde aussi faussement platinée que réellement guindée qui m'avait conviée à une promenade touristique ? À quel moment de la balade s'était-elle volatilisée cette blonde au regard polaire ?
La métamorphose s'était-elle produite quand nous nous étions extasiées en choeur devant le panorama que nous découvrions du sommet de la Tour Effeil ? Lorsque nous nous étions lancées tels des bolides pour escalader une volée de marches branlantes en pariant à qui serait la première à aboutir en haut de Notre Dame de Paris ? Je n'avais pu m'empêcher de m'étonner :
« Écoute, Astrid, je ne comprends pas. Pour tout dire, je suis même complètement paumée.
- Depuis que je suis arrivée, à l'instar des parents de Bruno, tu me regardes comme si j'étais un morceau de barbaque avariée et là tu te montres vachement cordiale avec moi.
- À quoi joues-tu ? Qui es-tu réellement ? »
Elle avait ri gentiment mais son visage était devenu grave tandis que son regard se voilait d'une ombre de tristesse.
« Petite Lydie, je vais tout t'avouer : je suis courageuse mais pas téméraire. »
Et voyant mon expression déconcertée, elle avait continué :
« Tu me demandes qui je suis réellement. La question est simple. La réponse est plus compliquée que tu ne pourrais le croire. Tout bien considéré, je suis différente et pourtant identique à moi-même. »
Elle n'avait pu retenir un bref éclat de rire désenchanté devant ma mine ahurie.
« Bon, nous avons encore une petite demi-heure de récréation devant nous et ne serait ce que pour te remercier d'apporter un bain de jouvence dans ma morne existence, je vais essayer de te fournir quelques explications. Toutefois, je ne sais trop par où commencer et mon récit risque de te paraître quelque peu confus.
- En premier lieu, il faut que je t'avertisse : ne t'attend jamais à me voir faire preuve d'amabilité à ton égard quand nous évoluons au sein du clan familial et ne t'étonne jamais non plus de me voir constamment arborer un air constipé.
- Maintenant, lorsque je t'aurai raconté ce qu'a été ma vie jusqu'à présent, je pense que tu seras mieux à même de me comprendre.
- Je n'ai jamais connu ma mère qui est décédée avant même que je fasse mes premiers pas. Quant à mon père, banquier comme tu le sais, après avoir confié mon enfance à moult nurses dont il s'est montré plus ou moins satisfait, il s'est empressé de m'envoyer en pension dès que j'ai atteint ma onzième année. Non pas parce qu'il n'éprouvait pas d'affection pour sa fille, le cher homme, mais tout simplement parce qu'il ne savait pas trop quoi faire de moi.
- Donc, mon père était banquier. Mais s'il était banquier, ce n'était pas par choix ou par goût mais tout bêtement parce que son géniteur lui avait laissé un établissement bancaire en héritage. Je dis « était » car papa est mort quelques mois après mon mariage. Pour son malheur, s'il était un métier pour lequel mon cher papa n'était pas prédestiné, c'était bien celui-là. Il aurait pu, avec succès, être poète, peintre, collectionneur de papillons, mais surtout pas banquier.
- C'était un doux rêveur, un être adorable qui se perdait dans les lois de la finance, qui accordait des prêts à qui le lui demandait et, bien évidemment, le résultat d'une gestion aussi fantaisiste, c'est que la banque ne cessait de péricliter.
- Un jour est venu où la situation est devenue tellement critique que mon père s'est trouvé confronté avec deux seuls choix possibles : où se tirer une balle dans la tête pour échapper à tous ceux qui lui cherchait des poux dedans, où se faire, comme on dit couramment, racheter. C'était peut-être un doux rêveur, l'auteur de mes jours, mais il tenait à la vie et de plus, à cause d'un passé irréprochable et de plein d'autres considérations que seul un financier pourrait t'expliquer, son établissement bancaire était monnayable.
- La suite, tu la devines. La banque Manzel a absorbé la banque de papa.
- Mais Edmond et Albane Manzel ne pouvaient se contenter du seul achat de l'établissement bancaire. Pour que cette fusion devienne irrévocable, ils jugeaient primordial que je sois incluse dans le lot et, pour ce faire, rien de tel que de nous unir par les liens du mariage, moi et Geoffroy, leur héritier.
- Je n'avais même pas encore dix-sept ans lorsqu'on m'a brutalement extirpée de la douillette pension dans laquelle je somnolais béatement en attendant l'arrivée du prince charmant qui me réveillerait d'un baiser langoureux. Tu peux imaginer mon emballement quand on m'a présenté l'espèce d'emplâtre qui allait devenir mon mari.
- Et voilà, ma chère Lydie, l'histoire de ma vie et la raison de ce que je suis. »
« Eh, tu charries et tu raccourcis. Avais-je protesté.
- O.K., à peine sortie de l'adolescence, tu te retrouves mariée à un mec qui dégage autant de charme qu'un croque-mort en train de vanter sa marchandise. Mais ça n'explique pas pourquoi tu affiches en permanence la mine d'une douairière bigote à qui l'on vient de pincer les fesses. »
« Bien sûr que si ça explique mon attitude. Enfin, essaye de te mettre à ma place !
- Imagine un peu. À dix-sept ans, quand on a toujours vécu en pension, toujours obéi à des professeurs, toujours observé des règles, à moins d'être nantie d'un caractère exceptionnel, on n'est pas très hardie. Ajoute à cela que j'ai quitté la pension pour vivre sous la coupe d'Albane qui, tu as pu le constater, n'a rien d'une petite rigolote. Parce que, même si Geoffroy et moi disposons de notre propre appartement dans l'hôtel particulier de mes beaux parents, je me dois d'être continuellement en la compagnie, à la disposition, sous l'égide, appelle ça comme tu voudras, de ma belle-mère.
- Nous renouvelons, ensemble, notre garde-robe chez les mêmes couturiers, les mêmes bottiers. Nous recevons, de concert, les mêmes convives, que ce soit pour les thés des mardi et vendredi après-midi, pour les soupers des lundi et jeudi soir. Nous assistons aux mêmes ballets ou opéras. Nous regardons, avec le même ennui, les programmes de télévision sélectionnés par Geoffroy ou son père. Et si je veux lire un roman de mon choix, je ne peux le faire que le soir, une fois réfugiée dans mon lit.
- Oh, j'ai bien tenté de me rebeller dans les premiers temps mais sais-tu seulement combien un silence réprobateur, des regards dédaigneux, des froncements de sourcils méprisants, des mines résolument revêches, peuvent te rendre la vie insoutenable quand tu les affrontes pendant plusieurs jours d'affilés. Inutile de chercher un appui du côté de Geoffroy, il idolâtre ses parents et je me dis souvent qu'il éprouve plus d'attrait pour une opération boursière que pour son épouse. Alors, en apparence, pour jouir d'un peu de tranquillité d'esprit, pour pouvoir, de temps à autre, m'offrir une escapade loin de cette atmosphère empoisonnante sous un prétexte quelconque mais toujours de bon aloi, je me suis soumise. »
« Mais enfin, Astrid, ça fait plus de dix ans que tu endures cette vie ! Pourquoi, nom d'une pipe ? Tu ne vas pas continuer à non exister ainsi jusqu'au jour où tu seras une petite vieille desséchée ! Le divorce, c'est pas fait pour les chiens ! »
« Et voilà la niaiserie que j'attendais ! Tu ne pouvais pas me la rater celle-là !
- Très bien, je demande le divorce.
- Eh oui, Monsieur le Juge, je viens me plaindre des mauvais traitements que m'inflige mon époux. Qu'ai-je à lui reprocher ? Et bien figurez-vous qu'il me contraint à m'habiller avec des toilettes d'Yves Saint-Laurent alors que je rêve de porter des vêtements que j'aurais confectionnés de mes propres et blanches mains. Si je sais coudre ? Bien sûr que non. En pension, on nous apprenait bien quelques points de broderie mais j'avoue que mes oeuvres ne sont pas des chefs-d'oeuvre. Bon passons sur l'art vestimentaire. Imaginez-vous, Monsieur le Juge, que cet époux indigne m'oblige à subir le supplice permanent d'être servie par un maître d'hôtel, un sommelier, une nuée de soubrettes. Si je sais faire cuire un oeuf ? Passer l'aspirateur ? Évidemment que non, Monsieur le Juge. Ce n'est déjà pas si mal de savoir que les oeufs se mangent à la coque, mollets, durs ou en omelette, et qu'un aspirateur est un engin qui se branche à une prise de courant et qui produit un boucan infernal quand on le promène dans une pièce. Et comment je subviendrai à mes besoins si vous m'accordez ce divorce ? Euh ? Et bien on me reconnaît un joli filet de voix et quelque talent quand je pianote. Oui, Monsieur le Juge, je vous le concède, comme bagage, c'est plutôt maigre.
- Et bien, Lydie, petite maligne, quel serait ton verdict si tu étais à la place du juge ? »
« Je... Euh... »
Peut-on prétendre que l'on vous a coupé la parole quand on a bafouillé deux onomatopées ? Abandonnant son ton railleur, elle avait fulminé :
« Et tu as oublié l'essentiel : mon fils.
- Ne prends pas cet air penaud va, je peux comprendre que tu l'aies oublié. L'amour maternel ne m'aveugle pas, tu sais, et je reconnais volontiers que n'est pas le genre de gamin devant lequel on se pâme ou pour qui on éprouve de la sympathie. Il n'a que neuf ans et il est déjà aussi pédant que son père, avec la même face de carême, aussi pontifiant que son grand-père et, que Dieu me damne car je ne parviens pas à m'en expliquer les foutues raisons, il est en extase devant sa grand mère. Mais c'est mon fils et je l'aime.
- Que crois-tu qu'il adviendrait si j'obtenais le divorce ? Crois-tu vraiment, une seule seconde, que j'obtiendrais la garde de mon enfant alors que lui-même me préférerait son père et ses grands-parents ? »
Elle avait raison, Astrid. Ma suggestion était très niaise. Toute contrite et bien embarrassée, je ne savais comment me faire pardonner une réflexion aussi stupide.
« Je suis réellement désolée, Astrid. Crois-moi, je ne t'en voudrais jamais quand tu me snoberas pendant les rencontres familiales. Je suis tellement triste de te savoir malheureuse.
- Est-ce que tu veux bien être mon amie ? »
Son éclat de rire avait résonné, triomphant, incongru dans l'atmosphère feutrée du salon de thé.
« Lydie, ma petite Lydie, bien sûr que j'accepte ton amitié. Crois-tu que je me serais épanchée ainsi si je ne te considérais déjà pas comme une amie. Ce que je t'ai raconté aujourd'hui, je ne l'ai jamais dit à qui que ce soit, même pas à l'abbé Joubert, mon confesseur.
- Et pour sceller notre amitié toute nouvelle, je vais te confier un autre secret. »
Elle s'était penchée vers moi avec des mines de conspiratrice.
« Tu te rappelles, je t'ai dit, tout à l'heure, que je m'offrais des escapades.
- Et bien, figure-toi que pendant ces escapades, je m'occupe à cocufier mon mari. Et tu peux me croire, plus que la jouissance du corps, c'est la jouissance de la revanche qui me comble parce que ce n'est pas seulement cet ectoplasme de Geoffroy que je cocufie mais c'est également ce vieux bouc castré d'Edmond et Albane, ce laxatif ambulant. »
L'appel rieur de Ghislaine a brutalement interrompu ma songerie et ramenée à la réalité du moment.
« Lydie, hé frangine, tu viens te joindre à la farandole ? »
Un coup d'oeil en direction de Bruno me confirme qu'il serait vain d'attendre de mon mari qu'il m'invite à danser. J'ignore quel est l'objet de la discussion qui l'oppose à ses parents et son frère mais à voir son air renfrogné, j'ai tout lieu de supposer que le sujet n'a rien d'agréable pour ce qui le concerne.
Ces gens de la haute bourgeoisie n'ont vraiment aucune éducation. Ils pourraient quand même avoir la décence de choisir un autre lieu, un autre moment que le jour de mon mariage, pour régler leurs querelles. S'ils croient qu'en kidnappant leur fils ils vont m'empêcher de m'amuser et de virevolter, ils se gourent les résidus d'hypogée. Bruno, lui, ne s'y est pas trompé qui, avec un air excédé, a planté là « les surgelés » pour me rejoindre dans la danse, accueilli par le sourire éblouissant de Ghislaine qui le récompense ainsi de sa bravoure.
Les surgelés.
C'est ainsi que Ghislaine a surnommé les parents et le frère de Bruno. Sobriquet immédiatement adopté par maman, papa, Jean, Marinette, son épouse, et moi-même, tous unanimement outrés par l'attitude odieusement arrogante dont ils font preuve à notre égard.
Parce qu'ils sont peut-être banquiers les parents de Bruno, mais papa et maman ne sont pas peu fiers d'être les propriétaires de leur hôtel restaurant de La Roque-Gageac.
Enfin, pour ce qui est de la partie hôtel, restons humbles. Nous ne disposons que de trois chambres à deux lits - mais toutes avec leur propre salle de bain - que les touristes ne se disputent pas en été car (faute de place) nous ne pouvons leur offrir l'agrément d'une piscine, mais qu'ils sont bien contents de trouver quand ils ont oublié de réserver dans d'autres établissements hôteliers qui affichent « complet ». Pendant la morte-saison, quelques voyageurs de commerce nous sont fidèles et contribuent à amortir les frais d'entretien de nos trois chambres.
À l'occasion du mariage, les chambres ont été réquisitionnées pour loger papa et maman Manzel, Geoffroy et Astrid, et le couple délictueux formé par Hugo et sa dernière fiancée en date, Vanessa. Bruno m'a rapporté, afin que je ne m'en étonne pas, qu'Hugo change de voiture tous les ans et de fiancée tous les six mois. Mais, en quelque sorte, il manifeste une certaine fidélité puisque toutes ses voitures sont de marque italienne et ses fiancées successives, invariablement, hôtesses de l'air.
Vous auriez vu les Manzel, père, mère et fils, froncer leurs nez pointus en examinant chaque centimètre carré de leur logis provisoire pour en vérifier la propreté avant de daigner s'y installer.
Ils pouvaient toujours inspecter, « les surgelés », maman, c'est l'Attila de la saleté. Partout où elle passe, la poussière trépasse et, dès qu'elle la voit surgir, armée de son plumeau, toutes les araignées s'enfuient à toutes pattes en hurlant de terreur.
Mais si notre activité hôtelière est des plus modeste, la réputation de notre restaurant n'est plus à faire. On y vient de kilomètres à la ronde pour se régaler des petits plats élaborés par papa. Tenez, promenez-vous à Vitrac, à Beynac, à Sarlat, et même à Gourdon, et demandez aux dix premiers badauds que vous rencontrerez s'ils connaissent le restaurant « Lo Pascada ». Sur un qui ne saura pas vous renseigner parce que vous serez tombé sur un pisse-froid (c'est votre faute aussi. D'accord, je vous avais dit de questionner les dix premiers badauds que vous rencontreriez mais n'aviez vous pas remarqué que celui-là, précisément, avec ses joues creuses d'ascète et son air d'épagneul larmoyant n'était certainement pas un épicurien), neuf vous indiqueront, en salivant, la route qui mène à La Roque-Gageac.
Et ce n'est pas d'omelette qu'ils vous parleront mais du consommé aux truffes du Périgord, du coq au vin de Cahors mijoté aux cèpes, de la fricassée de poule aux girolles, du roulé de pintade au foie de canard, du clafoutis aux pruneaux confits au vieil Armagnac, dont Adrien, le patron de « Lo Pascada » régale ses clients.
Le bedon d'Adrien, mon papa, peut donc s'expliquer. Mais que maman et nous les enfants, soumis à un tel régime diététique, restions aussi minces, plonge nos laroquois dans des abîmes de perplexité.

Hormis papa, qui est longtemps resté « L'Étranger » ou encore « Le Sudiste » pour les laroquois, parce qu'il est originaire de Saint Cirq-Lapopie, maman, Jean, Ghislaine et moi avons toujours vécu à La Roque-Gageac sans jamais éprouver le besoin de connaître d'autres horizons.
Si, impénitent globe-trotter que vous êtes, vous vous étonnez que l'on puisse avoir l'esprit aussi casanier, je vous suggère de venir faire un tour par chez nous. Vous le constaterez de visu, notre Périgord réunit tout le charme, tout le pittoresque, tous les plaisirs de la terre. Ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptisé « Le pays de l'homme ». Imaginez le paradis dans toute sa félicité, c'est notre Périgord que vous verrez. Et, je le proclame, La Roque-Gageac est l'un des plus beaux joyaux de notre région.
S'il est une chose qui désole papa, c'est bien que ses deux filles tendrement chéries - qui ont eu cette idée folle de se marier le même jour - vont s'expatrier, abandonner cet Eden, dès demain, pour suivre leurs époux respectifs ; l'une pour Avignon, une ville dont le seul mérite est d'avoir un pont (tu parles d'une originalité ! Dixit l'auteur de mes jours), l'autre pour affronter les frimas de cette gigantesque métropole, Paris, où tous les gens vous causent pointu de leur bouche en cul de poule. Selon lui, ce ne sont pourtant pas les beaux gars bien courageux qui manquent chez nous. « Alors, pourquoi, mais pourquoi donc, a-t'il fallu que vous vous entichiez de ces deux là ? Pourquoi porter votre choix sur des étrangers ? »
Malheureux papa ! S'il est un mot qu'il ne fallait pas prononcer pour tenter de nous dissuader d'épouser qui Charles, qui Bruno, c'était bien ce mot-là : « Étrangers » parce que du coup, maman, qui se gardait bien de le dire, mais qui, pour une fois, était d'accord avec lui, a résolument pris notre parti.
« Non mais, t'as pas fini de jouer au couillon, Adrien ! C'est pas aux Amériques qu'elles vont aller habiter tes filles, c'est en France, à quelques petits malheureux kilomètres, à quelques heures de voiture.
- Oui, forcément, toi, avec ta bicyclette, tu seras pas vite arrivé.
- Franchement , qu'est ce que tu as à maugréer. Bruno est un garçon charmant et, quant à faire la fine bouche quand on sait que Charles, à trente-sept ans, est déjà considéré comme une sommité par tous ses confrères chirurgiens, je trouve que tu pousses le bouchon un peu loin.
- Et puis, est ce que par hasard tu aurais oublié ce que c'est que d'être amoureux ? »
Ni Ghislaine, ni moi n'avons été dupes. Si maman prenait fait et cause pour nous avec tant de véhémence, ce n'était certes pas notre avenir qu'elle défendait, c'était un motif de chagrin de son passé qu'elle tentait d'exorciser.
Ce n'est pas maman qui nous a raconté. Maman, c'est une expansive muette.
Ne me dévisagez donc pas avec cet air ahuri comme si j'étais une détraquée du ciboulot. Je vous explique.
Maman peut être diserte sur une infinité de sujets variés. Et elle ne s'en prive pas, mais uniquement si on la sollicite car ce n'est pas son genre de parader en étalant sa science avec des airs prétentieux. Ainsi, questionnez là au sujet de Marie et Pierre Curie, de la mythologie grecque, des peintres flamands, de l'élevage des vers à soie, etc., etc., je vous défie bien de la coller. Elle n'a que son certificat d'études pour tout bagage scolaire, pourtant. Mais sa soif de connaissance confine à la boulimie. Vous verriez sa bibliothèque ! Ce ne sont rien qu'encyclopédies et énormes bouquins rébarbatifs dans lesquels elle se plonge avec délectation, tard, le soir, dès que ses tâches de restauratrice ne requièrent plus sa vigilance constante. Maman, c'est une autodidacte de l'érudition.
Mais tentez d'obtenir une explication parce que vous aurez surpris une larme glisser le long de sa joue pendant qu'elle repassait, une moue dubitative comme par exemple ce jour, quand ses filles ont exhibé avec fierté leurs têtes tondues de frais, un sourire fugitif alors que son regard se perd en direction de la Dordogne, vous apprendrez, à vos dépens, que la communication est plus facile avec une carpe qu'avec maman. Je suis bien certaine que, même soumise à la torture, elle ne dévoilerait aucun de ses sentiments, aucune de ses émotions.
Et cependant, aussi bizarre que cela puisse paraître, presque contradictoirement, vous ne rencontrez jamais femme plus chaleureuse, mère plus aimante. Même Adrien n'échappe pas à ses attentions de mère poule.
Celle qui nous a conté la saga familiale, c'est mamé Ninette, notre aïeule plus que centenaire. Et si son récit a été assez long pour bercer notre enfance, c'est que mamé Ninette a tendance à piquer et du nez et un roupillon au beau mitan de ses narrations. On pourrait accuser le grand âge de provoquer ces soudains accès de somnolence. Nous, les enfants, avons plutôt tendance à penser que le responsable en est son penchant pour le « Pécharmant », un vin de notre région, qu'elle sirote avec gourmandise (mais avec modération) de préférence au lait chaud que maman voudrait lui faire boire.
En plus, mamé Ninette a le souci du détail et un respect absolu des dates. Pas question d'extrapoler. Tel événement se situait à telle date précise et elle préférait interrompre son récit, nous laissant languir durant des heures, parce qu'elle ne parvenait pas à se souvenir si telle chose s'était produite au printemps ou à l'automne de telle année.
Quand bien même nous enragions d'impatience, nous lui pardonnions ce travers. Inconsciemment, nous percevions que pour mamé Ninette, cette manie de la chronologie c'était une façon de se rassurer, de vérifier que sa tête fonctionnait toujours bien, que la sénilité n'avait aucune prise sur ses facultés mentales.
Grâce à elle, et même si cela n'offre aucun intérêt, nous connaissons mieux les dates de l'histoire de notre famille que celles de la signature du traité de l'Édit de Nantes ou du sacre de Napoléon 1er.
Mamé Ninette a vu le jour en 1861. Autant dire au Moyen Âge.
Elle et son Evariste de mari, qu'elle a épousé l'an de grâce 1878, avaient quelques ambitions et ne voulaient pas se contenter d'une existence paysanne. Mais comment échapper à sa condition quand on n'a pas trois sous d'économie en poche ? C'est là qu'une bonne fée était intervenue, bien involontairement, pour répondre à leurs voeux et modifier le cours de leur destin. La bonne fée, malgré elle, c'était la marraine de Ninette, une vieille fille qui, lasse de cinquante ans d'existence stérile, décédait en laissant un petit pécule à sa bien aimée filleule.
À La Roque-Gageac, perchée sur un promontoire dominant la Dordogne, une auberge était à vendre.
Oh, ce n'était pas l'affaire du siècle, cette auberge, même pas du XIXe siècle. Délaissée depuis si longtemps qu'une bonne partie des murs s'étaient écroulée, la toiture quelque peu effondrée, et que les plus anciens des laroquois ne se rappelaient plus du jour où on y avait servi le dernier chabrot.
Mais s'il est d'une chose dont Evariste et Ninette ne manquaient pas, c'était bien d'huile de coude. Et puis, en ce temps-là, les voisins n'étaient pas avares de vous donner un coup de main, le soir, après les travaux des champs.
Les mariniers qui descendaient la Dordogne pour rejoindre Bordeaux via La Garonne avaient vite trouvé le chemin de « Lo Pascada », cette auberge où, pour un prix raisonnable, ils pouvaient se restaurer d'une savoureuse omelette de pas moins de douze oeufs par homme, accompagnée d'une généreuse plâtrée de pommes de terre cuisinées à la sarladaise, avec en prime un petit verre de Vieille Prune pour faire passer le tout.
À cette époque-là, enfanter ne rompait pas le rythme du labeur. On mettait bas et, au plus tard, vingt-quatre heures après, on vaquait de nouveau à ses occupations.
En 1880, Ninette avait donné naissance à sa première fille que le croup, cette saleté de maladie, lui ravissait pour l'éternité dans les deux ans qui suivaient. En 1881, était né le premier garçon, suivi du deuxième en 1882 et, en 1883, c'était de nouveau une fille qui venait bénir leur union. Comme Ninette avait besoin de souffler un peu, son dernier fils, Baptiste, notre grand-père, avait dû attendre 1885 pour venir au monde.
Elle n'avait guère profité longtemps de ces enfants, mamé Ninette.
À peine sortie de l'adolescence, sa fille était entrée en religion. Pas tant par vocation la pauvre enfant que parce qu'elle était si laide qu'elle ne voyait pas d'autre alternative pour donner un sens à son existence. Quant aux deux frères aînés de Baptiste, à leur corps défendant, ils avaient donné leur vie pour la France. L'un avait abreuvé les champs du soissonnais de son sang, la forêt des Ardennes avait perçu le dernier souffle de l'autre. Le soissonnais, les Ardennes, des endroits, la haut dans le Nord, dont on ne sait même pas où ils se situent mais qui évoquent le glas.
Miné par le chagrin, Evariste avait rejoint ses deux fils une semaine avant que ne sonnent les cloches annonçant l'Armistice.
De ses trois fils, un seul avait convolé. Par un beau mois de novembre de 1909, Baptiste avait épousé la toute douce, la toute ravissante, la toute fragile Gillette. Si fragile, Gillette, que c'est seulement après trois fausses couches qu'en 1912 elle était enfin parvenue à mettre péniblement au monde le vigoureux bébé qui allait devenir notre maman, Miquette.
Si la guerre de 14/18 n'avait pas assassiné brutalement Baptiste, elle ne l'en avait pas moins tué lentement, méthodiquement, sadiquement, de l'an 1918 où le gaz l'avait agressé dans les tranchées de la Marne où il se terrait, entre deux affrontements sous le déluge de la mitraille, jusqu'à l'année 1931 où la camarde était venue enfin lui accorder le repos.
Il faut dire que, si déjà son état de santé ne l'incitait guère à jouir des joies de l'existence, la mort de Gillette, en 1929, après de longs mois d'une maladie aux causes indéterminées (une sorte de langueur, d'inappétence), avait contribué à lui ôter tout désir de vivre.
C'est en 1930 qu'Adrien était entré dans la vie de Miquette qui ne savait pas encore, cette année-là, que ce jeune homme, pas très grand, pas très costaud, et pour ainsi dire pas très beau, était lié à son destin.
S'il était un passage de son récit durant lequel mamé Ninette ne risquait pas de sombrer dans le sommeil, c'était bien celui-là. Intarissable, elle était. Mais chacun de nous le sait, l'amour de mamé Ninette pour sa Miquette frôle le fanatisme. Et que personne ne s'avise d'émettre une critique défavorable au sujet d'Adrien car si sa Miquette l'a choisi, c'est forcément un être exceptionnel. Quant à Miquette, ne lui cherchez surtout pas noise car vous verrez alors notre plus que centenaire, tremblotante, vacillante, brinquebalante, retrouver assez de vigueur pour vous arracher les yeux.
« En cette année 1930, votre maman, mes petits, elle était dans la fleur de ses dix-huit printemps.
- Elle était rayonnante à en faire pâlir le soleil d'envie. Blonde comme un clair de lune, le teint aussi nacré qu'une perle d'orient, des yeux du plus beau bleu des ciels d'été, une silhouette à faire crever la déesse Vénus de dépit.
- Avec ça, intelligente comme une maîtresse d'école, courageuse à l'ouvrage, pétillante comme du vin de Champagne...
- La seule chose qu'on pouvait peut-être lui reprocher, c'était, et c'est toujours d'ailleurs, son tempérament secret. Votre maman, mes petits, on ne savait jamais quand elle avait de la peine ou quand elle était heureuse.
- Ainsi, quand Gillette puis Baptiste sont décédés, jamais on n'a vu Miquette verser une larme. Ni pendant la veillée funéraire, ni pendant l'enterrement, pas plus à l'église qu'au cimetière.
- Certains d'ailleurs ne se sont pas gênés pour la taxer de froideur, parfois même d'ingratitude quand ce n'était pas d'impiété. Moi, qui à chaque fois l'ai vu, à ces moments-là, s'abrutir de travail comme une forcenée, je savais bien que si elle se démenait tant c'était pour ne pas se laisser dominer par le chagrin. »
En cette année 1930, Baptiste, qui ne se sentait plus la force d'assumer la somme de travail qu'exige un restaurant avec la seule aide de sa fille pourtant vaillante et deux souillons chargées du gros du nettoyage, avait décidé d'embaucher un cuisinier pour lui venir en aide.
Que ceux qui, par erreur, auront traduit le qualificatif de souillons dans son sens péjoratif de personnes malpropres et négligées se détrompent. Une souillon, chez nous, c'est tout bonnement une personne chargée des travaux sales et ingrats et, bien forcément, ce ne sont pas des tâches que l'on accomplit gantée de blanc et vêtue d'une robe de gala.
Les chamailleries de Miquette et Adrien avaient commencé dès leur première rencontre.
Et pourquoi ? Je vous le demande. À cause d'un chauvinisme villageois de pacotille.
Adrien se rengorgeait en affirmant que, de tous les villages de France, St Cirq-Lapopie était sans conteste le plus joli.
Miquette lui rétorquait avec virulence qu'il n'avait pas à pavoiser. En Quercy, chacun le sait, dans toute une journée on ne rencontre que des cailloux et quelques moutons et aucun village ne pouvait rivaliser en charme et en beauté avec La Roque-Gageac.
Adrien ricanait que pour ce qui était de la pierraille, La Roque-Gageac n'avait rien à envier au Quercy et que ce n'était pas ce bout de Dordogne famélique qui roupillait à ses pieds qui pouvait concurrencer la plénitude majestueuse du Lot.
Lorsqu'en août 1932, un an tout juste après le décès de Baptiste, Miquette et Adrien s'étaient mariés, la stupeur avait été générale chez les laroquois. Stupeur qui s'était très vite transformée en réprobation.
Elle, Miquette, qui mettait tous les coeurs des jeunes mâles en émoi, ces jeunes gens qui la vénéraient, qui se seraient entre-tués pour ses beaux yeux, pour un sourire, qu'est ce qui lui avait pris de choisir pour époux ce gars-là qui n'était même pas du pays. Ce jeunot pas bien haut, pas très costaud, même pas très beau, que personne ne connaissait. Toujours réfugié derrière ses casseroles, on ne le voyait, pour ainsi dire, jamais ; ni aux fêtes votives, ni aux courses cyclistes (encore que là, on pouvait comprendre. Chacun avait eu l'occasion de le voir pédaler), ni même à la messe de minuit.
C'est à partir du jour même où Miquette et Adrien se sont mariés que les laroquois ont commencé à appeler notre futur papa « l'Étranger » ou « Le Sudiste ».
À la mesure de leur déception, ils ont la rancune tenace les gens de notre région. Il a fallu des années et des années pour que tout un chacun appelle papa tout simplement Adrien.
Selon mamé Ninette, lui se moquait bien de ce qu'il considérait comme des fariboles. La seule considération qui lui importait c'était celle des clients qui se régalaient de son ris de veau braisé au jus de truffe et aux morilles ou de son cassoulet quercynois aux manchons de canard confits. Ses moments de bonheur les plus intenses, il les devait à la naissance de Jean suivi après sept longues années d'attente, et alors qu'il commençait à se résigner à l'idée d'avoir conçu un fils unique, de celle de Ghislaine, et enfin moi, la petite dernière, qui arrivait par surprise, parce que là, vraiment, il ne l'avait pas fait exprès, deux ans après Ghislaine. Et son ravissement permanent, c'était de pouvoir aimer Miquette, celle qui avait conquis son coeur indéfectiblement depuis le premier jour où il l'avait aperçue. Et cela, même si c'était une sacrée mule !
Mais, toujours d'après mamé Ninette, notre gazette, sa Miquette, elle, avait souffert de l'attitude de ses concitoyens. En niant son choix, en rejetant celui qu'elle avait élu, en persistant dans leur désapprobation injustifiée, ils l'avaient profondément blessée et sans aller jusqu'à prétendre qu'elle éprouvait toujours un certain ressentiment, elle continuait à observer une attitude très réservée vis-à-vis d'eux.
Si tous les habitants du village - ce qui ne représente quand même pas une masse phénoménale - ont été conviés à venir boire un verre à la santé des mariés, et à danser s'ils en avaient envie, seuls Monsieur le Maire, son épouse et leurs trois garçons, Monsieur le curé et le notaire, ont été invités à la cérémonie du mariage.
L'épouse de Monsieur le Maire et les trois garçons ont été invités avec d'autant plus de plaisir que papa, et maman plus encore, éprouvent une sympathie certaine pour cette belle femme à l'accorte cinquantaine et pour les gamins, de braves gosses sérieux et gentils, qui ont été nos partenaires de surboums. Monsieur le Maire parce que, vue les circonstances, on y était bien obligés. Car, outre le fait que mes parents ne partagent pas ses opinions politiques, ils n'apprécient guère cet homme arriviste qui se soucie plus de sa carrière que des intérêts de notre bourgade.
Qu'il nous agrée ou non, nous aurions bien été obligés d'inviter aussi le curé à partager nos agapes. Mais, en l'occurrence, c'est avec un plaisir extrême que papa lui a assigné une place d'honneur à la grande table dressée en fer à cheval dans la salle du restaurant.
Ce n'est pas tant parce qu'il est impossible de ressentir autre chose que du respect et de l'affection pour notre curé. Le brave homme, la piété et la sollicitude même, est absolument incapable d'un jugement défavorable, d'un reproche, d'une réprimande. Ils peuvent se confesser en toute confiance ses administrés. Avec Monsieur le curé, tous les péchés sont pardonnés dès que ses ouailles se sont acquittées de deux Pater et trois Ave. Ce n'est pas du laxisme de sa part, c'est que nos laroquois n'ont guère beaucoup à se reprocher si ce n'est quelques commérages et, parfois, un malheureux coup de poing au cours d'un bal trop arrosé. Horion d'ailleurs plus vite oublié par celui qui l'a reçu que par celui qui l'a donné.
Ce n'est pas non plus que papa soit particulièrement calotin, même s'il a du respect pour la religion. Et ce n'est donc pas par excès de dévotion qu'il prend plaisir à la compagnie de Monsieur le curé mais parce que tous deux sont d'enragés pêcheurs.
Dès qu'ils en ont le loisir, les deux complices se réfugient aux abords du fleuve, armés de menaçantes cannes à pêche et de redoutables hameçons, pour traquer le poisson. Lequel poisson se montre, en règle générale, plus facétieux que coopératif. Bienheureux nos deux prédateurs de la faune aquatique quand ils peuvent se vanter d'avoir attrapé une malheureuse ablette ce qui provoque les ricanements sarcastiques de maman car la Dordogne est réputée pour être une rivière poissonneuse.
Quant au notaire, parce que, jusqu'à ces quinze derniers jours, il m'employait en qualité de secrétaire, il aurait été particulièrement discourtois de ne pas le compter au nombre des invités d'autant que cet élégant sexagénaire m'a toujours traitée avec une affabilité empreinte de paternalisme.
Serait ce également parce que le notaire et Monsieur le curé sont des étrangers que mes parents leur manifestent une sorte de préférence ?
Monsieur le curé est un pur produit ardéchois mais personne ne s'est jamais avisé, ou n'a éprouvé l'envie, de le surnommer « L'Étranger ».
Le notaire nous est arrivé, depuis plus d'un quart de siècle, en droite ligne d'Étretat.
C'est la malchance qui l'avait fait naître dans ce site rendu célèbre par ses falaises car il souffrait d'asthme chronique et, le climat marin n'étant apparemment pas compatible avec ce genre d'affection, il suffoquait aussi épisodiquement que douloureusement.
Après un séjour de quelques semaines en Périgord, à l'occasion d'une convalescence après l'une de ces crises d'étouffement particulièrement éprouvante, il avait décidé d'emménager ses pénates dans notre contrée. Depuis qu'il avait largué les amarres à La Roque-Gageac, jamais plus il n'avait souffert de la moindre crise d'asthme.
Je ne voudrais pas paraître exagérément chauvine mais soyez beaux joueurs et reconnaissez que même notre climat est idéal.
Blottie dans les bras de mon tant aimé tout nouvel époux, la tête nichée contre son cou, je me laisserais bien griser par le slow si Bruno ne s'obstinait à fredonner, selon son habitude en discordance totale avec la musique. Ce n'est pas qu'il chante faux mon très chéri mari mais il n'a aucun sens du rythme et, avec un tel crooner comme rival, Franck Sinatra peut dormir sur ses deux oreilles.
Comment voulez-vous que dans ces conditions je ne me laisse pas distraire par les gloussements moqueurs du notaire et de Monsieur le curé.
Celui qui fait les frais de leur persiflage n'est autre papa qui, autant que le découvre mon oeil droit, le seul qui émerge au-dessus de l'épaule de mon cavalier, se défend comme un beau diable. Attitude d'ailleurs sacrilège si l'on considère que l'un de ses tortionnaires est le serviteur attitré de Notre Seigneur.
Je sais très bien ce qui provoque les sarcasmes ironiques du notable et de l'homme du culte et le souvenir de l'incident me ferait pouffer si je ne me retenais par égard pour mon compagnon. Submergé par le romantisme de l'instant (si j'en juge par l'ardeur de son étreinte), il pourrait, en effet, s'étonner de soubresauts intempestifs provoqués par mon l'hilarité et par la même se vexer.
C'est à cause de Ficelle que papa subit, en ce moment, les railleries peu charitables des deux compères.
Ficelle, c'est notre chien depuis une dizaine d'années maintenant ; depuis que papa, un jour qu'il s'était mis en quête d'aller ramasser des champignons, l'a découvert mourant de faim et de soif attaché par une laisse à un arbre à l'orée d'un petit bois.
D'où vient Ficelle, nous ne le saurons jamais mais, comme dans nos campagnes nous n'avons pas pour habitude d'abandonner nos chiens, nous avons tout lieu de soupçonner des estivants d'être les auteurs de cet acte infâme. Ces gens-là emmènent leur fidèle compagnon en vacances avec eux et, quand ils constatent que ce dernier provoque leur exclusion des hôtels, ils s'empressent de l'égarer subrepticement au hasard d'un chemin vicinal. C'est qu'ils se planquent ces immondes lâches pour accomplir sournoisement leur forfait.
Papa n'a pas résisté au regard de ce pauvre « clébard » pitoyable dont les grands yeux bruns liquides quémandaient l'affection. De même, s'il a baptisé « Ficelle », de préférence à « Bâtard » (le premier nom qui lui soit venu à l'esprit), ce chien qui évoque l'oeuvre hybride née de l'union illégitime d'un fox terrier et d'un épagneul breton, ne vous imaginez pas que c'est à cause de son sens de l'humour. S'il est un point commun que papa et, hélas, Bruno, partagent, c'est bien le manque d'humour. C'est donc en toute bonne foi, et pour ne pas l'humilier, que papa a décidé de nommer « Ficelle » le malheureux corniaud.
Si papa a recueilli Ficelle, Ficelle nous a immédiatement adopté Ghislaine et moi. Ce chien nous suit partout où nous mènent nos déambulations et c'est bien involontairement qu'il nous arrive de le traumatiser lorsque nos destinations divergent. L'infortuné animal ne sait plus alors à laquelle de nous il va emboîter le pas et exprime son angoisse et sa détresse en tournant en rond comme un derviche affolé tout en couinant lamentablement.
Maman a beaucoup d'affection pour Ficelle mais, désireuse que le chien ne vienne pas troubler les festivités du mariage pour cause d'excessive fidélité à ses filles, elle avait recommandé à papa d'enfermer l'animal dans un appentis dès le matin du jour prévu pour la cérémonie. Mission que papa, par la suite, a juré avoir accompli.
Sachant que pour rien au monde papa ne se parjurerait, personne ne s'explique comment ce diable d'animal a surgi dans l'église pour venir débouler dans nos voiles de mariées alors que nos deux couples agenouillés méditaient pieusement les conseils que venaient de leur dispenser Monsieur le curé.
Quelques audacieux ont bien tenté de capturer le fauteur de trouble mais la traque s'est très vite transformée en poursuite infernale, Ficelle se faufilant tantôt sous un banc, tantôt slalomant entre les enfants de choeur, et n'hésitant pas même à se réfugier, tout autant haletant que ses poursuivants, derrière le ministre du culte lequel, tout le monde le voyait bien à ses yeux pétillants dans un visage qui s'empourprait, retenait plus une énorme envie d'éclater de rire qu'un tonitruant sermon.
C'est d'ailleurs lui, Monsieur le curé, qui a mis un terme à l'hallali en décrétant que tant de fidélité méritait bien une récompense et accordé à Ficelle le droit d'assister à la cérémonie religieuse. Sans nul doute ému par tant de clémence, notre brave toutou, bien installé entre nos deux couples, a suivi l'office, sagement assis sur son derrière.
Ô mon brave chien qui ignore encore que demain tes deux maîtresses adorées vont disparaître, s'évanouir, s'échapper vers d'autres lieux, d'autres cieux. Combien tu vas souffrir !
Rien que d'imaginer ta prochaine détresse me bouleverse et je sens sourdre de ce même oeil droit épieur qui émerge par dessus l'épaule de mon mari, une larme furtive.
Faut-il que je t'aime, Bruno, mon amour, pour me résoudre à quitter tout mon monde tendrement chéri.
La danse terminée, Bruno et moi ainsi que Ghislaine et Charles rejoignons maman qui nous a hélés. Tante Mathurine, la soeur de papa, et Séverin son mari, veulent encore une fois nous embrasser et nous renouveler leurs voeux de bonheur avant de reprendre la route du retour vers Calès où ils exploitent une petite ferme.
Nous nous congratulons au milieu de l'indifférence plus ou moins avinée du reste des convives. C'est que la soirée est déjà bien avancée et qu'il se révèle traître notre vin de Cahors lorsqu'il a été conjugué avec quelques lampées de Vieille Prune.
C'est Ghislaine qui a été l'instigatrice de cet original mariage conjoint.
Bien évidemment, il a fallu batailler pour fléchir papa qui était contre.
De toute façon, papa est toujours contre tout ce qui menace de le séparer de ses enfants adorés.
Bien sûr qu'il éprouvait beaucoup de sympathie pour Bruno. Mais, d'un autre côté, j'étais encore un peu jeunette. C'est que le mariage, ça vous engage pour toute la vie. Est-ce que j'avais bien réfléchi ?
Et Ghislaine ? A-t'on idée de vouloir prendre pour époux un homme de quinze ans votre aîné ? Un divorcé, qui plus est ! Un veuf encore, on sait à quoi s'en tenir. C'est plus rassurant. Et encore ! Mais un divorcé ?
Il a beau vous expliquer, cet homme au demeurant fort distingué, que l'ex et lui se sont séparés en toute sérénité et sans acrimonie après avoir constaté, au bout de huit ans de vie commune, que leur incompatibilité de caractère vouait leur couple à l'échec. Sait-on jamais ce qui s'est réellement passé entre ces deux là ? Encore heureux que leur incompatibilité de caractère les ait, apparemment, également empêché de procréer. Papa admirait le chirurgien mais l'âge et le statut de divorcé du prétendant lui restaient en travers du gosier.
Si Ghislaine n'avait pas existé, ou si seulement nous n'avions pas eu des tempéraments aussi dissemblables, il est fort probable que je n'aurai jamais connu Bruno.
Alors que, après la sortie du lycée, j'ai suivi des cours de secrétariat avec plaisir et assiduité, Ghislaine, rien moins qu'emballée par les études, a abandonné, sans regret, toute activité scolaire sitôt après avoir obtenu son brevet avec la bénédiction sans restriction de papa qui n'a jamais bien compris l'engouement des femmes de maintenant pour l'exercice d'une profession.
Rétrograde notre papa qui n'hésite pas à affirmer que les femmes ne sont pas faites pour travailler mais pour se marier et avoir des bébés. Et n'allez pas ergoter en protestant :
« Et que font-elles donc les femmes mariées, à part trimer toute la sainte journée ? »
Il vous objectera, en toute mauvaise foi :
« C'est pas pareil. »
Réponse qui a le relatif mérite d'être lapidaire et de couper court à toute discussion.
Si Ghislaine n'exerçait aucune profession, elle n'était pas oisive pour autant. Sa passion, c'est la couture et bien des personnes de qualité préféraient lui commander un modèle original qu'elle copiait dans une revue de mode plutôt que d'aller acheter une toilette à Sarlat. Et vous verriez les robes de baptêmes que ma soeur a confectionnées ! De quoi défaillir d'admiration. Le grand volé, dans cette histoire, c'est l'État car, bien entendu, Ghislaine n'a jamais détenu aucune patente, s'est toujours fait payer en espèces sonnantes et pas du tout trébuchantes, et n'a jamais acquitté le moindre impôt. Notre famille estime qu'il y a une certaine moralité à spolier cet escroc qu'est le Trésor Public.
L'été, quand elle n'était pas absorbée par ses travaux de couture, Ghislaine donnait un coup de main à Jean et Marinette qui sont propriétaires d'un terrain de camping et en profitait pour vamper les beaux, et si possible musclés, estivants célibataires.
Mathias excepté (mais Mathias ça ne compte pas, on était amoureux l'un de l'autre quand nous fréquentions l'école primaire), tous mes flirts, depuis l'époque de nos premières surboums, ont été les flirts déconfits, ou exaspérés, ou désappointés, qui ont rompu piteusement leur relation « sentimentale ? » avec Ghislaine, leur tortionnaire.
Il faut dire que ma soeur est une dirigiste.
Une fois qu'elle était certaine d'avoir séduit son soupirant, elle n'avait de cesse de lui infliger ses quatre volontés. Souhaitait-il aller se baigner ? Elle préférait une ballade sous un soleil torride. Exprimait-il le désir de voir ce film qui passait en exclusivité et pour une seule séance à Sarlat ? Elle ne voulait absolument pas manquer un spectacle de chants et danses folkloriques. Était-il las, avait-il les os rompus après toute une journée passée à tenter de dompter un canoë ? Elle se sentait des fringales de twist, de rock and roll et de paso doble.
Aucun ne résistait bien longtemps et presque tous venaient se réfugier dans mes bras. Moi, si douce, si patiente, si indulgente... Si différente.
Tout laisserait à penser que cela créait des confrontations, des altercations, des dissensions entre Ghislaine et moi. Pas du tout.
Lorsque l'un de ses anciens flirt venait se blottir dans mon giron, son seul commentaire incisif tombait comme un couperet :
« Encore un qui a loupé son examen de passage. »
Et en ce qui me concernait, je ne me sentais nullement complexée ou dévalorisée de récolter les « restes » de Ghislaine. Je me savais bien trop timide pour me laisser aborder par un étranger, fut-il beau et musclé comme Apollon. Et, pour aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentais en sécurité et confiante dans des bras qui avaient étreint ma soeur.
Si Bruno comptait parmi les ex-flirts de Ghislaine, il n'avait pas loupé son examen de passage. Non pas parce qu'il se caractérisait par un esprit plus affirmé, plus volontaire que ses prédécesseurs, mais tout simplement parce qu'il n'avait pas eu le temps de s'essouffler. Il ne la fréquentait que depuis à peu près trente-six heures quand il m'a découverte dans son sillage. Le coup de foudre a été immédiat, partagé, et sans appel.
Est-il bien utile de préciser que Charles a séduit Ghislaine en refusant de céder à ses caprices ?
Quelques irréductibles fêtards traînaient encore leurs pieds sur le carrelage de la salle à manger du restaurant quand Bruno et moi avons décidé d'aller prendre un repos bien mérité après cette longue journée.
Nous avions tiré à pile ou face, Ghislaine et moi, pour savoir qui dormirait dans ce qui fut notre chambre commune et qui jouxte celle de nos parents, et qui irait trouver asile chez Jean et Marinette. C'est elle qui a gagné, la veinarde ! Vu la proximité de la chambre parentale, nous pouvons, d'ores et déjà faire une croix sur nos ébats, Bruno et moi.
Blottie sagement dans ses bras, je lui ai demandé d'une voix déjà ensommeillée :
« Ça avait l'air de barder sérieusement tout à l'heure entre toi et les surge... tes parents. Qu'est ce qu'il se passait ? »
Il a rit doucement :
« Si tu crois que je ne sais pas que Ghislaine les a surnommé les surgelés...
- Et encore, je trouve qu'elle se montre gentille. »
Après quelques brefs instants de silence, il a repris, sur un ton où il m'a semblé déceler tout à la fois des sentiments de colère, de frustration, et de rancune :
« Tu ne croiras jamais ce qu'ils avaient imaginé, et donc décidé, ces empaffés.
- Pour eux, je me mariais et donc j'avais donc de nouvelles responsabilités à assumer.
- Nouvelles responsabilités, cela impliquait que je ne pouvais décemment continuer à exercer un métier de péquenaud. Donc, logique irréfutable, je devais réintégrer la banque.
- Figure-toi qu'ils ont même été jusqu'à nous préparer un appartement dans leur hôtel particulier ! Non mais, tu t'imagines en train de passer tes après-midi à broder en compagnie de maman et Astrid pendant qu'étranglé par un col dur j'éplucherais des rangées de comptes défilant au garde à vous sur le rouleau de papier d'une machine à calculer ?
- Ah, les cons ! »
Pas plus surprise ou émue que cela, j'ai murmuré dans un dernier souffle avant de plonger dans le sommeil :
« On se disait bien aussi que s'ils daignaient venir à la noce c'est qu'il y avait anguille sous roche. »

JUIN 1964

Et voilà le travail ! Plus que les deux bougeoirs à poser sur la table avec chacun leur belle chandelle écarlate et ce sera parfait.
Nous n'avons pas de chandeliers, mais ces bougeoirs dénichés dans une brocante se sont révélés être des joyaux une fois bien astiqués et peu me chaut qu'ils soient en vulgaire laiton alors que le vendeur m'avait certifié qu'ils étaient en cuivre.
À propos de « chaud », on étouffe littéralement dans le studio en dépit de l'unique fenêtre grande ouverte.
Juste après nos mariages jumelés, Charles et Ghislaine se sont offert un petit détour par Capri avant de regagner Avignon. Bruno et moi, faute d'un budget nous autorisant le superflu, avons immédiatement emménagé dans le studio de mon bien aimé.
Il me plaît bien ce studio situé dans un immeuble du tout début de la rue Léon Jouhaux. Encore que je parviens difficilement à m'accoutumer au bruit incessant des voitures qui tournicotent autour de la Place de la République et freinent aussi brutalement que bruyamment à chacun de ses nombreux feux de circulation.
Certes, l'immeuble est vétuste. Certes, l'entrée sombre et exiguë est peu engageante. Certes, il faut grimper cinq étages d'un escalier aux marches fendillées, craquelées, en s'agrippant à une rambarde chancelante, il faut retenir sa respiration pendant l'escalade pour ne pas périr asphyxié par des odeurs entêtantes de mouton ou de merguez, mais le studio, lui-même, est avenant.
Pas très grand, mais avec suffisamment de place pour un couple de jeunes mariés, et intelligemment conçu. Pour ajouter à son mérite, la porte étanche ne laisse filtrer aucune des odeurs qui règnent en despotes dans l'escalier.
La première porte, à droite de l'entrée assez vaste, donne sur une salle de bain avec baignoire, douche et w.c. Un inconvénient, pas question de se vautrer dans un bain même parfumé lorsque le partenaire souffre de coliques. Ben oui, la colique c'est une chose qui peut arriver même à des jeunes mariés romantiques.
L'entrée franchie, on accède à la salle de séjour qui, elle, n'est séparée du coin cuisine que par un muret de briques à mi hauteur d'homme. La mezzanine par laquelle on accède grâce à un escalier raide comme une rosière outragée abrite notre lit bas et nos étreintes ardentes.
Si j'aime bien notre logis, je déteste Paris et, au risque de me faire huer par les parisiens, je clame haut et fort que c'est une ville sale, bruyante, malodorante. Tenez, pour preuve, cette crotte de chien qui maculait la semelle de l'un de mes escarpins quand j'ai réintégré le studio tout à l'heure.
Paris, quand il y pleut, c'est à périr d'ennui. Quand le soleil se pointe, c'est toujours entre deux giboulées et quand il daigne briller de tous ses feux, on étouffe.
Selon les critères de mon parisien de mari, il a fait beau temps les trois premières semaines qui ont suivi mon arrivée dans la capitale. Cela n'a pas empêché qu'au bout de huit jours j'ai contracté un mal de gorge tenace et que pendant les quinze jours suivants je suis restée désespérément aphone. Ce n'est pas que j'ai beaucoup de relations avec qui caqueter. Je ne connais même personne. Mais il est toutefois préférable d'avoir l'usage de la parole pour obtenir le secours des badauds quand on ne cesse de se perdre dans les rues, sur les boulevards, ou dans le métro.
Comme je ne connaissais personne, je m'ennuyais à mourir.
Bruno passait ses journées sur des chantiers et ne rentrait que tard le soir. Ce n'était pas les quelques courses alimentaires et la préparation de petits plats mitonnés qui occupaient beaucoup de mon temps. Plutôt périr que d'aller rendre visite aux Manzel que ne démangeait certainement pas, non plus, l'envie de me voir. Astrid ne pouvait que rarement échapper à Albane, sa geôlière attitrée et je ne désirais pas plus que cela la gêner dans sa mission sacrée qui consistait à cocufier son mari. Quant à courir les magasins, ce n'est guère une occupation très attrayante quand on n'a pas beaucoup de sous à dépenser (j'ai bien quelques économies mais mon ascendance paysanne répugne à entamer mon « bas de laine » pour le seul plaisir d'acquérir quelques bagatelles). Si on ajoute à cela que la visite des musées ne m'a jamais paru une distraction particulièrement folichonne, c'est dire que j'avais tout loisir de me languir d'ennui.
Très vite lassée de tant de disponibilité, j'avais décidé de me mettre à la recherche d'un emploi.
Bruno n'en voyait pas trop l'utilité car après tout son salaire, sans être mirobolant, suffisait bien à nous assurer un relatif confort et nous ne nous privions pas de soirées passées à assister tantôt à un concert, tantôt à une séance de cinéma, après avoir dégusté quelques spécialités dans un restaurant vietnamien, ou nord africain, ou indien, selon l'humeur du moment. Mais, compréhensif à défaut d'être emballé par mon programme, il admettait mon besoin de m'occuper.
Pas folle, je devinais fort bien ce qui le turlupinait et l'empêchait d'adhérer avec enthousiasme à mes projets.
Est-ce qu'après une journée consacrée au labeur, je serais encore aussi empressée à lui mijoter de savoureux repas ? Est ce que j'écouterais toujours avec autant d'intérêt le récit de ses démêlées avec ses clients ou ses fournisseurs ? Et surtout, surtout, est ce que je ferais toujours preuve d'autant d'ardeur amoureuse, la nuit ou au petit matin, entre ses bras virils ?
J'aurais pu, me prévalant de quelques presque trois années d'expérience, postuler un emploi de secrétaire chez un notaire ou dans un cabinet juridique. Le temps passé dans une Étude ne m'y incitait pas. J'avais accompli mon travail avec une conscience professionnelle que mon employeur avait récompensé par un certificat de travail des plus élogieux mais les activités notariales ne me passionnaient pas outre mesure.
À La Roque-Gageac où le travail du notaire consistait surtout en l'établissement de testaments (ce qui l'occupait plus que nécessaire car grand nombre de nos laroquois, qui ne sont riches que de quelques terrains pierreux et parfois d'une masure, ont la fâcheuse manie de changer tous les six mois leurs dispositions testamentaires), et en la rédaction d'actes de ventes de champs ou de bastides. S'il y avait bien une chose d'ailleurs qui me faisait vitupérer c'était ces ventes de bastides à des envahisseurs anglo-saxons. Ces britanniques descendants des anglais que nos aïeux avaient eu tant de peine à bouter hors de nos paysages et qui, armés de livres et de sterlings, revenaient nous coloniser.
Ce qui m'aurait bien plu aurait été de trouver un emploi dans une agence de spectacles ou dans une agence immobilière mais je ne dédaignais aucune petite annonce pour autant.
Pour me prouver son amour (comme s'il en était besoin ! ) et son esprit de solidarité, chaque matin de la semaine, Bruno descendait chercher des croissants pour le petit déjeuner et en profitait pour me rapporter les journaux.
À peine avait-il franchi la porte du studio pour se rendre sur son lieu de travail, après maintes embrassades et câlineries, je me précipitais dans la salle de bain pour me pomponner, puis sur les quotidiens que je parcourais avec avidité, et enfin sur le téléphone avec lequel je jonglais avec une maestria digne d'une technicienne de la communication.
J'avais découvert que c'était une véritable chance que d'habiter à proximité de la Place de la République. Sa station de métro vous permet d'accéder à divers endroits de Paris avec pas moins de cinq lignes directes. J'avais très vite fait la fine bouche et négligé de m'intéresser aux annonces dont les adresses auraient nécessité d'emprunter une, ou pire encore, deux correspondances.
En ai-je parcouru des rues et des avenues, grimpé et descendu des escaliers, emprunté et rendu des ascenseurs, vu et entendu des personnages divers aux visages parfois débonnaires, le plus souvent sévères.
Bruno, rassuré parce que j'étais toujours aussi tendre épouse, attentionnée cuisinière, et comblé parce que j'accueillais toujours ses étreintes avec la même fougue amoureuse, m'encourageait, me conseillait, et surtout, m'écoutait raconter, moi aussi, mes journées.
De temps à autre, je recevais une lettre de Ghislaine.
Capri avait été féerique. Charles était parfait ; la seule chose qu'elle pouvait peut-être lui reprocher, c'était son travail qui l'absorbait totalement. Mais quand il parvenait à se libérer c'était pour se consacrer uniquement à sa femme bien aimée et les instants étaient si courts qu'ils en faisaient une fête grandiose.
Ghislaine était enchantée de jouer les châtelaines dans le petit manoir qu'ils habitaient et s'épanouissait totalement en prenant plaisir à sarcler, planter, bouturer en observant les conseils de son jardinier ; en dégustant le thé et les petits fours, préparés par sa cuisinière, en compagnie d'épouses charmantes et pas snobs du tout de divers autres chirurgiens, médecins ou pédiatres ; en prenant des cours d'équitation, des cours de tennis, de conserve avec ces mêmes épouses...
Ma grande soeur s'épanchait librement et sans forfanterie en me décrivant son existence idyllique. Elle savait que ma vie avec Bruno me comblait, que je n'avais heureusement pas un caractère envieux, et que son bonheur ne pouvait que me réjouir.
Dans l'une de ses missives (de plusieurs pages parce que sa grande écriture débridée dévorait les feuilles), elle m'avait raconté que, cédant aux supplications de papa qui n'en pouvait plus d'entendre geindre et pleurnicher Ficelle, elle avait fait, avec sa petite voiture anglaise, récent cadeau de Charles, le trajet Avignon - La Roque-Gageac - Avignon dans le seul but d'aller chercher notre chien. À en croire papa, le malheureux animal refusait toute pâtée depuis notre départ et se laissait mourir de chagrin d'amour.
Selon Ghislaine, papa n'avait pas exagéré et c'est avec tout juste la force de remuer un bout de queue indolent pour manifester sa joie de la revoir que Ficelle l'avait accueillie. C'était un chien amorphe parce qu'affaibli par le manque de nourriture que ma soeur avait ramené à Avignon.
Huit jours avaient suffi pour qu'il retrouve tout son dynamisme et Ghislaine était ravie de l'avoir avec elle quoique l'amour extrême de Ficelle pour sa maîtresse prêtait parfois à quelques désagréments. Ainsi, il n'était pas facile de lui expliquer que s'il pouvait l'accompagner au manège où elle prenait des cours d'équitation, il ne devait jamais aboyer, même pour manifester son admiration pour les prouesses équestres de sa maîtresse. Il était tout aussi ardu, quand elle prenait des cours de tennis, de lui faire comprendre qu'il était interdit de courir après les balles pour les lui ramener enduites de bave. Et lui inculquer que Charles refusait absolument de partager son lit avec toute autre personne que sa femme et qu'un gentil toutou doit se contenter de monter la garde devant la porte de la chambre avait nécessité beaucoup de fermeté et de patience.
Maman aussi m'écrivait des lettres beaucoup moins dithyrambiques mais toujours très chaleureuses.
Avec un talent littéraire que ne lui aurait pas contesté un académicien, elle contait les menus faits de leur vie quotidienne.
Papa lui avait offert, comme ça, sans le prétexte d'une occasion spéciale, uniquement pour lui faire plaisir, un livre de toute beauté, déniché chez un libraire de Sarlat et représentant les oeuvres de Gustave Doré. Elle ne se lassait pas de le parcourir, d'admirer chaque lithographie, chaque illustration.
Jean en avait terminé des travaux de bricolage qu'il effectuait pendant la morte-saison pour subvenir aux besoins de sa famille et, avec Marinette, ils avaient rouvert le terrain de camping quelques jours avant Pâques. Maman avait donc de nouveau la garde de Jacquou, leur chérubin, qu'il fallait surveiller de près car c'est que ça trottine vite les jambes d'un bout de chou de deux ans qui pète de santé et de malice.
Incidemment, l'une de ces lettres m'avait appris que si papa ne parlait qu'en termes affectueux de Bruno pour lequel il avait beaucoup d'estime, surtout quand on songeait que le brave garçon était parvenu à « tenir la dragée haute aux surgelés », il n'avait éprouvé que méfiance mêlée d'antipathie envers Hugo, le patron de mon mari.
Une longue diatribe commentant à maman que lorsqu'on n'est pas marié on ne partage pas le lit d'une personne, même s'il s'agit d'une soi-disant fiancée, que c'est inconvenant, indécent, et encore plus malhonnête quand on exhibe son inconduite chez des étrangers, s'était vu interrompre par une mamé Ninette qui, bien entendu, se serait bien gardée de sommeiller à ce moment-là. Sa petite voix aigrelette avait trompeté, pour une fois à peine chevrotante :
« C'est pas vrai d'être aussi coincé du cervelet, mon pauvre Adrien ! C'est pas possible d'être aussi vieux jeu (sic) ! Mais qu'est ce que tu crois ? Si mon Evariste et moi, on s'était pas un peu goûté dans les champs pour être sûrs qu'on s'accordait bien, peut être bien qu'on ne se serait jamais épousés. Et alors, où elle serait ta Miquette en ce moment, hein ? »
Mon pauvre cher papa puritain, s'il apprenait un jour que Ghislaine et Charles, Bruno et moi, avons aussi un peu goûté aux délices de l'amour avant de prêter serment devant Monsieur le Maire et Monsieur le curé, il serait absolument catastrophé. Pour notre défense, nous n'avons jamais commis le péché de chair dans un lit. Pour notre blâme, uniquement faute d'occasion car l'abri d'une tente de camping ou les sièges arrières d'une voiture, ce n'est pas l'idéal pour des transports amoureux.
À ma grande stupéfaction, Marinette s'était révélée être une remarquable épistolière.
Un lettre d'elle me parvenait, ponctuellement, toutes les trois semaines, rédigée souvent avec drôlerie, et les fautes d'orthographe qui parsemaient ces missives ne rencontraient qu'indulgence de la part de la lectrice que je suis car elles étaient la preuve de la confiance de ma narratrice.
Si papa n'avait envisagé notre mariage à Ghislaine et moi qu'avec la répugnance, somme toute compréhensible, que peut éprouver tout père aimant à l'idée que des inconnus vont lui chiper ses filles adorées, que dire de son désarroi, de sa déception, de son amertume, lorsque Jean, à peine rentré du service militaire, lui avait annoncé qu'il avait l'intention d'épouser Marinette.
Marinette, la petite fille de la sorcière !
Oh, ne ricanez pas, ce ne sont pas des sorcières de comédie, les sorcières de chez nous. Ce sont d'authentiques magiciennes. Des qui fréquentent les loups garous, des qui connaissent la magie des plantes et qui savent jeter un sort.
« Allons donc, qu'est ce que c'est que ces billevesées ? Nous sommes au XXe siècle ! Il y a beau temps que plus personne ne cautionne ces sornettes ! » Allez-vous vous esclaffer.
Oui-da ! Et bien, si vous ne me croyez pas, allez donc demander à ces jouvencelles grâce à qui, et par quels moyens, elles ont été débarrassées du cadeau un peu trop encombrant, un peu trop gênant, qu'un soupirant leur avait offert, bien contre leur gré. Et demandez aussi à certaines matrones comment elles ont reconquéri les faveurs de leurs maris qui éprouvaient bien du goût pour la serveuse du relais routier sur la route qui mène à Vézac mais qui s'endormaient, épuisés, à peine couchés dans le lit conjugal.
Pour en revenir à Marinette, c'est sûr qu'elle était gracieuse cette brunette, et courageuse à l'ouvrage, il fallait le reconnaître. Et ce n'était pas sa faute si elle était la petite fille de la sorcière, elle qui n'avait jamais connu sa mère et dont on ne savait même pas si elle avait un père. Mais de là à vouloir l'épouser !
Plus doux et placide que mon frère, c'est difficile à dénicher. Plus têtu, c'est une tâche impossible.
Tenez, par exemple, en ce qui nous concerne Ghislaine et moi, autant papa que maman ou mamé Ninette ne nous appellent jamais autrement que Gigi et Lili. Encore une fois, cela démontre l'illogisme des parents qui, pendant des mois, cogitent à la recherche du prénom qu'ils attribueront à l'enfant à naître et se hâtent ensuite de vous affubler de petits noms ridicules.
Jean n'a jamais été prénommé Jeannot pour la bonne et simple raison qu'il n'a jamais voulu répondre à ce surnom. Mamé Ninette et mes parents se sont vite lassés de vouloir l'appeler Jeannot quand il s'est avéré évident que ce petit nom le frappait de surdité.
Autre exemple.
Si vous avez suivi des cours de catéchisme, il est improbable que vous n'ayez pas eu droit, vous aussi, à l'anecdote concernant cet enfant roi à qui l'on vient annoncer sa mort imminente alors qu'il est fort occupé à jouer au billard. Interrogé pour savoir s'il désire se confesser, l'enfant roi déclare qu'il n'en voit pas l'utilité.
Le catéchiste vous enseigne alors que si cet enfant ne souhaitait pas recourir à la confession c'est parce qu'il était pur et sans tâche et que la notion même de péché lui était inconnue.
Au grand dam du curé - ce n'était pas encore l'ardéchois à l'époque mais un rigoriste pur et dur - mon frère, du haut de ses dix années de maturité, a toujours prétendu que si l'enfant roi n'avait pas voulu perdre son temps à confesse c'était pas amour du billard et parce qu'il ne voulait pas perdre une miette de la partie. Et, malgré les foudres du curé, il n'a jamais voulu en démordre.
C'est, bien évidemment, mamé Ninette qui nous avait raconté cette histoire qui l'avait toujours beaucoup amusée.
Donc était arrivé ce soir où Jean avait présenté Marinette à papa et maman. Ce qui était parfaitement stupide car ils la connaissaient depuis ses premiers langes.
Ghislaine et moi étions totalement inconscientes de la tragédie du moment. Elle, parce qu'elle vivait cet âge pénible où les membres vous poussent démesurément si bien qu'on est déjà bien assez occupé à ne pas commettre une maladresse avec des bras qui vous échappent dans des gestes incontrôlés, cet âge ingrat où le moindre microscopique bouton sur le nez vous plonge dans des abîmes de désespoir, où l'on fond en larmes sans savoir pourquoi. Moi, parce que j'étais toute jeunette encore.
Nous nous étions tous assis devant la table dressée, toujours à la même place, au fond de la salle de restaurant, pour le dernier repas de la journée.
Fallait-il que nous soyons innocentes, Ghislaine et moi, pour ne pas remarquer le silence inhabituel, les gestes empruntés de papa pour porter à sa bouche le verre contenant l'apéritif servi, par politesse, pour cette occasion funeste, le regard désemparé de maman, celui buté de Jean, et les yeux apeurés de Marinette.
Silence tellement profond que ma voix fluette avait fait sursauter tout ce monde figé.
« Alors, c'est bien vrai que tu vas être notre grande soeur ? Et bien j'en suis drôlement contente parce que tu es vraiment la plus gentille et la plus jolie. »
Il avait suffit de ce rien pour dégeler l'atmosphère et pour que je conquière, définitivement, le coeur de Marinette.
Bien sûr, ses lettres relataient surtout les événements de sa vie avec Jean et Jacquou, mon filleul (comme s'il avait pu en être autrement) mais son dernier courrier avait réussi à me faire sourire alors même qu'il me narrait la mort tragique de Météo, notre chat.
Je vous vois déjà, vous les amis des bêtes, vous offusquer de ce que l'on puisse sourire quand on apprend qu'un vieux chat s'est fait écraser.
Quelle mauvaise ! Quel esprit peu charitable ! Faut il être méchante et sans coeur quand même !
Je vous objecterais que vous ne connaissiez pas Météo.
Plus hargneux, plus teigneux que ce matou, je vous le promets, ça n'a jamais existé.
Météo, je ne prétendrais pas que nous l'ayons recueilli. C'est plutôt lui qui s'est imposé.
Nous ignorions tout autant ses origines que celles de Ficelle mais nous étions tous bien d'accord que l'on ne pouvait qu'absoudre le maître qui s'en était débarrassé.
C'est maman, la première, qui avait fait les frais de son mauvais caractère lorsqu'elle l'avait découvert tapi sous une brassée de fagots de bois, dans l'appentis.
Le matou, de la taille d'un lionceau, était pitoyable, une oreille à demi arrachée et le poil hirsute maculé de sang coagulé.
Que nos amis des bêtes se rassurent, la main de l'homme n'était pas coupable de ces méfaits. C'était manifestement le résultat d'une bagarre mémorable avec l'un ou, plus vraisemblablement encore, plusieurs de ces congénères. Ce n'était sûrement pas un seul adversaire qui avait pu le mettre dans cet état : Météo était tellement agressif que même une meute de dobermans ne s'y seraient pas frotté. Par la suite, des années de vie commune nous avaient enseigné que Météo passait ses nuits à courir la gueuse et à se bagarrer, et les journées à roupiller. Les souris pouvaient folâtrer en toute tranquillité, ce n'est pas lui qui les aurait dérangées dans leurs ébats.
Émue par l'état pitoyable du chat, maman avait voulu le panser. D'un féroce coup griffe, il l'avait dissuadée de jouer les Florence Nightingale à ses dépens.
Le second à se retrouver, plus éberlué que choqué, la main zébrée de trois profondes griffures ensanglantées puis soigneusement badigeonnée d'un baume aseptisant, avait été papa. N'avait-il pas eu l'audace d'imaginer que parce qu'il déposait des reliefs de repas, comme une offrande, à notre charmant félin, ce dernier, éperdu de reconnaissance, l'autoriserait à une caresse !
Nous avions tous très vite appris, Jacquou et Ficelle compris, et même Marinette qui est pourtant une petite fille de sorcière, qu'il était préférable de se tenir à prudente distance de ce monstre. Seul Jean, allez donc savoir pourquoi, trouvait grâce aux yeux bridés du félin et pouvait l'approcher sans se faire agresser.
Au moins, si on ne l'approchait pas, n'avait-on rien à craindre des humeurs belliqueuses de Météo.
À l'exception, toutefois, de Gilou, le volailler qui nous livrait les divers volatiles destinés à régaler les hôtes de notre restaurant.
Compte tenu de son métier, Gilou aurait pourtant dû jouir des faveurs de notre fauve. Las, pour lui avoir plus d'une fois caressé les côtes d'un vigoureux coup de pied pour l'avoir surpris à renifler d'un peu trop près sa fourgonnette, Gilou était devenu l'ennemi n° 1 du chat.
D'après Marinette, il ne faisait aucun doute que Météo n'avait pas digéré le dernier coup de croquenot que le volailler lui avait flanqué.
Était-ce l'occasion qui s'était présentée ? S'agissait-il d'un acte prémédité ?
Par un beau matin ensoleillé, alors que la fourgonnette du volailler surgissait d'un virage, à l'entrée du village, bondissant d'un muret, le chat s'était jeté au visage de son ennemi pour l'attaquer.
Comment aurait-il pu deviner le malheureux animal que ce visage abhorré était protégé par une vitre ?
Il était venu rebondir contre le pare-brise et la violence du coup l'avait catapulté sous les roues de la voiture. Exit, Météo !
Aussi, cessez de me honnir car ce n'est pas la nouvelle de sa mort qui m'avait fait sourire. C'est que je n'étais pas plus étonnée que cela des circonstances qui avaient fait passer Météo de la vie à trépas. C'était bien son genre, à ce valeureux samouraï félin, de périr en cherchant à venger son honneur.
Heureusement que mes correspondantes me distrayaient. Heureusement, aussi, que j'étais toujours assurée de trouver du réconfort dans les bras de mon mari bien aimé car, après presque deux mois de prospection, mes recherches pour trouver un emploi n'étaient toujours pas couronnées de succès.
Pourquoi ? Oui, pourquoi, puisque lors des tests d'embauche, c'était avec une remarquable vélocité que je transcrivais, en sténographie, un texte dicté que je relisais ensuite sans la moindre difficulté ? Pourquoi puisque mon orthographe et la qualité de présentation de mon courrier étaient irréprochables ?
MAIS... Ma brève expérience professionnelle ne m'avait pas préparée au secrétariat commercial. MAIS... Mon anglais laissait à désirer. (Satanés anglais qui se dressaient encore en travers de mon chemin ! Encore que je ne pouvais pas trop les maudire car c'était eux qui procuraient des travaux de bricolage à mon frère pendant la morte-saison.)
MAIS... J'étais une jeune mariée. Et n'importe quel employeur vous certifiera qu'une jeune mariée n'a rien de plus empressé que de concevoir un bébé trois mois après son embauche.
Bruno était parfait qui me consolait quand je désespérais, me rassurait quand les doutes m'assaillaient, m'encourageait quand je perdais confiance, me réconfortait quand je déprimais. Il le disait, il me le répétait, il me le ressassait infatigablement : il avait foi, il croyait en moi. Et toujours, toujours, inlassablement, il me stimulait.
Moi, j'étais la meilleure, la perle rare, et ce n'était pas ma faute si aucun de ces directeurs, ou chefs du personnel, ou chefs d'entreprise, n'avaient pas su déceler qu'ils laissaient s'échapper la secrétaire idéale.
Enfin, ça y est, aujourd'hui mes efforts ont été récompensés, j'ai trouvé un emploi.
Pas très loin de notre domicile, en plus : rue de Paradis. Quel joli nom !
Pourtant, en entrant dans la salle de réception de l'établissement, ce matin-là, j'avais été saisie d'un accès de découragement en contemplant la douzaine de postulantes qui attendaient, sagement assises, leur tour d'être convoquées dans le bureau directorial en s'assassinant du regard.
Un éventail représentatif du secrétariat se trouvait stocké dans cette étroite salle de réception où je m'était résignée à attendre, stoïquement debout car plus aucun siège n'était disponible.
Une blonde aussi avenante qu'un glaçon, au chignon savamment élaboré, côtoyait un souriceau femelle qui se dissimulait derrière une énorme paire de lunettes à la monture d'écaille. Une autre blonde, oxygénée celle-là, à peine vêtue d'une mini-jupe, contemplait d'un air rêveur ses ongles démesurés, peints d'un vernis couleur grenat, tout en mâchouillant du chewing-gum. Assise à ses côtés, c'était tout son visage qu'une autre authentique fausse blonde avait peinturluré. Il disparaissait sous une couche de fard à joue, de rouge à lèvres violet, et de mascara qui lui donnait un regard de vamp de cinéma muet des années 30. Une pâlichonne aux cheveux châtains frisottés ne cessait de remuer les lèvres en une incantation muette tandis qu'une maigrichonne, assise toute raide sur sa chaise, les mains bien à plat sur ses genoux serrés, paraissait en proie à une transe terrorisée.
L'air de la pièce, saturé de parfums aussi divers qu'incompatibles, était à la limite du respirable et je sentais, peu à peu, mon estomac se contracter sous l'effet de la nausée. L'état idéal pour affronter quelqu'un qui va tenir votre avenir entre ses mains.
La porte d'entrée s'ouvrait sur une nouvelle candidate quand la première postulante avait été appelée à franchir les portes du bureau directorial. Il était très exactement neuf heures pile.
Apparemment, nous avions toutes été convoquées - peut-être pour juger de notre ponctualité - à la première heure d'ouverture matinale.
Les entretiens se succédaient au pas cadencé. Un quart d'heure, vingt minutes à peine, la postulante avait-elle franchi les portes de ce que déjà mon imagination fertile avait baptisé la chambre de tortures qu'elle les refranchissait, la mine impassible, ce qui ne nous laissait rien augurer de la décision qui avait été prise à son sujet.
Ce rythme n'avait rien de bien encourageant et j'aurais apprécié de cesser de trembloter. Tremblement qui ne cessait de s'accentuer au fur et à mesure que je voyais venir le moment où j'allais être confrontée à mon destin. J'allais avoir l'air malin si je me présentais avec l'allure d'une secrétaire atteinte de la maladie de Parkinson !
La nabote rondelette à l'aspect maternel qui m'avait introduite dans le bureau devait osciller entre les soixante et soixante-dix ans. Celle qui, assise derrière la table de travail, m'avait regardée m'approcher avec un regard bienveillant fluctuait aux alentours de la cinquantaine. Toutes deux dégageaient élégance et distinction.
J'avais été invitée à m'asseoir dans un fauteuil confortable qui incitait à la relaxation. Un véritable piège pour les infortunées tentées de s'y engloutir dans une posture décontractée. J'avais soigneusement veillé à garder le dos bien droit et les genoux alignés côte à côte et rigoureusement serrés.
La dame à la cinquantaine aimable s'était présentée.
Elle se nommait Rachel Curzonski et, avec son mari Tadeck, dirigeait depuis environ une vingtaine d'années cette entreprise commerciale spécialisée dans la fabrication de vêtements en cuir et daim pour femmes.
Il me suffisait de savoir que la société employait une comptable, trois employées de bureau et une trentaine de personnes affectées à l'atelier de couture.
Ensuite, elle m'avait présenté sa compagne, Bérangère, son alter ego, sa fidèle et inestimable collaboratrice qui aspirait à prendre une retraite bien méritée après bien des années de bons et loyaux services.
À ma grande surprise, il ne m'avait pas été demandé de prouver mes aptitudes pour le secrétariat. À aucun moment je n'avais été priée de démontrer mon savoir faire et je n'avais pas été auditionnée plus longtemps que les candidates qui m'avaient précédée. Mais c'est fou ce que l'on peut vous faire raconter sur vous-même en un quart d'heure de temps.
En quittant les lieux avec la sempiternelle promesse qu'on me tiendrait au courant, j'espérais n'avoir pas trop dit de bêtises.
J'avais fini par oublier cet entretien qui s'était déroulé depuis plus de trois semaines. Quand la réponse promise (et rarement tenue) ne vous parvient pas dans les trois ou quatre jours qui suivent le rendez-vous, vous pouvez d'ores et déjà abandonner tout espoir.
Et puis, ce matin, le téléphone avait sonné alors que je m'apprêtais à partir pour de nouvelles démarches décevantes.
La secrétaire qui avait été sélectionnée par Madame Rachel Curzonski s'était révélée incompétente. J'étais la deuxième sur la liste. Est-ce que j'étais toujours disponible ? Est-ce que j'étais prête à effectuer un mois d'essai ? Est-ce que je pouvais me présenter de nouveau cet après-midi à treize heures trente précises afin de signer le contrat de pré embauche ?
Il ne m'avait fallu pas moins de cent cinquante minutes pour m'estimer satisfaite de mon apparence après avoir parsemé le studio de robes, jupes, chemisiers, escarpins, essayés et rejetés parce qu'ils ne me paraissaient pas les vêtements adéquats pour cet ultime rendez-vous.
Le midi, je n'étais pas parvenue à grignoter la moindre nourriture tant l'appréhension étranglait mon gosier. J'aurais pourtant bien voulu me sustenter. Manquer un repas n'avait qu'une importance relative mais je craignais que mon ventre, pour se venger d'une diète imposée, ne se livre à des borborygmes aussi intempestifs que taquins pendant l'entretien qui allait se dérouler.
Au retour, enveloppée d'un nuage d'euphorie qui m'isolait du reste du monde, j'avais parcouru, à pieds, le trajet qui conduit de la rue de Paradis à la rue Léon Jouhaux. J'étais bien trop exaltée pour emprunter le métro. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de marcher pour défouler toute cette excitation qui me titillait les nerfs.
J'étais trempée de sueur quand j'avais franchi les portes du studio. Autant surchauffée par ma course folle que par la chaleur exceptionnellement torride de cette fin de printemps.
En chantonnant, je m'étais précipitée sous la douche. En dansant sur un air de boogie-woogie qui n'existait que dans ma tête enfiévrée, j'avais rangé mes vêtements dispersés sur la moquette du studio. En frétillant, j'étais allée faire quelques emplettes pour préparer un repas de fête.
Outre le foie gras, don de tante Mathurine et de son époux tonton Séverin, je nous servirai une salade de batavia (il semblerait que les parisiens ignorent l'existence de la chicorée frisée) agrémentée de foies de volaille et de gésiers, le tout avec des petits croûtons de pain frits dans l'huile. Pour terminer en apothéose, j'ai préparé une charlotte au chocolat, le dessert préféré de Bruno.
J'ai même songé à acheter une bouteille de vrai vin de Champagne qui attend, au frais dans le réfrigérateur, le moment d'être débouchée.
Enfin, en valsant, parce que c'est une danse plus appropriée que le boogie-woogie, j'ai déplié une belle nappe de lin finement brodée sur la table (cadeau de mariage, avec les six serviettes assorties, de Jean et Marinette), j'ai disposé les assiettes en porcelaine et les verres en cristal (cadeau de mariage d'Astrid... Quelques semaines après la cérémonie car générosité dissimulée aux surgelés), les couverts en argent (cadeau de mariage de papa et maman), un bouquet de roses qui, exposées à l'étal d'une boutique de fleuriste, m'avaient tendu leurs pétales avec une telle fringale d'admiration que je n'avais pas pu résister, et enfin les deux bougeoirs de véritable étain ornés de leurs chandelles écarlates.
Le plus pénible maintenant va être de m'occuper en attendant l'arrivée de Bruno. Je suis bien trop énervée pour lire, coudre, ou regarder la télévision. Peut-être que si je m'attelais à résoudre quelques grilles de mots croisés... ? Me pétrir le cerveau est sans doute le seul moyen susceptible de tempérer mon exaltation.
J'imagine la tête que va faire Bruno quand il va franchir la porte du studio. À tous les coups, il va être affolé. Il va s'imaginer, parce qu'il sait que je suis née en juin mais sans jamais se rappeler à quelle date, qu'il a oublié mon anniversaire. C'est pourtant facile à se rappeler : le vingt, dans dix jours. Le vingt juin, jour où l'on fait ses adieux au printemps pour se préparer à fêter l'arrivée de l'été.
Il va être consterné à l'idée qu'il ne m'a pas acheté le moindre cadeau et que je vais être malheureuse et déçue.
J'en ris d'avance.
N'empêche que ce ne serait peut-être pas une si mauvaise idée que de lui rappeler que dans dix jours je vais fêter mon vingtième anniversaire.

JANVIER 1965

Bruno s'est endormi alors que Morphée, qui jusqu'alors ne m'avait jamais été infidèle, refuse de me bercer dans ses bras.
En rentrant du bureau, j'avais préparé un festin pour célébrer l'Événement et je m'amusais de recommencer, ce vendredi soir mi-pluvieux, mi-neigeux, les mêmes gestes accomplis sept mois auparavant.
Sept mois déjà ! Comment le temps avait-il pu passer aussi vite ?
Une nouvelle fois, j'avais sorti la nappe de lin brodée et deux serviettes assorties, les assiettes de porcelaine et les verres en cristal, les couverts d'argent et les bougeoirs en étain, et je n'avais oublié ni le bouquet de roses aux pétales frileux, ni le vin de Champagne.
Ce soir était un jour de fête.
À l'issue de ces sept mois vécus sous la tutelle toujours bienveillante de Bérangère, je venais d'accéder au poste envié d'unique collaboratrice de Madame Rachel.
Cet après-midi avait été consacré au pot d'adieu offert, avec de multiples cadeaux, dans une ambiance mêlée de larmes et de rires, à la très estimée, très vaillante, très appréciée de tous, Bérangère.
De toutes les candidates qui s'étaient présentées pour la remplacer, j'avais toujours été sa préférée et, m'avait-elle avoué avec un rire complice, elle n'avait rien fait pour venir en aide à la secrétaire que Madame Rachel avait sélectionnée contre son avis, et qui, de toute façon, était une empotée.
Madame Rachel n'avait rien à me reprocher si ce n'est mon jeune âge. Et je peux, à présent, comprendre ses appréhensions et les raisons pour lesquelles il n'était nul besoin de vérifier si j'étais un crack de la sténographie. Le quart d'heure d'entretien avait prouvé que je m'exprimais bien, avec un vocabulaire irréprochable et une voix agréable. Quant à mon anglais rudimentaire, on s'en fichait bien. Des années d'expérience commerciale avaient démontré que les fournisseurs et clients, qu'ils soient britanniques, italiens, allemands, japonais ou espagnols, avaient appris à parler la langue de Voltaire parce qu'ils n'étaient que trop conscients que les français étaient pratiquement incapables d'assimiler une langue étrangère.
La mention « secrétaire » qui figurait dans le texte de l'annonce proposant un emploi était inadéquate. Madame Rachel n'avait aucunement besoin d'une secrétaire mais réellement besoin d'une collaboratrice.
Je le sais maintenant, être la collaboratrice de Madame Rachel, cela veut dire savoir faire preuve d'autorité pour faire régner la discipline parmi les ouvrières qui sont toujours prêtes à se crêper le chignon, imposer ses directives aux coupeurs qui sont les rois de l'atelier de couture et se croient toujours plus malins que vous (quelle chance j'avais eu d'avoir une soeur qui était la championne des couturières), ne pas hésiter à s'empoigner avec les fournisseurs pour leur faire rabattre les prix de vente exagérément prohibitifs de leurs articles, se battre avec nos propres représentants pour leur faire admettre que, quoiqu'ils en pensent, vu leur qualité, nos productions sont vendues à des prix sacrifiés, argumenter avec les responsables des achats des grands magasins qui se plaignent que les derniers manteaux réceptionnés ne sont pas de couleur bleue lavande comme le veut la mode du moment mais d'un bleu turquoise qui serait absolument invendable, ou que...
Et cela n'était que le train quotidien de la maison.
Que dire de l'ambiance démente qui règne quand arrive le moment de la présentation de la collection lors d'un Salon ; et que dire de l'époque des soldes.
J'avais survécu à la présentation de la collection lors du Salon du Prêt-à-porter d'automne, je me sentais prête à affronter le Salon de printemps.
Et croyez-moi, cela démontrait de ma part un caractère intrépide.
Seul un psychiatre qui s'est trouvé confronté à un asile d'aliénés en pleine crise de folie furieuse peut comprendre ce que représente la présentation d'une collection.
Dix jours avant l'ouverture du Salon, on découvre que la coupe des vêtements est merdique, que les couleurs sont à vomir, que tout est à modifier. La décoration du stand est inepte, l'éclairage a été conçu par un imbécile qui, manifestement, ne sait pas faire la différence entre un spot et une lampe à pétrole, et la société de location du mobilier choisi avec tant de minutie vous téléphone, catastrophée, que les meubles ont été expédiés, par erreur, sur une exposition qui se déroule à Marseille et qu'elle doute de pouvoir les récupérer dans les délais.
Et tout cela n'est que broutille. Le summum étant, incontestablement, les répétitions avec les trois mannequins retenues pour présenter la collection.
Wanda (Liliane Porteboeuf) brame qu'elle refuse absolument de s'exhiber dans cette robe qui lui écrase la poitrine. Cindy (Eulalie Larivière) piaille que c'est injuste parce que les jupes les plus « sexys » sont toujours attribuées à Wanda qui ressemble à une barrique. Natacha (Marie-Madeleine Legoff) beugle qu'elle en a marre de Cindy qu'elle a encore surpris en train de fouiller dans sa trousse à maquillage. Wanda pleurniche qu'elle couve une grippe, que ce n'est pas étonnant avec tous ses gens qui vont et viennent en laissant les portes ouvertes pendant qu'elle se change, et que, c'est sûr, elle ne pourra pas être présente sur le Salon pour cause de maladie mais qu'on peut être certains qu'elle exigera des indemnités de dédommagement parce que ce ne sera pas sa faute si elle ne peut pas travailler. Cindy glapit qu'il est totalement débile de lui imposer les modèles existant dans tous les tons de beige sous le prétexte fallacieux (ce n'est pas le mot qu'elle emploie et il est peu probable qu'elle connaisse son existence) qu'ils sont mis en valeur par son teint de réunionnaise. Natacha hulule parce qu'une fois encore les escarpins qu'on lui a choisi sont trop étroits et qu'il est hors de question qu'elle les chausse car elle ne tient pas à se retrouver avec des pieds déformés.
Et je vous épargne le vocabulaire qu'utilise nos divines divas. En comparaison, celui de poissardes vous paraîtrait des plus châtié.
Chaque fin de journée, je regagnais mon logis les jambes flageolantes, le corps moulu, la tête douloureuse et bourdonnante et c'est seulement après m'être précipité dans un bain bouillant et après avoir avalé la moitié d'un flacon de comprimés analgésiques que je me sentais la force de mitonner un succulent dîner pour accueillir, fraîche et dispose, mon compagnon chéri.
C'est qu'il avait besoin d'une épouse attentive, tendre, et compréhensive, mon mari adoré qui engloutissait distraitement le repas préparé avec tant d'amour tout en fulminant contre des clients jamais satisfaits, des artisans incapables de respecter leurs délais, Hugo qui ne savait que critiquer.
Ah, je ne connaissais pas ma chance de me prélasser dans un bureau toute la journée !
Il ne se calmait (enfin, disons plutôt que ses récriminations trouvaient un autre exutoire) qu'une fois installé confortablement devant la télévision pour assister au match de football, ou de catch, ou de rugby, pendant que je lavais les assiettes et récurais les casseroles et que la machine à laver le linge ronronnait.
Mon mari fait partie de l'élite des sportifs sur canapé.
L'époque des soldes, si elle n'est pas aussi éprouvante, exige néanmoins beaucoup de patience et de diplomatie.
Elle se déroule, chaque année, la troisième semaine de janvier et a lieu dans la salle de réception spécialement réaménagée, à peu de frais, à cette intention. Quelques panneaux, quelques miroirs, et quelques tubes métalliques suffisent à la fabrication d'une dizaine de cabines d'essayage qui ressemblent fort aux isoloirs destinés à protéger le secret de vote des électeurs.
Les participantes sont des dames de la bonne société qui ont eu le privilège de se voir attribuer une carte d'invitation (procurée par nos représentant aux directeurs de magasins les plus transcendants) pour les récompenser de leur fidélité. Et, croyez-moi, pour obtenir cette faveur, elles ont dû déverser des fortunes dans les caisses voraces des commerçants.
Ce qui ne les empêche pas de se battre comme des chiffonnières pour une jupe en cuir ou une veste en daim.
Je les trouvais pathétiques lorsqu'elles tentaient, en vain, de faire glisser une jupe « taille 38 » sur leurs hanches enrobées de cellulite, lorsqu'elle s'extrayaient, congestionnées, des cabines d'essayage, comprimées dans des robes qui, pour protester contre cette intrusion, laissaient éclater, de fureur, leur fermeture éclair.
Je dissimulais un sourire narquois tant elles étaient comiques lorsqu'assises, devant la grande table ovale de la salle de réception, elles s'empiffraient, pour se consoler, des petits fours gracieusement offerts avec du thé ou du chocolat, après m'avoir confié le plus sérieusement du monde qu'il était peut-être temps qu'elles se mettent au régime.
Hier soir, les dernières clientes parties aux environs de dix-sept heures, Bérangère et moi avons été prendre un pot à la brasserie où nous déjeunons habituellement le midi. Madame Rachel avait estimé que nous avions bien mérité de quitter le bureau plus tôt que de coutume pour prendre quelque repos et nous avait accordé sa bénédiction.
Au cours de ces sept mois passés sous sa bienveillante férule, Bérangère m'a tout appris. Non seulement elle m'a enseigné à devenir une parfaite collaboratrice pour Madame Rachel mais, la confiance s'instaurant et l'amitié aidant, au fil des jours elle m'a raconté l'histoire de la société dans laquelle j'étais appelée à exercer ce qu'elle n'hésitait pas à comparer à un sacerdoce.
Il y avait grosso modo un quart de siècle de cela, Rachel et Tadeck Curzonski avaient fui le ghetto de Varsovie pour débarquer à Paris avec pour tous bagages deux valises piteuses, un porte-monnaie aux abois, une garde-robe miteuse, une ambition dévorante, une volonté opiniâtre, et un courage prêt à faire face à toute épreuve.
Chez le cousin qui avait accepté de les héberger pour quelques temps sous condition qu'ils oeuvrent pour son compte, ils avaient coupé et cousu des vêtements de sept heures le matin jusque vingt et une, vingt-deux heures le soir, en s'accordant tout juste une pause d'une demi heure le midi pour se restaurer. Puis, dans leur mansarde mal éclairée par une lampe de faible intensité, de vingt-trois heures jusque deux, parfois trois heures du matin, utilisant quelques pièces de tissu achetées grâce au fruit de leur travail, ils avaient coupé et cousu des vêtements pour les vendre et se constituer un pécule.
Ils pouvaient toujours ironiser les coupeurs et les ouvrières de notre atelier de couture parce que Tadeck se faisaient désormais appeler Teddy. Ils pouvaient, tant qu'ils le voulaient, railler sa passion pour la conduite des voitures de sport qu'il préférait maintenant à la conduite d'une entreprise commerciale. D'après Bérangère, des années de labeur acharné lui donnait bien le droit de jouer les play-boys, même vieillissant. Femme d'affaires innée, Madame Rachel n'était que trop contente d'assumer, seule, la gestion de la société et pardonnait facilement ses enfantillages à un homme qui l'admirait, qui la vénérait et qui, pour rien au monde, ne l'aurait trompée avec une autre créature que ses voitures de sport adorées.
Non seulement Rachel et Tadeck étaient vaillants à l'ouvrage mais ils avaient également du goût et étaient créatifs. Très vite des commerçants s'étaient intéressés à leur production. Comme de plus, ils étaient économes et se contentaient de repas frugaux pour se sustenter, leur pécule avait peu à peu pris de l'embonpoint.
La chance avait voulu qu'un grossiste, de confession judaïque, propriétaire de quatre magasins de vêtements sis dans le quartier du Marais, soit séduit par l'originalité et la qualité esthétique des habits que Rachel et Tadeck confectionnaient. Homme avisé, persuadé que ce serait commettre un crime aux yeux de Yahweh que de laisser s'échapper la chance que pouvait représenter pour son commerce ce couple aux doigts d'or, il leur avait proposé un marché. Pendant une durée de trois ans, il prêterait gracieusement un petit logement à Rachel et Tadeck qui, en contrepartie, s'engageraient à lui vendre en exclusivité, pour la même période et à un prix honnête, le résultat de leur travail.
Non seulement le marché avait été scrupuleusement respecté mais grâce à de judicieux placements conseillés par un des fils du commerçant, les économies réalisées par Rachel et Tadeck avaient presque décuplé.
À l'expiration de ces trois années de fructueuse collaboration, le couple Curzonski avait pu louer un appartement de deux pièces à proximité de la Gare de l'Est, ainsi qu'un local dans un immeuble attenant pouvant faire office d'atelier de couture, et embaucher deux cousettes.
Lorsque Bérangère avait été engagée par Madame Rachel, l'atelier employait deux coupeurs, une quinzaine de couturières et une secrétaire-comptable. Mais pour Madame Rachel, Bérangère était et resterait toujours sa première employée car elle venait, enfin, de trouver un collaboratrice. En effet, Tadeck qui devenait progressivement Teddy se désintéressait chaque jour un peu plus de l'entreprise depuis qu'elle était désormais lancée et Madame Rachel avait besoin d'une personne efficace, une femme mûre et équilibrée, pour l'assister dans sa tâche.
« Et encore, a plaisanté Bérangère, on ne savait pas encore, en ce temps-là, ce qu'était la présentation d'une collection au Salon du Prêt à porter. Et quand on embauchait une ouvrière, on était assuré de la garder pendant quelques années. Maintenant, ces filles-là daignent travailler quelques semaines, juste le temps, à un jour prêt, de voir renouveler leur droit aux allocations chômage. Passé ce délai, elles n'hésitent pas à saboter leur ouvrage pour se faire licencier. »
Abandonnant le ton de la plaisanterie, c'est d'un ton ému qu'elle m'a déclaré :
« Vous devez bien vous douter, ma petite Lydie, que ce n'est pas de gaîté de coeur que je quitte Madame Rachel, mais je vais avoir soixante-six ans le mois prochain et je voudrais bien réaliser mon rêve... »
« Non, a-t'elle rigolé, se moquant de mon air avisé, loin de moi l'idée de me retirer pour couler des jours paisibles dans un cabanon au bord de la Méditerranée.
- Ce que je veux, c'est voyager. J'aspire à découvrir la Grèce antique même s'il n'en reste que des ruines, je souhaite voir se lever le soleil dans les fjords de Norvège, je veux parcourir les couloirs sombres des pyramides et marcher dans les traces des pharaons égyptiens.
- Et c'est grâce à vous, ma petite Lydie, que je vais pouvoir profiter de ces excursions, en toute sérénité, en toute tranquillité. »
Son regard s'est voilé, perdu dans une songerie, mais très vite il s'est de nouveau fixé sur moi et c'est d'une voix sérieuse qu'elle a repris :
« Comme vous le savez, Madame Rachel rechignait à vous embaucher. Elle vous trouvait beaucoup trop jeune, beaucoup trop inexpérimentée, et elle n'a accepté de vous prendre à l'essai qu'après que je l'ai pratiquement obligée à téléphoner à votre notaire de patron pour s'assurer qu'il ne reniait pas les louanges qu'il vous décernait dans le certificat de travail qu'il vous avait délivré.
- Il n'y a d'ailleurs qu'un provincial pour vous pondre un tel certificat de travail !
- Moi je sais que j'ai du flair (joignant le geste à la parole, elle a levé la main vers un gentil bout de nez qui pointait entre deux joues agréablement rebondies) et je me suis entêtée, lui certifiant que je décelais en vous une personne imaginative avec les pieds bien sur terre.
- Votre notaire m'a été d'un grand secours pour la convaincre et l'éloge qu'il a fait de vos parents n'a pas été inutile.
- Ce que je tenais à vous dire aujourd'hui, Lydie, c'est que je suis fière de vous.
- Je suis fière parce que vous avez été une disciple brillante, fière parce que j'ai eu raison de vous faire confiance, fière parce que vous avez répondu à tous mes espoirs. »
Émue, cramoisie, ne sachant quelle contenance adopter, je sentais mes yeux s'embuer.
Elle s'est esclaffée :
« Allons, allons, cessez de pleurnicher. Promis, je vous enverrai des cartes postales. »
Que oui, ils avaient été richement vécus ces sept mois passés et c'est vrai qu'aujourd'hui je me sentais fière de moi.
Depuis mon arrivée à Paris, je n'étais jamais retournée à La Roque-Gageac. Embauchée au mois de juin, je ne m'étais pas senti pas le droit de demander un congé en été même si, j'en étais pratiquement certaine, Madame Rachel n'aurait vu aucun inconvénient à ce que je m'octroie une semaine de vacances.
Solidaire de sa courageuse chérie, Bruno avait renoncé à se reposer et accepté d'assurer la permanence sur les chantiers en cours pendant qu'Hugo allait parfaire son bronzage aux Caraïbes en compagnie de l'hôtesse de l'air du moment.
Ce n'était donc qu'à l'occasion des fêtes de fin d'année que j'avais retrouvé, et avec quel bonheur, mes parents, mamé Ninette, Jean et Marinette, Jacquou, mon chenapan de filleul, et mon pays bien aimé.
Quelle déception de ne pas compter Ghislaine et Charles parmi nous pour fêter Noël ! Le devoir retenait Charles à Avignon. Dans une longue lettre, Ghislaine avait expliqué à maman et papa qu'elle savait à quoi s'attendre en épousant un chirurgien et que sa place était auprès de son compagnon. Encore que prétendre être « auprès » était subjectif puisqu'elle l'attendrait à la maison pendant qu'il vaquerait à l'hôpital.
Comme tous les ans, mes parents avaient fermé le restaurant. Dans notre région, la fête de Noël se déroule en famille ; mais toutes les tables étaient réservées pour le réveillon du Jour de l'An.
Juste avant de nous préparer à partir à la messe, après avoir dressé le couvert, sur l'une des tables dans la grande salle où trônait un majestueux sapin tout enguirlandé et illuminé de lampes clignotantes, nous avions téléphoné à Ghislaine pour lui dire combien nous l'aimions et combien elle et Charles nous manquaient.
Elle venait juste, nous avait-elle confié, de raccrocher le combiné du téléphone après une brève conversation avec son mari qui lui enjoignait de se coucher sans plus l'attendre car, à cause d'accidents de la route, les interventions chirurgicales se succédaient et il ne savait pas quand il pourrait la rejoindre. Triste mais résignée, elle s'apprêtait à ranger les éléments de puzzle qu'elle s'occupait à construire avec l'aide de Ficelle.
Pendant que maman la consolait, mon regard avait erré se complaisant à refaire connaissance avec ces lieux qui avaient été les témoins de mon enfance heureuse. Au pied du sapin, nos chaussures soigneusement cirées mimaient une ronde immobile. Qu'ils étaient donc riquiqui les souliers de Jacquou perdus au milieu de ces escarpins ou ces mocassins qui, par comparaison, prenaient des allures de géants. Et pourtant, demain matin, ce serait eux qui seraient les plus remplis, les petits souliers riquiqui.
Le temps était sec et froid. À la sortie de la messe, après avoir salué le notaire, Monsieur le curé, Monsieur le Maire et sa famille, sans oublier quelques voisins, nous avions regagné le restaurant en nous extasiant sur la magnificence de l'office religieux. Le ciel nous avait offert le spectacle de sa féerie avec toutes ses étoiles qui brillaient comme un ballet de lucioles scintillantes. À nos pieds, la Dordogne s'alanguissait dans sa splendeur féline.
Confié à la garde vigilante de mamé Ninette, pendant que nous assistions à la messe de minuit, Jacquou s'était endormi sur les genoux de l'aïeule qui n'en continuait pas moins son récit :
« ... alors tu peux imaginer la joie d'Evariste quand notre premier garçon nous est né ce mois de septembre 1881... Attend voir, je me trompe, c'est le deuxième qui est né en septembre. Le premier, c'est en mars que je l'ai eu. Même qu'il pleuvait des cordes ce jour-là. Je m'en souviens comme si c'était hier. »
Quel merveilleux Noël cela avait été.
Et aujourd'hui aussi, la soirée, va être merveilleuse.
J'allais, comme à l'accoutumée, me précipiter dans les bras de mon mari. L'expression de Bruno a stoppé mon élan.
« Ma pauvre chérie, c'était gentil de préparer un repas de fête mais je suis désolé, il n'y a pas de quoi pavoiser. »
La mine sombre, le regard empli d'amertume, tout son être exprimait le désarroi et la colère.
Mais qu'est ce qu'il se passait ?
Même son épi, cet épi aux allures conquérantes qui le nargue tous les matins dans le miroir de la salle de bain, cet épi qui l'horripile et qu'il tente avec une remarquable pugnacité d'aplatir, sans succès, cet épi qui m'a tout de suite attendri le jour où j'ai fait la connaissance de Bruno, oscillait, lamentable, sur le haut de son crâne.
Zut et flûte, j'avais complètement oublié !
Ce vendredi, Bruno avait rendez-vous en fin d'après midi avec Geoffroy pour tenter, une énième fois, d'obtenir la somme d'argent qu'Hugo exigeait pour en faire son associé.
Ce prêt que Bruno suppliait Geoffroy de lui accorder, c'était l'ultime chance de mon mari.
Le pire était qu'Hugo ne manquait pas vraiment d'argent. Il en faisait une question de principe.
Encore que, prétendait-il, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée que d'abandonner ce quartier pourri du 11ème arrondissement pour s'installer, par exemple, avenue Henri Martin, avec une belle plaque dorée sur la façade de l'immeuble et une autre sous le porche d'entrée indiquant l'étage où se situait le « Cabinet d'Architecture Chevalier et Manzel associés ».
Quand je lui avais objecté que ni lui ni Bruno n'étaient architectes, il m'avait rétorqué avec son cynisme coutumier que la plaque en question ne faisait pas non plus mention d'architectes mais d'architecture.
Mon repas de fête s'est transformé en repas de funérailles. La mine lugubre, Bruno chipotait les plats en gémissant, en s'emportant, en se lamentant :
« C'est vraiment dégueulasse, Lydie. Geoffroy savait très bien qu'il pouvait me faire confiance et que j'aurais remboursé cet argent. J'étais même prêt à accepter un taux d'intérêt élevé. Je suis sûr que c'est uniquement pour complaire à papa et maman qu'il a refusé de m'aider. Ils ne me pardonneront jamais, ces deux là, d'avoir préféré le bâtiment à la banque.
- C'est foutu, raté, terminé, Lili. C'est ce con de Christophe qui va devenir l'associé d'Hugo. Ce sinistre imbécile qui lui tourne autour depuis deux mois. Ce foutu crétin qui ne sait pas faire la différence entre un mur en crépi et une peinture mate, qui confond un meuble en cerisier avec un meuble en Formica, qui conseillera un lustre prétentieux pour un salon au lieu d'éclairages d'ambiance. Ce pauvre connard qui a le fric, lui !
- Enfin, il faut reconnaître qu'Hugo a été correct et que ça fait un bout de temps qu'il accepte de patienter. Mais il m'avait bien averti que c'était le dernier délai et que si je n'avais pas l'argent dès lundi prochain, c'est Christophe qui deviendrait son associé.
- Oh, je sais bien qu'il sait à quoi s'en tenir sur les qualités professionnelles de Christophe et je sais bien qu'il me gardera avec lui.
- Mais comment il va me garder ? Comme employé ! Et je serai obligé d'obéir aux ordres de l'autre ignare. Ce petit con prétentieux ! »
Il m'en a fallu du temps, des arguments, de la patience, pour le consoler, le réconforter, l'apaiser, tout en sachant que la blessure ne guérirait jamais.

JUIN 1965

La voiture dévore le ruban d'asphalte qui luit doucement sous l'effet conjugué de la dernière pluie d'orage qui l'a trempé et de la lune qui brille de toute sa face joufflue dans le ciel encré.
Bruno chantonne tout en conduisant sur l'air de la musique que déverse, en sourdine, le poste de radio incorporé dans le tableau de bord. Bien sûr, comme d'habitude, il fredonne à contretemps sans même se douter des pensées qui s'agitent dans ma tête. Peut-être me croit-il assoupie ?
Dois-je me sentir flattée ? Vexée ? Furieuse ?
Si j'arrivais à trier parmi les émotions disparates qui grouillent dans ma cervelle, si je parvenais à déterminer quel sentiment parmi les autres prédomine, je saurais quelle attitude adopter. Bernique ! Je me sens tout à la fois flattée, vexée et furieuse.
Flattée parce que c'est assez agréable de constater que l'homme que je chéris s'est trahi en dévoilant sa crainte de me perdre.
Vexée parce que cet homme-là pourrait, quand même, me faire confiance. Est-ce que je ne lui manifeste pas mon amour chaque jour ?
Furieuse parce qu'il a gâché ma soirée.
Il y a environ cinq mois, Hugo a fait l'acquisition d'un pavillon à La-Celle-Saint-Cloud mais a attendu les beaux jours pour pendre la crémaillère. Nous étions invités à participer aux festivités ainsi qu'une cinquantaine d'individus mâles et femelles (selon les termes d'Hugo à qui on ne saurait reprocher une excessive délicatesse).
Bruno, sans se prévaloir de les connaître, avait eu l'occasion de côtoyer quelques une de ces personnes, à diverses reprises, alors que je n'en avais jamais rencontrée aucune. C'est pourtant lui qui avait regimbé à l'idée de se rendre à cette réception.
- Hugo ne fréquentait que des connards imbus d'eux-mêmes. (Autrement dit, on allait s'ennuyer à mourir.)
- La-Celle-Saint-Cloud, c'était au diable et les freins de la voiture lui procuraient quelques soucis. (Bien sûr qu'il allait l'emmener chez un garagiste. Mais, avec tous les gens qui partaient en vacances, il avait peu de chance de faire effectuer la réparation avant un bon bout de temps.)
- Il n'avait rien à se mettre. (Eh, là, c'était à la femme de dire ce genre de fadaise ! )
- S'il y avait bien une chose qui l'emmerdait, c'était d'acheter un cadeau à Hugo. (Lequel nous avait royalement offert une chaîne stéréo pour notre mariage ! )
- Si Hugo nous avait conviés à participer à sa pendaison de crémaillère, c'était uniquement parce que Bruno était son employé et qu'il ne voulait pas le froisser en l'excluant du nombre des convives. (Traduction : nous ferions preuve de servilité en acceptant son invitation.)
- Ce petit con prétentieux de Christophe serait bien évidemment au nombre des invités. (...)
Mises à part Astrid que je ne voyais que très rarement, Madame Rachel et mes collègues de bureau, que d'ailleurs je ne fréquentais pas en dehors des heures de travail, je ne connaissais personne à Paris. Cette pendaison de crémaillère, c'était peut-être l'occasion de me faire des relations. J'étais bien décidée à y assister.
Alors que depuis plusieurs jours les orages n'avaient cessé de se succéder, il faisait un temps splendide quand nous étions arrivés, vers les vingt heures, à La-Celle-Saint-Cloud.
Tel un souverain, Hugo accueillait ses hôtes sur la plus haute des quatre marches donnant accès à son pavillon. À son bras, une ravissante jeune femme blonde, que l'on aurait pu croire arrivée tout droit des Alpes Scandinaves ou des polders hollandais si son accent méridional très accentué n'avait dénoncé ses origines italiennes.
Mais pouvait-on, décemment, appeler pavillon cette magnifique résidence ?
Sans vouloir entrer dans les détails, tout de cette demeure ravissait le sens de l'esthétisme et ses sols en grande partie recouverts de moquette épaisse et moelleuse, ses meubles sobres et gracieux conçus dans un style résolument moderne, les teintes pastel des revêtements muraux et des rideaux de chintz lui conféraient un aspect tout à la fois somptueux, douillet, et confortable.
Et que dire du parc qu'Hugo nommait, avec l'indifférence d'un homme blasé, son jardin.
Comment pouvait on appeler « jardin » ce lieu magique de quelques hectares de verdure parsemé de bosquets, agrémenté d'un court de tennis et d'une piscine hollywoodienne illuminée par des projecteurs intérieurs et dont l'eau miroitante clapotait doucement sous l'effet de la filtration.
Contrairement aux prévisions pessimistes de Bruno, je prenais beaucoup de plaisir à cette soirée.
Les convives n'étaient pas snobs du tout mais bien au contraire décontractés et charmants.
Hugo avait organisé un barbecue ce qui permettait une grande liberté. Il était loisible de boire et de manger tout en dansant ou en discutant, et même, pour certains, en se baignant s'ils le souhaitaient. Et quand bien même Bruno m'accusait de le faire mourir d'humiliation, rien n'aurait pu m'empêcher de me régaler des merguez et côtes d'agneau servies par les cuisiniers travestis en flibustiers.
Tout en dégustant une poignée de cerises et en savourant une sangria agréablement parfumée, j'allais et venais parmi les invités, admirant le parc illuminé par des lampadaires judicieusement disposés, échangeant des propos anodins avec quelques jeunes femmes qui s'amusaient de me voir courtiser par leurs compagnons.
En hôtes parfaits, Hugo et sa Miss Al Italia échangeaient des civilités avec chacun, veillaient à ce que personne ne manque de rien, réunissaient ceux qui pouvaient avoir des affinités.
Je n'aime pas beaucoup Hugo trop cynique, trop infatué de lui-même, trop arrogant, à mon goût, et physiquement, il ne m'attire pas du tout. Je devais pourtant reconnaître qu'une femme pouvait se laisser subjuguer par son charisme, sa silhouette svelte et gracieuse et cependant virile, son visage aristocratiquement émacié, sa chevelure abondante et noire comme le péché coiffée en catogan.
Ce soir-là, vêtu d'un pantalon de cuir noir et d'une ample chemise blanche aux manches bouffantes, il était époustouflant.
« Mais arrête donc de t'empiffrer ! » gémissait Bruno chaque fois qu'il parvenait à m'isoler des autres invités. « Franchement, tu me fais honte. On dirait que je n'ai pas les moyens de te nourrir et que tu n'es venue ici que pour bâfrer ! »
Bon et bien puisqu'il voulait m'empêcher de manger, autant me montrer accommodante et renoncer aux plaisirs du palais pour accepter les invitations à danser. De toute façon, j'étais repue.
Cette soirée était un enchantement. Les convives étaient très amusants et j'enchaînais valses, rock and roll, tangos, charlestons, javas, et slows, changeant de cavalier aussi souvent que de danse.
À un quelconque moment de la soirée, Christophe, le briseur de rêve de mon mari, était venu demander à Bruno la permission de m'inviter à danser. Il était bien le seul à avoir sollicité cette autorisation. L'idée n'aurait même pas effleuré mes autres cavaliers.
Pas du tout amadoué ni flatté par cette marque de respect, Bruno l'avait toisé avec dédain.
« Mon cher, je n'ai pas pour habitude de cloîtrer ma femme dans un harem. Elle danse avec qui elle veut. »
Je comprenais la rancoeur de Bruno mais je ne pouvais partager son animosité envers Christophe qui, tout en dansant avec aisance, s'était révélé un garçon spirituel et charmant. C'était donc avec plaisir que, plus tard dans la nuit, j'avais accepté son invitation à danser un second slow.
La danse terminée, et alors que je me dirigeais vers le buffet pour aller boire un verre parce que le rock and roll endiablé précédant le slow m'avait assoiffée, une main brutale s'était emparée de mon bras.
Surprise, je m'étais laissé entraîner en direction d'un bosquet par un Bruno visiblement fou de rage.
« Mais qu'est ce que tu cherches, Bon Dieu ! À me ridiculiser ?
- Non mais, tu t'es vue dans les bras de ces bellâtres ?
- Tu t'es vue avec ta robe trop courte que c'est tout juste si tu ne fais pas admirer tes fesses à tout le monde quand tu danses ?
- Que moi je sois en train de m'emmerder comme un rat mort pendant que madame se pavane avec des gigolos, tu t'en fous, hein ? »
Sa face était convulsée de colère, ses yeux lançaient des éclairs, et moi j'étais anéantie.
C'était pourtant vrai que, tout à mon plaisir, je l'avais délaissé. À aucun moment je ne m'étais préoccupée de savoir si lui aussi se distrayait. Je savais pourtant bien qu'il n'avait accepté de venir que pour me complaire. Égoïste que j'étais de rire et m'amuser sans me soucier de mon mari chéri qui, pendant ce temps-là, s'ennuyait à périr. J'étais tellement désolée, tellement navrée. Promis, juré, pour me faire pardonner, j'allais désormais lui tenir compagnie. Je resterais assise près de lui et ne bougerais plus.
J'avais tenu parole et étais restée figée sur mon siège tout le reste de la soirée, refusant toutes les invitations à danser en alléguant la fatigue.
Dans le même temps, Bruno n'avait pas cessé de danser, rire et flirter avec toutes les jolies invitées.
C'est ça qui me rongeait finalement pendant que la voiture abordait les avenues de Paris.
Son accès de jalousie n'était pas feint mais qu'il m'ait obligée à me morfondre pour pouvoir, une fois tranquillisé, se divertir, voilà qui me restait en travers de la gorge.
Et qu'est ce qu'il avait osé me dire, avec condescendance, pendant qu'après sa scène de jalousie, je sanglotais dans ses bras, tellement affligée de lui avoir causé quelque peine à cause de mon insouciance. Qu'il ne pouvait pas m'en vouloir parce qu'à mon âge on était encore une petite fille étourdie ! Pourquoi pas immature, pendant qu'il y était !
Ce qu'il ignorait c'était que la petite étourdie aurait pu lui rabattre son caquet en lui racontant les satisfactions que lui procurait une vie professionnelle qui requérait le sens de l'initiative et l'esprit de décision s'il n'avait pas, tous les soirs de la semaine, une grande partie du temps pendant les week-ends, déversé ses motifs de griefs dans mes oreilles compatissantes à cause des clients qui..., des artisans qui..., de Hugo qui..., de Christophe qui... Mais il aurait été malséant de me réjouir de mes succès professionnels alors que lui, Bruno, était soumis, en permanence, à de multiples contrariétés et avait besoin d'une tendre épouse pour s'épancher et non d'une donzelle orgueilleuse de sa réussite.
Le lundi qui avait suivi le départ de Bérangère, je ne me sentais pas très fière, pendant le trajet qui menait vers le bureau.
J'avais accompli mon travail avec brio mais sa présence m'avait toujours confortée. Elle me prodiguait ses conseils lorsqu'une situation complexe me posait problème. J'étais assurée de son soutien quand un cas épineux m'embarrassait. Je savais pouvoir faire appel à elle en cas de difficulté. Toujours vigilante, toujours bienveillante, elle volait à mon secours, me réconfortait si l'une de mes entreprises s'avérait décevante, s'enthousiasmait de mes succès. Elle me dynamisait.
Désormais je ne pourrais plus me reposer sur ses épaules accueillantes. J'allais devoir affronter, seule, les tâches qui m'incombaient et pour tout dire, je me sentais « dans mes petits souliers ».
Je savais que je saurais batailler avec les fournisseurs, argumenter avec les clients, enjôler nos représentants. Je ne m'inquiétais pas de Ludivine, notre comptable ; ni de Chantal, Maryse et Marie-Charlotte, les employées de bureau. Je ne redoutais pas non plus les coupeurs de l'atelier que - pour des raisons qui m'échappaient - j'avais séduits. Par contre, celles qui me tracassaient, c'était les ouvrières. Franchir les portes de l'atelier de couture, c'était entrer dans la cage aux tigresses. Est-ce que je parviendrais à les dompter ?
Pas méchantes, au demeurant, les ouvrière, mais indisciplinées, bagarreuses, hargneuses, triviales, sournoises, envieuses, toujours prêtes à s'insurger pour une injustice supposée, à chercher à vous tromper sur les horaires de travail réellement effectués, à se rebeller si on se permettait de critiquer leur travail parfois bâclé, à vous écharper pour une remontrance mal acceptée, mais également rieuses, moqueuses sans méchanceté, capables de générosité, d'esprit d'entraide, de solidarité, de spontanéité, d'acharnement et de détermination lorsqu'une importante commande nous était confiée avec des délais de livraison défiant toute raison.
Bérangère m'avait un peu rassurée en m'affirmant que j'aurais sidéré les ouvrières si je le leur avais avoué qu'elles me terrorisaient car, m'avait-elle certifié, cela ne se devinait absolument pas.
Comment allaient-elles réagir, les tigresses, face à la jeunette qui s'apprêtait à les braver en entrant, seule, dans leur tanière ?
Je pouvais me voter des félicitations car, en faisant preuve d'une incontestable autorité, sans jamais crier ou menacer mais en me déjouant de leurs pièges puérils, en alliant flatteries et diplomatie, j'avais réussi à les mater, mieux encore, à les apprivoiser.
J'étais Mademoiselle Lydie (on est toujours une demoiselle dans le monde de la couture et tant pis pour le machisme de nos compagnons et maris), celle qui vous accordait le droit de partir plus tôt sans renâcler lorsqu'elle apprenait que le gamin était souffrant ; celle qui refusait d'écouter les jérémiades de la contremaîtresse, une femme hommasse aux tendances esclavagistes, qui protestait que ce n'était vraiment pas le moment avec l'atelier qui n'aurait pas souffert de quelques mains supplémentaires pour terminer un travail urgent. J'étais celle qui s'inquiétait d'une toux persistante, celle qui s'extasiait de la qualité de l'ouvrage rendu, celle qui fronçait des sourcils mécontents et susurrait qu'il ne faudrait pas s'étonner de la maigreur de la feuille de paye si on s'obstinait à arriver en retard tous les matins, celle qui ne pipait mot mais dont le regard vous glaçait quand elle surprenait des propos obscènes que l'on avait pourtant pris le plus grand soin de seulement chuchoter.
Elles avaient appris à me respecter et je les aimais bien ces femmes si diverses et si semblables ; que ce soit la petite cousette de seize ans laide comme un pou qui chantait comme un pinson, la virago gueularde au coeur d'or déformée par de multiples grossesses, les trois ou quatre mères célibataires de un ou deux marmots qui n'étaient pas des filles de mauvaise vie mais de pauvres sottes toujours pleines d'illusions et qui ne savaient pas dire non, les anciennes, presque à l'âge de la retraite, qui s'essayaient en vain à ramener les fortes têtes à la raison.
Je m'étais tout de suite bien entendu avec les employées de bureau qui n'avaient pas besoin de moi pour savoir ce qu'elles avaient à faire et qui, cependant, venaient spontanément me demander des directives, des avis, des suggestions.
À la recherche d'une solution pour un problème qui me turlupinait, j'oubliais parfois la présence de Chantal, une blonde anémiée et complexée sans raison, qui n'osait même pas toussoter pour me rappeler qu'elle attendait une réponse à la question qu'elle venait de me poser.
Jamais, par contre, je n'aurais pu négliger Maryse dont les harangues m'étourdissaient. Il fallait absolument que j'intervienne parce qu'elle en avait ras-le-bol de ce crétin de client UNTEL qui ne cessait de la harceler pour savoir quand il serait livré, plus que marre de cette canaille de client MACHIN qui insistait lourdement pour obtenir une remise astronomique alors qu'il avait passé une commande dérisoire, plein le dos de ce mécréant de représentant X qui, pour arrondir son chiffre d'affaires, n'hésitait pas à faire des promesses à ses clients alors qu'il savait pertinemment qu'on ne pourrait pas les tenir. Heureusement, je parvenais, sans trop de peine, à apaiser les humeurs belliqueuses de cette brune ravissante au regard fulgurant et au chignon toujours en bataille.
Marie-Charlotte, blondinette aux apparences de pâtre de la Grèce antique, rieuse et toujours de bonne humeur, me reposait et c'est sans impatience que je tentais de la réconcilier avec des règles de grammaire qu'elle se hâtait aussi vite d'oublier. Marie-Charlotte était notre Pénélope du courrier qui ne cessait d'écrire et réécrire des lettres dont l'orthographe fantaisiste ne cessait de me surprendre.
Comme tout un chacun j'évitais le plus possible de rendre visite à Ludivine, la comptable, réfugiée dans son bureau comme dans une tour d'ivoire et qui s'enorgueillissait de disposer d'une pièce pour elle seule.
Ce que ne savait pas cette ronde petite personne d'une trentaine d'années c'est que si elle profitait de cette prérogative ce n'était ni par marque de respect pour ses responsabilités, ni pour lui assurer la tranquillité nécessaire à son labeur. C'était parce que la pauvre souffrait d'une infirmité dont elle ignorait être atteinte. Ludivine dégageait une odeur sui generis absolument nauséabonde.
Sans nier les compétences évidentes de notre comptable, je m'étais étonnée auprès de Bérangère du choix d'une employée aussi pestilentielle. Certes, elle n'était pas en contact direct avec les fournisseurs ou la clientèle, mais quand même ! ? !
« J'avoue avoir eu du mal à convaincre Madame Rachel de l'embaucher et pourtant il suffisait d'un peu de jugeote pour se rendre compte qu'il n'y avait que des avantages à employer une fille comme Ludivine. »
Elle avait pouffé de rire devant mon air interloqué :
« Nous sommes bien d'accord, Lydie, que vous vous êtes tout de suite adaptée aux divers travaux qu'on vous a confiés et qu'en acquérant de l'assurance vous vous améliorez de jour en jour.
- Mais je ne vais pas m'amuser à chanter vos louanges, ça finirait par vous rendre prétentieuse. »
Je lapais ces compliments comme du petit lait mais je ne voyais vraiment pas le rapport avec ma question. Le petit laïus que venait de me débiter Bérangère ne m'expliquait pas la raison pour laquelle il n'y avait que des avantages à employer une fille aux relents fétides.
« Dites-moi, Lydie, qu'est ce qui vous... Je ne dirais pas, plaît le moins, mais qui vous ennuie, j'irai même jusqu'à dire vous rebute le plus dans le travail qui vous est demandé ? »
« Vous le savez bien. C'est d'avoir affaire aux ouvrières. »
« Très bien. Et qu'est ce qui pose problème, chaque fin de mois, immanquablement avec les ouvrières ? »
« Elles contestent régulièrement le montant de leur salaire et prétendent toujours qu'elles ont effectuées plus d'heures de travail que le nombre qui est indiqué sur leur fiche de paye. »
« Et bien voilà, a rigolé Bérangère.
- Quand elles viennent me voir pour rouspéter, je leur dis que la comptabilité ce n'est pas mon boulot et qu'elles n'ont qu'à s'adresser à Ludivine puisque c'est elle qui établit les fiches de paye.
- Comme aucune n'est assez hardie pour affronter les émanations malodorantes de Ludivine, l'affaire est tout de suite réglée et moi j'ai la paix. »
Son machiavélisme m'avait fait rire.
« Et Madame Rachel, comment fait-elle, elle, pour supporter la puanteur de sa comptable ? Elle y est bien obligée parfois, ne serait ce que pour signer les chèques ou pour savoir à quoi s'en tenir sur les comptes de la maison ? »
« Ah, ça c'est assez rigolo.
- Elle s'applique sur le nez un mouchoir imbibé de patchouli en prétextant un rhume pour ne pas éveiller les soupçons de Ludivine et risquer de la vexer.
- Entre nous, c'est d'autant plus comique que l'odeur du patchouli donne des nausées à Madame Rachel mais que c'est le seul parfum qui masque à peu près efficacement celui de Ludivine.
- Ensuite, que l'on soit en hiver ou en été, et malgré les protestations de Ludivine, elle ouvre grand les deux fenêtres du bureau, en prétendant qu'il y règne une chaleur incommodante.
- Enfin, elle étudie son coup pour que son séjour dans ce lieu maudit dure le minimum de temps. »
Ce que ne m'avait pas dit Bérangère c'est qu'en dépit de toutes ses compétences Ludivine avait peu de chance de trouver un emploi. Quel directeur de société aurait accepté d'embaucher une personne atteinte d'une infirmité aussi peu ragoûtante ? Or, Ludivine était obligée de travailler. Elle avait perdu son mari dans un accident de la route et avait la charge d'un enfant handicapé. Connaissant l'esprit charitable de Bérangère, je me doutais bien que c'était surtout pour cette raison qu'elle l'avait vivement recommandée à Madame Rachel.
Madame Rachel ne me complimentait jamais sur la qualité de mon travail mais je souriais, en douce, car elle ne cessait de louer Bérangère qui avait su, avec tant de clairvoyance, lui adjoindre une collaboratrice qui..., ma foi, ne se défendait pas trop mal pour une jeunette.
Sans l'aide de qui que ce soit la jeunette avait affronté et survécu à la présentation de la collection du Prêt à Porter de Printemps et n'en était pas peu fière même si elle avait perdu deux ou trois kilos dans la bataille.
D'ailleurs, quelle femme, aussi satisfaite puisse-t'elle être d'une silhouette sans défaut, se plaindra d'avoir perdu quelques kilos à la veille des beaux jours ?
Mon heure de gloire, je l'avais vécue courant du mois de mai. Et je m'en serais bien passée.
Cette fin d‘après-midi là, il régnait une chaleur accablante en dépit de toutes les fenêtres ouvertes. L'air était moite, lourd, orageux, chargé d'électricité.
Teddy avait choisi d'aller s'aérer sur les routes de campagne en roulant à vive allure dans sa dernière voiture sportive. Madame Rachel était en voyage d'affaires en Angleterre pour rencontrer le directeur chargé des achats d'un important magasin londonien. Pour une fois tranquille, je me détendais dans mon fauteuil en parcourant distraitement divers magazines de mode tout en sirotant un jus de fruit et en rêvant d'une douche bien fraîche.
L'irruption fracassante, dans mon bureau, d'une ouvrière affolée, avait bouleversé mon petit univers paisible.
« Mam'selle Lydie ! Mam'selle Lydie ! Venez vite. La contremaîtresse est pas là et ils sont en train de s'égorger ! »
Sans chercher à comprendre, je m'étais précipitée à sa suite en direction de l'atelier de couture.
À l'exception des deux protagonistes, deux des coupeurs qui se dressaient face à face au milieu de la pièce encombrée de machines, tous les autres employés s'étaient réfugiés contre les murs.
Quelques femmes sanglotaient. Une ou deux autres geignaient. La petite cousette était décomposée. Le reste de l'assemblée restait pétrifié dans un état de stupeur muette et apeurée.
Théodore, notre coupeur guadeloupéen, un mètre quatre-vingt dix de haut et quatre-vingt quinze kilos de muscles, la face convulsée de fureur, brandissait ses ciseaux d'un geste menaçant en direction de Laurent, un rondouillard joufflu connu pour son caractère jovial et placide.
« Je vais te découper en lanières, espèce de sale menteur !
- Te mettre ta seule gueule en charpie !
- Je vais te couper les roubignolles, espèce de rat puant ! » Hurlait Théodore en menaçant Laurent de son arme redoutable.
Sans réfléchir, je m'étais jetée entre les deux antagonistes et j'avais attrapé des deux mains le bras armé de Théodore.
« Arrête Théo ! Arrête immédiatement ! Calme-toi, je t'en prie ! »
Je pouvais toujours m'égosiller.
La scène aurait pu présenter un spectacle comique si elle n'avait été aussi dramatique.
Chaque fois que Théodore faisait un pas en direction de Laurent qui dans le même temps faisait un pas en arrière, cramponnée, suspendue au bras armé de l'Hercule guadeloupéen, je ballottais de droite et de gauche sans qu'il en ait conscience tant il était aveuglé par sa fureur démente.
« Aïe ! »
Provoqué par une douleur fulgurante, le cri m'avait échappé.
Mes gesticulations, aussi involontaires que ridicules pour tenter de maîtriser le colosse, m'avaient projetée contre une machine que ma cheville avait violemment heurtée.
Au moins ce cri avait-il stoppé Théodore.
Comme sortant d'une transe, il m'avait dévisagée, toujours suspendue à son bras, d'un air stupéfait :
« Qu'est ce que vous faites là, mam'selle Lydie ? »
Folle de rage, j'avais vociféré :
« Ce que je fais là, espèce de sinistre andouille ! Ce que je fais là, c'est que je t'empêche de devenir un assassin ! »
Ce qui avait déclenché un rire homérique de mon coupeur guadeloupéen qui en pleurait de joie tant il trouvait farce la situation.
Le calme s'était très vite rétabli dans l'atelier après que Laurent ait présenté ses excuses à Théodore.
L'objet de la dispute ? Une broutille ! Laurent, le spécialiste des balourdises, avait niaisement blagué que « l'engin des négros » n'était pas aussi extraordinaire que la légende le prétendait. Et il n'avait pas arrangé son cas en ricanant bêtement qu'il avait eu l'occasion de voir celui de Théodore dans les toilettes pour hommes et que, sur ce sujet, Théodore n'avait pas lieu de se vanter comme il le faisait.
Pendant que chacun et chacune regagnait sa place en commentant l'événement après m'avoir copieusement applaudie, je m'étais éclipsée
C'était que je me trouvais confrontée à un nouveau souci.
Sans aller jusqu'à dire que j'avais fait pipi dans ma culotte, quelques gouttes avaient cependant échappé à mon contrôle et je ne savais comment résoudre le problème. C'est que c'est très désagréable à porter un slip mouillé.
Une embardée me projetant contre la portière m'a réveillée. Comme je suis dotée d'un esprit logique j'en ai déduit que j'avais fini par m'endormir, bercée par le roulement soporifique de la voiture.
« Quel con ce chien ! Il a failli nous faire embrasser un lampadaire ! Je me demande ce qu'il fout là, à cette heure de la nuit ? » A rouspété Bruno sans animosité.
Et tournant la tête vers moi :
« Te rendors pas, chérie. Dans deux minutes, on est arrivés. »
En gravissant les marches branlantes qui mènent au studio, il a baillé :
« Ouah, je suis crevé ! mais je suis plutôt content d'avoir accepté l'invitation d'Hugo.
- Finalement, on s'est bien amusés, hein ? »

JANVIER 1966

« Voulez-vous bien vous retirer de là et me laisser faire !
- Et quand vous vous serez cassé la margoulette vous serez contente, hein ?
- Ah, les bonnes femmes, je vous jure, quand c'est que ça a quelque chose dans le crâne ! »
Le ton est bougon, les propos rien moins que galants, mais je serais bien sotte de m'offusquer quand ce brave bonhomme à la face rougeaude sillonnée de délicates veinules violettes ne cherche qu'à me rendre service.
Le plus gros du mobilier était installé, chaque meuble rangé à la place que je lui avais assigné, et depuis dix minutes, perchée dans une position instable en haut d'un escabeau, je m'escrimais à essayer d'accrocher les rideaux aux anneaux qui encerclent la tringle pendant que les déménageurs se délassaient en buvant qui la bière, qui le verre de vin, que je leur avais offert.
J'aurais pu attendre l'arrivée de Bruno pour procéder à l'installation des rideaux devant la fenêtre de la salle de séjour mais j'étais impatiente de voir l'effet rendu.
Mon numéro d'équilibriste avait fini par attirer l'attention du corpulent bonhomme plus serviable que ses deux collègues ou moins passionné par la discussion sur le dernier match du football qui les opposait.
« Si vous alliez donc vous reposer un peu et poser vos fesses, sauf votre respect, sur le canapé ? Ce n'est pas bon pour vous de vous démener comme ça, dans votre état. » A grogné mon assistant décorateur sur un ton rogue que démentait son sourire benoît.
Maintenant qu'il le disait... Je sentais bien, en effet, une petite douleur sourde au creux des reins.
Il avait raison, le brave homme, mon enthousiasme ne devait pas me faire oublier mes devoirs envers le bébé à naître dans deux mois.
Histoire de faire valoir ses prérogatives de soeur aînée, Ghislaine m'avait devancée et était maman depuis les premiers jours de décembre. On pouvait dire qu'elle et son chirurgien de mari, plus souvent affairé à son hôpital qu'à son domicile, n'avaient pas fait les choses à moitié. C'était des jumeaux, rien que ça, qu'elle avait mis au monde ! Deux adorables garçons de trois kilos et cent grammes chacun ! Des jumeaux, on n'avait jamais vu ça dans notre famille ! Et Ghislaine qui, si elle me domine de deux malheureux petits centimètres n'est pas plus épaisse que moi, avait accompli la performance avec une rare maestria.
C'était à peu près huit jours avant la pendaison de la crémaillère d'Hugo qu'elle m'avait téléphoné pour m'annoncer la nouvelle.
Chez nous, le téléphone est un instrument presque sacro-saint et c'est toujours à titre exceptionnel que nous l'utilisons pour un appel d'ordre privé car nos parents nous ont inculqué ce principe sacré que les entretiens téléphoniques faisaient l'objet de factures comptabilisées dans les frais de gestion de l'hôtel restaurant et qu'ils ne devaient donc pas donner lieu à des bavardages futiles. C'est peut-être pour cette raison que nous sommes tous, avant tout, des épistoliers.
Ce soir là, il était un peu plus de vingt heures quand la sonnerie du téléphone avait résonné. Le repas ne mijotait pas car, avec la chaleur qui régnait, je m'étais contentée de préparer des plats froids, et j'attendais Bruno en lisant le deuxième ou le troisième tome de l'oeuvre d'Henri Troyat, « Les semailles et les moissons », confortablement assise dans notre unique fauteuil au siège et accoudoirs en velours un peu râpé.
Si je me souviens si bien de ce que je lisais c'est que, par la suite, j'ai trouvé que le titre de l'ouvrage était opportun pour la circonstance.
Je m'étais levée en ronchonnant pour aller décrocher le combiné. À tous les coups, Bruno allait encore une fois se désoler qu'il était retenu sur un chantier et arriverait plus tard que prévu. Au moins avait-il toujours la prévenance de m'informer de ses retards pour que je ne m'inquiète pas.
L'intonation joyeuse de Ghislaine claironnant à mon oreille m'avait tout de suite rassurée. Elle ne m'appelait pas pour m'annoncer une mauvaise nouvelle.
« Lydie, tu es la deuxième que j'appelle. La quatrième à qui je l'apprends. Je vais être maman. Je viens de le dire à papa et maman. Ils sont tellement fous de joie que j'ai cru que je n'arriverais jamais à raccrocher.
- Pas à cause de maman. Tu la connais, c'est pas le genre expansif. Mais papa n'en finissait pas de me donner des conseils, de me faire des recommandations. Je te jure, celui-là ! »
« Ghislaine ! Comme je suis heureuse pour toi et pour Charles. Tu es sûre, au moins ? »
« Oh, frangine, c'est l'émotion qui te rend idiote ! Bien sûr que j'en suis certaine. Tu me crois assez stupide pour annoncer ça vingt-quatre heures seulement après avoir fait les tests de grossesse ?
- Non. J'ai attendu que les trois premiers mois soient passés pour avouer mon forfait. Même Charles ne le sait que depuis hier. Tu sais, les premiers mois sont toujours les plus délicats et encore plus quand on attend des jumeaux. »
« Des jumeaux ! » M'étais-je étranglée.
- Tu veux dire que tu vas avoir des jumeaux ! Deux bébés d'un coup ! Mais c'est magnifique ! C'est fantastique ! C'est merveilleux !
- Mais c'est horrible ! Comment va tu faire pour t'en occuper ! J'espère que vous allez engager une nounou pour t'aider. Et c'est pour... ? »
« Ouillouillouille ! Attends... »
Son cri déchirant m'avait transpercé le tympan. Choc du combiné brutalement lâché qui heurtait un meuble. Silence.
J'avais senti mon estomac me remonter dans la gorge tandis que mon ventre se crispait dans un spasme de douleur intense. J'étais pétrifiée.
Ce silence. Oh, cet atroce silence !
Que se passait-il ? Je n'avais pas entendu la chute de son corps. Je ne percevais aucun gémissement. Rien que ce silence angoissant.
Le seul bruit que j'avais perçu c'était comme un claquement de porte juste après le choc du combiné de téléphone heurtant le meuble. Mais comment l'interpréter ?
Que faire ? Elle était à des centaines de kilomètres. Le claquement de porte était peut-être imputable à l'intrusion d'un maraudeur qui s'enfuyait après l'avoir agressée. Ou bien Ghislaine était peut-être en train de faire une fausse couche et la porte ne s'était-elle refermée que sous l'effet d'un courant d'air. Ma grande soeur était peut-être en train d'expirer dans une mare de sang. Et moi j'étais là, comme une idiote, avec le combiné du téléphone collé contre mon oreille comme une sangsue sur un morceau de peau.
Appeler les pompiers, le SAMU, police secours, Charles ?
Avec quoi ? Même inoccupé, mon téléphone était occupé.
Me précipiter chez des voisins pour téléphoner à partir de chez eux ? Qui appeler ? À quels numéros ? Je ne connaissais même pas celui de l'hôpital où exerçait Charles. Et si entre temps Ghislaine reprenait conscience et qu'il n'y ait plus personne au bout du fil pour entendre ses appels désespérés ?
Je me sentais tellement désemparée, tellement stupide, tellement furieuse tandis que les larmes ruisselaient sur mes joues.
C'était si inhumain d'éprouver un tel sentiment d'impuissance.
« Excuse-moi (voix essoufflée) mais y'avait urgence. »
Dans un état de stupeur qui m'avait semblé durer une éternité et qui se calculait certainement en micros millièmes de secondes, je m'étais entendu croasser :
« Ghislaine ? »
« Désolée de t'avoir interrompue en pleine discussion mais pendant que je te parlais j'ai aperçu ce sagouin de Ficelle qui balayait à grands coups de queue mon puzzle posé par terre dans le salon à côté.
- Juste comme je venais presque de terminer un grand glacier.
- Avec tout le mal que je me suis donné pour assembler tous ces petits morceaux blancs bleutés ! Quel salopard ce foutu cabot ! Je te jure qu'il s'est salement fait enguirlander.
- Qu'est ce que tu me demandais, au fait ? »
Elle riait, la folle ! Totalement inconsciente de la terreur qu'elle m'avait infligée.
J'avais hurlé, au paroxysme de la fureur :
« Mais tu es dingue ! Tu ne te rends pas compte de la peur que tu m'as faite ! Laisser tomber le téléphone comme ça ! Sans un mot d'explication ! Je croyais que tu avais un malaise. Je te voyais morte. J'en tremble encore ! Ce n'est pas possible de... »
Narquoise, elle avait susurré, me coupant la parole :
« Ben tu m'aimes vraiment bien, alors ? »
Si elle n'avait pas été à des kilomètres et des kilomètres de distance, je l'aurais giflée avec plaisir.
Au mois de juillet, cela avait été mon tour d'annoncer une aussi merveilleuse nouvelle à Bruno. J'allais être maman.
J'avais été tellement sidérée lorsque le praticien que j'avais consulté m'avait annoncé que mes nausées matinales n'étaient pas dues à des troubles de la digestion - comme je l'avais pronostiqué avec beaucoup d'assurance avant qu'il ne m'examine - mais ne représentaient qu'un léger inconvénient que subissaient beaucoup de personnes dans mon état, qu'il avait pouffé :
« Vous savez, même l'Immaculée Conception s'est retrouvée enceinte. Alors vous, une jeune mariée, vous pensez bien que ça vous pendait au nez ! Enfin quand je dis que ça vous pendait au nez...
- Vous ne saviez pas que ce sont des choses qui arrivent quand une dame dort avec un monsieur ? »
La surprise passée, ma première réaction avait été un sentiment de bonheur extrême suivi presqu'immédiatement par une petite pointe d'inquiétude. Comment Madame Rachel allait-elle réagir quand j'allais lui annoncer que son indispensable collaboratrice était enceinte ? Jusqu'à quel point allait-elle être furieuse contre moi ? C'était que j'allais la mettre dans un beau pétrin en ne pouvant assumer ma tâche lorsqu'aurait lieu la présentation de la collection lors du salon du Prêt à Porter du printemps. Il n'allait pas être facile d'argumenter pour la convaincre que trois mois seraient vite passés, que dès à présent j'allais trouver une crèche pour me garder mon bébé, qu'après la naissance je me remettrais à l'ouvrage avec encore plus d'ardeur.
J'avais tenté d'oublier Madame Rachel en me disant qu'un bébé offrirait l'avantage de compenser mon manque de relations amicales car, après tous ces mois passés à Paris, je n'avais toujours aucune amie avec qui sortir pour le plaisir d'aller courir les grands magasins, échanger l'adresse de son coiffeur ou une recette de cuisine, aucune confidente à qui confier des petits secrets sans importance, avec qui papoter de choses et d'autres, de tous ces petits riens de la vie quotidienne.
« Il faut absolument qu'on se revoit.
- Laissez-moi votre numéro de téléphone. Je vous appellerai. On ira boire un pot ensemble. Nous prévoyons une petite fête et nous tenons à vous avoir parmi nous. » M'avaient sollicité une grande partie des couples que nous avions rencontrés chez Hugo lors de la pendaison de sa crémaillère.
Je n'avais plus eu aucune nouvelle d'aucun d'entre eux. Ils étaient aussi superficiels que charmants les amis d'Hugo.
Ghislaine, en fille raisonnable et parce que, disait-elle, les premiers mois de grossesse étaient toujours les plus délicats, avait attendu pour informer Charles de son état.
Je n'avais pas cette patience. Pas question d'attendre pour partager mon bonheur avec Bruno. Et d'ailleurs, moi c'est un seul bébé que j'allais avoir, pas des jumeaux. La patience, je la réservais à l'usage de Madame Rachel dont j'appréhendais la réaction.
Je voulais que ce soit un moment très spécial cet instant où je dirais à Bruno qu'il allait être papa mais je ne voulais pas le lui annoncer à l'occasion d'un festin que j'aurais préparé tout spécialement dans cette intention. Le dernier repas de fête m'était resté sur l'estomac et pour l'heur mon estomac était assez fragile comme cela !
Toute la soirée, j'avais tournicoté en accomplissant diverses tâches ménagères pendant que, vautré dans le fauteuil de velours râpé, Bruno regardait une émission télévisée. Puis, au lieu de me doucher après lui, comme à l'accoutumée, je m'étais prélassée dans un bain mousseux et, faisant fi de ses grommellements parce que je tardais à le rejoindre au lit et qu'il s'impatientait, j'avais pris le temps de me parfumer et de revêtir un affriolant déshabillé en voile noire, transparent, acheté l'après-midi même, et qui me couvrait à peine les fesses.
Si ma tenue avait émoustillé mon compagnon chéri, et il m'en avait donné la preuve, le plus effarant c'était qu'il ne s'était même pas étonné des raisons d'un accoutrement vestimentaire aussi érotique que totalement inattendu de ma part. Sans être prude, je ne suis pas non plus exhibitionniste. Qui plus est, il savait pertinemment qu'il n'était nullement besoin de gadget pour animer ses ardeurs.
« Oh, merde, on avait bien besoin de ça ! Mais je croyais que tu prenais la pilule ! Tu ne la prenais pas ? »
J'en étais restée pantoise.
Toute un maelström d'émotions aussi diverses qu'intenses avaient déferlé dans ma petite tête : déception, colère, incompréhension, chagrin.
J'avais fondu en larmes ce qui, évidemment, n'avait en rien modifié son expression consternée, même si son motif d'affliction avait maintenant d'autres raisons.
« Lili, mon bout de chou, ma toute tendre, ne pleure pas, je t'en prie.
- Je ne voulais pas...
- Ce n'est pas ce que...
- Bien sûr que je suis heureux...
- J'ai été surpris, c'est tout. Je ne m'attendais pas... C'est si imprévu...
- Lydie, ma Lili ?... »
Il pouvait toujours bafouiller d'un ton navré. Rencognée à l'extrême bord du lit, je m'étouffais en sanglots convulsifs.
Sa voix s'était faite suppliante tandis qu'il cherchait à m'enlacer et que je me débattais pour échapper à son étreinte.
« Lydie, ma Lydie, je suis un sombre idiot, un crétin, un pauvre type.
- Je n'ai aucune excuse mais ne me condamne pas, je t'en supplie.
- Je t'en prie, il ne faut pas m'en vouloir, mon petit chat. Je te promets que c'est la surprise qui m'a fait réagir aussi connement.
- Je t'assure que je suis heureux de savoir qu'on va avoir un bébé, mon amour. Il me fallait seulement le temps de réaliser.
- Lili, oh Lydie, parle-moi, dis-moi que tu me pardonnes. Lydie, je t'en supplie. »
Peu à peu, mes sanglots s'étaient atténués. J'avais encore hoqueté une ou deux fois avant qu'il entreprenne de me consoler et de me rassurer de la manière qui lui semblait être la plus expressive selon ses critères de macho. Et ma foi, il était parvenu à me faire oublier, un peu, ma... déception ?
Il n'avait pas reparlé du bébé les jours qui avaient suivi cette lamentable soirée et j'étais bien décidée à ne pas souffler le moindre mot à ce sujet. Sans trop savoir pourquoi, je voulais qu'il soit le premier à évoquer l'enfant à naître. Peut-être parce que, en mon for intérieur, je doutais qu'il ait assimilé la réalité de sa prochaine paternité. Peut-être parce que je voulais, ainsi, obtenir la certitude que non seulement il l'avait acceptée mais que, sans aller jusqu'à être comblé de joie (il ne fallait pas trop en demander), il se sentait prêt à aimer le bébé.
Et c'était bel et bien lui qui, le premier, avait mentionné l'enfant. Jamais il ne saurait à quel point ses paroles m'avaient déchiré le coeur.
Cela s'était produit au retour d'une promenade tardive sur les bords de la Seine où nous étions allés en quête d'un peu de fraîcheur car nous étouffions dans notre studio. La chaleur était tellement accablante que nous ne parvenions que difficilement à nous endormir et lorsqu'enfin nous nous assoupissions c'était pour plonger dans un sommeil lourd et peu reposant.
Un calme inconcevable en temps ordinaire régnait sur Paris déserté par ses habitants. Nous avions plaisanté, nous nous étions taquinés, chamaillés pour rire. Puis subrepticement, le silence s'était instauré entre nous qui ne m'avait pas alarmée car je croyais Bruno grisé, tout comme moi, par la magique beauté de cette nuit d'été. Rien ne laissait présager les mots qui allaient suivre.
« Ce ne sera jamais plus pareil... Après.
- Tu seras sans arrêt en train de t'occuper de lui et tu ne feras plus tellement attention à moi. Remarque, c'est normal, je comprends... Il sera tellement petit.
- Mais forcément, tu ne m'aimeras plus autant. C'est lui qui passera en premier. »
Pendant quelques instants, j'étais restée muette, la gorge, l'estomac, les tripes, le coeur, broyés dans un étau qui les serrait impitoyablement.
Mais ce n'était pas vrai ! Il faisait tout pour me gâcher mon bonheur ! Ce n'était pas possible d'être aussi égoïste !
Inconscient de mes états d'âme, de la fureur qui me submergeait, il me contemplait avec des yeux de chiot abandonné. Même son épi arborait une attitude pitoyable et ne faisait plus du tout preuve d'arrogance sur le haut de son crâne.
C'était à cause de cet épi pathétique que la colère m'avait désertée aussi soudainement que les remords m'avaient envahie pour faire place à l'attendrissement.
Mon Bruno chéri. Nous n'étions mariés que depuis un peu plus d'un an. Il se faisait du souci pour son avenir professionnel. Il n'avait jamais que vingt-sept ans ce qui est terriblement jeune pour un homme et il allait être papa alors que lui-même n'était encore qu'un grand enfant qui venait tout juste de s'affranchir de la tutelle de ses parents.
Il avait dû subir les commentaires téléphoniques enthousiastes de papa, affectueux de maman (tant pis pour la facture et les frais de gestion) à l'heure précise où la télévision retransmettait en direct un passionnant match de football. Toujours par le biais du téléphone, une demi-heure après, et juste au moment où son équipe favorite s'apprêtait à marquer un but prestigieux, il avait non moins stoïquement enduré les interminables félicitations de Charles et Ghislaine. Il avait ensuite copieusement maudit ma famille qui n'avait aucun égard pour le sport.
Et il sentait bien, mon pauvre chéri, que si je ne disais mot, tout mon corps jubilait.
Il était bien normal qu'il soit désemparé et c'était mon rôle d'épouse de me montrer compréhensive, de le rassurer, de lui prouver que la présence de l'enfant n'affecterait en rien mon amour pour lui.
J'avais été bien sotte de m'abstenir de lui parler du bébé. Ce qu'il fallait, au contraire, c'était dialoguer, partager, le faire participer à cet heureux événement, le rendre fier de sa paternité.
En ce qui concernait Madame Rachel, je n'avais pas attendu plus que nécessaire pour l'informer que je donnerais naissance à un bébé fin mars prochain. Je savais trop combien il serait difficile de me trouver une remplaçante pendant mon congé de maternité et je ne voulais pas la perturber plus que nécessaire en la prévenant tardivement. Et puis, pour tout dire, je préférais l'affronter tout de suite plutôt que de continuer à me taire en sachant que je ne faisais que retarder le moment fatidique où je devrais subir sa colère et ses reproches.
« Lydie, ma chérie, mais c'est merveilleux ! Je suis tellement contente pour vous ! »
Son visage rayonnait tandis qu'une larme glissait furtivement sur l'une de ses joues.
« Voyez-vous, Tadeck et moi n'avons jamais pu avoir d'enfant et c'est un de nos plus grands regrets. Et nous avions trop d'affection l'un pour l'autre pour chercher à savoir qui, de nous deux, en était responsable.
- Je suis ravie, vraiment ravie pour vous, ma chérie. Comme vous devez être heureuse !
- Il va falloir vous ménager, mon petit, veiller à votre santé, ne pas faire trop d'efforts.
- Heureusement, le mois d'août est proche et bientôt vous partirez en vacances. Vous m'avez bien dit que vous alliez chez vos parents ? Tant mieux, vous allez respirer du bon air pur pendant quelques semaines.
- Oh, si vous saviez comme je suis contente pour vous, ma petite Lydie ! »
« Madame Rachel, moi qui craignais tant de vous apprendre la nouvelle ! J'étais persuadée que vous seriez furieuse contre moi ! »
« Furieuse ! Mais pourquoi je serais en colère ? Je vous considère presque comme ma fille, ma petite Lydie. C'est comme si vous m'annonciez que je vais être grand-mère ! En colère, moi ? Quelle drôle d'idée ! »
« Et bien, je pensais... Comme Bérangère n'est plus là et qu'il va falloir trouver une remplaçante pendant mon congé de maternité... Et puis je pourrais sans doute m'occuper du Salon du Prêt à Porter d'automne mais certainement pas de celui du printemps... Et puis... »
D'un grand geste insouciant du bras, elle m'avait interrompue.
« Pfutt ! Je ne dis pas que cela ne nous causera pas quelques tracas, mais quelle importance après une aussi fantastique nouvelle. Est-ce qu'on savourerait autant son plaisir de vivre si on n'avait pas de temps à autres quelques petites difficultés à résoudre.
- Et n'en déduisez pas que je mésestime la qualité de votre travail, ma petite Lydie. Depuis que vous êtes avec moi, vous accomplissez un boulot formidable et je sais très bien qu'il ne va pas être évident de vous trouver une remplaçante. Mais j'ai le sens des priorités et, pour l'instant, ma priorité c'est de partager votre bonheur
- Quand je vais écrire ça à Bérangère ! Je ne sais plus si sa dernière carte postale provenait de Patagonie ou de Panama et si sa prochaine escale est à Ceylan ou à Cuba, toutes ses émotions me tourneboulent la tête. Ah, c'est sûr, elle va être folle de joie.
- Allez venez, ça s'arrose ! Je suis bien sûre qu'on va trouver une bouteille de vin de Champagne au frais dans le réfrigérateur de Tadeck. »
Comme l'avait dit Madame Rachel, la période des vacances était toute proche et c'était un sujet qui opposait Hugo et Bruno. Tous deux voulaient prendre leur congé annuel au mois d'août.
Hugo argumentait qu'il avait toujours pris ses vacances à cette période les années précédentes et qu'il ne voyait pas la raison pour laquelle cela devrait changer. D'ailleurs, il avait déjà des projets avec sa dernière conquête, une mignonne Miss Japan Airlines qui devait lui faire visiter son pays. Déjà que, selon lui, une nippone mignonne c'était pas facile à dégoter !
Bruno n'en démordait pas. Mes vacances étaient prévues en août et il était hors de question que je les passe sans lui. Surtout dans mon état ! (Tiens donc ! La paternité offrait quand même certains avantages. )
Christophe s'était bien proposé pour contrôler la bonne marche des chantiers en leur absence. Offre généreuse qui n'avait apparemment sécurisé ni Bruno ni Hugo.
Ce n'était que le vingt-neuf juillet, en fin de journée, qu'ils avaient transigé, fort mécontents l'un de l'autre. Bruno prendrait des vacances les quinze premiers jours du mois d'août et Hugo les deux dernières semaines. Pour le solde, on verrait plus tard. De toute façon, ils étaient saturés de palabres.
Lorsque notre voiture avait abordé les premières maisons de La Roque-Gageac en fin d'après-midi il faisait un temps splendide, ce qui n'avait rien de surprenant.
Je n'avais cessé de me trémousser d'impatience sur mon siège pendant les cent derniers kilomètres tant j'avais hâte de voir surgir mon village adoré, de retrouver mes parents bien aimés. Et Bruno, soulagé quand même parce que, quoiqu'en maugréant, je l'avais autorisé à un pipi urgent sur le bord de la nationale, se moquait de moi parce que je ne cessais d'appuyer sur un accélérateur imaginaire.
Je ne m'attendais certes pas à l'accueil qui allait nous être réservé.
Papa, le visage sillonné de larmes, s'était précipité vers nous avant même que nous nous soyons extirpés de notre voiture. Maman le suivait, le regard éteint, la mine grave, et Jean et Marinette fermaient la procession en s'étreignant avec des airs affligés.
Instantanément, j'avais compris. C'était la mamé Ninette.
Elle était morte paisiblement pendant la nuit et c'était maman qui l'avait trouvée, encore tiède dans son lit, en lui portant son bol de lait matinal.
Bien sûr qu'elle était plus que centenaire et que c'était normal qu'elle finisse par partir. Mais justement elle avait toujours été là, alors on s'était habitué. On avait fini par la croire immortelle. Sa mort soudaine déconcertait comme une incongruité.
Enfin, elle n'avait pas souffert et, jusqu'à la dernière minute, elle avait gardé toute sa lucidité et continué à tricoter. Ces dernières oeuvres, c'était de la layette pour les petits à venir. Le résultat de ses deux derniers mois de labeur consistait en seulement deux brassières et une paire de chaussettes inachevée mais il faut dire que les mailles profitaient lâchement des accès de somnolence de mamé Ninette pour se défiler et il incombait alors à maman de récupérer les fugueuses pour leur faire retrouver leur place sur les aiguilles à tricoter.
Jean était parvenu à prévenir Charles et Ghislaine - qui participaient à une croisière d'une quinzaine de jours sur le Rhin pendant leurs vacances - du décès de mamé Ninette mais les avait dissuadés de venir à La Roque-Gageac. Compte tenu de la grossesse déjà avancée de Ghislaine, il était plus prudent de ne pas envisager trop de déplacements simultanés. De toute manière leur présence ne changerait pas grand-chose et on savait très bien qu'ils seraient avec nous en pensée. Il suffirait bien qu'ils aillent se recueillir sur la tombe quand il passerait nous voir, comme prévu vers le quinze août, avant de rejoindre Avignon.
Les vacances que j'ai passées cet été-là, je ne les souhaite pas à mon pire ennemi.
Incapable, comme d'habitude, d'épancher son chagrin, maman, le visage sec et figé, errait comme un zombi dans notre jardin ridiculement petit, soi-disant pour s'occuper des fleurs anéanties par la chaleur, ou se réfugiait dans le bureau sous le prétexte de papiers à remplir, à trier, à classer, et y demeurait, prostrée dans un fauteuil, sans accomplir le moindre geste.
Il existe un point commun entre la profession de restaurateur, accessoirement hôtelier, et le métier d'artiste : quelles que soient les circonstances, le spectacle ne s'arrête jamais.
Jean et Marinette étaient fort occupés par leur camping, encombrés en plus par la présence de Jacquou qui d'habitude était laissé à la garde de maman en cette période ; Miquette, ma mère, était dans l'incapacité totale d'exercer ses tâches habituelles ; papa avait besoin d'aide pour recevoir les clients au restaurant, pour écouter les doléances des locataires occasionnels de nos chambres, pour diriger le personnel qui n'avait que trop tendance à profiter de la situation pour négliger le service, sans malice délibérée d'ailleurs. Je m'étais mise au travail.
Cela aurait pu être distrayant si Bruno avait fait preuve d'un peu de compréhension.
Hélas, tel n'était pas le cas. Il ne décolérait pas.
Je lui fichais ses vacances en l'air en m'obstinant à jouer les apprenties hôtesses alors qu'il aurait suffit que papa embauche, temporairement, une élève quelconque d'une école hôtelière qui n'aurait été que trop contente de faire un stage dans le Périgord. C'était bien la peine de s'être engueulé avec Hugo pour obtenir ces quinze jours de vacances au mois d'août et il aurait aussi bien fait de rester à Paris pour surveiller les chantiers. Plutôt que lui tenir compagnie, je préférais faire des risettes à ces imbéciles de clients et je l'abandonnais toute la journée sans me soucier de son sort. Je l'obligeais à passer seul ses journées sans qu'il sache quoi faire ni où aller.
En désespoir de cause, je lui préparais un programme journalier de sites à visiter pendant que nous prenions le petit déjeuner
« Tout seul comme un con. Tu parles si c'est folichon ! » rouspétait-il tout en veillant à ce que papa ne surprenne pas ses ronchonnements.
Papa qui ne cessait de louer son gendre pour sa gentillesse, sa prévenance vis-à-vis de maman.
Toujours est-il que si Bruno ne savait quoi faire de ses journées ni, soi-disant, où aller, il fuyait le restaurant sitôt le petit déjeuner avalé et je ne le revoyais que le soir pour partager un repas à l'atmosphère bien triste en compagnie de mes parents, puis dans notre chambre où il ne cessait de râler et finissait par s'endormir sans même m'accorder un câlin. Histoire de me punir pour mon inconduite, sans doute.
Même son épi me narguait, désagréable et boudeur.
Seule me réconfortait la conviction que Bruno ne me trompait pas avec une ou des estivantes pendant ses longues journées d'absence. J'étais certaine qu'il aurait fait preuve d'une bien meilleure humeur et de beaucoup plus de gentillesse à mon égard s'il avait eu une ou des aventures extra conjugales. Toute femme sait qu'il n'est pas plus attentionné vis-à-vis d'elle qu'un homme qui a quelque chose à se reprocher.
Le câlin, j'y avais quand même eu droit la nuit qui avait précédé le départ de Bruno pour Paris. Cela avait été bien plus qu'un câlin d'ailleurs. Après quinze jours de diète volontaire, il était atteint de boulimie amoureuse mon cher époux et j'avais bénéficié d'un festin de baisers passionnés, d'une frénésie de caresses, d'un délire de serments et de promesses.
Il se souciait de me laisser seule (sic). Et qui prendrait soin de moi en son absence ? (re sic)
La veille, Charles et Ghislaine nous avaient rejoints à La Roque-Gajeac et nous avions décidé de consacrer le dernier après-midi de vacances de Bruno à une escapade commune dans la région.
Évidemment, personne n'était d'accord sur le lieu de promenade envisagé et, en chahutant comme des gosses, nous avions tiré à la courte-paille pour savoir qui de nous choisirait la destination de la balade projetée.
La chance m'avait souri me vengeant de toutes ces années où je n'étais jamais parvenue à me voir octroyer la part de galette qui contenait la fève quand on fêtait les Rois. La fève c'était toujours la dent gourmande de Jean, de papa ou de Ghislaine, celles (fausses) de mamé Ninette, qu'elle avait menacée, jamais la mienne. Et que maman subisse le même injuste sort ne m'avait jamais consolée.
Comme lieu de promenade, j'avais choisi de faire visiter la grotte de Lacave à Charles et Bruno. Ghislaine qui la connaissait n'était pas défavorable à ce projet ; quant à moi, qui m'y rendais une fois au moins par an, j'aurais pu la parcourir les yeux fermés.
Notre région de manque pas de grottes mais j'ai toujours eu une prédilection pour celle de Lacave. Je lui trouve plus de charme, plus d'intimité, plus de convivialité que toutes les autres.
Papa avait ronchonné et tenté de nous dissuader d'accomplir cette excursion. Il trouvait notre idée totalement inepte. Des femmes enceintes dans une grotte ! Surtout Ghislaine qui accusait quelques rondeurs révélatrices de son état ! Avec toute cette humidité malsaine, ces marches glissantes !
Maman avait protesté un machinal :
« Oh, arrête de jouer les papas poule, Adrien. Tes filles sont majeures et elles ont des maris maintenant pour les protéger. »
Même prononcés d'un ton atone, ces quelques mots nous avaient laissé espérer les prémices d'un retour à la vie de notre Miquette.
Bizarrement, depuis la mort de mamé Ninette, nous, les enfants, ne l'avions plus jamais appelé maman mais Miquette. Peut-être, inconsciemment, pour compenser la perte d'un être qui lui avait été infiniment cher et qui l'avait toujours appelée ainsi.
Ghislaine avait un peu râlé parce qu'elle ne comprenait pas pourquoi je m'obstinais à refuser que nous utilisions leur seule voiture pour entreprendre cette virée. Je m'étais entêtée. Elle et Charles voyageraient dans leur voiture mais moi je tenais à partager la mienne avec Bruno.
« Qu'est ce que tu peux te montrer obtuse quand tu t'y mets, avait pesté Ghislaine.
- D'abord tu refuses d'emprunter notre voiture qui est on ne peut plus confortable. Ensuite, tu ne veux pas non plus de celle de Bruno qui a au moins le mérite de ne pas ressembler à une antiquité. Enfin tu t'obstines à prendre ta vieille guimbarde poussive qu'on va traîner derrière nous comme une casserole attachée à la queue d'un chien. »
Ce qu'ignorait ma soeur, c'était que j'avais besoin de me réconcilier avec mon boudeur de mari après ces affreuses dernières semaines. Et, même si c'était un peu moins important, j'avais aussi besoin de refaire connaissance avec ma vieille deux chevaux abandonnée depuis si longtemps que je doutais qu'elle se souvienne encore de moi.
Nonobstant cette petite prise de bec avec mon irascible soeur, la promenade s'était annoncée sous les meilleurs auspices et de fait nous avions passé un après-midi des plus agréable.
Tout ragaillardi d'avoir retrouvé son épouse, Bruno s'était gaussé de nous voir revêtir de chauds cardigans, Charles, Ghislaine, et moi, avant notre entrée dans la grotte. Il avait gouaillé, se moquant de notre pusillanimité : allons donc, avec la chaleur qui nous assommait, s'enfouir sous des tonnes de lainage pour accomplir quelques pas dans l'ombre, à la fraîche, fallait-il que nous soyons timorés !
Il était ressorti de la grotte en claquant des dents, le visage verdâtre en parfaite adéquation avec son tee-shirt couleur kaki. Et, si le veinard avait échappé aux microbes du rhume, il n'était pas parvenu à se soustraire aux lazzis impitoyables de Ghislaine.
Calès, charmant petit village où demeuraient tante Mathurine et tonton Séverin, est tout proche de Lacave. Il aurait été inconvenant de ne pas leur rendre visite. Les tartines de foie gras qu'ils nous avaient généreusement servies accompagnées d'un verre du vin provenant de leur vigne avaient achevé de réchauffer mon téméraire époux.
Le départ de Bruno ne m'avait pas trop affectée.
Nous nous étions rabibochés - c'était le principal - et pendant quelques jours j'allais profiter de la présence de ma soeur que je n'avais pas vue depuis une éternité et de celle de Jacquou que j'avais kidnappé à ses parents, à leur grand soulagement. C'est qu'il leur en faisait voir de toutes les couleurs ce petit lutin espiègle.
Miquette, après avoir fait ses adieux à Bruno en l'embrassant affectueusement sur les deux joues, avait repris son poste comme si de rien n'avait été, comme si cette période de léthargie qui l'avait affectée n'avait jamais existé, et nous avions tous feint de trouver naturel de la voir évoluer de nouveau, accueillant les clients, houspillant le personnel, rabrouant gentiment papa.
En septembre, j'avais retrouvé Madame Rachel, toute bronzée après un mois de vacances passé dans leur villa de Saint-Tropez, qui s'était extasiée devant ma bonne mine. Et, surtout, j'avais rejoint le plus adorable des maris.
Depuis les premiers mois de notre mariage, jamais Bruno ne m'avait entourée d'autant de soins, fait preuve d'autant de prévenance, comblé d'autant d'attentions.
Je n'avais pas hésité à en profiter, sans aucun état d'âme, car je restais toujours aussi persuadée que toute cette sollicitude n'était pas dictée par des remords dus à une quelconque inconduite pendant mon absence. Je demeurais certaine qu'il n'avait pas profité de son célibat forcé pour me tromper ignominieusement, que seul l'ennui dû à la solitude me valait tous ces égards et que les choses reprendraient leur cours normal au fil des jours. Le temps qui avait passé m'avait démontré la justesse de mon pronostic.
Début octobre, en sortant de son enveloppe une lettre envoyée par Miquette, nous avions été intrigués en constatant que cette lettre avait visiblement beaucoup voyagé avant de nous parvenir. Elle avait manifestement été pliée, dépliée, repliée à deux ou trois reprises et finalement définitivement pliée de façon à ne laisser apparaître que la signature de l'expéditeur dès le premier regard. Il ne s'agissait d'ailleurs pas de la seule et unique signature de Miquette mais de celles successives de papa, Charles, Ghislaine, Jean, et Marinette, précédées chacune de la mention « lu et approuvé. Bon pour accord. »
Ils s'étaient tous concertés et Miquette nous faisait part du résultat de leurs débats dans sa missive.
Ils étaient unanimement tombés d'accord que Bruno et moi ne pouvions décemment pas envisager d'élever un bébé dans notre minuscule studio (futurs parents indignes que nous étions, nous n'y avions même pas pensé) et qu'il était grand temps que nous songions à emménager dans un appartement. Un appartement bien à nous ; la location c'était de l'argent gâché, jeté par les fenêtres.
Comme la famille au complet ne se faisait aucune illusion sur l'état de nos finances (nous non plus, hélas ! ) et, sans vouloir vexer Bruno, comme personne n'ignorait qu'il ne fallait attendre aucune aide des Surgelés (zut, j'avais complètement oublié d'informer la tribu Manzel, Astrid comprise, que j'étais enceinte ! ) il avait été décidé que Papa et Miquette qui, s'ils ne nageaient pas dans l'opulence, disposaient de quelques économies, nous prêteraient suffisamment d'argent pour verser l'acompte nécessaire à l'achat d'un appartement
Au vu de nos salaires, les banques nous accorderaient certainement les prêts complémentaires indispensables pour concrétiser cet achat et nous ne rembourserions papa et Miquette que lorsque notre budget nous y autoriserait ; dans quinze ans, dans vingt ans, s'il le fallait.
Jean et Marinette avaient profité des mêmes avantages lorsqu'ils avaient fait l'acquisition de la vieille fermette qu'ils avaient retapée petit à petit, puis de leur terrain de camping maintenant florissant. Ils jugeaient tout à fait normal que nous soyons aidés à notre tour.
Quant à Charles, non seulement il percevait des émoluments princiers mais il était propriétaire de son manoir avignonnais qu'il avait hérité de ses parents. Avec Ghislaine, ils étaient tombés d'accord que ses revenus leur permettaient d'élever une douzaine de rejetons avec le soutien d'une vingtaine de serviteurs sans que cela leur procure le moindre souci financier. L'argent n'était vraiment pas un problème pour eux et ils applaudissaient à quatre mains la contribution financière de papa et Miquette.
La proposition n'avait pas du tout vexé Bruno qui s'était même avoué soulagé.
Bien sûr qu'il s'était fait à l'idée d'être bientôt papa, bien sûr qu'il l'aimait déjà ce bébé à venir, mais de là à envisager de l'entendre brailler toute la nuit (tout le monde sauf moi savait que les bébés n'avaient d'autre loisir que de braire toute la nuit après avoir roupillé toute la journée), il en frissonnait d'avance. Au moins dans un appartement, le bébé braillerait à distance raisonnable.
Moi j'avais fondu en larmes, submergée d'amour et de tendresse pour ma famille tant aimée dont l'affection ne se démentait jamais.
Quand on travaille toute la semaine, et bien souvent également le samedi pour ce qui concernait Bruno, il n'est pas évident de chercher un logement ; d'autant que le prix de vente des appartements parisiens nous avait fait hurler d'indignation et que seule l'acquisition d'un appartement en banlieue nous paraissait abordable.
Nous souhaitions dénicher notre futur logement dans un site verdoyant, pas trop éloigné de Paris, à proximité d'une gare à défaut d'une bouche de métro, proche d'un centre commercial, des écoles, d'un centre de médecine. Autant demander la lune !
À raison de deux visites par semaine et de nombreux kilomètres parcourus, nous n'étions pas au bout de nos peines. Qui plus est, nos conceptions personnelles quant à nos critères de sélection ne facilitaient pas notre tâche. Ainsi, lorsque je me pâmais à la vue d'une cuisine aménagée, Bruno m'entraînait sur le balcon, perché au huitième étage, contempler les tours de béton qui nous cernaient. Si, de son côté, il s'extasiait parce que la penderie adjacente à une chambre était assez grande pour faire office de bureau, je lui faisais aigrement remarquer que le centre commercial le plus proche se situait, pour sa part, à une dizaine de kilomètres au moins de l'appartement.
Ici, c'était le montant des charges à payer qui s'avérait dément. Là, c'était les voisins qui étaient bruyants. Ailleurs les graffitis ornant le hall d'entrée de l'immeuble nous rebutaient d'office.
Malgré que nos visites soient annoncées à certains propriétaires habitant encore les appartements mis en vente, nous avons connu des moments cocasses comme, par exemple, ce milieu de matinée où nous avions bien involontairement dérangés un couple au beau milieu de ses ébats conjugaux. L'homme ne s'était pas départi d'un sourire fat pendant tout le temps de la visite tandis que la dame aussi ébouriffée qu'écarlate ne savait manifestement quelle attitude adopter.
Moins drôle avait été ce début d'après-midi où nous avions d'ailleurs abrégé l'examen des lieux. Pendant tout le temps de notre visite, cet autre couple, que nous avions surpris en pleine scène de ménage, n'avait pas cessé de s'agonir d'injures sans égard pour notre présence.
Aux dires des propriétaires, leurs appartements étaient tous des endroits de rêve dont ils ne se séparaient qu'avec le plus vif regret et toujours par obligation : par exemple, parce que l'entreprise qui les employait s'installait en province. Il nous incombait de dépister ce qu'ils tentaient de nous dissimuler : le montant aberrant des impôts fonciers, la plomberie totalement à refaire, la voisine du dessus qui talonnait sur son parquet toute la journée en beuglant des objurgations à ses mioches,...
Au moins nos randonnées dominicales donnaient-elles l'occasion à Bruno de déverser toutes ses doléances dans mes oreilles complaisantes. La clientèle imposait des exigences insensées. Hugo traitait les affaires en dépit du bon sens ; pour faire du chiffre, il acceptait n'importe quelles conditions tout en sachant pertinemment qu'il ne les respecterait pas, et c'était Bruno qui devait subir la hargne des clients. Depuis qu'il était l'associé d'Hugo, Christophe adoptait des attitudes de petit chef, prenait des initiatives qui n'avaient ni queue ni tête et se permettait de donner des directives absurdes aux sous-traitants qui en profitaient pour saboter le travail. Ah, tout aurait été différent si ce connard de Geoffroy lui avait consenti le prêt qui lui aurait permis de s'associer avec Hugo !
Nous avions fini par découvrir un appartement qui nous convenait vers la mi-décembre, quelques jours à peine après la naissance de Sylvain et Sébastien, les fils jumeaux de Charles et Ghislaine. Un bonheur n'arrive jamais seul !
Il était situé au premier étage d'un immeuble qui en comportait quatre.
Même en ce début d'hiver nous n'avions pas eu à nous soucier d'un éventuel manque de verdure. L'ensemble résidentiel était situé dans un parc cerné d'un petit muret de briques et agrémenté de pelouses parsemées d'arbres et de bosquets qui, aux beaux jours, devaient dissimuler les cinq ou six autres immeubles construits sur le même modèle. Les quatre entrées du parc ne permettaient pas l'accès aux voitures et deux grands parkings étalaient leurs emplacements à l'extérieur, devant le muret de brique. C'était vraiment l'endroit idéal pour les ébats d'un enfant.
Les commerces, ainsi que l'école maternelle et l'école primaire, n'étaient qu'à trois cent mètres à peine de la résidence et l'un des immeubles abritait, en rez-de-chaussée, le cabinet d'un médecin généraliste et celui d'un dentiste.
Seul inconvénient, la gare la plus proche se situait à plus de cinq kilomètres de distance et il n'existait aucun service de transport pour s'y rendre.
Ce n'était certes pas ce détail insignifiant qui allait nous faire renoncer à cet appartement idéal. J'avais décidé que j'en serais quitte pour rapatrier ma fidèle et poussive deux chevaux qui devait s'ennuyer de moi sous son hangar de La Roque-Gajeac. De toute façon, papa ne s'en servait pas - outre le fait qu'il ne détenait pas de permis de conduire, il n'aurait pas été fichu de faire la différence entre le frein à main et le bouton qui actionne les essuie-glaces - et Miquette préférait utiliser son break pour faire les courses destinées à l'approvisionnement du restaurant.
Notre futur logis nécessitait quelques travaux de rénovation ? Quelle importance, nous n'étions pas pressés et le studio parisien nous abriterait bien encore un petit mois, le temps de tapisser les murs de papiers peints à notre goût, de les rafraîchir de peinture plus gaie, de procéder à quelques améliorations ; par exemple en abattant le mur qui séparait la salle à manger du salon étriqué pour n'en faire qu'une seule pièce spacieuse et agréable à vivre. J'avais un décorateur à portée de main, autant utiliser ses compétences. Et puis l'avantage de ce besoin de rénovation c'était qu'il nous avait incité à discuter âprement le prix de vente de l'appartement pour obtenir une remise non négligeable.
Les fêtes de Noël avaient réuni toute la famille à La Roque-Gageac. Ne manquait que mamé Ninette dont nous gardions le souvenir ému.
Papa avait eu beau vitupérer dans le téléphone, quinze jours auparavant : qu'elle était totalement fada sa Gigi d'entreprendre un tel voyage avec deux loupiots nouveaux nés et trois semaines à peine après avoir accouché. Que ce n'était pas qu'il ne se languissait pas de les voir, mais quand même une extravagance pareille défiait toute raison. Qu'elle serait bien contente quand elle ferait une descente d'organes ! Et Charles qui était assez toqué pour cautionner les caprices de sa femme ! On aurait quand même été en droit de s'attendre à une attitude plus sensée de la part d'un chirurgien, non ? Sa clientèle habituelle ne lui suffisait plus ? Il avait envie de tripatouiller sa femme sur sa table de boucher ?, ma soeur n'en avait pas démordu, les jumeaux seraient baptisés à La Roque-Gageac le jour de la naissance du Seigneur. Et ce que Ghislaine voulait...
Bruno et moi avions été pressentis pour être les parrain et marraine de Sylvain. Jean et Marinette avaient accepté avec plaisir d'être les parrain et marraine de Sébastien.
« Et bien, ma Gigi, comment feras-tu pour choisir des parrain et marraine, pour ton prochain rejeton, maintenant que tu as exploité tout le stock familial ? » Avait nargué Miquette, toute sa vaillance retrouvée, à la sortie de l'église.
Il en fallait plus pour déstabiliser Ghislaine qui avait rétorqué en éclatant de rire :
« Que nenni, Miquette ! Il me reste encore Jacquou et la future fille de Lydie et Bruno. Parce que Lydie, c'est sûr qu'elle va nous faire une fille. Il n'y a qu'à la voir, elle est ronde comme une pomme. »
Je nageais donc en pleine félicité jusqu'à ce moment où nous venions (enfin ! ) d'achever la traversée de Limoges sur le chemin du retour vers Paris.
Je n'avais jamais rien éprouvé de spécial envers Limoges qui, pour ce qui me concernait, n'était jamais qu'une ville à mi-parcours de notre trajet entre Paris et La Roque-Gageac. Une ville que nous franchissions péniblement car la circulation y était toujours dense, tant à l'aller qu'au retour.
Depuis ce trois janvier de l'année 1966, la seule évocation de cette ville me donne la nausée.
Nous nous apprêtions à aborder l'autoroute lorsque Bruno m'avait déclaré :
« Il faut que je te dise quelque chose, Lydie. »
En dépit des mots anodins, j'avais dressé l'oreille, inquiète tout d'un coup. Le ton qu'avait employé Bruno, embarrassé, hésitant, indécis, avait mis tous mes sens en alerte.
Comme il ne se décidait pas à continuer à parler, je l'avais pressé :
« Bon, et bien c'est quoi ? Qu'est ce que tu as à me dire ? Il y a quelque chose qui t'ennuie ? Tu as un problème particulier ? »
« J'ai donné ma démission à Hugo. »
« Tu as... quoi ! Mais quand ? Pourquoi ? Qu'est ce qu'il s'est passé ? »
Me fuyant, son regard était resté obstinément fixé sur la route, comme aimanté par le ruban noir du bitume.
« Il ne s'est rien passé de particulier. Seulement, j'en avais marre. Marre de supporter l'arrogance d'Hugo, marre de passer mon temps à réparer les bêtises de Christophe, marre, marre, marre. Tu comprends ?
- Alors, juste avant qu'on parte chez tes parents, j'ai claqué ma dém'. J'ai dis à Hugo qu'il pouvait aller se faire foutre.»
Qu'il ait pris une décision d'une telle importance sans me consulter aurait pu, aurait dû, provoquer ma colère. Elle me prenait tellement à l'improviste que je m'étais sentie désarmée.
Désemparée, j'avais balbutié :
« Mais qu'est ce que tu vas faire, maintenant ? Tu dois avoir déjà une idée ?
- Tu connais une entreprise qui va t'embaucher ? »
Sa réponse m'avait d'autant plus sidérée qu'il ne l'avait pas énoncée de la voix ferme qui aurait été appropriée mais sur un ton incertain, presque gêné :
« Non, je ne veux plus être dépendant de quelqu'un. J'ai décidé de me mettre à mon compte. »
Réellement alarmée maintenant, et sentant que la fureur commençait à me saisir, je m'étais appliquée à parler posément pour dissimuler mon trouble, l'inquiétude qui m'assaillait :
« Comment veux-tu te mettre à ton compte, Bruno ? On a tout juste trois sous de côté. On vient d'acheter un appartement et on a pour quinze ans de traites à payer. On va avoir un bébé.
- Est-ce que tu as perdu la raison ?
- Écoute, tu as donné ta démission à Hugo sur un coup de tête. Sans doute parce que vous vous êtes accrochés un jour où tu étais plus fatigué, plus énervé qu'un autre jour. Tu n'as qu'à aller le voir et le lui expliquer. Je suis sûre qu'il comprendra... »
« Mais tu n'as rien compris, ma parole ! »
Au risque de nous jeter dans le fossé, il avait brutalement déporté la voiture sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute et stoppé le véhicule d'un coup de frein si brusque que, projetée en avant, j'avais de justesse évité d'aller heurter le pare-brise de la tête.
Il me foudroyait du regard.
« Qu'est ce que tu crois ? Que si je n'ai pas un patron pour me donner des ordres, je suis inapte au travail ? Que je ne suis pas capable de me démerder tout seul comme un grand ? Tu me juges incapable de subvenir à vos besoins à toi et au bébé ? Dis le moi si tu me prends pour un nul, Lydie ! Merci pour la confiance ! »
Il s'était immédiatement radouci quand j'avais éclaté en sanglots.
« Bon, allez, pleure pas, ma douce. C'est pas bon pour le bébé.
- C'est ma faute ; je t'ai annoncé ça abruptement alors que tu ne t'y attendais pas du tout, que tu étais encore en pleine euphorie des fêtes.
- Mais tu sais, je ne savais pas trop comment te le dire et la psychologie féminine c'est pas tellement mon fort.
- Rassure-toi, je ne démarre pas sans atouts. J'ai déjà prospecté des clients qui ne veulent plus entendre parler d'Hugo et qui sont prêts à me confier leurs travaux.
-Et puis, il y a Henri qui me fait confiance et qui va m'aider à trouver des chantiers. »
Henri ? Qui c'était cet Henri dont Bruno ne m'avait jamais parlé ?
Henri, c'était un architecte qui traitait des affaires avec Hugo et qui, lui non plus, ne supportait plus de travailler avec ce « fichu décorateur à la mords moi le noeud » selon son expression imagée que me rapportait Bruno. C'était Henri qui avait vivement incité Bruno à se mettre à son compte. Il se faisait fort de lui fournir de la clientèle, trop content de collaborer avec quelqu'un qu'il jugeait compétent et responsable et de ne plus avoir à faire à ce jean-foutre d'Hugo.
Il ne me restait plus qu'à espérer que le nommé Henri tienne ses engagements car ce n'était pas lui qui avait quinze années de traites à payer et une femme qui s'apprêtait à donner naissance à un bébé. C'était facile de faire courir des risques à un autre pour s'adjuger un décorateur à sa convenance.
D'avance, cet Henri, je le haïssais. J'étais certaine que s'il ne l'y avait pas poussé, jamais Bruno n'aurait donné sa démission à Hugo.
Une seule chose me rassurait. Un peu. Moi, au moins, j'avais un emploi et un salaire très correct.

NOVEMBRE 1966

Maintenant, cela suffit ma fille ! Tu estimes peut être très amusants tes Brrrr qui me projettent ta bouillie à la figure mais, pour ma part, je ne trouve pas drôle du tout d'avoir le visage constellé d'une mixture de veau et carottes. Si j'achète des petits pots, c'est pour te remplir l'estomac, ma jolie, et non pas pour satisfaire tes délires picturaux.
Mais ce jeu, que tu viens d'inventer, n'est peut-être qu'un prétexte pour exhiber tes deux ravissantes et minuscules quenottes à chaque fois que tes prouesses de cracheuse t'arrachent des éclats de rire.
Qu'est ce qu'elle est belle, ma fille !
Elle n'a pas hérité de mes cheveux bruns cuivrés mais de la tignasse brune de son père. Par contre ce sont les mêmes yeux que ceux de Miquette, couleur du plus beau des ciels d'été, qui me dévisagent sans ciller.
Elle est née l'un des derniers jours de mars, comme prévu, et j'avais hurlé, sans souci de discrétion et sans complexe, plus fort que le blizzard qui mugissait au-dehors.
Je crois que le cadeau qui m'a le plus touché parmi tous ceux, nombreux, que j'ai reçu à sa naissance, c'est le porte-bébé confectionné par mes coupeurs et mes ouvrières à partir de chutes de cuir et de peau de daim que d'habitude ils jetaient négligemment.
Bruno est instantanément tombé fou amoureux de ce petit être vagissant qui serrait les poings en clamant sa détresse de faire irruption dans un monde inconnu et donc effrayant, et qui ne s'apaisait que dans les bras protecteurs de son papa.
Elle avait de suite compris la petite futée qu'il n'était rien de tel que de flatter l'égo d'un mâle pour l'asservir.
Mon plus grand regret a été de ne pouvoir l'allaiter. Sans se soucier de me froisser, la sage femme avait été catégorique : mon lait était aussi nourrissant et aussi appétissant que de l'eau de vaisselle. Probablement, selon elle, la conséquence d'une vie professionnelle trop active ou une déficience due à la malnutrition. Comme j'étais certaine que la nourriture n'était pas en cause (Accuser une périgourdine de mal se nourrir c'est comme prétendre qu'un dauphin ne sait pas nager), j'avais mis cette carence au compte d'un excès de conscience professionnelle.
Faisant fi du délai de congé de pré maternité, j'avais travaillé jusqu'aux premiers jours de mars pour former de mon mieux celle qui allait assurer mon remplacement. Or, il était loin le temps où je pouvais, si je le souhaitais, me dispenser d'emprunter le métro pour me rendre au bureau à pieds. Désormais, il me fallait me lever à six heures le matin, convaincre ma deux chevaux frileuse et récalcitrante de m'emmener jusque la gare, tenter de trouver une place assise dans un train déjà bondé, me glisser dans un wagon de métro assiégé de voyageurs, cavaler à travers les couloirs d'une correspondance pour accéder à un autre wagon de métro aussi saturé d'utilisateurs que celui que je venais de quitter, avec la perspective alléchante que je jouirais des mêmes agréments, le soir, lors du trajet de retour. C'était une performance quotidienne pour une personne affligée d'un embonpoint qui, s'il n'avait rien d'excessif, n'en constituait pas moins un handicap.
Si Madame Rachel s'était confondue en remerciements et ma remplaçante en bénédictions tout ce temps où j'avais continué à travailler, Bruno n'avait pas cesser de fulminer m'accusant d'une conduite irresponsable qui mettait la vie du bébé en danger.
Le vigoureux bébé de deux kilos et neuf cent cinquante grammes que j'avais mis au monde n'avait pas eu du tout l'air traumatisé par le rythme effréné que je lui avais imposé.
Les jours qui avaient suivi la naissance de Tiphaine avaient été des moments de félicité parfaite. Et si les quinze derniers jours de mai avaient été moins agréables, le responsable en était Bruno qui, allez donc savoir pourquoi, s'était imaginé que j'allais renoncer à ma vie professionnelle sous le prétexte qu'un bébé suffisait à m'occuper.
J'avais eu beau tenter de lui expliquer que mon activité professionnelle ne représentait pas un hobby - comme il s'entêtait à vouloir le croire - mais qu'elle me procurait des satisfactions, qu'elle me valorisait, qu'elle me maintenait l'esprit vif et alerte, rien de mes arguments ne le convainquait. Volontairement obtus, il s'obstinait à me démontrer que rien ne pourrait me donner autant de bonheur que de me consacrer exclusivement à ma fille et à un mari dont le travail nous assurait une existence confortable et sans soucis.
Si j'étais bien décidée à n'en faire qu'à ma tête, je ne pouvais pas le contredire sur ce dernier point.
Finis les lamentos, terminés les geignements, Bruno volait de succès en succès. Depuis le mois de février, il avait eu une telle somme de travail qu'il n'était parvenu à satisfaire ses clients que grâce à un numéro de haute voltige. Son carnet de commande était rempli pour une période allant jusqu'à la fin décembre et c'était miracle s'il avait pu s'accorder une semaine de congé pendant l'été. Henri, l'architecte pourvoyeur de clientèle, avait tenu ses promesses et, en mon for intérieur, je reconnaissais que j'avais eu bien tort de m'effaroucher quand Bruno m'avait annoncé son intention de se mettre à son compte.
Fin mai j'avais fait la connaissance du fabuleux Henri provisoirement abandonné par son épouse grande adepte des cures thermales. Profitant de l'occasion, Bruno avait invité son mécène à partager notre repas dominical après lui avoir vanté, à juste titre, mes talents de cuisinière.
Si Hugo m'avait souvent choquée à cause de son attitude arrogante et cynique, il ne m'avait jamais été vraiment antipathique. Le dénommé Henri, lui, m'avait immédiatement déplu.
En dépit de ses défauts irritants, Hugo possédait un charisme indéniable. Henri, personnage d'une quarantaine d'années, se présentait comme un être fluet au teint blafard, à la bouche veule et à la chevelure blondasse clairsemée. Mais ce qui m'avait le plus rebutée, c'était le contact de sa main moite lorsqu'il avait serré la mienne pour me saluer. J'ai toujours éprouvé une répugnance insurmontable vis-à-vis des gens qui ont les mains moites.
J'aurais dû me montrer reconnaissante envers cet homme qui, au cours du dîner, avait pris mon parti quand Bruno s'était plaint de mon obstination à persister vouloir reprendre mon activité professionnelle.
Henri lui avait fait remarquer qu'il était préférable d'avoir une compagne qui avait de l'entregent plutôt qu'une épouse comme la sienne qui occupait la majeure partie de son existence à fainéanter dans des stations thermales.
Non seulement je ne lui avais pas été reconnaissante de son appui mais, avec une ingratitude d'esprit rare de ma part, je n'avais pu m'empêcher de penser ironiquement, tout en le contemplant subrepticement, qu'il me semblait bien avoir lu quelque part que l'une des propres soeurs de Napoléon 1er prétextait des maux imaginaires pour séjourner de cure en cure et courir la prétentaine en toute liberté.
Pensée peu charitable et d'autant plus illogique que ce n'était pas Henri qui méritait mon ressentiment mais bel et bien Bruno qui étalait, sans pudeur, un sujet d'altercation qui concernait notre vie privée.
Sa mauvaise foi m'irritait d'autant plus qu'il savait parfaitement que je n'avais jamais eu l'intention d'abandonner mon emploi et que je lui avais présenté la future nourrice de Tiphaine qui n'était autre que notre voisine de palier.
Le caractère peu conventionnel de notre résidence m'avait longtemps intriguée. À une époque où les promoteurs profiteurs n'hésitent pas à ériger des tours monstrueuses pour y loger des appartements pas plus grands que des cages à lapin, les six immeubles de notre résidence, dispersés au milieu des arbres et de la verdure, ne comportaient que quatre étages chacun avec seulement deux appartements de cinq pièces par étage. Si encore le coût des appartements avait été onéreux, j'aurais compris ; mais leur prix de vente n'avait rien d'excessif et se situait dans la moyenne habituelle.
La cordiale mauricienne, une infirmière au doux regard brun velouté, qui habitait l'appartement au-dessous du nôtre avec sa progéniture et son mari, m'avait fourni l'explication.
La résidence avait été construite, il y avait de cela une vingtaine d'années, par les propriétaires d'un grand restaurant parisien pour y loger confortablement, et sous réserve du paiement d'un loyer très modéré, les membres de leur personnel. Or, en ce temps-là, il n'existait aucun commerce de proximité et les écoles n'étaient encore qu'à l'état de projet. De plus, Paris paraissait bien éloigné pour des gens qui étaient soumis à des horaires particuliers. D'abord séduits, les membres du personnel du grand restaurant avaient peu à peu déserté la résidence pour trouver un logement plus à leur convenance et les appartements abandonnés avaient été mis en vente.
Si j'étais d'un naturel réservé, ma nouvelle relation mauricienne l'était tout autant et il est fort probable que nous aurions vécu des années en n'échangeant qu'un bonjour poli lorsque nos chemins se croisaient si sa fille, Nathalie, une pétulante mouflette toute frisottée de neuf ans, ne s'était entichée de Tiphaine et saisi toutes les occasions de venir me rendre visite. Il faut dire qu'avec une mère souvent absente et deux frères tyranniques et exubérants âgés de respectivement douze et onze ans, je pouvais aisément concevoir que la gamine éprouve le besoin de compagnie féminine.
Grâce à, ou à cause de, Nathalie, mes rapports avec l'infirmière mauricienne, que je ne devais pas tarder à appeler Solange tandis qu'elle m'appelait Lydie, étaient vite devenus des plus cordiaux à défaut d'être amicaux.
Solange, qui habitait la résidence depuis une quinzaine d'années avec Bernard son époux, agent de la RATP, m'avait certifié que nous avions fait un excellent choix en décidant d'y élire domicile. L'endroit était calme et sans histoire et ses enfants y avaient grandi sans qu'elle ait jamais eu à se soucier de leur sécurité.
Comme elle était infirmière et donc, à mon avis, une personne digne de confiance, et parce que je subodorais qu'elle devait connaître la plupart des habitants de la résidence, je lui avais demandé si elle pouvait me conseiller le choix d'une nourrice pour Tiphaine.
« Je vous l'aurais bien gardée, votre bambine, m'avait-elle assurée, mais avec mes horaires de boulot ce n'est même pas envisageable.
- Tantôt je travaille de jour, tantôt je travaille de nuit. C'est déjà assez perturbant pour mes propres mioches. Surtout pour Nathalie qui est souvent obligée de m'aider pour les tâches ménagères et de préparer le petit déjeuner de ses frères. Ce qui n'est pas normal car c'est elle la plus jeune. Mais ils sont tellement cossards, ces deux là ! Pour jouer des tours pendables ou déchirer leurs habits en grimpant dans les arbres, on peut leur faire confiance. Mais pour arriver à leur faire faire leurs devoirs ou mettre la main à la pâte, je peux toujours courir ! En plus qu'ils sont aussi cabochards que leur breton de père !
- Une nourrice, dans la résidence, je vois pas trop...
- C'est qu'ici, les femmes que je connais et qui ne travaillent pas s'occupent plutôt à se recevoir pour prendre le thé et je ne les imagine pas avec des envies de materner.
- Franchement, à part Madame Gallerand, je ne vois pas trop qui vous conseiller.
- Elle n'est plus toute jeune mais, après tout, à cinquante et quelques petites années, on peut encore faire une bonne nounou. Et puis elle est encore gaillarde et je sais qu'elle s'ennuie.
- Vous comprenez, elle et son mari ont cédé leur magasin d'appareils ménagers l'an dernier et elle se trouve encore un peu jeune pour mener une existence de retraitée. En plus, elle ne peut pas voyager. Elle m'a elle-même raconté qu'elle est prise de nausées dès qu'elle parcourt ne serait ce que plus de dix kilomètres en voiture. Et le train ne lui réussit pas mieux. Alors forcément, elle est coincée ici.
- Oui, réflexion faite, je crois que ce n'est pas une mauvaise idée. Vous devriez lui demander si ça l'intéresserait de faire la nourrice pour votre Tiphaine. »
Je n'avais pas à parcourir un long chemin pour me rendre chez Madame Gallerand ; son appartement était sur le même palier que le nôtre. Toutefois, j'avais longtemps tergiversé avant de contacter cette dame que je n'avais entre aperçue qu'à quelques reprises et brièvement saluée.
J'avais été surprise d'apprendre qu'elle avait dépassé la cinquantaine. Je lui aurai facilement accordé dix ans de moins mais je ne me sentais aucune inclination pour cette femme plutôt svelte au maintien guindé, toujours vêtue de tailleurs sobres et élégants, la chevelure blond roux ramenée sur la nuque en un strict chignon. Je me défiais de son regard distant et de sa bouche sévère. Des lèvres minces n'étaient-elles pas le signe d'un caractère austère ?
Comme le temps passait et que personne ne s'intéressait aux petites annonces que j'avais déposées chez les boulangers, chez les pharmaciens, et chez tous les commerçants qui avaient bien voulu les afficher dans la petite ville proche de mon domicile, j'avais dû me résigner, sans enthousiasme, à aller exposer ma demande à cette réfrigérante Madame Gallerand.
C'était une femme charmante et elle était absolument enchantée de se voir sollicitée pour garder Tiphaine pendant que j'irais travailler. Jamais elle n'aurait espéré qu'on puisse lui procurer un tel bonheur. Veiller sur un bébé, en prendre soin, s'en occuper toute la journée, rien ne pouvait plus la combler. Elle se sentait rajeunir de vingt ans ! Oh, je pouvais leur faire confiance à elle et à Martial, son mari, jamais un bébé ne serait plus choyé que Tiphaine !
Non, elle n'était pas du tout rigoriste, Madame Gallerand, tant s'en fallait. Elle n'était qu'effroyablement timide ! Ce qui était quand même surprenant de la part d'une personne qui avait exercé une activité commerciale pendant des années. Ajoutez à cette timidité chronique, le fait qu'elle et son mari tenaient la discrétion comme une valeur essentielle et vous compreniez son attitude distante.
Quand on la fréquentait, Madame Gallerand qui avait insisté pour que je l'appelle Henriette, s'avérait être une femme douce et chaleureuse (par la suite, en la connaissant mieux, je lui avais découvert une certaine tendance à la susceptibilité ; mais qui est exempt de défaut ? ). Lors de notre premier entretien, elle m'avait donné l'impression de présenter une certaine ressemblance avec Miquette - tout en étant pourtant très différente - ce qui avait achevé de me sécuriser. Quant à Martial, son mari, aussi large et épais qu'une futaille, flambard, l'oeil rigolard et la moustache poivre et sel en guidon de vélo, il ne fallait pas trois minutes pour se rendre compte que c'était la crème des hommes.
Même si je savais confier Tiphaine à de bonnes mains, cela avait été un déchirement d'abandonner mon bébé pour reprendre le chemin du bureau dès les premiers jours de juin. Henriette avait poussé la complaisance jusqu'à m'adjurer :
« Ne vous souciez pas de sa toilette et de son biberon, Lydie.
- Vous la prenez dans son berceau et vous me l'amenez telle qu'elle. Avec un peu de chance, elle ne se réveillera même pas et ce sera moins traumatisant pour elle.
- Et puis vous, cela vous évitera de vous lever encore plus tôt. Déjà que six heures du matin, ce n'est pas une heure décente pour sortir de son lit. »
Pas question de pleurnicher, si je partais travailler c'était parce que je l'avais voulu et je ne pouvais retarder mon retour vers la vie professionnelle. Madame Rachel qui me téléphonait jusqu'à trois ou quatre fois par semaine me pressait. Rien ne marchait vraiment bien depuis mon départ. Ma remplaçante était pleine de bonne volonté et faisait ce qu'elle pouvait. Mais...
- Elle n'avait aucune autorité sur les coupeurs et les ouvrières qui haussaient les épaules quand elle s'avisait de leur donner des directives et lui rétorquaient que : « Mam'selle Lydie ne faisait jamais... Mam'selle Lydie savait bien que... Jamais, Mams'elle Lydie n'aurait... »
- Chantal, Maryse et Marie-Charlotte l'ignoraient ostensiblement.
- Les fournisseurs se plaignaient qu'elle ne comprenait rien au commerce.
- Les clients tempêtaient qu'il était impossible d'obtenir satisfaction.
- Les représentants s'esquivaient dès qu'elle apparaissait.
- Quant au Salon du Prêt à porter de printemps, il aurait été un fiasco si Madame Rachel n'avait pas été constamment présente pour veiller à tout. À quoi donc servait de payer une collaboratrice si elle, Madame Rachel, devait assumer tout le travail ?
Oh, je n'avais rien à me reprocher, si ce n'était d'être irremplaçable ! Madame Rachel était bien d'accord que c'était encore celle-là qui avait semblé convenir le mieux parmi toutes les candidates qui s'étaient présentées pour assurer la permanence de mon poste pendant mon absence. Elle était désolée de me bousculer mais, à l'allure où elle s'arrachait les cheveux, elle serait bientôt contrainte d'acheter un lot de perruques pour dissimuler son crâne dénudé.
Je ne pouvais décemment en vouloir à ma remplaçante qui n'avait pas eu une Bérangère pour la former, mais elle m'avait flanqué une sacrée pagaille dans mon atelier.
Au bout de quinze jours, tout était rentré dans l'ordre. Un regard courroucé ou un froncement de sourcil mécontent, quelques critiques sarcastiques alternant avec bon nombre de compliments dispensés au vu des ouvrages soumis à mon approbation avaient suffi à réinstaurer mon autorité dans l'atelier de couture.
Chantal, Maryse et Marie-Charlotte s'étaient précipitées dans mes bras et, sans délai, avaient réinvesti mon bureau à tous bouts de champ pour solliciter mes ordres ou mes conseils.
Tous et toutes, excepté Ludivine (mais s'était-elle seulement aperçue que j'avais été absente pendant plus de deux mois et demi ? ), avaient exigé que je leur montre les photos de mon bébé et s'étaient extasiés devant sa bonne mine et sa jolie frimousse.
Chaque soir, à mon retour, Henriette me remettait un bébé repu, toiletté, et prêt à être couché pour passer une nuit de sommeil paisible. Ce n'était qu'une fois Tiphaine à l'abri de son berceau que je retournais voir Henriette et Martial qui me contaient, par le menu, les événements de la journée, les progrès effectués par ma fille. Je savais, dans le moindre détail, combien de temps avait duré la promenade, combien de personnes s'étaient arrêtées pour admirer Tiphaine, si elle avait pleuré à cause de coliques sans gravité, si au contraire, ce qui était beaucoup plus souvent le cas. elle les avait enchanté de son babil.
Chaque fin de semaine, je découvrais un nouveau bébé, transformé, épanoui et, le dimanche, seul jour de repos que Bruno s'accordait, nous n'étions pas peu fiers, lui et moi, de promener Tiphaine dans son landau et de l'exhiber à l'admiration des badauds. Les week-ends en compagnie de ma fille et de mon mari auraient donc été des moments de fête si je n'avais eu à subir les sempiternelles récriminations de Bruno qui continuait à râler parce que je m'entêtais à travailler.
Pendant la semaine, j'échappais aux ronchonnements de mon cher époux que je ne voyais guère. Comme bien souvent il était retenu très tard sur des chantiers, il n'était pas rare que je me couche sans attendre son retour après avoir mis son repas de côté, prêt à être réchauffé. Je m'avouais que les retours tardifs de Bruno m'arrangeaient plutôt bien dans la mesure où ils nous évitaient des discussions qui s'envenimaient de plus en plus.
Au mois d'août, Bruno nous avait transportés à La Roque-Gageac et en était reparti, seul, après un bref séjour d'une semaine qui avait été consacré à se reposer, déguster les petits plats élaborés par papa, bichonner inlassablement sa fille adorée, et se laisser pousser la barbe pour présenter un aspect plus mature. Ma foi, cela ne lui allait pas si mal.
Aux alentours du quinze août, Charles, Ghislaine, et les jumeaux étaient venus nous retrouver. Miquette et papa s'étaient plaints que le service de la clientèle les empêche de profiter des bébés tout leur saoul. Quel fichu métier que celui de restaurateur, accessoirement hôtelier.
Reposée par ces vacances passées en compagnie de ceux que je chérissais, dans ma région tant aimée, j'avais attaqué, avec ardeur (et sans trop pester contre mes trajets infernaux) une nouvelle année qui, jusqu'à la pose de Noël, serait consacrée au labeur. Déjà il fallait songer au prochain Salon du Prêt à porter d'automne. Déjà toute la ruche s'enfiévrait.
J'aurais vécu une existence idyllique - mon travail me passionnait, les affaires de mon mari marchaient bien et lui donnaient plus de satisfaction que de désagréments, Tiphaine que je savais dorlotée par Henriette et Martial, ne me donnait aucun souci et prospérait - si Bruno ne m'avait gâché mes dimanches.
Il était de nouveau passé à l'attaque dès notre retour de La Roque-Gageac où il était venu nous chercher, moi et Tiphaine. Comme par hasard, c'était alors que nous traversions péniblement Limoges, comme toujours engorgée par la circulation, qu'avaient eu lieu les premiers assauts.
Décidément, cette ville prenait une place prépondérante dans ma vie et, si une vague superstition ne m'avait retenue, je me serais volontiers adonnée à des prières impies pour qu'un séisme la raye de la carte tant je la prenais en abomination.
Bruno s'était plaint que trop souvent il retrouvait une épouse endormie et des plats à réchauffer, qu'il n'avait même plus l'envie de manger, quand il rentrait le soir. Je lui avais aigrement rétorqué qu'il était normal d'éprouver l'envie de se coucher quand la pendule vous signalait qu'il était près de vingt-trois heures et qu'on devait se lever à six heures le lendemain.
Il m'avait accusée de me désintéresser de son travail. Reproche injustifié qui m'avait hérissée car, en dehors de nos escarmouches, de nos quelques propos au sujet de Tiphaine, sujet sur lequel nous étions toujours d'accord pour nous congratuler d'avoir réussi le plus beau bébé du monde, toutes nos discussions avaient pour objet les chantiers de Bruno.
« On en parle peut-être, avait-il grincé, mais il ne te viendrait jamais à l'esprit de m'aider.
- Tu es secrétaire. Tu pourrais travailler pour moi. Tu pourrais taper mes devis et les factures, veiller aux règlements des clients, programmer mes rendez-vous, et tout cela en élevant ta fille toi-même au lieu de la confier à des gens qui sont peut-être charmants mais qui sont quand même des étrangers.
- Non, Madame préfère dépenser toute ton énergie pour une patronne qui trouve normal qu'on s'échine à son service.
- Sans compter qu'avec l'argent que tu verses à Henriette pour s'occuper de Tiphaine, (il n'avait pas osé dire « à ta place » mais la rancoeur du ton le sous-entendait) et celui que je débourse à Henri pour faire effectuer ce travail par sa secrétaire, ton job nous coûte plus qu'il ne nous rapporte. Alors, je n'en vois vraiment pas l'intérêt. »
Sur ce plan il m'avait collée même si j'avais protesté que j'étais peut-être secrétaire mais que je n'entendais rien à la comptabilité et encore moins à toutes ces histoires de charges sociales, de caisses de retraites, et que savais-je encore.
Sa revanche il en avait joui sans pudeur un soir sombre, froid, venteux et pluvieux, de fin octobre quand je lui avait téléphoné, de l'appartement, après avoir parcouru, à pieds, les cinq kilomètres qui relient la gare à la résidence par une route toute en montée. J'avais été contrainte d'abandonner ma deux chevaux sur le parking de la gare avec ses quatre roues crevées par des vandales. Bruno pouvait-il rentrer plus tôt pour que nous puissions tracter ma voiture jusqu'à un garage ?
« T'es contente ? La prochaine fois, ce sera la capote que tu retrouveras lacérée. Et tu seras bien avancée alors, hein ? » Avait été ses seuls commentaires, pour ne pas me consoler.
Les nerfs usés par ses perpétuelles récriminations, je supportais de moins en moins bien les petits tracas qu'on rencontre quotidiennement dans toute activité professionnelle. Un matin de ce début novembre, pour une broutille, j'avais fondu en larmes en présence de Madame Rachel qui aussitôt s'était émue.
Dans son bureau, devant une tasse de café, je lui avais tout avoué. Bruno qui rouspétait, Bruno qui boudait, Bruno qui tempêtait, Bruno qui ne supportait plus que je travaille. Je lui avais même confié que j'en été venue à fuir la présence de mon mari en prétextant ses retours tardifs pour m'endormir avant qu'il ne réintègre le domicile et éviter ainsi les chamailleries, mon désarroi le jour où j'avais réalisé combien mon attitude était anormale puisque j'aimais sincèrement mon mari.
« Je comprends, ma petite Lydie, avait soupiré Madame Rachel.
- Ce serait égoïste de ma part de chercher à vous retenir tout en sachant que je mettrais ainsi votre ménage en péril. Et les querelles qui vous opposent cesseraient si vous abandonniez votre emploi, n'est ce pas ?
- Croyez moi, aucune satisfaction professionnelle ne mérite qu'on sacrifie son enfant et son mari. Rien ne vaut la chaleur d'un foyer. Et vous le savez bien, vous qui m'avez raconté l'ambiance familiale dans laquelle vous avez eu le bonheur de vivre votre enfance et votre adolescence.
- Mais par pitié, Lydie, ne me lâchez pas avant que nous ayons déniché une collaboratrice réellement efficace. Je ne tiens pas à revivre le cauchemar de ce printemps passé. Dites tout de suite, dès ce soir, à votre Bruno, que vous allez me quitter pour travailler avec lui mais demandez-lui, en même temps, qu'il ait la magnanimité du vainqueur et qu'il m'accorde le délai nécessaire pour vous trouver une remplaçante. »

JUILLET 1967

Nous avions déniché la future collaboratrice de Madame Rachel après avoir fait paraître bien des petites annonces dans divers quotidiens, après avoir passé bien des heures à tester des postulantes de tous les genres, de tous les âges, de toutes les couleurs, après avoir bien souvent désespéré de trouver une candidate pour le moins acceptable.
Elle s'était présentée à quelques jours des fêtes de fin d'année et c'était un vrai cadeau de Noël.
Madame Rachel et moi avions tout de suite décelé que ce bout de bonne femme qui ne dépassait les un mètre cinquante que grâce aux talons aiguille de ses chaussures, qui oscillait entre la trentaine et la quarantaine d'années, qui avait l'allure d'une maîtresse d'école - en plus sexy - était la perle rare que nous n'osions plus espérer voir entrer dans le bureau où les candidates se succédaient depuis ce qu'il nous semblait être une éternité.
Ne me restait plus qu'à lui apprendre le métier.
Généreusement, Bruno, tout content d'avoir obtenu satisfaction, m'avait accordé jusque fin mars pour remplir ce qu'il appelait « les stupides obligations que je m'imposais bêtement ». Encore avais-je dû promettre, jurer-cracher : croix de bois croix de fer, que mon expérience professionnelle et mon dévouement d'épouse lui seraient définitivement acquis le jour où Tiphaine fêterait son premier printemps.
C'était donc dans un contexte paisible et harmonieux que nous avions fêté Noël, en famille, à La Roque-Gageac. Une nouvelle fois, sans Charles, Ghislaine et les jumeaux, hélas. Toujours pour la même raison, les interventions chirurgicales qui retenaient Charles à l'hôpital. J'étais bien contente d'avoir épousé un décorateur et pas un chirurgien.
Si j'avais tergiversé pour affronter Henriette dans le but de lui demander d'être la nourrice de Tiphaine, je remettais de jour en jour le moment où il faudrait l'avertir que j'allais lui reprendre SON bébé. Je savais trop que j'allais leur fendre le coeur à elle et à Martial.
Ils étaient fous de la gamine. Forcément. Qui s'était occupé de ses vaccins, de veiller à toujours la tenir propre, de stériliser les biberons, de l'inciter à force de câlineries à avaler le contenu des petits pots d'aliment pour bébé, de la bercer quand elle hurlait de souffrance à l'apparition douloureuse des premières dents, de téléphoner pour appeler le médecin au secours dès les premiers signes de fièvre.
Il m'avait bien fallu me résigner à leur annoncer la nouvelle.
Henriette s'était effondrée en pleurs, sur une chaise, tandis que je lisais ce qui ressemblait fort à des reproches inexprimés dans les yeux de Martial dont la moustache s'affaissait lamentablement au fur et à mesure que je m'empêtrais dans mes explications, mes excuses, mes protestations de gratitude.
Ce n'était que quelques soirs après, alors que je venais récupérer ma fille chez eux, qu'Henriette, me laissant à peine le temps de m'asseoir, m'avait déclaré d'un ton solennel :
« Lydie, on a bien réfléchi avec Martial. Il faut qu'on vous parle. »
Le « on » était inadéquat car elle avait été la seule à me faire part du résultat de leurs cogitations tandis que Martial ne pipait mot mais guettait ma réaction avec une anxiété évidente.
« Bon, voilà. Vous allez travailler chez vous et c'est normal que vous vouliez profiter de votre fille. Mais travailler comme secrétaire, même chez soi, c'est toujours du travail. »
Et comme j'esquissais un geste qu'elle avait interprété, à tort, comme une protestation, elle avait continué avec plus de virulence :
« Attendez, Lydie, je vous explique.
- Un bébé cela nécessite une attention constante. Je ne vous apprends rien.
- Quand vous taperez à la machine, vous pourrez surveiller Tiphaine sans problème. Mais quand vous aurez un interlocuteur au téléphone ? Que vous l'écouterez tout en prenant des notes ? Reconnaissez que vous ne pourrez plus faire preuve d'autant de vigilance.
- En ce moment, elle est en est encore à se traîner à quatre pattes. Mais quand vous allez la reprendre, ce sera le moment où elle fera ses premiers pas. Et croyez-moi, Lydie, même si je n'ai pas d'enfant moi-même, j'ai assez de neveux et nièces pour savoir de quelles bêtises sont capables des bébés qui commencent à marcher. Ils se faufilent partout, ils touchent à tout, il faut tout attacher, tout dissimuler pour qu'ils ne se blessent pas, pour qu'ils n'avalent pas n'importe quoi. Les premiers pas d'un enfant, Lydie, c'est une source de joie mais c'est aussi une galère pour les parents.
- Alors, si vous voulez bien, Lydie, je continuerai à vous garder Tiphaine pendant que vous serez occupée à vos travaux de bureau. Je ne vous demanderai pas un sou. Si vous êtes d'accord vous pourrez l'amener quand vous voudrez à partir de neuf heures le matin et vous la reprendrez quand vous le souhaiterez dans l'après-midi. »
Sa voix s'était faite suppliante tandis qu'elle prononçait les derniers mots de son plaidoyer et les larmes qu'elle ne pouvait retenir coulaient sur ses joues.
Émue, je l'avais prise dans mes bras :
« Cela me paraît être une très bonne idée, Henriette. »
Ce qui ne m'avait pas du tout émue, et que je n'avais écouté que d'une oreille distraite tant l'information offrait peu d'intérêt pour ce qui me concernait, c'est lorsque Bruno m'avait rapporté qu'Henri entamait une procédure de divorce. Sa femme le quittait pour son propre banquier. Que m'importait les déboires conjugaux d'Henri. De toute façon, dans ma famille, on s'était toujours accordé à déclarer qu'on ne pouvait pas faire confiance à un banquier.
Si je faisais abstraction du trajet pénible que je parcourais matin et soir, agrémenté quelque fois par des grèves infernales, mes derniers jours de collaboration avec Madame Rachel s'étaient achevés paisiblement.
En apprenant mon départ prochain et définitif, les coupeurs et les ouvrières avaient bien quelque peu maugréé, Chantal, Maryse et Marie-Charlotte, pleurniché, mais Viviane, ma remplaçante, n'avait rencontré aucune réelle difficulté pour s'imposer.
Elle avait deux avantages primordiaux : elle avait travaillé pendant de nombreuses années pour une société de prêt à porter masculin - récemment mise en liquidation judiciaire - et elle était aussi rouée que Bérangère. Elle avait une seule véritable faiblesse : pendant les moments de stress, elle suçotait goulûment des pastilles anisées. En vérité cette manie ne gênait que Madame Rachel que l'odeur d'anis écoeurait et qui râlait qu'elle allait l'enfermer avec Ludivine si elle ne renonçait pas à son vice. Mais qui, par ailleurs, me chuchotait que cette Viviane accomplissait un travail remarquable ce qui ne l'empêcherait pas, elle, Madame Rachel, de me regretter car elle me considérait un peu comme sa fille.
Et puis, le jour de mon départ était arrivé.
La veille au soir, Tiphaine m'avait fait la surprise de m'accueillir debout, sans l'aide d'une main secourable, sur deux jambes bien flageolantes.
Elle avait voulu se précipiter vers moi. Las, le poids de son derrière avait triomphé de son élan et elle s'était retrouvé assise par terre.
Pas du tout vexée par l'éclat de nos rires simultanés, moi qui la regardait avec tendresse, Henriette avec fierté, et Martial avec un regard ébloui, imperturbable, elle avait aussitôt entrepris de se redresser sur ses jambes adorablement potelées.
J'avais déjà eu l'occasion de remarquer que ma fille n'avait pas seulement hérité les yeux bleus couleur du plus beau des ciels d'été de Miquette mais également son caractère obstiné. C'était bien la digne descendante de celle que papa appelait une tête de mule.
Avec le temps, j'avais oublié la fête improvisée à l'occasion du départ de Bérangère. Aussi avais-je été totalement prise au dépourvu par celle qui avait été préparée à mon attention.
Le matin, Madame Rachel, prétextant un douloureux mal de tête persistant, m'avait suppliée de rencontrer, à sa place, les fournisseurs avec qui elle avait pris des rendez-vous qu'elle ne pouvait reporter. Cela ne m'arrangeait guère car il ne me restait pas beaucoup de temps pour mettre toutes mes affaires en ordre mais je savais qu'elle n'était pas douillette et ce mal de tête devait réellement l'indisposer pour qu'elle sollicite ce service.
La présence de Teddy dans son bureau ne m'avait pas non plus intriguée. Pourtant le beau temps aurait dû l'inciter à s'esquiver au volant de son cabriolet décapotable. J'avais supposé qu'il s'inquiétait de la santé de Madame Rachel qu'au grand jamais je n'avais entendu se plaindre et qui venait toujours travailler même quand une grippe l'incommodait.
Je n'étais rentrée que vers quinze heures, sans avoir pris le temps de déjeuner et totalement affamée, pour découvrir que tous les bureaux étaient abandonnés par leurs occupants. Seule échappée de la désertification, Marie-Charlotte qui pianotait nonchalamment sur le clavier de sa machine à écrire.
Comme je lui faisais part de mon étonnement, elle avait daigné me renseigner d'une voix indifférente :
« Bof, je sais pas trop ce qui se passe. Ils sont tous en effervescence à l'atelier. »
Seigneur ! Est-ce que ce crétin de Laurent avait encore une fois froissé la susceptibilité de Théodore avec une de ses plaisanteries aussi idiotes que graveleuses dont il avait le secret ? Est-ce que mon coupeur guadeloupéen au tempérament volcanique était une nouvelle fois entré en ébullition ?
Je m'étais précipitée vers l'atelier suivie, de loin, par une Marie-Charlotte toujours aussi indolente.
Le silence qui régnait derrière les portes de l'atelier loin de me rassurer avait ajouté à mon angoisse. D'ailleurs il était tout à fait anormal que les portes soient fermées et je les avais ouvertes violemment.
Une clameur m'avait accueillie :
« Vive Lydie ! »
Suspendues aux rampes de néon, des guirlandes argentées voletaient, agitées par le souffle des ventilateurs. Sur les murs, des fleurs de papier éclataient en flashs multicolores. La table des coupeurs était capuchonnée d'une nappe blanche presque entièrement dissimulée par les gobelets en plastique, les seaux à glace dans lesquels étaient plongées des bouteilles de vin mousseux, les divers flacons contenant des jus de fruits variés, les plats débordants de fruits, de toasts, de petits fours. Un énorme moka, de la taille d'un couvercle de poubelle, trônait au milieu de cette profusion de victuailles et de boissons, qui clamait, lui aussi, un « Vive Lydie ! » à la crème chantilly.
L'expression parfaitement ahurie que j'avais dû afficher avait provoqué un gigantesque éclat de rire.
Ils m'avaient congratulée. Madame Rachel et Teddy, Maryse représentant les employées de bureau, la contremaîtresse ambassadrice des coupeurs et des ouvrières, tous y étaient allés de leur petit discours.
Avaient suivi des cadeaux : un collier de perles de culture délicatement nacrées, offert par Madame Rachel, Teddy, Viviane, Chantal, Maryse et Marie-Charlotte, un ensemble en daim couleur aubergine et un manteau en cuir marron glacé, qu'il avait fallu que j'essaie sans plus tarder, confectionnés par les coupeurs et les ouvrières.
Les vêtements m'allaient à la perfection. Comment avaient-ils réussi cet exploit ?
Grâce à la complicité de Natacha (Marie-Madeleine Legoff), l'un de nos trois mannequins qui offrait des mensurations presque identiques aux miennes et qui, de bon gré, s'était prêtée aux séances d'essayage. Natacha que j'avais toujours considéré comme la plus garce du trio !
J'avais remercié et embrassé chacun des instigateurs de la fête, sans oublier aucun des coupeurs, aucune des ouvrières, ce qui m'avait permis de remarquer l'absence de Ludivine.
D'accord, elle puait, mais ils n'avaient quand même pas osé l'exclure des festivités !
Madame Rachel s'en était expliqué plus tard dans l'après-midi. Ludivine, en dépit de toutes ses qualités, dégageait vraiment une odeur trop pestilentielle et sa présence aurait gâché la fête. Avec diplomatie, Madame Rachel lui avait accordé un congé exceptionnel pour la journée avec le prétexte fallacieux qu'elle lui trouvait très mauvaise mine et qu'un peu de repos lui paraissait indispensable. Ludivine, dont la perspicacité n'était pas la qualité première, s'était confondue en remerciements sans plus se poser de question.
J'avais été totalement désorientée durant la première semaine que j'avais passé, seule, chez moi.
Dès le premier jour, le matin j'avais emmené Tiphaine chez Henriette comme convenu puis, après avoir pris un deuxième café en sa compagnie, j'avais rejoint consciencieusement la pièce que nous avions affectée à usage de bureau et où m'attendaient quelques devis et factures que Bruno avait rédigés et que je devais lui taper à la machine à écrire.
Très vite, j'avais été confronté à deux pénibles réalités.
La première était que le silence qui régnait dans l'appartement m'empêchait de me concentrer. Pour pallier à cet inconvénient, j'avais amené, dans le bureau, le transistor d'habitude posé sur une étagère dans la cuisine. Mais la musique qu'il diffusait s'était avérée être un bien médiocre remède. Jusqu'à présent j'avais travaillé dans une atmosphère constamment trépidante, perpétuellement survoltée, et ce calme inhabituel me désemparait.
La deuxième s'était révélée encore plus contrariante. Je ne parvenais pas à déchiffrer les griffonnages de Bruno et je m'étais alors avisée que nous n'avions jamais échangé la moindre correspondance. Si encore j'avais eu la moindre idée de ce que pouvaient signifier ces mots gribouillés selon un style d'écriture qui pouvait s'apparenter à ce que j'imaginais ressembler à la calligraphie cunéiforme. Quant aux chiffres qu'il avait tracés, leur dessin m'avait désespérée. Impossible de faire la différence entre le un et le deux, le trois et le neuf.
J'avais renoncé à m'occuper des factures et la frappe, à la machine à écrire, de trois devis avait nécessité les efforts de toute une journée. Encore m'avait-il fallu avoir recours, à maintes reprises, au dictionnaire, et à beaucoup d'esprit de déduction pour parvenir à terminer ma tâche. Ce qui n'avait pas empêché Bruno de s'étonner douloureusement devant le résultat de mon travail.
Nul doute que ce médecin allait accepter avec enthousiasme l'une des prestations que j'avais chiffrée 1800 francs au lieu de 2800 mais il vitupérerait contre son décorateur, l'accusant de chercher à l'arnaquer, en découvrant que le prix de pose du mètre carré de moquette avait été multiplié par trois. Ensuite, j'étais assez érudite pour savoir ce qu'était un tasseau. Pourquoi avais-je alors écrit, dans cette autre proposition, qu'il faudrait préalablement prévoir des tronçons de bois ? Et dans le devis destiné à la partie concernant la décoration florale d'un restaurant, quelle extravagance de l'esprit m'avait fait, à chaque fois, ce qui excluait la possibilité d'une faute de frappe, employer le terme de mur de soulèvement au lieu de mur de soutènement.
Enfin, ce n'était pas bien grave avait-il concédé. J'avais toute la journée du lendemain pour retaper les trois devis avec les factures dont il m'avait traduit les chiffres.
Bon prince, pour me consoler en voyant ma mine dépitée, il m'avait outrageusement félicitée sur la présentation de mon travail. La disposition était harmonieuse, le texte aéré, les colonnes de chiffres bien disposées. Flagorneur !
Tout est question d'habitude et j'avais très vite appris à déchiffrer les chiffres, l'écriture brouillonne, et les abréviations fantaisistes de mon décorateur de mari ; tout aussi vite enregistré toute la sémantique du bâtiment, et ce avec autant plus d'acharnement que les sarcasmes de Bruno m'avaient horriblement vexée.
L'ennuyeux c'était que, si je m'étais rapidement adaptée à mon nouveau travail, il ne requérait pas beaucoup de disponibilité. Quand, au cours d'une semaine, j'avais eu à taper une facture et un devis, parfois deux propositions les semaines fastes, répondu à quatre ou cinq appels téléphoniques, je disposais ensuite de tout un temps libre dont je ne savais que faire.
Pendant quelques jours, j'avais consacré mes loisirs forcés à briquer l'appartement mais c'était une occupation plutôt fastidieuse et quand bien même je pouvais me glorifier d'un intérieur reluisant de propreté et fleurant bon la cire, je n'en éprouvais qu'une satisfaction mitigée.
Je n'osais aller chercher Tiphaine chez Henriette de peur de vexer ou de peiner cette dernière qui, persuadée que j'étais très occupée, n'aurait pas compris la raison pour laquelle j'éprouvais le besoin de la présence de ma fille. Et comme je ne voulais pas, non plus, avouer à Henriette que je n'avais guère de besogne, de crainte de dévaloriser Bruno, la situation était sans issue.
Je ne pouvais même pas sortir, aller me balader. Le téléphone qui, à tout moment (et savait si bien s'en dispenser) pouvait sonner, m'emprisonnait chez moi, plus lourd, plus efficace qu'un boulet de bagnard.
Si encore j'avais su coudre ou tricoter. J'avais essayé. Le résultat s'était révélé désastreux.
Si encore, les programmes télévisés avaient été moins ineptes.
J'avais occupé mon temps libre à me languir et à lire, à lire et à me languir tandis que le lilas succédait aux fleurs d'obier, se fanait alors que fleurissaient le seringa délicatement parfumé et les fragiles tulipes qui, à leur tour, s'éclipsaient pour faire place aux roses triomphantes.
Je m'étais remémoré, avec nostalgie, les heures exaltantes vécues en la compagnie de Chantal, Marie-Charlotte, Maryse, et Madame Rachel. Madame Rachel, qui, au moins une fois par semaine, surgissait dans nos bureaux mitoyens, les bras chargés d'un volumineux et appétissant gâteau, qui clamait :
« Allez, les filles, on a bien mérité une récompense. On fait une pose.
- Chantal (ou Marie-Charlotte, ou Maryse), allez donc voir dans le réfrigérateur de Monsieur Teddy. Je suis presque certaine que vous y trouverez bien une bouteille d'Asti. »
Chantal, ou Marie-Charlotte, ou Maryse, trouvait toujours une bouteille de vin d'Asti dans le réfrigérateur de Monsieur Teddy. Ce qui était pour le moins surprenant parce que nous avions bu la semaine précédente celle qui s'y trouvait rangée au frais et que Monsieur Teddy ne buvait jamais de vin d'Asti, sa préférence allant à un cocktail qu'il dosait soigneusement de juste la proportion qu'il fallait de gin additionné de Martini.
Il aurait été tout aussi vain de découvrir le mystère lié à la présence sans cesse renouvelée de cette bouteille de vin d'Asti que de chercher les raisons pour lesquelles, ce jour-là précisément, nous méritions une récompense.
Ne nous restait plus qu'à nous délecter ce qui n'empêchait nullement Maryse de menacer Madame Rachel d'une plainte auprès du Tribunal des Prud'hommes.
« Parfaitement, Madame, protestait cette fille svelte et fougueuse.
- Un jour j'irai vous dénoncer aux Messieurs des Prud'hommes.
- Vous savez très bien que je m'astreins à un régime draconien pour ne pas me laisser envahir par des rondeurs et des bourrelets disgracieux et sans cesse vous nous soumettez à la torture.
- Je leur raconterai comment vous prenez un malin plaisir à nous tenter avec des pâtisseries onctueuses en sachant que nous ne pourrons jamais résister au plaisir de nous goinfrer. »
Lorsqu'un dimanche midi de juin, alors que je servais une tarte aux cerises pour terminer notre repas, Bruno m'avait annoncé que nous étions invité à dîner le samedi soir prochain chez les Vermande, un couple qui habitait l'appartement au-dessus de celui d'Henriette et Martial, j'avais accueilli la nouvelle avec autant de contentement que de surprise.
Contentement parce que, pour avoir aperçu les Vermande, ensemble ou séparément, au cours de leurs allées et venues dans la résidence, je situais leur âge au niveau du nôtre et que j'envisageais avec plaisir de rencontrer des personnes avec qui je pourrais lier des relations d'amitié. Je ne me faisais aucun souci pour Tiphaine, Henriette et Martial ne seraient que trop contents de me la garder pour la nuit. Surprise parce que moi qui étais continuellement à la maison, je n'avais jamais eu l'occasion de leur parler alors que Bruno, qui n'était là que le dimanche et passait la majeure partie de son temps avec sa femme et sa fille, semblait suffisamment les connaître pour qu'ils nous invitent à dîner.
J'avais simplement oublié que tous les dimanches matins, sans exception, Bruno fréquentait le PMU situé au centre du village. Jouer le tiercé n'était qu'un prétexte pour retrouver, pour quelques parties de billard, deux ou trois copains qu'il fréquentait, dont un nommé Valois qui était instituteur, Rocchi, sous-brigadier de gendarmerie, et Vermande, notre voisin.
Depuis la pendaison de crémaillère d'Hugo, nous n'avions plus jamais été invités par qui que ce soit. Je me demandais donc, avec une certaine anxiété quelle toilette il convenait de porter pour cette occasion. Je ne voulais rien qui soit trop apprêté et me fasse passer pour prétentieuse. Par contre, une tenue trop simple pourrait donner à penser que j'étais dédaigneuse. Bruno dont j'avais sollicité l'avis avait ri de mon indécision :
« Si cela peut te rassurer, c'est le genre de couple qui se fiche éperdument de ta tenue vestimentaire.
- Eux, ce sont des intellectuels avant tout. Alors que tu débarques en robe du soir ou avec un bikini, je crois bien que cela ne leur fera ni chaud ni froid. »
C'était des intellectuels totalement ignares en art culinaire. Manifestement, tous les plats qu'ils nous avaient servis venaient de chez un traiteur ; même le gâteau, à une époque où les fruits abondaient !
Elle, Suzanne, était professeur d'histoire et géographie.
Au collège où j'avais étudié, les professeurs qui m'avaient enseigné ces matières cumulaient systématiquement l'enseignement de l'histoire et de la géographie, ce qui m'avait toujours paru assez surprenant. En effet, il me semblait que ces matières étaient assez riches pour qu'un enseignant se consacre uniquement à l'une ou à l'autre.
Presque aussi grande que Bruno, qui mesure quand même un mètre soixante-dix-huit, Suzanne aurait été assez agréable à regarder avec sa tignasse de cheveux longs et frisés de la couleur qu'on nomme communément « poil de carotte » si la joliesse de son visage n'avait été déparée par une bouche trop grande aux lèvres négroïdes.
Marc, lui, professeur de mathématiques, sans doute de la taille de son épouse mais qui paraissait plus petit à cause de son corps trapu, offrait une vague ressemblance avec un de ces empereurs romains qui illustrent nos livres d'histoire. Ses cheveux noirs étaient coupés ras et sa bouche gourmande s'harmonisait parfaitement avec un visage un peu gras.
Ils nous avaient reçus de charmante façon et s'étaient montrés très cordiaux. Pourtant, contrairement à Bruno, je n'étais pas parvenue (et je ne parviens toujours pas) à me sentir totalement à l'aise avec eux sans pouvoir en déterminer la raison.
Cela ne tenait pas à leurs propos qui étaient anodins, ni à leur comportement, tout à fait normal, pas plus qu'à leur tenue qui n'avait rien d'excentrique. Elle portait une robe d'hôtesse qui mettait son corps en valeur sans provocation et lui était vêtu d'une chemisette et d'un pantalon de jean.
Ils nous avaient déclaré être un couple libéré, sans plus d'explication, et j'aurais bien été en peine d'apprécier ce qu'ils entendaient par là. À mes yeux, libérés ou pas, ils ressemblaient à tous les couples que j'avais rencontrés.
Comme tous les gens qui cherchent à sympathiser, nous nous étions racontés succinctement et rien de ce qu'ils avaient pu dire et qui les concernait ne m'avait paru bizarre ou choquant. Je m'étonnais donc du léger malaise que je ressentais en leur présence et j'en avais attribué la cause au fait que j'étais depuis trop longtemps astreinte à une existence quasiment solitaire qui m'avait rendue farouche et peu sociable.
Nous avions terminé la soirée, confortablement installés qui sur le canapé, qui dans un fauteuil, en buvant un café accompagné d'un verre d'alcool, en continuant à discuter. Marc s'était emparé de la guitare posée sur un meuble bas et en avait joué, désireux, semblait-il d'accompagner nos propos d'un fond musical.
Las, le malheureux écorchait tellement la musique qu'il m'avait fallu un certain temps pour reconnaître le thème du film « Jeux interdits ». Au risque de paraître faire preuve d'un esprit intolérant, nul doute que si j'avais connu Monsieur Alexandre La Goya, je n'aurais pas hésité à aller lui dénoncer ce pur vandalisme.
Si j'avais ressenti un certain malaise en présence de Suzanne et Marc, c'était un malaise certain que me procurait la présence d'Henri.
Je voulais bien admettre qu'il était traumatisant d'être abandonné par son épouse, je voulais bien comprendre qu'il ne se remettait pas de la trahison de son banquier, je voulais bien imaginer combien il était affligeant de passer des soirées solitaires, mais j'avais fini par trouver agaçant puis très vite pénible qu'il s'invite d'office à venir dîner chez nous un soir, puis deux soirs par semaine.
Quand je reprochais à Bruno de l'autoriser à se permettre de telles libertés, ce dernier reconnaissait bien volontiers qu'il n'appréciait pas plus que moi le fait qu'Henri s'incruste chez nous, avec un parfait sans-gêne, sans même lui demander son avis. Mais comment aurait-il pu protester ? Si Bruno n'avait pas à chercher les clients, s'il faisait de bonnes et fructueuses affaires, c'était grâce à Henri. Il fallait se montrer un peu patient avec ce dernier. La situation finirait bien par évoluer. Un jour ou l'autre, Henri rencontrerait une autre femme qui lui ferait oublier celle qui l'avait quitté et tout rentrerait dans l'ordre.
En attendant ce jour, je n'appréciais pas du tout la façon dont Henri me reluquait tandis que j'évoluais dans la cuisine quand je servais le repas. Tandis que Bruno lui parlait, le nez plongé dans son assiette, je sentais le regard trouble d'Henri qui s'attardait sur mon dos tandis que je me baissais pour attraper le rôti dans le four, sur ma poitrine quand je me penchais pour débarrasser les couverts, sur mes jambes quand je lavais la vaisselle dans l'évier. Et toujours son regard se détournait, ses yeux pâles me fuyaient quand je le fixais.
Un jour, il avait décidé - sans me demander mon avis - que nous nous connaissions depuis assez longtemps pour m'embrasser sur les joues pour me saluer au lieu de me serrer la main. J'avais éprouvé autant de répugnance au contact de ses lèvres molles et humides qu'à celui de ses mains moites.
Lorsque la sonnette de la porte de l'appartement avait tinté en début d'après-midi, ce mercredi de juillet, je n'étais vêtue que d'un short et un tee-shirt pour vaquer à mes inoccupations tant la chaleur était caniculaire.
Un bref instant, j'avais hésité à aller revêtir une robe avant d'aller ouvrir mais j'y avais renoncé. Après tout ma tenue était décente et le fournisseur ou le représentant qui carillonnait avec insistance pourrait admettre une certaine décontraction vestimentaire.
Ce n'était ni un représentant ni un fournisseur qui martyrisait la sonnette, c'était Henri.
« Je peux entrer, Lydie ? »
J'étais restée figée pendant qu'il refermait la porte de l'appartement derrière lui.
Alarmée à la vue de son teint encore plus blême qu'à l'accoutumée, je m'étais entendu coasser :
« Bruno... ? »
Parce qu'il ne pouvait y avoir qu'une explication à la visite inopinée d'Henri, Bruno avait été victime d'un accident.
Je le connaissais assez tatillon mon Bruno pour ne pas hésiter à escalader de gigantesques échelles, à grimper sur des échafaudages, pour contrôler, vérifier, rectifier un détail qui ne lui convenait pas. C'était certain, il avait été victime d'une chute. En cet instant, il était peut-être allongé sur une table d'opération, sur un lit d'hôpital, les membres fracturés, ou pire encore.
Il n'était qu'à voir l'attitude hésitante d'Henri, sa gêne évidente, pour comprendre qu'il venait m'apprendre une mauvaise nouvelle.
Quand il m'avait prise dans ses bras, sans doute pour m'apporter son réconfort, ma gorge s'était nouée, mon ventre s'était crispé douloureusement, mon esprit s'était affolé. Henri allait m'annoncer une nouvelle plus grave encore que je ne l'avais supposé.
Il était bien question de réconfort !
Il avait entrepris de me serrer contre lui tout en piquetant mon visage, mes épaules, mon cou de baisers humides et goulus, tout en m'entraînant vers le salon.
Je m'étais débattue pendant qu'il me faisait choir sur le canapé et se démenait en tentant de faire glisser la fermeture éclair de mon short. Il transpirait et bredouillait en haletant :
« Oh, Lydie ! Lydie si fraîche ! Lydie si tentante. Laisse-toi faire. Il y a si longtemps que j'en ai envie ! »
J'avais été bien inspiré d'enfiler un short ce jour-là.
Plus exaspérée par le grotesque de la situation qu'apeurée, j'avais hurlé :
« Arrêtez, Henri ! Ça suffit comme ça, vous êtes ridicule ! Lâchez-moi immédiatement ! »
Autant essayer d'endiguer la crue d'un torrent déchaîné avec quelques brindilles de paille pour faire barrage !
Jamais je n'aurais imaginé une telle force chez cet homme d'apparence fluette. Il m'avait maintenue, à demi couchée, un bras coincé derrière le dos, dans une position plutôt inconfortable, sur le canapé, tout en me bâillonnant la bouche de ses lèvres baveuses et gloutonnes et en parcourant mon corps d'une main moite, visqueuse et répugnante comme une limace, qu'il était parvenu à glisser sous mon tee-shirt.
J'avais beau ruer, me débattre, crier quand je parvenais, brièvement, à échapper à ses baisers voraces et immondes qui me soulevaient le coeur, aucune de mes tentatives ne parvenait à me libérer, à échapper à son sexe qu'il frottait contre mon ventre avec frénésie. Loin de le calmer, ma résistance semblait, bien au contraire, l'exciter d'avantage encore, décupler ses forces. Je n'allais quand même pas me laisser violer !
Alors que je commençais à paniquer sérieusement, des coups violents avaient martelé la porte.
« Qu'est ce qu'il se passe la dedans, Bon Dieu ? Ouvrez ! Ouvrez tout de suite ! »
Surpris, Henri avait relâché son étreinte. J'en avais profité pour me dégager prestement et aller ouvrir.
Bernard, le mari de Solange, l'infirmière, se tenait sur le seuil du palier, visage fermé et sourcils froncés.
Incapable d'émettre le moindre son, d'un geste, je lui avais fait signe d'entrer.
L'aspect que nous présentions, Henri, livide, ruisselant de sueur, les pans de sa chemisette partiellement sortis d'un pantalon débraguetté, moi, écarlate, mes courts cheveux ébouriffés, la bouche tuméfiée, ne laissait aucun doute sur les événements qui venaient de se dérouler.
« Je crois, Monsieur, que votre présence est indésirable. » Avait tonné Bernard, d'une voix cinglante, en désignant la porte à Henri qui s'était empressé de la franchir et de s'enfuir en dévalant l'escalier tandis que, submergée tout à la fois de honte et de soulagement, je titubais jusque dans la cuisine pour aller m'écrouler, en larmes, sur la première chaise qui se présentait.
« J'étais en train de faire une sieste. C'est Nathalie qui vous a entendu crier, m'avait expliqué Bernard tout en me tapotant le dos d'un air emprunté.
- Au premier cri, elle ne s'est pas alarmée. Après tout vous pouviez vous être blessée en vous coupant ou en vous cognant.
- Mais quand elle vous a entendu crier encore et encore, cela lui a paru bizarre et elle s'est inquiétée. Alors, elle est venue me réveiller. »
Il avait suggéré :
« Vous devriez boire un café, avec un petit verre d'alcool si vous en avez. Ça vous remontera après toutes ces émotions. Vous êtes blanche à faire peur.
- Sans compter que ça me ferait du bien aussi parce que, tel que vous me voyez, j'en ai pas l'air, mais je suis tout retourné. »
Les larmes taries mais les mains agitées d'un tremblement que je ne parvenais pas à réprimer, je nous avais servi une tasse de café réchauffé accompagnée d'un verre de Vieille Prune, tandis qu'il commentait sobrement :
« C'est pas Dieu possible qu'il existe de pareils salauds, quand même ! »
Le soir, Bruno avait d'abord écouté avec incrédulité le récit de l'agression dont j'avais été victime. C'était une mauvaise plaisanterie ? Henri, ce brave homme, doux comme un agneau, un violeur ? Mais son scepticisme avait été de courte durée, surtout quand je lui avais montré les hématomes violâtres qui n'enjolivaient pas mes bras.
Ses traits s'étaient convulsés de fureur.
Il allait aller trouver Henri. Il allait lui casser la figure à ce charognard. Il allait le démolir cet infâme salaud. Il allait lui flanquer la plus belle des raclées, en faire de la chair à pâtée.
J'avais eu bien de la peine à le calmer.
S'imaginait-il qu'Henri l'attendait tranquillement à son domicile ? C'était sans doute un salopard mais il n'était quand même pas assez crétin pour ne pas se douter que j'allais raconter ma mésaventure à mon mari et que la première idée de ce dernier serait de lui démolir le portrait.
J'avais même fait plus que chercher à apaiser Bruno. À contrecoeur, parce que rien ne m'aurait rendu plus heureuse que de voir Henri sévèrement rossé, j'avais minimisé l'incident. Je n'oubliais pas que Bruno et Henri travaillaient en étroite collaboration et qu'un échange de gnons ne faciliterait pas leurs rapports qui risquaient déjà d'être tendus après ce qu'il venait de se passer.
« Tu sais, mon chéri, je crois qu'Henri a été pris d'un coup de folie.
- Toutes ces histoires qui le perturbent, sa femme qui l'a quitté, son banquier qui le trompait, peut-être bien que cela lui a dérangé un peu le ciboulot.
- Pour peu qu'il ait bu un petit coup de trop avec la chaleur qu'il faisait aujourd'hui...
- Je pense que le mieux, c'est que tu lui dises son fait, calmement mais fermement la prochaine fois que vous vous verrez. De toute façon, je ne crois pas qu'il ait jamais envie de recommencer. »
Pour que ma mansuétude ne prête pas à malentendu, j'avais clos mon discours d'un catégorique :
« Bien sûr, il est hors de question qu'il remette jamais les pieds ici. »

JANVIER 1968

Bruno n'avait pas eu l'occasion de dire son fait à Henri. Les trois seules fois où il l'avait vu, les derniers jours de juillet qui avaient suivi l'épisode de mon agression, ces rencontres avaient toujours eu lieu sur des chantiers et Henri était toujours en compagnie de maîtres d'oeuvres et d'artisans de diverses corporations. Et dès le premier jour d'août, Henri s'était volatilisé vers des horizons lointains. Il était parti en vacances avait répondu sa secrétaire à Bruno qui avait cherché à le joindre par téléphone.
Remettant les explications à plus tard, Bruno nous avait emmenés à Avignon où, depuis un certain temps, Charles et Ghislaine nous pressaient d'aller les voir.
À Avignon, Nous avions vécu quinze jours de délicieux farniente dans le splendide manoir qui abritait ma soeur, mon beau-frère et leurs jumeaux, servis par une cuisinière maternelle et familière (mais sans outrecuidance), une nurse effacée et efficace, deux jeunes soubrettes mutines et rieuses et un jardinier aussi aimable et disert qu'un sanglier sauvage. D'ailleurs, même physiquement, je lui trouvais une certaine ressemblance avec ce charmant animal.
Pendant que, dans son hôpital, Charles découpait les chairs de ses patients, Ghislaine avait convié Bruno à l'accompagner lors de ses promenades à cheval. Son éducation de fils de banquier avait initié Bruno à l'art équestre et, sans être un cavalier accompli, il n'était pas novice et se tenait bien en selle. Pour ma part, si j'admirais la beauté de ces nobles animaux, je n'étais pas tentée, pour autant, de grimper sur leur dos et j'avais préféré folâtrer en compagnie de Tiphaine et des jumeaux.
Nous avions pris des cours de tennis et je n'avais pas été peu fière lorsque le moniteur avait assuré que je serais une championne quand j'aurais amélioré mon revers mais je m'étais bien gardé de plastronner devant Bruno à qui ce même moniteur avait déclaré qu'il lui trouvait le jarret un peu mollasson.
À la mi-août, Charles, Ghislaine et les jumeaux, Bruno, Tiphaine et moi, avions chargé nos voitures respectives pour nous diriger vers La Roque-Geageac où papa et Miquette nous attendaient avec la plus vive impatience tout en regrettant que Bruno ne reste que le temps d'une nuit avant de reprendre la route vers Paris où des chantiers l'attendaient.
Comme toujours, à La Roque-Gageac, deux semaines avaient passé trop vite.
Jacquou, le premier moment de déception passé, parce qu'il estimait que ses cousins et cousine ne grandissaient pas bien vite, s'était engoué de Tiphaine dont il était devenu le plus assidu des chevaliers servants. Il est vrai que, si Sébastien et Sylvain étaient d'adorables bambins, ma fille n'avait pas son pareil pour exercer ses talents de séductrice. Elle n'avait pas besoin de pleurnicher ou de trépigner pour obtenir ce qu'elle désirait obtenir. Il était presque impossible de résister à ses fossettes, son gazouillis et ses minauderies. Par chance, Tiphaine n'était pas capricieuse et, en général, ses désirs demeuraient raisonnables.
Nous n'avions pas manqué d'emmener les petits chez tante Mathurine et tonton Séverin et ces derniers, après s'être longuement extasiés sur la bonne mine de nos enfants, nous avaient remercié de notre visite en nous chargeant les bras de boîtes de foie gras et de bouteilles de vin provenant de leur vigne.
De retour à la résidence, il m'avait été d'autant plus dur de confier de nouveau Tiphaine à Henriette que j'avais pris goût à la compagnie de ma fille pendant les vacances. Mais comment agir autrement ?
Il fallait que j'ai réellement beaucoup de reconnaissance et d'affection pour Henriette et Martial qui avaient si bien veillé sur mon bébé pour me résigner à leur abandonner Tiphaine toute la journée ; surtout que j'aurais eu tout loisir de veiller sur elle. Le téléphone ne sonnait pratiquement plus jamais et ce n'était que de loin en loin que j'utilisais la machine à écrire pour la frappe d'un devis.
Après plus d'un mois d'inactivité, je m'étais décidée à faire part de mon inquiétude à Bruno qui m'avait alors avoué qu'il n'était pas parvenu à reprendre contact avec Henri depuis le retour de vacances de celui-ci. Quand Bruno téléphonait, Henri était toujours absent (c'était du moins ce que prétendait sa secrétaire) et aucun des messages que Bruno avait laissé à l'attention d'Henri n'avait donné lieu à une réponse. Il était devenu insaisissable Henri que Bruno avait aperçu lors de quelques rares réunions de chantiers auxquels ils assistaient ensemble et qui s'était esquivé chaque fois que Bruno avait tenté de l'aborder. Il fallait se faire une raison ; Henri, sans avoir le courage de le dire, avait décidé de mettre fin à leur collaboration. Mais il ne fallait pas que je m'inquiète me certifiait Bruno : il n'avait pas besoin d'Henri, il était assez grand pour démarcher les clients lui-même.
Je m'inquiétais quand même.
Fort heureusement, courant octobre, un appel téléphonique de la reine mère, Albane Manzel, était venu me distraire de mes préoccupations.
J'avais failli en tomber sur le derrière quand elle s'était annoncée au téléphone. Bruno et moi n'avions pas revu les surgelés depuis la naissance de Tiphaine. Albane et Edmond, toujours aussi constipés, avaient daigné me rendre une brève visite à la clinique pour faire la connaissance de leur petite fille dans le seul but, semblait-il, de s'assurer que l'enfant était parfaitement constituée et que je n'avais pas mis au monde un être mal formé ce qui aurait été un déshonneur pour le clan Manzel.
Lors de son appel téléphonique, Albane s'était contentée de me dire que les Manzel vivaient un moment dramatique et que Bruno et moi étions concernés. La famille nous conviait donc pour une réunion d'une importance vitale et aucune excuse ne pouvait être envisagée ni ne serait tolérée. Nous participerions à cette réunion qui se tiendrait dans le bureau de Geoffroy le prochain vendredi à dix-sept heures, après la fermeture de la banque pour le week-end.
Le ton d'Albane était aussi dictatorial que comminatoire et j'avais eu bien du mal à résister à l'envie de lui répondre : « Allez vous faire foutre ! »
Qu'est ce qui pouvait bien affecter le clan Manzel et nous concerner ? Ils vivaient un moment dramatique avait prétendu Albane. Apparemment, personne n'était mort ou atteint d'une maladie grave. Elle l'aurait dit. Bruno et moi pouvions-nous d'ailleurs être concernés par la mort ou la maladie grave d'un membre de la famille Manzel ?
Intrigués, Bruno et moi avions longuement supputé sur les causes qui pouvaient paraître dramatiques aux surgelés et en étions arrivés à la conclusion que seule la faillite de la banque pouvait émouvoir les Manzel. Et si c'était cela qui les mettait en émoi, nous étions bien tous deux d'accord que, pour notre part, nous nous en fichions éperdument.
Nulle faillite ne menaçait la banque. L'auteur de la situation dramatique qui affolait les surgelés, c'était Astrid.
À force de tromper son mari, les reins souples et le coeur léger, elle avait fini par s'éprendre d'un lord anglais rencontré à Longchamp et qui, tout comme elle, assistait aux courses de chevaux.
Geoffroy avait ainsi appris que son épouse était une parieuse acharnée qui dilapidait tout l'argent qu'il lui allouait pour ses menus plaisirs (une misère, m'avait confié Astrid) sur les champs de courses.
Le lord anglais, un quadragénaire héritier d'un magnat de la filature britannique vivait, la plus grande partie du temps, confortablement de ses rentes dans le Sussex avec pour seules occupations une pratique intensive du polo, des rallyes automobiles, des courses de régates et, quand c'était la saison, de la chasse au renard.
Séduit tout autant par la beauté que par le charme et la classe d'Astrid, il avait décidé que cette merveilleuse jeune femme méritait bien qu'il renonce à son célibat.
Résultat, Astrid avait décidé de divorcer.
Étonnement de Bruno. En quoi lui et moi étions-nous concernés ?
Albane l'avait foudroyé du regard. Mais enfin où avait-il la tête ? Chez les Manzel, une famille de catholiques pratiquants, on ne divorçait pas ! Que Bruno n'ait même pas sursauté en entendant évoquer les absurdes prétentions d'Astrid à vouloir divorcer était sidérant !
Évidemment que nous étions concernés ! Toute la famille devait se montrer soudée pour faire renoncer Astrid à son projet insensé. Elle ne voulait pas écouter Albane, se refusait à entendre Edmond, faisait la sourde oreille quand Geoffroy lui parlait. Quand le trio l'avait menacée de lui faire interdire la garde de son fils, elle avait ricané qu'elle s'en ferait faire un autre, beaucoup plus aimable, par Don. Il s'appelait Donald, le lord anglais.
Albane, Edmond et Geoffroy ne nous priaient pas - et sans aller jusqu'à prétendre qu'ils nous ordonnaient - ils nous exhortaient fermement à ramener Astrid à la raison. Astrid avait toujours éprouvé une certaine sympathie incompréhensible pour moi et Bruno. Nous seuls étions maintenant susceptibles de parvenir à la raisonner. Nous étions leur dernier recours.
C'était bien le seul moment de la discussion où ils s'étaient adressés conjointement à moi et à Bruno. Jusqu'alors ils avaient ostensiblement ignoré ma présence au point que je m'étais demandée pour quel motif ils avaient pris la peine de me convier à cette réunion familiale.
J'avais guetté la réponse de Bruno, avec curiosité, pendant les brefs instants de silence qui avaient suivi la harangue d'Albane. Les Manzel n'avaient aucune idée de la rancune que mon cher mari avait accumulée envers eux depuis que Geoffroy avait refusé de lui prêter l'argent qui lui aurait permis de s'associer avec Hugo.
Dans un premier temps, il avait décidé qu'il n'irait pas à ce rendez-vous. Il se fichait éperdument des problèmes d'Albane et tutti quanti et rien ne pouvait le contraindre à répondre à leur convocation.
Puis, presque à la dernière minute, il avait résolu d'assister quand même à cette réunion. Elle lui donnerait l'occasion de « mettre les points sur les i » avec ses parents et son frère. Il leur ferait savoir qu'il était temps pour eux d'admettre qu'il n'était plus un gamin, que les Manzel n'avaient pas à lui dicter ses actes et que, s'ils n'étaient pas contents, ils pouvaient aller se faire voir.
Bruno avait marqué un premier point en se permettant de nous faire arriver avec plus de trois quarts d'heure de retard à la réunion à laquelle nous étions conviés, ce qui était un manque d'égard inadmissible pour les surgelés. Edmond s'était toutefois contenté de souligner notre entrée par un acerbe :
« Ces quelques poils que tu t'es laissé pousser sous le menton sont parfaitement ridicules.
- Ce sont les gens qui manquent de caractère qui se dissimulent derrière une barbe. »
Il avait marqué un deuxième point en négligeant de répondre à Albane pour se tourner vers Geoffroy :
« Mon très cher frère, j'estime qu'Astrid a un sacré coup de pot de pouvoir enfin connaître un homme, un vrai, et pas une machine à calculer. Alors, quand tu la verras, tu lui souhaiteras beaucoup de bonheur de ma part. »
Je ne pouvais en vouloir à Bruno d'avoir pris plaisir à défier ses parents et son frère mais je n'avais pu m'empêcher de penser - en me gardant bien de le lui dire - que le moment était peut-être mal choisi pour se faire un ennemi de Geoffroy.
Reprise par mes préoccupations, j'avais vite oublié les surgelés et leur mélodrame insignifiant.
Bruno avait achevé la réalisation d'un dernier chantier depuis à peu près trois semaines et aucun autre ne se profilait à l'horizon. Les devis restaient sans réponse et quand je téléphonais pour relancer les clients ces derniers me répondaient qu'ils avaient accepté des propositions plus alléchantes. Les architectes et les maîtres d'oeuvres contactés par Bruno lui certifiaient qu'ils feraient appel à ses services dès que l'occasion se présenterait mais, selon eux, les affaires n'étaient pas des plus florissantes actuellement ; le marché stagnait. En désespoir de cause, Bruno avait même été jusqu'à téléphoner à certains artisans qu'il avait fait travailler « Tiens, au fait, j'ai un creux d'une quinzaine de jours entre deux chantiers ces prochains temps. Si tu entends dire qu'on a besoin d'un décorateur, tu peux donner mes coordonnées. Tu sais bien que j'offrirai toujours le meilleur de mes services à quelqu'un qui se présentera de ta part. ». J'étais bien certaine que son ton faussement décontracté n'avait trompé personne. Les gens ont toujours du flair pour repérer ceux qui sont aux abois.
Le temps passait, j'avais vu défiler chaque jour de novembre sans qu'aucun client se manifeste et je commençais à angoisser sérieusement en regardant tomber la neige ces premiers jours de décembre.
Nous avions tout tenté. Nous avions fait paraître des encarts publicitaires dans les quotidiens régionaux, nous avions fait imprimer des affichettes multicolores que j'avais été glisser subrepticement entre les essuie-glace et les pare-brise des voitures stationnées dans les petites villes adjacentes. À partir d'un annuaire professionnel, nous avions répertorié tous les maîtres d'oeuvres et les cabinets d'architectes de la région parisienne pour leur adresser un mailing proposant les services de Bruno. Nous avions ensuite téléphoné à chacun pour connaître les résultats de ce mailing. Nos tentatives n'avaient été couronnées d'aucun succès.
Tous les matins, Bruno partait au volant de sa voiture pour ne rentrer que le soir. Prospectait-il des clients ainsi qu'il le prétendait ou se réfugiait-il dans un cinéma ou dans un bar pour y lire les journaux ainsi que je le soupçonnais ?
Après avoir emmené, chez Henriette, une Tiphaine qui me tenait de longs discours dans un charabia de gazouillis auquel je ne comprenais goutte, je vaquais au soins du ménage jusqu'au moment où je me résignais à aller m'asseoir dans le bureau pour éplucher nos relevés bancaires.
Mon compte ne nécessitait pas beaucoup de calculs. Depuis que je ne travaillais plus, il affichait une très modique somme, juste le minimum pour le maintenir en activité.
Le compte bancaire professionnel ne requérait pas non plus les talents d'une mathématicienne. Lorsque le montant du chèque de la facture de téléphone serait prélevé, il ne resterait plus grand-chose au crédit.
Le seul compte qui fonctionnait était celui de Bruno que j'alimentais en prélevant de l'argent sur notre carnet de Caisse d'Épargne.
J'ai un tempérament de fourmi ; mes racines paysannes ne m'incitent pas à dilapider l'argent gagné grâce à un travail acharné et constant. À cause de cet atavisme paysan qui se méfie toujours du coup du sort, de la maladie ou de l'accident imprévisible, j'avais soigneusement économisé pendant toute la période où les affaires de Bruno avaient été prospères.
Mais à deux reprises les Vermande nous avaient invités et il avait bien fallu rendre ces invitations à dîner. Mais, tous les mois les échéances des crédits contractés pour l'achat de l'appartement ponctionnaient notre budget. Mais il y avait les notes d'électricité, de gaz, de téléphone, d'essence. Mais Noël approchait et il faudrait acheter des cadeaux.
Et tous les jours, je comptais et recomptais.
Voyons en nous restreignant sur... J'aurais bien eu besoin d'une nouvelle paire de bottes. Les miennes étaient usées et hier j'étais rentrée avec les pieds trempés après avoir marché seulement deux cents mètres dans la neige. Je me contenterais de les faire ressemeler. Si je me laissais pousser les cheveux, j'économiserais sur les frais de coiffeur,... Ces économies de bout de chandelle étaient dérisoires et j'en avais parfaitement conscience.
Un soir, alors que je lavais la vaisselle pendant que Bruno l'essuyait (parce qu'il avait préféré me proposer son aide plutôt que regarder la télévision - il fallait vraiment que les programmes soient particulièrement débiles), saturée d'anxiété, de ces comptes que je faisais chaque jour sans illusion, je n'avais pu m'empêcher de suggérer :
« Et si tu allais voir Hugo ? Après tout, vous ne vous êtes pas quittés en si mauvais termes ? »
Tellement fulgurante que je ne l'avais pas vu venir !
Ensuite, tout s'était déroulé comme un film au ralenti.
J'avais porté la main à ma joue qui, d'abord comme anesthésiée, devenait de plus en plus cuisante tandis que Bruno me dévisageait avec une expression de stupeur intense et que l'assiette qui venait de lui échapper des mains se brisait sur le carrelage.
C'était donc ça une gifle !
Lorsqu'au temps de notre enfance Ghislaine et moi nous nous chipotions ou lorsque nous jouions des tours pendables, papa nous avait plus d'une fois menacées de mémorables fessées mais ces avertissements nous faisaient rigoler. Papa criait beaucoup mais jamais il n'aurait porté la main sur nous. Jamais, jusqu'à ce jour, je n'avais été giflée. les pires sévices que m'avaient infligé quelques camarades, à l'école primaire, se résumaient à une sévère empoignade de cheveux tirés et les seuls horions dont j'avais le souvenir étaient les bourrades et les pinçons que nous avions échangés, ma soeur et moi, lorsque nous nous disputions.
Combien de temps étions-nous restés à nous contempler, Bruno et moi, aussi ahuris l'un que l'autre, pendant que ma joue commençait à enfler ?
« Lydie, ma chérie, je suis désolé ! »
Confuse, j'avais émis un petit rire embarrassé en me baissant pour ramasser les débris de l'assiette.
« Mon Dieu qu'est ce qui m'a pris ? Qu'est ce que j'ai fait ! »
Il avait entrepris d'arpenter la cuisine à grands pas ce qui était un exploit car la cuisine, même si elle est assez spacieuse, est sérieusement encombrée par le réfrigérateur, la machine à laver le linge, et la grande table avec ses quatre chaises, pendant que je demeurais figée, les morceaux de l'assiette à la main, sans avoir la présence d'esprit de les jeter dans la poubelle. Son monologue, volubile, ne me parvenait qu'à travers un voile cotonneux.
« C'est vrai, je suis désolé, Lydie, crois-moi. Je ne voulais pas te frapper. C'était un geste incontrôlé, le coup est parti sans que je m'en rende compte.
- Mais aussi, qu'est ce qui t'es passé par la tête ? Est-ce que tu réalises à quel point ta suggestion était blessante ? C'est pas une gifle que, toi, tu m'as assénée, c'est un coup de matraque ! Aller quémander du travail à Hugo ! Pourquoi pas à genoux et en le suppliant pendant que tu y es ! Et bien, tu ne fais pas grand cas de ma fierté ! Dis, tu m'imagines en train d'implorer Hugo de me donner du boulot, n'importe quoi qui me permette de gagner un peu de menue monnaie pour nourrir ma femme et mon enfant !
- Franchement, réponds-moi, Lydie, c'est ça que tu veux ? Que je me conduise comme un dégonflé ? »
Sans transition, il avait continué, en me regardant d'un air apitoyé :
« Tu sais que ta joue est drôlement enflée. Tu as très mal mon poussin ?
- Attends, assieds-toi, ne bouge pas, je vais te mettre de la glace dessus, ça va te soulager.
- Ma pauvre chérie, je comprends tes craintes mais fais-moi confiance, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Tu vas voir, je vais vite retrouver de la besogne et bientôt on rigolera de tout ça. »
Le lendemain, parmi le maigre courrier, dont une lettre de Marinette et deux factures, j'avais trouvé un devis accepté. Il datait du mois de septembre mais, comme les travaux n'étaient pas prévus avant le tout début janvier, le client n'avait pas jugé utile de l'envoyer plus tôt avec le mirobolant chèque d'acompte qui l'accompagnait.
Bruno avait jubilé. Il se rappelait avoir établi d'autres propositions pour des chantiers qui n'étaient pas prévus avant janvier ou février et donc rien n'était perdu. Le plus difficile s'était de se remettre sur les voies, après tout s'enchaînerait. Le devis accepté concernait la réfection de tout un ensemble de bureaux ce qui n'était pas une mince affaire. Qui est ce qui c'était montré bien sotte en s'inquiétant à tort ? Tiens, pour fêter la bonne nouvelle, on allait inviter les Vermande à dîner.
Une vilaine bronchite contractée par Tiphaine nous avait empêchés d'aller à La Roque-Gageac à Noël et nous avions passé des fêtes bien tristounettes.
Heureusement que je n'avais plus à me soucier des quittances de téléphone et d'électricité, des crédits, des cotisations aux caisses de maladie et de retraite dont les échéances de paiement étaient prévues au mois de janvier, car j'étais déjà assez préoccupée par l'état de ma fille qui geignait, le visage enfiévré, quand de douloureux accès de toux ne lui déchiraient pas la gorge et la poitrine.
Si rien ne pouvait me consoler de voir souffrir mon bébé sans pouvoir l'apaiser, j'avais accueilli avec reconnaissance le soutien d'Henriette qui, toujours dévouée, s'était proposée à garder l'enfant pendant que j'allais faire des courses, et le réconfort moral de Solange qui, en sa qualité d'infirmière, m'avait assuré que le docteur de la résidence qui soignait Tiphaine était un très bon praticien. Si ce dernier affirmait que la bronchite de Tiphaine ne présentait aucune véritable gravité, je pouvais le croire. Nathalie avait passé une grande partie de ces journées de vacances au chevet de la petite pour la bercer en lui chantant des comptines. Et, pour la distraire de ses maux, elle lui avait offert une poupée de chiffons qu'elle avait, elle-même, plus ou moins adroitement, confectionnée.
Cette poupée de chiffons était devenue l'objet de prédilection de Tiphaine qui ne voulait plus s'en séparer et l'avait baptisée « Nalie », du même nom qu'elle appelait sa petite amie.
Ce n'était qu'une fois ma fille rétablie, sa convalescence achevée, que je m'étais avisée qu'aucun autre devis ne nous était parvenu accepté et que le téléphone avait plus souvent sonné pour des appels émanant de représentants ou destinés à préciser un rendez-vous de chantier que pour solliciter les services de Bruno.
Trois demandes de propositions de travaux nous étaient toutefois parvenues et, quand bien même elles n'étaient pas très juteuses, je voulais croire qu'elles donneraient lieu à une commande. Trop souvent, quand je postais les devis, je me représentais la boîte à lettres comme un gouffre sans fond dans lequel ils disparaissaient à tout jamais.
La seule chose qui m'empêchait de déprimer c'était qu'Henriette avait bien voulu comprendre qu'il était normal que je veuille garder plus souvent ma fille avec moi depuis qu'elle avait été malade. Je profitais donc de Tiphaine tous les matins et ne la confiait que l'après-midi, après lui avoir donné son repas, à la garde de « Iette »comme l'appelait ma bambine.
Le babil incessant, les éclats de rire intempestifs, les roucoulades de Tiphaine étaient le meilleur remède pour écarter les sombres pensées que je n'avais que trop tendance à ruminer.
Elle était si belle, si exquise, notre fille.
Bruno était en perpétuelle admiration devant elle. Il s'efforçait de ne pas rentrer tard le soir pour ne pas manquer le câlin qui accompagnait son coucher et, pendant le week-end, il lui consacrait une grande partie de son temps libre.
Il était fier qu'elle ait commencé à parler très tôt et faisait preuve d'une infinie patience pour lui apprendre à prononcer les mots qui lui causaient des difficultés. Sagement, il avait vite abandonné la lutte contre les « che » et les « ge » ou « je » qui dans la bouche de Tiphaine se transformaient en « sse » et « ze », notre fille étant affligée, comme beaucoup d'enfants en bas âge, d'un léger défaut de prononciation communément appelé « cheveu sur la langue ».
Par amour, il n'hésitait pas à renoncer à regarder la représentation télévisée d'un match de football pour jouer avec elle le dimanche après-midi. Je m'amusais de le voir construire, avec des cubes, des tours branlantes qu'elle s'empressait de démolir avec malice, de jouer des pantomimes grimaçantes pour le plaisir de l'entendre rire aux éclats. Je m'attendrissais de l'entendre lui conter des histoires qu'il inventait, lui qui n'avait aucune imagination, pour l'endormir après l'avoir déposée dans son lit pour faire la sieste.
Une fois certain que Tiphaine était plongée dans un profond sommeil, il me harcelait gentiment pour que je vienne également faire une sieste avec lui et ce n'était jamais vraiment pour seulement nous reposer. Quand je le taquinais, l'accusant de prendre prétexte de ces soi-disant siestes pour défouler ses instincts bestiaux, il me rétorquait en riant que si le résultat devait se solder par la venue d'un petit garçon aussi adorable que sa fille, il ne regretterait rien.

MAI 1968

D'un geste brusque j'ai appuyé sur le bouton de la télévision, effaçant ainsi les images des émeutes que commentait le journaliste.
La révolte estudiantine, justifiée ou non, n'était pas faite pour me distraire. Des scènes de bagarre, j'en subissais assez depuis quelque temps chez moi pour me préoccuper des revendications des étudiants suivies de celles des syndicats, le tout arrosé d'un cocktail de grenades fumigènes et de bombes lacrymogènes.
Début mars, les travaux de réfection de l'ensemble de bureau avaient été stoppés à cause d'un quelconque litige qui opposait commanditaires et prestataires et nul ne savait quand ils reprendraient.
Le problème, c'était qu'entre temps aucune commande d'un nouveau client ne nous était parvenue.
Je ne me sentais pas le courage de revivre les jours d'angoisse que j'avais connus les mois d'automne précédents d'autant qu'ils avaient vu fondre nos quelques économies. Je ne voulais plus passer mes journées à attendre une hypothétique commande en tremblant parce qu'il allait falloir payer les échéances de crédit de l'appartement, parce qu'il allait falloir préparer des chèques à faire signer à Bruno pour régler les notes de téléphone, de gaz, d'électricité alors que plus aucun revenu ne venait alimenter notre budget.
Si j'avais depuis longtemps pardonné sa gifle à Bruno - encore que je m'obstinais en mon for intérieur à ne pas comprendre ce qu'il y avait de dégradant à proposer son travail à Hugo - je ne l'avais pas oubliée. Ce soir de première journée du printemps, j'étais donc résolue à suggérer à mon susceptible époux une autre solution qu'il ne pourrait pas refuser. Puisque Bruno était à nouveau en panne de chantier, il semblait logique que je reprenne un emploi.
La réponse de Bruno avait été nette et catégorique. C'était non. Et son oeil noir furibond m'avait défiée d'insister.
J'étais quand même revenu à la charge quelques jours après.
Un soir, alors que nous terminions notre repas, j'avais tenté de développer des arguments en faveur de mon idée.
Il n'y avait rien de déshonorant à ce que je reprenne un emploi le temps que Bruno retrouve du travail. Je pouvais très bien m'inscrire dans une agence d'intérim ce qui me laisserait des disponibilités puisque je n'accepterais des missions que pour des laps de temps déterminés et cela ne m'empêcherait pas du tout d'assurer le secrétariat de Bruno lorsqu'il aurait besoin de me faire taper des devis et des factures ce qui ne m'avait jamais beaucoup occupée même lorsque ses affaires étaient prospères. Tiphaine allait avoir deux ans et rentrerait bientôt à l'école maternelle. Henriette ne serait que trop heureuse de la garder en attendant mon retour du travail.
M'écoutait-il seulement pendant que, la tête penchée sur son assiette, il mastiquait posément chaque morceau de tarte aux pommes caramélisées et parfumées discrètement à la cannelle ?
Oui, puisqu'il avait relevé la tête pour me dévisager d'un air glacial.
« Tu souffres de troubles de mémoire, Lydie ? On en a déjà parlé. La réponse est toujours non. »
C'en était trop, je m'étais emportée.
« Bon sang, Bruno, ne soit pas aussi borné !
- Accepte d'en discuter au lieu de jouer les machos. On n'est plus au temps des seigneurs féodaux ! »
Sa réaction m'avait sidérée. Me foudroyant du regard, d'un geste rageur du bras il avait balayé tout ce qui se trouvait sur la table. Les couteaux avaient tinté et les assiettes et les verres s'étaient fracassés en atterrissant violemment sur le carrelage de la cuisine.
J'en étais restée pantoise, ne songeant même pas à redresser la bouteille dont le vin s'écoulait discrètement sur la nappe cirée de la table, ondulait en dessinant des entrelacs vermeils et hésitants avant d'aller goutter sur le sol carrelé, tandis que je l'entendais me dire d'un ton neutre comme si de rien ne s'était passé :
« On pourra discuter quand tu auras fini de raconter des conneries.
- En attendant, je suis crevé, je vais me coucher. »
Et, joignant le geste à la parole, il avait quitté la cuisine me laissant seule face au désastre.
Il fallait que je sois vraiment sonnée par la scène qui venait de se dérouler car, en redressant la bouteille, ma seule pensée, totalement saugrenue en l'occurrence, avait été :
« C'est vraiment idiot de gâcher du si bon vin. En plus la bouteille était presque pleine. »
En règle générale, Bruno et moi ne buvions que de l'eau pendant les repas mais, une fois restaurés, nous prenions toujours plaisir à déguster un verre de ces délicieux vins du Quercy qu'on ne trouve pas dans le commerce et qui proviennent directement de chez l'exploitant. Grâce à papa, tante Mathurine et tonton Séverin, notre coin cellier était toujours achalandé.
Peu désireuse d'affronter une nouvelle discussion orageuse, je m'étais couchée tard pour être sûre que Bruno serait endormi lorsque j'irais m'étendre à ses côtés et je dormais encore lorsqu'il était parti, le lendemain matin.
lorsqu'il était rentré le soir, je n'avais pas eu à lui refuser un baiser pour le punir de sa conduite inqualifiable ; il n'avait pas fait mine de m'embrasser, se contentant de me dire négligemment en se dirigeant vers la pièce qui faisait office de bureau :
« J'ai quelques coups de fil à passer. Tu m'appelleras quand le dîner sera prêt. »
S'il le prenait ainsi !
Je ne suis pas rancunière et encore moins boudeuse mais j'étais bien décidée à ne pas être la première à effectuer la moindre tentative de réconciliation. J'en voulais à Bruno de son accès de violence injustifié. Au lieu d'accepter le dialogue, d'écouter mes arguments, il avait réagi comme un gosse colérique que l'on a contrarié et ne s'en était même pas excusé. J'avais découvert un aspect de son caractère que je n'avais jamais soupçonné et qui ne plaisait pas du tout.
Le samedi et dimanche suivants, nous nous étions ignorés. Le samedi, il avait passé une grande partie de son temps enfermé dans la pièce qui faisait office de bureau pendant que je vaquais à mes occupations ménagères. Le dimanche il avait été faire son tiercé le matin et, l'après-midi, il avait joué avec Tiphaine que notre mutisme ne semblait pas affecter outre mesure et qui babillait avec entrain tandis que j'avais fait semblant de me plonger dans la lecture d'un volumineux roman.
Le lundi, il était rentré tard et Tiphaine dormait. Plus d'une heure auparavant, j'avais eu quelques difficultés à la persuader de se coucher. Dans le courant de l'après-midi, je l'avais emmenée faire la connaissance de la maîtresse de l'école maternelle qui l'accueillerait après les vacances de Pâques et très excitée elle refusait de s'endormir avant d'avoir vu son papa pour lui conter le fabuleux événement.
La porte à peine refermée derrière lui, il m'avait interpellée tout en accrochant son imperméable sur le portemanteau, dans l'entrée :
« Tiens, j'ai croisé Marc Vermande sur le parking, ce matin.
- Il m'a demandé si nous étions libres pour aller au théâtre avec eux, après-demain. C'est un de ses collègues qui lui a donné quatre places qu'il avait réservées pour le spectacle et qui ne peut y assister à cause d'un décès.
- Remarque, Vermande ne m'a pas caché qu'il s'agissait d'une pièce avec un thème vachement intellectuel qui ne plaît pas forcément à tout le monde.
- Si tu n'as pas envie qu'on y aille, il faut le dire tout de suite pour que j'aille les prévenir et qu'ils puissent inviter d'autres amis. »
Il ne m'avait même pas dit « bonjour » ! Furieuse, je m'étais levée du canapé où je lisais et, sans prononcer un mot, je m'étais dirigée en direction la cuisine dans le but de mettre le potage à réchauffer sur le brûleur de la cuisinière à gaz.
Pour se rendre de la salle de séjour à la cuisine, il faut traverser l'entrée de trois ou quatre mètres carrés dans laquelle il était resté planté en attendant ma réponse. Sans daigner lui accorder un regard, obstinément muette, j'étais passée devant lui affectant d'ignorer sa présence. Je n'avais pas eu le temps de franchir la porte de la cuisine. Il m'avait happée par le bras tout en rageant :
« Non mais cela va durer encore longtemps cette comédie ?
- Tu ne vas pas arrêter bientôt ton cirque ?
- Tu n'en as pas un peu marre de faire semblant d'écouter la radio pendant que nous sommes en train de manger ? Tu n'as pas fini de faire une tête d'enterrement quand tu viens te coucher avec des airs de mijaurée, de te réfugier à l'opposé du lit comme si j'étais pestiféré ? »
Tout en grondant, il me secouait violemment, ses deux mains m'étreignant les épaules, s'incrustant comme des pinces. J'étais persuadée qu'il ne voulait pas me brutaliser, que, seulement, il ne sentait pas ses forces, mais j'avais la désagréable et douloureuse impression que ma tête allait se décoller de mon corps et que mes dents qui s'entrechoquaient allaient se briser. À cela s'ajoutait la souffrance que me causait la pression de ses doigts, durs comme du fer, s'enfonçant dans mes épaules.
Hors de moi, j'avais glapi :
« Je parlerai quand j'aurai en face de moi quelqu'un de normal à qui causer, pas une espèce de déséquilibré qui casse tout à la moindre contrariété. »
« La moindre contrariété, hein ? Ma femme me fait aimablement remarquer qu'elle est obligée de travailler parce que je suis incapable de subvenir aux besoins de ma famille ! Ma femme me traite comme un gigolo et je devrais accepter cela sans dire un mot ? Ma femme... »
Il rugissait, blême de rage, et il me semblait que ses mains qui m'agrippaient aller me broyer les os.
C'était à ce moment-là que Tiphaine avait surgi du couloir, apeurée :
« Papa, pourquoi tu cries fort après maman ? »
Il m'avait immédiatement lâchée pour s'accroupir devant elle.
« Ce n'est rien, mon trésor. N'aie pas peur. Papa gronde maman parce qu'elle a fait une grosse bêtise. Tu sais bien que c'est le rôle d'un papa de gronder quand on n'est pas sage. »
Mon petit bout de chou m'avait toisée du haut de ses quelques centimètres et la mine sévère m'avait asséné :
« Méssante maman pas saze. Tu as fait de la peine à papa. »
En d'autres circonstances, sa mimique m'aurait divertie. Dans le cas présent, le reproche immotivé de ma fille m'avait atteinte comme un coup de poignard.
Submergée de chagrin, incapable de réprimer mes sanglots, je m'étais précipitée vers ma chambre pour y déverser un torrent de larmes pendant que Bruno prenait la petite dans ses bras pour aller la recoucher en lui susurrant que maman n'avait pas fait exprès d'être méchante mais que parfois elle racontait des bêtises cent fois plus grosses qu'elle. Ce qui avait beaucoup fait rire notre Tiphaine qui, toute crainte oubliée, s'était empressée de lui raconter tout ce qu'elle ferait quand elle irait à l'école maternelle.
Je n'avais pas entendu Bruno se coucher car je m'étais endormie en pleurant. En me réveillant, vers les sept heures et trente minutes, j'avais eu la surprise de le découvrir près de moi, encore plongé dans le sommeil, alors que d'habitude il avait déjà quitté l'appartement à cette heure-là. Devais-je en augurer qu'il n'avait même plus l'intention de faire semblant de chercher du travail ?
Je sortais de la douche quand il avait surgi dans la salle de bain, les cheveux ébouriffés, son épi brinquebalant sur le haut de son crâne.
« Merde, ou j'ai oublié de remonter le réveil ou je ne l'ai pas entendu sonner ! »
Il s'était figé, en me regardant avec des yeux exorbités :
« Mais qu'est ce que tu t'es fait ? Tu as vu tes épaules ? tu as des bleus énormes ! »
Soudain, il avait réalisé :
« Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas moi qui t'ai fait ça ?
- Oh, ma pauvre chérie, pardonne-moi, je ne voulais pas te faire mal !
- C'est vrai, j'étais exaspéré mais je ne me rendais pas compte...
- C'est trop idiot, Lydie, je t'assure que si j'avais su...
- Dis-moi que tu ne m'en veux pas, ma chérie. Dis-moi que tu me pardonnes. Je te promets que je ne recommencerai pas. Je te jure que je ne m'énerverai plus après toi.
- Dis, tu veux bien me pardonner ? »
Il semblait si sincèrement navré, son épi lui-même avait l'air tellement chamboulé, que je m'étais laissé attendrir. Je n'avais jamais su résister à cet épi malicieux.
Marc et, surtout, Suzanne Vermande nous avaient fait un peu la tête parce que nous ne les avions prévenus que le lendemain que nous ne les accompagnerions pas au théâtre mais les humeurs des Vermande nous importaient peu. De nouveau, Bruno et moi formions un couple harmonieux.
En apparence tout au moins car, si je pouvais désormais aimer à nouveau mon mari sans arrière pensée, je continuais à me ronger en faisant les comptes du ménage. Le pire était peut-être que je ne pouvais aborder ce sujet avec Bruno tout en me doutant que lui aussi se faisait du souci. Mais voilà, pour lui, à cause de son incommensurable orgueil, c'était devenu un sujet tabou.
Et le chantier de réfection de l'ensemble de bureaux restait toujours immobilisé en attendant que commanditaires et prestataires trouvent un accord qui les satisfasse.
Un peu avant la fin du mois d'avril, Rocchi, le sous-brigadier de gendarmerie et partenaire de billard de mon mari le dimanche matin, lui avait téléphoné pour savoir s'il pourrait éventuellement prendre en charge la décoration d'une fermette que venait d'acquérir l'un des ses cousins.
Ce n'était pas une offre mirobolante. Il ne faisait aucun doute que Rocchi attendait de Bruno que ce dernier consente un « prix d'ami » à son cousin mais, compte tenu de la situation, ce n'était pas le moment de faire la fine bouche. La fermette se situait en Normandie, à des kilomètres de distance de chez nous, aussi le cousin s'était offert à loger Bruno ce qui lui éviterait les frais d'hôtel. De façon fort mesquine, je n'avais pu m'empêcher de penser que c'était certainement moins par esprit de générosité que pour éviter de voir sa facture augmentée de frais de déplacements.
Au vu des plans que le cousin de Rocchi avait envoyés, Bruno avait estimé que le chantier requerrait sa présence pendant un délai de trois à quatre semaines. De savoir que Bruno serait absent cinq jours par semaine pour ne rentrer que le week-end ne m'enthousiasmait pas. Jusqu'à présent, nous n'avions jamais été séparés sauf quand je restais sans lui à La Roque-Gageac. Mais c'était différent, je n'étais pas seule, j'étais chez mes parents.
Bruno m'avait promis de me téléphoner tous les soirs et c'était ce qu'il avait fait pendant sa première semaine d'absence. La deuxième semaine, j'avais dû attendre le mercredi avant qu'il m'appelle et, comme je m'en étonnais, il avait allégué qu'il lui était difficile de parler en toute intimité, le téléphone du cousin de Rocchi étant dans un couloir où les gens circulaient sans arrêt. Le vendredi, ce n'était que très tard, alors que je commençais sérieusement à m'inquiéter de ne pas le voir arriver, qu'il m'avait appelé pour m'informer qu'il ne rentrerait pas pour le week-end. Sa voiture avait obstinément refusé de démarrer et le garagiste lui avait déclaré que, pour réparer, il avait besoin d'une pièce qu'il ne pourrait pas se procurer avant le lundi, peut-être même le mardi suivant et, encore, avec de la chance. La révolte parisienne avait gagné la province et c'était le chambardement complet.
Les samedi, dimanche, et lundi suivants, j'avais attendu vainement un appel téléphonique. Aussi le mardi, vers les vingt et une heures, je m'étais résignée à composer le numéro de téléphone du cousin de Rocchi, numéro de téléphone que, m'avait enjoint Bruno, je ne devais appeler qu'en cas d'extrême urgence.
« À qui souhaitez vous parler, m'avez-vous dit ? Monsieur Manzel ? Je suis désolée, mais vous devez faire une erreur de numéro ? » Avait répondu, surprise, une voix féminine au doux accent méridional qui, tout de suite, avait ajouté en riant avec bonne humeur :
« Oh, excusez-moi, vous voulez sans doute parler de Bruno, le décorateur qui travaille pour mon frère ?
- Encore une fois, je suis désolée, je ne connaissais pas son nom de famille et je n'ai pas pensé une minute que quelqu'un pouvait le demander.
- Attendez, je vais vous le chercher.
- Qui dois-je annoncer ? »
J'avais attendu dix bonnes minutes, l'oreille collée au combiné, et je me demandais si la soeur du cousin de Rocchi ne m'avait pas tout bonnement oubliée, avant d'entendre la voix inquiète de Bruno.
« Lydie ? Qu'est ce qu'il se passe ? La petite est malade ? »
« La petite se porte comme un charme. »
« Quelqu'un a appelé pour du boulot, alors ? »
« Ce serait trop beau ! »
« Bon, qu'est ce qui se passe ? Qu'est ce que c'est que ce ton agressif ? Pourquoi tu m'appelles ? Il y a bien une raison ? »
« Comment ça, qu'est ce qu'il se passe ? Tu sais quel jour on est, Bruno ? Mardi. Depuis vendredi soir, tu ne m'as pas appelée une seule fois. Tu ne m'as donné aucune nouvelle et tu me demandes... »
« Merde, Lydie, qu'est ce que tu crois que je suis en train de faire ? Je m'amuse peut-être ? Tu crois que j'ai du temps à perdre à blablater au téléphone ? Je t'avais pourtant bien dit de n'appeler ce numéro qu'en cas d'extrême urgence. »
« Et alors, je ne sais même pas si tu as pu faire réparer ta voiture ! J'ignore totalement si tu vas ou non rentrer ce week-end ! Ce n'est pas un cas d'urgence, ça ! »
« Oh, arrête tes conneries, tu veux.
- Si la voiture n'avait pas été réparée, je te l'aurai dit. »
Le bruit du combiné de téléphone, brutalement raccroché, m'avait meurtri le tympan.

AOUT 1968

« Tiens, je t'ai acheté un cadeau. »
Nous avons éclaté de rire simultanément au risque de réveiller les bambins qui viennent tout juste de s'endormir pour une sieste dont ils ont bien besoin après leurs turbulents ébats matinaux.
Mais comment retenir un éclat de rire en constatant la perfection involontaire de notre numéro de duettiste.
D'un même élan, notre bras droit, prolongé d'un même paquet plat de forme carrée revêtu du même papier noir brillant à motifs dorés, s'est tendu en un geste d'offrande au-dessus de la table de jardin devant laquelle nous nous faisons face, tandis que nous prononcions la même phrase avec la même intonation faussement désinvolte.
Assise un peu plus loin en compagnie de Charles, Miquette s'est interrompue au beau milieu d'une phrase, le sourcil droit imperceptiblement froncé, signe de perplexité quant à la raison de la manifestation de gaîté intempestive de ses filles, tandis que Charles nous a décoché un regard amusé.
Papa qui, à l'instar de ses petits enfants, s'accorde une sieste à l'ombre du noyer, a grommelé quelques mots pour signifier son mécontentement d'être dérangé dans son sommeil et a continué à ronfler.
Tiphaine et moi sommes arrivées depuis hier à La Roque-Gageac.
Seules.
Bruno, que son travail retenait en région parisienne avait admis - d'autant plus volontiers qu'un long parcours en commun ne lui souriait pas plus qu'à moi - qu'il aurait été stupide d'effectuer un aller et retour en voiture dans le seul but de nous amener chez mes parents, Tiphaine et moi. Nous étions tombés d'accord que l'époque du transport des couches, des biberons et de tous ces petits riens qui font que le moindre déplacement en compagnie d'un bébé tient du déménagement était révolue et que la gamine était assez grande pour voyager en train.
Le trajet s'était d'ailleurs très bien déroulé. Bien qu'excitée, comme n'importe quel enfant face à la nouveauté, Tiphaine s'était assez vite endormie, bercée par le roulement des roues dévorant les rails, et je m'étais plongée dans la lecture d'un roman, non pas par intérêt véritable pour l'histoire mais surtout pour échapper à mes pensées sinistres.
Je savais Ghislaine et Charles en vacances à La Roque-Gageac depuis déjà une dizaine de jours et je n'avais donc pas été étonnée de constater que ma soeur nous attendait à l'arrivée du train mais j'avais par contre été surprise de ne pas la voir en compagnie de son mari mais en celle de Marinette. Toutefois, les mines réjouies des deux jeunes femmes m'avaient ôté toute inquiétude quant aux raisons inconnues de l'absence de Charles.
Tiphaine s'était immédiatement précipitée dans les bras de Marinette en réclamant Zacquou - et pourquoi il était pas là, Zacquou ? -, tandis que j'étreignais tendrement Ghislaine.
Alors que je ne rêvais que d'une chose, me relaxer sous une douche bien fraîche après avoir embrassé tous ceux que j'aimais, Ghislaine et Marinette avaient prétexté mourir de soif et nous avaient entraînées à la terrasse d'un café après avoir déposé nos bagages dans le coffre de leur voiture. Elles avaient d'ailleurs obtenu le soutien inconditionnel de ma fille qui faisait connaissance avec une autre nouveauté palpitante d'intérêt, s'asseoir devant une table installée sur un trottoir et regarder déambuler les badauds en dégustant une grenadine, ce divin breuvage.
Elles n'étaient pas aussi altérées qu'elles avaient voulu me le faire croire, ma soeur et ma belle-soeur qui, loin de se précipiter pour avaler leur boisson, s'étaient contentées pendant un long moment de jouer avec leur verre tout en me dévisageant avec ce qui m'avait bien semblé être une sorte de curiosité incompréhensible.
Leur mimique aurait pu m'alarmer si elles n'avaient toutes deux affiché ces airs de chattes repues et indolentes que contredisait l'interrogation voilée d'affectueuse ironie que je lisais dans leur regard.
Le silence qui se prolongeait m'avait quelque peu agacée :
« Et alors ? Qu'est ce que vous couvez toutes les deux ? À quoi vous jouez ? Voilà dix minutes que vous me regardez sans piper mot. Vous avez avalé votre langue ? C'est un nouveau jeu ? Il y a quelque chose que vous voulez savoir ou que vous hésitez à m'apprendre ? Accouchez, nom d'une pipe ! »
Marinette qui avait commencé à siroter quelques gorgées d'eau gazeuse s'était étranglée et avait recraché sa boisson tandis que Ghislaine avait rugi, riant et parlant tout à la fois :
« C'est pas vrai ! C'est un gag ? Nous demander ce que nous couvons ! Nous sommer d'accoucher ! Tu ne vas pas prétendre que tu ne l'as pas fait exprès... »
« On voulait... voulait savoir si toi... toi aussi ? » Avait tenté de m'interroger Marinette en toussant, en s'étranglant et en s'étouffant car elle avait régurgité sa boisson tout autant par la bouche que par le nez.
Elles étaient enceintes toutes deux et s'étaient persuadées que, puisque l'adage prétend « Jamais deux sans trois », je l'étais forcément moi aussi. Si elles avaient fait preuve d'exaltation quelque peu délirante, ce qu'il fallait mettre au compte de leur état, leur supposition n'était pas si absurde puisqu'elles m'imaginaient vivre, comme elles, une existence heureuse et sans nuages.
Comment auraient-elles pu supposer le contraire ? Je n'avais jamais tenu ma famille au courant de mes tracas financiers, de mes démêlés avec Bruno. Un bizarre sentiment de honte m'avait fait garder le secret et pour rien au monde je n'aurais voulu alarmer les miens avec des soucis qui ne concernaient que notre couple. Je n'aurais pas non plus supporté qu'ils me plaignent et portent un jugement défavorable, et forcément partial, envers mon mari quand bien même il le méritait. En outre, j'aimais Bruno et je persistais à croire que notre mésentente n'était que provisoire. Il aurait été stupide de ma part de la divulguer au risque d'altérer encore plus nos relations et, qui sait, de créer entre nous une situation conflictuelle irréversible.
Me gaussant des divagations de Ghislaine et Marinette, je m'en étais tirée par une pirouette. Mes activités professionnelles, même si j'exerçais à mon domicile, occupaient beaucoup de mon temps. Bruno et moi n'étions pas si pressés d'avoir un deuxième enfant...
Elle n'avait pas eu besoin de me le dire pour que je devine que je ne les avais pas convaincues mais elles n'avaient pas insisté, trop contentes de m'apprendre que leurs bébés naîtraient, à quelques jours d'intervalle seulement, au mois de mars prochain et que si la grossesse de Ghislaine laissait Sébastien et Sylvain totalement indifférents, ce qui était normal parce qu'ils étaient trop jeunes pour mesurer l'importance de l'événement, Jacquou n'avait pas du tout compris l'intérêt d'avoir un frère. Parce que pour lui, il ne faisait aucun doute que ce serait un frère. Il n'avait pas caché qu'il ne voyait pas l'utilité d'un bébé qui serait trop petit pour être un compagnon de jeu. D'un autre côté, il avait jugé très pertinente la réflexion de son père qui lui avait déclaré que l'avantage d'avoir un frère aussi minuscule c'était que ce dernier ne chercherait pas à lui chiper ses billes ou ses petits soldats.
Papa et Miquette, tout en louant le courage de mon mari si charmant, si travailleur, s'étaient désolés que je passe mes vacances sans la compagnie de Bruno. Comment auraient-ils pu se douter mes parents chéris que, loin de me navrer, la perspective de vivre quelques semaines loin de mon époux m'apparaissait comme un bienfait.
Je ne savais plus du tout où j'en étais avec Bruno. Ma seule certitude c'était qu'il n'existait aucun point commun entre le gentil jeune homme que j'avais épousé et l'inconnu dont je partageais la vie, cet étranger que j'aimais toujours mais qui me déconcertait, que je ne parvenais plus à comprendre. Une halte était la bienvenue. Elle allait me donner l'occasion de faire le point.
Ce séjour allait me permettre de prendre du recul, de disséquer les divers événements des mois passés. J'étais assez objective pour penser que lorsqu'il existe des divergences dans un couple, on n'a que trop tendance à rendre l'autre responsable, pour me dire que tous les torts ne pouvaient être imputés à Bruno. Je devais tenir compte de ma prédisposition à une extrême susceptibilité. Je ne devais pas oublier que mon caractère réservé pouvait parfois donner à penser que j'étais froide et indifférente. Et je devais me rappeler que Ghislaine m'avait souvent accusée d'être une raisonneuse d'un genre plutôt crispant.
Bruno était un être ombrageux, tout à la fois orgueilleux et peu sûr de lui, perpétuellement en quête d'admiration et de louanges. Est-ce que je ne l'avais pas déboussolé en lui exposant trop franchement mes sujets d'inquiétude, en lui faisant des reproches, en doutant de sa capacité à nous faire vivre avec son travail et en insistant pour reprendre un emploi ?
Mais, en y réfléchissant, est-ce que je ne cherchais pas à me donner bonne conscience en me contraignant à ce mea culpa hypocrite car, quand bien même je m'astreignais à tenter d'analyser froidement la situation, je ne pouvais m'empêcher d'en vouloir à Bruno. Son attitude m'avait trop souvent déçue ces derniers mois.
Pourtant, il avait semblé que tous les nuages s'étaient dissipés après qu'il soit revenu de Normandie.
Le matin même du jour prévu pour son retour, j'avais reçu un appel téléphonique en provenance de la société chargée de la coordination des travaux de cet ensemble de bureaux dont nous n'avions plus signe de vie depuis qu'un litige opposait commanditaires et prestataires. Une aimable et très loquace secrétaire m'avait informée - d'une même traite et sans reprendre son souffle ce qui relevait de l'exploit - que le chantier redémarrait, qu'en fait les parties adverses avaient trouvé un terrain d'entente depuis un certain temps déjà mais que les manifestations de mai avaient incité les commanditaires à faire preuve de prudence car, avec toutes ces dégradations que subissait Paris, il était urgent d'attendre de voir comment les choses allaient évoluer avant de se remettre à l'ouvrage, que maintenant tout le monde était très pressé, que Bruno était attendu à sept heures précises ce prochain lundi pour un rendez-vous de chantier.
En d'autres temps, j'aurais éprouvé un bonheur immense et j'aurais attendu le retour de Bruno avec la plus vive impatience pour lui annoncer la bonne nouvelle et partager son allégresse. Tel n'était pas le cas.
Certes, j'étais contente de savoir que si un chantier s'achevait un autre reprenait aussitôt mais je ne parvenais pas à me sentir particulièrement joyeuse. Je n'étais que soulagée en songeant que je n'aurais pas à faire face à des soucis financiers pendant les mois à venir.
En fin d'après-midi de ce vendredi, je remâchais encore mes griefs tout en essayant de vêtir Tiphaine de son pyjama ce qui n'allait pas sans difficulté car, avec de grands éclats de rire, toute heureuse de ses facéties, elle s'obstinait à enfiler ses deux pieds dans la même jambe de pantalon.
Depuis le moment où il avait brutalement interrompu notre communication téléphonique, je n'avais eu aucune nouvelle de Bruno. J'avais donc eu tout loisir de ressasser ma contrariété et mon exaspération et je ne me sentais pas prête de lui pardonner sa façon cavalière, pour ne pas dire grossière, de se conduire à mon égard.
Le tintement de la sonnette, à la porte d'entrée de l'appartement, avait interrompu le geste que j'ébauchais pour prendre Tiphaine dans mes bras et la déposer dans son lit.
Et merde ! avais-je pensé prosaïquement. Inutile en effet de songer à coucher la gamine qui était curieuse de voir la tête de ce visiteur inattendu et, forcément, bienvenu car tous les motifs lui étaient bons pour retarder le moment de se mettre au lit.
C'était Bruno qui se tenait sur le seuil de la porte, une valise au bout d'un bras et, prolongeant l'autre bras, une main me tendant un bouquet de roses un peu défraîchies.
« Excuse-moi, j'étais trop encombré pour utiliser ma clé. » Avait-il souri, la mine penaude, tandis que Tiphaine se ruait sur lui en poussant une exclamation ravie.
J'accueillerai bien volontiers, et avec reconnaissance, les conseils des épouses qui m'expliqueront comment garder une expression revêche et ne pas oublier le lot de reproches qu'on voulait formuler lorsque votre compagnon surgit à l'improviste, un bouquet de fleurs, même défraîchies, à la main. Pour ma part, j'étais bien trop déconcertée pour émettre le moindre son tandis que Bruno posait sa valise sur le sol de l'entrée, soulevait Tiphaine sur son bras et me tendait son bouquet tout en implorant d'un air contrit :
« Je suis véritablement navré, Lydie, jamais je n'aurai du te raccrocher au nez comme je l'ai fait. Je m'en suis tellement voulu que je n'ai même pas osé te téléphoner par la suite.
- C'était tout à fait normal que tu appelles puisque je ne le faisais pas mais, vois-tu, j'étais tellement pris par mon travail que je n'avais plus du tout conscience du temps qui passait. En plus ton appel m'a surpris à un moment où j'avais une difficulté à résoudre qui me prenait la tête parce que je ne trouvais pas la solution et c'est pour cela que je me suis énervé.
- Je sais, cela ne m'excuse pas mais je te demande quand même de me pardonner. »
Comment résister quand l'être que l'on chérit exprime des regrets aussi sincères ?
J'avais pris le bouquet et déposé un baiser sur les lèvres de mon mari repentant et bien aimé.
Pendant que je m'emparais de sa valise pour en extraire et trier les vêtements à ranger et ceux que je déposerais dans le panier destiné au linge à laver, Tiphaine avait entrepris de conduire son père jusqu'au canapé, dans la salle de séjour. Plus question de la mettre au lit. Elle avait trop de choses à raconter à son papa et, en particulier, sa dernière mésaventure avec Panurge. À peine lui avait-elle laissé le temps de se servir un verre d'eau et de s'asseoir sur le canapé qu'elle s'était installée sur ses genoux pendant que Bruno et moi échangions un regard complice.
« Moi, ze voulais pas les abîmer. Ze voulais que une seule fleur. Et Panurze elle a crié très très fort. Elle a grondé que z'étais une vilaine fille et que ze piétinais et que ze cassais tout. Et moi, ze... »
La personne avec laquelle ma fille avait eu des démêlés habitait l'appartement qui faisait face à celui de Bernard et Solange, au rez-de-chaussée de l'immeuble. C'était une femme qui paraissait âgée d'une trentaine d'années, trop jeune pour qu'on puisse la prétendre vieille fille mais présentant un caractère suffisamment acariâtre pour qu'on soupçonne son état de célibataire d'en être responsable. Son faciès évoquait irrésistiblement celui d'une brebis.
Une tête de brebis n'a rien, en soi, de repoussant mais transposée sur un corps humain cela peut présenter un spectacle aussi ridicule qu'affligeant. C'était le cas.
Nantie d'un caractère plus avenant, cette créature, que d'emblée j'avais baptisée Panurge, aurait sans doute pu faire oublier son physique ingrat mais, outre cette tare, elle était dotée d'un tempérament de mégère.
Tout en allant ranger la valise vidée de son contenu sur la plus haute étagère d'un placard, je n'avais pu m'empêcher de me poser des questions à propos de ma fille car les péripéties qu'elle contait à son père dataient du milieu de semaine ce qui représentait une éternité pour une fillette de son âge.
Une plate-bande d'une trentaine de centimètres de large, agrémentée de fleurs qui varient selon les saisons, cerne l'immeuble et, parmi ses fleurs, certaines d'entre elles attisaient la convoitise de Tiphaine. Je ne connaissais pas leur nom. D'apparence languide et fragile avec leurs minuscules boutons rosés et leur grandes tiges flexibles qui se balancent dès le moindre frémissement de brise, Miquette a toujours prétendu qu'on les nommait des « Désespoir du peintre » car, selon une légende, aucun artiste ne serait jamais parvenu à les reproduire sur une toile.
Profitant d'un moment où j'étais occupée à aider Nathalie, assise près de moi sur un banc dans le parc, à résoudre un difficile problème d'arithmétique, Tiphaine, échappant à ma surveillance, s'était précipitée sur la plate-bande pour cueillir l'une de ces fleurs tant convoitées. Bien évidemment, elle avait, sans malice aucune, commis son larcin sous la fenêtre ouverte de Panurge qui, trop contente de la surprendre en flagrant délit, l'avait sévèrement morigénée.
Était-il normal qu'une fillette âgée d'un peu plus de deux ans seulement se remémore avec tant d'acuité un événement survenu trois jours plus tôt ? Devais-je m'émerveiller ou m'inquiéter qu'elle ait mémorisé un incident, somme toute assez anodin, qui l'avait suffisamment marquée, d'une manière que j'ignorais, pour qu'elle éprouve besoin de le raconter à son père ?
Je ne l'avais pas grondée pour avoir cueilli cette fleur mais je ne m'étais pas élevée non plus contre l'agression verbale que lui avait fait subir Panurge, cette harpie.
Que s'était-il passé dans la petite tête de ma bambine ? M'en avait-elle voulu de ne pas prendre sa défense ? Si elle avait attendu le retour de son papa, son dieu, le seul capable de la protéger, pour lui confier ses misères, n'était ce pas une manière dissimulée de me reprocher ma conduite qu'elle avait peut-être jugée trop timorée ? Allez donc savoir ce qu'il se passe dans la cervelle d'un bout de chou haut comme trois pommes au caractère déjà bien affirmé.
Les jours qui avaient suivi avaient été paisibles.
Le soir, lorsqu'il rentrait, Bruno jouait quelques instants avec Tiphaine qui se réjouissait particulièrement du dernier divertissement qu'il lui avait appris, celui qui consiste à se faire face en tenant le menton de l'autre et à déclamer très sérieusement :
« Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette. Le premier qui rira aura une tapette. »
Il fallait voir comme Tiphaine empoignait et tiraillait la barbe de son papa qui se dépêchait de perdre la partie pour éviter une épilation aussi originale que douloureuse.
Je bougonnais en mon for intérieur car elle acceptait toujours de bonne grâce qu'il la couche et lui raconte une de ces histoires abracadabrantes dont il avait le secret pour l'endormir alors que, lorsqu'il n'était pas là, je devais recourir à mille ruses et supplications pour la mettre au lit.
Ensuite, Bruno et moi prenions notre repas en tête-à-tête et nous nous racontions les menus faits qui avaient ponctué notre journée puis, après avoir rangé la vaisselle sale dans l'évier - car j'aurais tout le temps de la laver le lendemain matin - nous nous installions sur le canapé pour regarder, ensemble, les programmes télévisés.
Peu à peu, j'oubliais les jours sombres que nous avions vécus les mois précédents, je retrouvais mon entrain et ma joie de vivre, et je débordais de projets.
Iette allait m'apprendre à faire des confitures, Nathalie s'était proposée à me donner des cours de tricot, j'avais envoyé ma candidature à une société de cosmétiques spécialisée dans la vente de produits à domicile et Bruno n'y avait rien trouvé à redire puisque j'exercerais cette activité dans le voisinage proche.
Depuis longtemps, je n'avais pas connu une telle euphorie, un tel enthousiasme, aussi était ce avec une parfaite indifférence que j'avais appris que le docteur et le dentiste de la résidence allaient nous quitter pour s'installer dans un cabinet de la petite ville mitoyenne. Que m'importait le départ des deux praticiens ; la bronchite de Tiphaine était oubliée depuis belle lurette, nous jouissions tous d'une bonne santé, et ma deux chevaux serait encore assez vaillante pour nous véhiculer si nous avions à faire soigner un petit bobo.
C'était une fin d'après-midi, alors que j'étais allée chercher Tiphaine chez Iette, que j'avais appris la nouvelle du départ conjugué du docteur et du dentiste.
Après avoir répondu à mon coup de sonnette et être venu m'ouvrir la porte, Iette m'avait invitée à me joindre à elle et à la personne aux yeux encore rougis par des pleurs assise devant la table de la cuisine avant de me servir un café.
Je me souvenais avoir déjà aperçu, à diverses reprises, cette femme d'âge indéterminé à l'aspect un peu sévère. Mais je ne parvenais pas à me rappeler en quelles circonstances.
« Je crois que vous avez déjà rencontrée mon amie Simone Berger, Lydie.
- Simone, cette ravissante petite personne n'est autre que la maman de Tiphaine. » Nous avait présentées Iette qui avait continué tout en me tendant une assiette contenant un assortiment de biscuits.
« Quand Martial a appris pourquoi Simone venait me voir, il a préféré emmener la petite en promenade. Mais ne vous en faites pas, Lydie, ils vont bientôt rentrer.
- Allons bon, tu ne vas pas recommencer à pleurer, Simone. Je sais que c'est un coup dur pour toi mais les larmes n'y changeront rien. »
Elle s'était tournée vers moi :
« Jusqu'à hier encore, Simone assurait le secrétariat du docteur et du dentiste de la résidence. Seulement voilà, ils s'en vont pour rejoindre ce groupe de praticiens qui ont ouvert un centre médical en ville.
- Dans un sens, il faut les comprendre. Ici, ils étaient isolés. Là-bas, ils se retrouveront avec des confrères et ce sera plus rentable pour eux. Mais, dans l'histoire, Simone a perdu son emploi parce que dans ce centre médical, ils ont déjà deux employées pour le travail administratif et prendre les rendez-vous ; et deux secrétaires, cela leur suffit largement.
- Du coup, Simone se retrouve sans travail et ce n'est pas évident d'en trouver un autre, surtout qu'un emploi de secrétaire médicale ne se trouve pas à tous les coins de rue. »
« Et, tu peux bien le dire, va, surtout à mon âge. » Avait renchéri Simone en sortant un mouchoir d'une poche de sa jupe en prévision des larmes qui n'allaient pas manquer de jaillir.
À notre grand soulagement, un peu honteux à Iette et moi, l'arrivée de Martial et Tiphaine nous avait épargné une nouvelle crise de sanglots.
Bien sûr, le sort de cette Simone nous apitoyait mais, à part lui offrir notre sympathie, que pouvions-nous faire ?
Si l'annonce du départ du docteur et du dentiste de la résidence ne m'avait pas affectée, il n'en avait pas été de même pour Bruno dont, encore une fois, la réaction inattendue quand je le lui avais appris m'avait surprise. C'était bien le moment qu'il décanille ce foutu dentiste, justement au moment où une dent de sagesse, enfin, il supposait que c'était une dent de sagesse, venait le titiller.
« Les toubibs, c'est comme les flics, avait-il pesté, ils ne sont jamais là quand on a besoin d'eux. »
Comme par la suite il ne m'avait jamais reparlé de cette dent de sagesse qui le titillait, j'en avais déduit que l'éloignement du corps médical avait déclenché une douleur psychosomatique chez mon très cher mari.
S'il avait maugréé en apprenant le départ du médecin et du dentiste de la résidence, ma mésaventure que je lui avais relatée concernant ma visite inopinée à Suzanne Vermande l'avait beaucoup amusé.
Le premier bruit que j'avais entendu en me réveillant, ce jour-là, était celui de la pluie cinglant les vitres. C'était bien ma veine, j'avais retardé jusqu'au dernier moment la corvée des courses et le réfrigérateur était vide. Tout en grignotant mes tartines et en avalant mon café, un coup d'oeil morose vers la fenêtre de la cuisine m'avait confortée dans mon pronostic. Il ne s'agissait pas d'une simple averse. Le déluge allait durer toute la journée.
J'avais donc été confier Tiphaine à Iette et m'étais résignée à aller faire mes emplettes.
À mon retour, ma fille avait catégoriquement refusé de réintégrer l'appartement avec moi. Je n'allais quand même pas oser la contraindre à quitter « Nalie » qui était invitée à partager le repas du midi de mes voisins et qui, en attendant de s'attabler devant les agapes, avait entrepris de confectionner des colliers et des bracelets de perles multicolores à Tiphaine ? J'avais admis de bonne grâce qu'il était bien plus amusant de faire la dînette avec Iette, Martial et Nathalie que de rester en ma compagnie.
Il faisait tellement sombre que j'avais dû me résoudre à allumer les lampes électriques mais même leur lumière n'atténuait pas l'atmosphère lugubre de l'appartement et le bruit lancinant de la pluie accentuait encore cette ambiance sinistre.
Ranger les courses ne m'avait guère pris beaucoup de temps.
Pour m'occuper, je m'étais lavé les cheveux et m'étais fait un brushing. Finalement j'avais renoncé à l'idée de me laisser pousser les cheveux pour éviter les frais de coiffeur. J'avais allumé la télévision pour constater, une fois de plus, que les programmes étaient insipides. J'avais tenté de lire et abandonné mon roman lorsqu'à la fin d'une page je m'étais avisée que, si mon regard avait parcouru les lignes, mon cerveau n'avait rien enregistré. Et je savais ce qui me turlupinait. Le téléphone ne sonnait jamais et depuis une éternité Bruno ne m'avait donné aucun devis à taper à la machine.
Pour le moment il avait du travail. Mais le chantier devait impérativement être réceptionné dès les premiers jours de septembre. Et après ? Bien sûr septembre c'était dans un peu plus de deux mois mais c'est vite passé deux mois. Que ferait-il après ?
Je ne voyais qu'un moyen pour échapper au cafard que je sentais poindre, confectionner un gâteau.
Et pourquoi pas cette nouvelle recette de gâteau au chocolat que, dernièrement, j'avais trouvée dans une revue et que j'avais découpée et collée dans un cahier destiné à cet usage ? Bruno et Tiphaine étaient friands de mes pâtisseries et depuis quelques temps, parce que la saison s'y prêtait, je leur servais régulièrement des tartes aux fruits. Un gâteau au chocolat consisterait une surprise et ils ne seraient que trop heureux de s'en régaler.
Catastrophe, alors que je préparais les ingrédients nécessaires à la réalisation du gâteau , j'avais découvert que j'avais oublié d'acheter du beurre !
Pas question d'utiliser de la margarine comme substitut. En matière de gâteau au chocolat, Bruno était trop fin gourmet pour ne pas sentir la différence.
Emprunter du beurre à Iette ? À cette heure-ci, ma fille avait terminé sa sieste et j'imaginais déjà son regard accusateur me soupçonnant de vouloir m'inviter à participer à des festivités où ma présence n'était pas désirée.
Et qu'on ne vienne pas me dire que ma fille était trop jeune pour nourrir de telles pensées. Je la connais et vous n'avez jamais eu affaire à son regard bleu comme le plus beau des ciels d'été qui vire au bleu nuit lorsqu'elle est mécontente.
La pluie qui cinglait les vitres ne m'incitait pas à ressortir. J'étais rentrée trempée de ma première excursion chez les commerçants et la perspective d'enfiler un imperméable humide ne me souriait guère.
Je m'étais alors fort opportunément souvenu que Suzanne Vermande m'avait dit être en congés la dernière fois que je l'avais rencontrée dans l'escalier. Avec ce temps pourri, elle n'avait certainement pas eu envie de sortir et j'étais pratiquement assurée de la trouver chez elle. Pourquoi ne pas lui emprunter ce qui me faisait défaut ? Après tout, elle ne se gênait pas, elle, pour me solliciter d'un verre d'huile, de trois ou quatre oeufs, d'une tasse de sucre... qu'elle ne me rendait jamais.
Le jeune athlète blond aux pectoraux lisses comme du marbre, sommairement vêtu d'un slip taille basse destiné à mettre en valeur un ventre parfaitement plat, qui m'avait ouvert la porte de l'appartement des Vermande m'était totalement inconnu.
Incontestablement, ce n'était pas Marc et pendant quelques brèves secondes d'affolement j'avais supposé m'être trompée d'étage.
La vision de Suzanne surgissant à sa suite tout aussi peu vêtue - ce qui m'avait permis de constater qu'elle avait les seins plutôt flasques - si elle m'avait assurée que je ne m'étais pas trompée de porte n'avait en rien émoussé l'état de stupeur dans lequel l'apparition de ce jeune éphèbe m'avait plongée.
Qu'est ce qui m'avait le plus choquée, d'ailleurs ? De découvrir que Suzanne trompait son mari ou qu'elle avait une aventure avec un garçon qui émergeait tout juste de l'adolescence ?
« Entre donc, Lydie, et ferme la porte derrière toi. Et, pendant que tu y es, ferme aussi la bouche ou tu vas gober des mouches. » Avait rigolé Suzanne.
« Très bien, tu es une brave fille. » Avait-elle raillé pendant que j'obtempérais à son injonction
« Et maintenant, si tu veux bien continuer à me faire plaisir, tu quittes cet air affreusement gêné et tu cesses de te trémousser sur place comme une poule qui aurait perdu sa couvée. Je te jure que ce genre de simagrées ne convient pas à ton genre de beauté.
- Rassure-toi, tu ne me prends pas en flagrant délit d'adultère avec... Au fait, tu t'appelles comment, déjà, toi ? »
Le gamin qui me contemplait d'un air béat en arborant un sourire niais ne lui avait pas répondu et c'était aussi bien car, gouailleuse, elle avait continué sur sa lancée :
« T'en fais pas, va. Je ne te mets pas en face d'un cas de conscience.
- On vous a bien dit qu'on était un couple libéré et Marc est parfaitement au courant de mes aventures extra conjugales avec des mecs comme... machin que tu vois là. Et crois-moi que, de son côté, il ne se gêne pas pour sauter une minette de temps à autre, ce dont je me fiche éperdument.
- Maintenant, si tu le permets, je vais aller enfiler un peignoir parce qu'il fait un peu frisquet. »
« Au fait, m'avait-elle lancé tout en me tournant le dos sans plus de façon pour emprunter le couloir qui menait à sa chambre, quel bon vent t'amène ? »
je n'avais pas cherché à être drôle lorsque j'avais relaté cette histoire à Bruno et - mais je m'étais bien gardé de le lui dire - sa réaction amusée m'avait contrariée car, pour ma part, je n'avais rien trouvé de cocasse à cette mésaventure. Bien au contraire, j'avais éprouvé de la répulsion et, quand bien même c'était illogique, car je n'étais pas coupable de quoi que ce soit si ce n'est de m'être trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment, il m'en restait comme une impression de souillure.
C'était vrai que, dès notre première rencontre, les Vermande nous avaient avertis qu'ils étaient un couple libéré mais cette mise en garde n'avait rien signifié pour moi et j'en voulais à Suzanne de m'avoir confrontée à une situation embarrassante. Je ne les fréquentais que parce que Bruno prenait beaucoup de plaisir à leur compagnie et je m'expliquais maintenant le malaise que j'avais toujours éprouvé en leur présence. Pour tout dire, je n'avais plus trop envie de poursuivre des relations avec ce couple dont je jugeais la conduite malsaine et j'étais bien décidée à convaincre Bruno d'espacer nos soirées avec eux.
Je n'aurais pu choisir pire moment que ce soir de début juillet pour exposer le résultat de mes cogitations à Bruno.
Le baiser qu'il avait déposé sur mes lèvres pour me dire bonjour, en rentrant, était fortement parfumé à l'anis. Or, si Bruno et moi apprécions un verre de vin après notre repas du soir, s'il nous arrivait de déguster un verre d'eau-de-vie au cours d'une soirée, en règle générale, nous ne buvions que de l'eau.
Le parfum inattendu de son haleine m'avait donc plus intriguée que contrariée et son exubérance insolite pendant le repas avait fini par me divertir. Mon cher mari avait sans doute fêté un événement quelconque avec ses partenaires de chantier et il était manifeste qu'il avait un petit « coup dans le nez ». Ce n'était pas bien grave et j'aurais été bien bête de lui reprocher ce léger et très exceptionnel écart de conduite. Je le lui pardonnais d'autant plus volontiers que sa verve inhabituelle pour me raconter certaines péripéties survenues sur le chantier m'amusait énormément.
Lorsqu'au moment où nous nous installions sur le canapé pour regarder le programme télévisé, il m'avait dit : « Ah, pendant que j'y pense, j'ai rencontré Marc tout à l'heure. Il m'a demandé si on voulait se joindre à eux pour aller voir le feu d'artifice du 14 juillet. », l'occasion m'avait paru excellente de lui faire part de mes réserves quant à l'intérêt relatif de continuer à fréquenter ce couple dont le mode de vie, sans aller jusqu'à m'offusquer, me mettait mal à l'aise.
« Je sais bien que tu trouves beaucoup de plaisir à discuter football avec Marc et politique avec Suzanne mais franchement, je trouve vos éternelles discussions un peu fastidieuses. Je ne trouve rien de passionnant à entendre parler de dribbles ou de penalty pendant une bonne partie de la soirée et avec Suzanne vous ressassez toujours les mêmes arguments.
- Je ne goûte pas particulièrement non plus leur lubie de soirées thématiques. La dernière qu'ils ont organisée avec pour thème une ambiance pseudo-tahitienne était particulièrement grotesque et eux, avec leurs paréos qui leur couvraient à peine les fesses si bien qu'on voyait leur slip de bain à chaque fois qu'ils s'asseyaient, étaient presque indécents.
- Et sans m'attarder sur cette manie ridicule qu'ils ont maintenant de nous accueillir par un baiser sur la bouche, depuis leur soirée russe, je n'apprécie pas tellement la façon dont Marc me serre contre lui ni les roucoulades de Suzanne qui t'enlace comme une pieuvre affamée lorsque nous dansons. »
Tout à mon sujet, je n'avais pas remarqué que Bruno se renfrognait de plus en plus au fur et à mesure que je parlais et son explosion hargneuse m'avait sidérée.
« Mais c'est stupide tout ce que tu racontes, Lydie.
- Marc et Suzanne sont agréables, intelligents, divertissants. Ils ne songent à rien d'autre qu'à se distraire en notre compagnie et nous reçoivent sans aucune arrière-pensée.
- La vérité, c'est que tu n'avais rien compris quand ils nous ont dit qu'ils étaient un couple libéré ce qui, entre nous, et parfaitement leur droit : ils sont majeurs et vaccinés, et que tu as été vexée de constater que malgré tes airs affranchis tu n'étais encore qu'une petite campagnarde naïve.
- Les mines effarouchées c'est peut-être mignon pendant un certain temps, ma jolie, mais il faudrait quand même que tu acceptes les réalités de la vie. Tout le monde n'a pas forcément envie de vivre comme papa et maman, d'écouter les sermons de Monsieur le curé, de ne penser qu'aux mioches et à la meilleure façon de préparer une tarte ou un soufflé au fromage.
- Tu veux que je te dise, Lydie, tu es jalouse.
- Tu es jalouse parce que leur largesse d'idée froisse ton esprit puritain de petite paysanne, jalouse parce que tu ne piges pas toujours la subtilité de leurs plaisanteries, jalouse et envieuse parce qu'ils mènent un train de vie que nous ne pouvons pas nous permettre, jalouse parce qu'ils m'amusent et que tu n'admets pas que je trouve du plaisir à fréquenter d'autres personnes que toi et ta foutue famille.
- Il faudrait sérieusement songer à te décoincer un peu ma pauvre fille ou bien tu vas finir par ressembler à Panurge. »
Sans me donner la possibilité de protester, il avait conclu en se levant, en s'étirant et en baillant à se décrocher la mâchoire :
« Bon, j'ai assez entendu de bêtises pour ce soir.
- Je suis fatigué et demain je me lève tôt. Toi, tu fais ce que tu veux mais moi je vais dormir. »
Il ne m'avait même pas embrassée pour me souhaiter une bonne nuit avant d'aller se coucher me laissant abasourdie et plongée dans un abîme de perplexité.
Était-ce ainsi qu'il me voyait mon mari ? Comme une « bobonne » à l'esprit étriqué !
Je m'étais refusée à le croire, préférant attribuer sa manifestation de mauvaise humeur au fait qu'il avait bu un peu trop que de raison. Si c'était ainsi qu'il réagissait à un excès d'alcool, il valait mieux qu'il s'abstienne de boire. Et s'il me trouvait trop coincée, comme il le disait, il n'avait qu'à me laisser reprendre un emploi. Rien de tel que des échanges de vues avec des collègues de bureau pour vous maintenir l'esprit alerte et ouvert. Je m'étais bien promis de le lui balancer s'il récidivait encore, ne serait ce qu'une seule fois, ce genre de laïus insultant.
Je n'y avais pas échappé. Après avoir confiée Tiphaine à la garde de Iette et de Martial, Bruno et moi ... et les Vermande avions été admirer le feu d'artifice du 14 juillet puis participer au bal qui avait suivi.
Au début, lorsque Bruno m'avait entraînée dans une série de rock and roll endiablés puis lorsque nous avions dansé, tendrement enlacés, au gré d'une valse tourbillonnante, je m'étais plutôt bien amusée. Pourquoi avait-il fallu que diverses contrariétés viennent gâcher le reste de la soirée. J'avais très vite été agacée lorsque, systématiquement, après chaque danse, Marc avait entraîné Bruno vers le bar pour consommer des bières sous prétexte qu'il faisait chaud et qu'ils avaient besoin de se désaltérer, par les poses alanguies de Suzanne qui roucoulait, la tête reposant sur l'épaule de mon mari, et la façon exaspérante de m'étreindre de Marc lorsque nous évoluions au cours d'un slow.
Pour cette dernière raison d'ailleurs, je n'avais été que trop contente d'accepter l'invitation du sous-brigadier Rocchi à danser un tango avec lui.
« C'est vraiment dommage que vous n'ayez pas pu venir pour la fête que mon cousin a donnée pour l'anniversaire de Colomba, Madame Manzel. Mais, d'un autre côté, je comprends pourquoi vous n'avez pas voulu envisager un déplacement avec tous ces gens qui manifestaient un peu partout. Il y avait de quoi hésiter à entreprendre un voyage.
- Ah, c'est pas pour dire, mais on a eu un mois de mai particulièrement chaud et qu'est ce qu'on s'est fait chahuter, nous, les policiers. Croyez-moi que j'étais bien content de ne pas faire partie du corps des CRS !
- L'anniversaire de la petite, j'ai même cru un moment que je ne pourrais pas y assister. C'est sans arrêt et à tous moments qu'on était réquisitionnés pour le service. J'aime mieux vous dire que je n'avais pas mis mon uniforme, ce week-end là, pour me rendre chez mon cousin. »
Que me chantait-il le sous-brigadier de gendarmerie Rocchi ? De quelle fête d'anniversaire parlait-il ? Qui était cette Colomba ?
Sous l'effet de la surprise, j'avais trébuché et lui avais écrasé le pied.
« Excusez-moi, sous-brigadier. J'espère que je ne vous ai pas fait mal ? »
« Allons donc, chère Madame, vous plaisantez ? Vous êtes légère comme une plume.
- Il faut reconnaître que ce plancher n'est pas très fameux. »
Ma maladresse et notre bref échange de propos affables m'avaient au moins permis de mettre de l'ordre dans le maelström de pensées qui grouillaient dans ma tête et de récupérer mon sang froid.
Ainsi donc, Bruno avait inventé un prétexte pour ne pas rentrer à la maison pendant le week-end et pouvoir participer à la fête d'anniversaire de cette Colomba ! Sa voiture n'avait jamais été en panne !
Pourquoi m'avait-il caché cette invitation ? Il était évident que je n'aurais pas voulu me rendre à cette fête car, ainsi que l'avait dit le sous-brigadier Rocchi, les manifestations du mois de mai m'auraient dissuadée d'entreprendre le voyage, mais j'aurais très bien compris que Bruno souhaite y assister.
Son mensonge ne pouvait avoir qu'une raison : il avait quelque chose à se reprocher. Cette Colomba, très certainement. Il ne faisait aucun doute pour moi qu'il avait eu une aventure avec cette fille. C'était peut-être même cette Colomba qui s'était montrée si déconcertée d'entendre le son de la voix d'une... Madame Bruno Manzel au téléphone ? Parce que bien sûr, il avait bien dû se garder de lui dire qu'il était marié.
Je ne m'étonnais plus maintenant du montant de prestation des travaux facturé au cousin de Rocchi. Montant qui m'avait effarée ; tellement ridiculement dérisoire que je n'avais pu m'empêcher d'en faire la remarque. Ce n'était pas un prix d'ami que Bruno avait consenti au cousin, c'était un tarif préférentiel. En haussant les épaules, Bruno avait allégué qu'il ne pouvait agir autrement compte tenu de l'hébergement fastueux dont il avait profité.
Ben voyons ! Un hébergement fastueux, hein ? L'hébergement que lui avait offert, sous sa couette, la très accueillante Colomba. Tout s'expliquait, ce n'était pas un prix d'ami que Bruno avait pratiqué, c'était un prix « d'amant ».
Pendant que, se soumettant de bonne grâce à ma demande, le sous-brigadier de gendarmerie Rocchi me guidait vers le bar (ni le climat ni la danse n'en étaient responsables mais je m'étais sentie brusquement un gros coup de chaleur, moi aussi), j'avais susurré :
« Mon mari m'a dit avoir passé un très agréable séjour chez votre cousin, sous-brigadier. Et il m'a fait les plus grands éloges de Mademoiselle Colomba qu'il a trouvé absolument charmante et très mature pour son âge. Car elle est très jeune, je crois ?
- Ah, elle a vingt-huit ans ! Et j'ai cru comprendre qu'elle n'avait pas de petit ami ? »
« Hélas non, peuchère ! La pauvre pitchounette ! »
L'exclamation navrée du sous-brigadier m'avait paru un tantinet exagérée. Ne pas être mariée ni même fiancée à vingt-huit ans, ce n'était pas une tare quand même ? Mais je ne m'y étais pas arrêtée. Les corses, en bons méridionaux, n'ont-ils pas tendance à une certaine outrance tant en ce qui concerne leur manière d'appréhender les choses que dans leurs propos ?
Quelques temps après, j'avais sournoisement demandé à Bruno, d'un ton volontairement anodin :
« Tiens, au fait, j'ai fait un peu de classement dans les papiers à remettre au comptable et je n'ai pas trouvé la facture de réparation. Tu as dû la garder dans ton portefeuille. Est-ce que tu peux me la donner ? Le comptable va certainement me la réclamer. »
« La facture de réparation ? Quelle facture ? »
« Enfin, tu sais bien. Il n'y en n'a pas trente-six mille. Je parle de cette réparation que tu as été obligée de demander à un garagiste quand ta voiture est tombée en panne pendant ton séjour en Normandie. »
Il m'avait rabrouée, la mine furibonde.
« Tu me parles d'une facture vieille de deux mois. Comment veux-tu que je me rappelle où je l'ai mise. Ce dont je suis sûr c'est qu'elle n'est pas dans mon portefeuille. J'ai dû te la donner. C'est à toi de tenir les papiers en ordre alors qu'est ce que tu viens m'embêter avec ça. »
S'il avait cru s'en tirer à si bon compte, c'était mal me connaître.
J'avais laissé passer quelques jours avant de repartir à l'attaque avec d'autant plus de rogne qu'une nouvelle fois il était rentré en empestant l'alcool ce qui m'avait passablement irritée :
« Aujourd'hui, j'ai noté toutes les dépenses que tu as effectuées par chèques et je n'ai pas trouvé le règlement que tu as fait au garage pour la réparation de ta voiture.
- Et ne me demande pas de quelle réparation il s'agit. Je parle de celle que tu as fait faire pour la voiture quand tu étais en Normandie. »
Le regard mauvais, il m'avait rembarrée :
« Mais tu m'embêtes à la fin avec cette réparation de voiture !
- D'ailleurs, j'y ai repensé depuis. Il n'y a pas de facture parce que j'ai réglé en espèces et comme ça le garagiste ne m'a pas fait payer la TVA. Toi qui prônes toujours l'économie, tu devrais être contente ! »
« Oui, et bien en parlant d'économie, ce n'est pas en allant dépenser les sous du ménage au bistrot que tu risques d'en faire des économies ! »
La violence du coup de poing qu'il avait asséné sur le mur avait décroché l'horloge murale, suspendue à un clou, qui s'était fracassée sur le carrelage. D'un coup de pied brutal, il l'avait envoyée valdinguer à travers la cuisine.
« C'est ça, traite-moi d'ivrogne, pendant que tu y es.
- Qu'est ce que tu crois, pauvre crétine, que les affaires se traitent sur le chantier ? Et bien détrompe-toi ma belle, c'est au bistrot, devant un Pastis, qu'elles se traitent les affaires.
- Qui est ce qui viendra encore geindre si je n'ai pas de travail au mois de septembre, hein ? »
Exaspérée tout autant par sa brutalité que par sa mauvaise foi, j'avais hurlé :
« Je suis peut-être une crétine mais pas encore assez pour ne pas savoir compter. Ces derniers temps, si à chaque fois que tu as été t'imbiber d'alcool tu avais décroché une commande tu serais assuré d'avoir du travail pour un an au moins ! »
Le tremblement incoercible qui s'était emparé de son corps, la soudaine pâleur de son visage, son regard douloureux m'avaient effrayée. Instantanément, je m'étais radoucie et élancée vers lui :
« Écoute mon chéri, j'y suis peut-être allée un peu fort, mais... »
Il m'avait repoussée d'une bourrade si violente que j'avais été projetée sur le sol et que mon épaule droite avait pris sévèrement contact avec l'un des pieds de la table que j'avais heurté en tombant.
« Pauvre conne ! Heureusement que tu vas bientôt partir quelques temps chez tes parents.
- J'espère que ça te donnera le temps de réfléchir un peu à toutes les stupidités que tu peux raconter parce que je commence à en avoir ras-le-bol de tes sermons. »
La porte qu'il avait claquée derrière lui en sortant avait longtemps frémi sous le choc et je n'avais plus entendu que le bruit de ses pas qui dévalaient rageusement l'escalier tandis que, totalement abasourdie, hésitant entre la colère et les larmes, soulagée malgré tout que nos éclats de voix n'aient pas réveillé Tiphaine, j'étais restée assise par terre en frottant machinalement mon épaule meurtrie sans songer à me relever.
Mais qu'est ce qu'il nous arrivait ! Ce n'était pas possible, je cauchemardais ! Cette brute agressive, ce n'était pas mon Bruno, pas celui que je connaissais ! Tous les couples ont des altercations mais les accès de fureur de Bruno étaient démesurés. Pourtant, j'étais persuadée qu'il m'aimait, que déjà il devait se repentir de sa brutalité. Il s'était emporté et n'avait pas mesuré la violence de son geste.
Il n'avait pas jugé bon de s'excuser pendant les jours qui avaient suivi mais je n'avais plus senti sur lui, non plus, cette désagréable odeur d'alcool anisé. Toutefois, je ne me faisais guère d'illusion : ce n'étaient certainement pas mes reproches acerbes qui avaient porté leurs fruits mais plus vraisemblablement la douce remontrance de Tiphaine :
« Z'aime mieux quand tu sens bon le papa. Pas comme tu sentais hier. Hier, c'était beurk. »
Heureusement que la date de mon départ pour La Roque-Gageac était imminente car le climat tendu qui régnait entre nous devenait oppressant.
Nous n'échangions plus que de rares propos, d'un ton courtois et compassé, et uniquement lorsque cela s'avérait indispensable. Nous évitions soigneusement tout geste qui aurait laissé supposé un désir de rapprochement. Nos regards se fuyaient et il fallait posséder toute l'innocence primesautière de Tiphaine pour ne pas s'aviser de nos attitudes guindées lorsqu'elle nous contait tous les menus faits qui avaient meublé sa journée.
« Tu es une sacrée chipie, mais je t'aime bien quand même. » A ri Ghislaine en déchirant le papier cadeau pour en extirper le dernier disque de Johnny Halliday.
« Tu es une belle enquiquineuse, mais je t'aime bien aussi. » Lui ai-je rétorqué, tout sourire, en déballant soigneusement le paquet contenant le plus récent disque de Michel Sardou.
Nous nous sommes embrassées sous les regards attendris de Charles et Miquette.
La veille au soir, pour une peccadille, nous nous étions prises de bec pendant le repas familial.
Tout avait pourtant commencé sur le ton de la blague quand papa, débordant de bonheur parce que ses filles l'entouraient, n'avait rien trouvé de mieux, pour exprimer son contentement, que d'entonner la célèbre chanson interprétée par Tino Rossi, « Petit papa Noël ».
Nous savions tous que lorsque papa chantait c'était parce qu'il était particulièrement heureux et c'était toujours avec une certaine émotion que nous l'écoutions. Mais, ce soir-là, l'excitation, la joie de me retrouver parmi les miens, le climat de paix dont je jouissais enfin après les difficiles moments que j'avais vécus avec Bruno, l'atmosphère de tendresse qui nous unissait, m'avaient particulièrement sensibilisée et je sentais qu'il suffirait d'un rien pour que je fonde en larmes. Réaction qu'il m'aurait été bien difficile d'expliquer.
Papa qui chantait pouvait être ce rien. Pour rompre le charme, ne pas me laisser envahir par l'émotion, je l'avais interrompu en persiflant :
« Oh, papa, tu n'as pas l'impression que tu te trompes un peu de saison ?
- Et, entre nous, « Petit papa Noël », c'est un peu ringard, non ? »
D'autant plus furibonde qu'elle s'était sentie lésée parce qu'elle ne demandait qu'à se laisser attendrir, Ghislaine avait protesté avec véhémence :
« Ringarde cette chanson ? Non, mais il vaut mieux entendre cela que d'être sourd ! Et c'est toi qui ose prétendre que cette chanson est ringarde ! Mais quand on prend un plaisir aussi aberrant à écouter les bêlements de ton Sardou, on ne traite pas les autres de ringards ma pauvre fille ! »
Faisant fi des regards, amusé de Jean, affolé de Marinette, étonné de Charles, résigné de papa, imperceptiblement narquois de Miquette, nous étions reparties dans l'une de nos sempiternelles querelles à propos de nos goûts musicaux.
Ghislaine, qui était une fan inconditionnelle de Johnny Halliday, m'avait narguée affirmant que mon idole, Michel Sardou, terminerait sa carrière sous l'aspect d'un petit gros essoufflé. Avec acrimonie, je lui avais rétorqué que Michel Sardou, lui, savait chanter alors que son Johnny Halliday criaillait comme une perruche hystérique et que je ne lui accordais pas quinze ans pour se métamorphoser en débris ambulant et ravagé par les tics, avec la vie de patachon qu'il menait.
Comme au temps béni de notre adolescence, Miquette avait rétabli le calme. Il lui avait suffi d'énoncer d'une voix sereine :
« Quand vous aurez fini de vous disputer, les filles, vous admettrez avec moi que c'est quand même Claude François... »
Nous avions pouffé et achevé sa phrase avec elle :
« ... qui sera toujours le meilleur, le plus beau, le champion. Et dans trente ans, on se précipitera encore pour aller l'applaudir à ses concerts. »
Ce n'était pas un secret. Nous savions tous que le rêve de Miquette aurait été, si elle avait été plus jeune, de faire partie de la troupe de danseuses de Claude François et nul, parmi nous, n'aurait songé à se moquer. Même à présent qu'elle était grand-mère, notre Miquette, elle était si svelte, si ravissante avec sa blondeur incomparable et son visage qu'aucune ride n'avait encore osé griffer, qu'elle s'amusait, secrètement flattée, lorsqu'elle détrompait bien des clients qui s'effaraient qu'elle soit notre mère et non pas notre soeur aînée comme ils l'avaient supposé, en toute bonne foi.

OCTOBRE 1968

Tiphaine était rentrée de La Roque-Gageac toute potelée et dorée comme un brugnon. En pleine forme pour attaquer la rentrée scolaire.
En ce qui me concernait, si je me sentais reposée, les vacances n'avaient pas été idylliques. Non pas que je n'aie goûté le bonheur de me ressourcer dans mon Périgord à la beauté toujours aussi sublime, profité de la présence et de la tendresse constante des membres de ma famille, pris plaisir à voir s'ébattre les bambins, mais trop de soucis me tracassaient, trop d'incertitudes me rongeaient, trop de questions insidieuses me hantaient.
De plus, si je n'avais jamais été exubérante, j'étais d'un naturel enjoué et j'avais toujours participé avec entrain tant aux discussions qu'aux diverses activités qui nous réunissaient, quelles soient ménagères ou ludiques. J'avais donc constamment dû veiller à ne pas éveiller les soupçons par une attitude songeuse et renfermée et je m'étais étonnée que ceux qui me connaissaient si bien ne remarque pas le manque de spontanéité de mes rires, combien je m'appliquais à paraître naturelle et décontractée.
Ils étaient tous tellement affectueux, tellement confiants, tellement sincères, qu'il me semblait les tromper en permanence et je me sentais fautive de leur laisser croire que j'étais parfaitement heureuse et insouciante.
J'étais parvenue à donner le change et à jouer mon rôle de joyeuse estivante vis-à-vis de Papa et Miquette qui, lorsqu'ils parvenaient à se libérer des taches multiples que nécessitaient restaurant et hôtellerie, étaient bien trop occupés à profiter pleinement de la présence de Tiphaine, Sébastien et Sylvain - qu'ils ne voyaient que trop rarement à leur gré - pour remarquer une anomalie quelconque dans mon comportement. Je n'avais pas eu trop de peine, non plus, à dissimuler mes états d'âme à Charles et Ghislaine car le bonheur de se retrouver ensemble et de pouvoir, enfin, oublier l'hôpital et ses patients les rendaient sourds et aveugles. Je n'avais pas eu trop à me soucier de Jean, bien trop absorbé par la bonne gérance de son camping et à veiller au bien être de sa femme et de son fils pour porter attention à quoi que ce soit d'autre.
Il m'avait été plus difficile de leurrer cette futée de Marinette.
La perspicacité de ma belle-soeur était redoutable quand il s'agissait de moi. J'étais celle qui l'avais spontanément adoptée lorsque Jean avait fait part de son désir de l'épouser et que mes parents faisaient la grimace. Elle ne me laissait oublier ni l'adoration indéfectible qu'elle me vouait depuis ce soir-là ni qu'elle était la petite fille d'une sorcière et que je ne pouvais pas la duper.
Elle n'avait pas besoin de parler pour que je devine ses interrogations à mon sujet. Il suffisait qu'elle m'adresse un sourire indécis quand elle m'avait surprise à rêver au cours d'une discussion passionnée, un regard perplexe lorsque j'éclatais d'un rire nerveux lorsque l'un ou l'une d'entre nous affichait une mine piteuse après avoir lancé une boutade qui n'avait rien de particulièrement drôle.
Cependant, trop respectueuse de l'intimité de chacun, elle n'avait jamais cherché à m'extorquer une confidence. Ce n'était qu'à la veille de mon départ qu'elle m'avait chuchoté à l'oreille tout en m'embrassant :
« N'oublie jamais ma Lili que si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, tu m'entends bien, de quoi que ce soit, je serai là. »
Bruno avait téléphoné régulièrement, deux ou trois fois par semaine, en fin d'après midi. Je ne me faisais aucune illusion. Je savais que ce n'était pas moi qu'il souhaitait entendre mais sa fille chérie.
Je redoutais ces appels. Nous n'avions rien à nous dire, le téléphone accentuait l'écho de nos voix compassées et je craignais que la brièveté de nos conversations intrigue papa et Miquette. Je n'avais pourtant guère de raison de m'inquiéter à ce sujet car ils étaient bien trop amusés par le spectacle de Tiphaine qui s'agrippait à mon short de toile ou à mon pantalon de jean en trépignant pour que je lui cède le combiné.
C'est qu'elle en avait des choses à raconter à son papa. Et elle s'ennuyait très fort de lui. Et quand est ce qu'il venait ? Et elle aussi elle lui faisait des tas de bisous.
Autant je redoutais ces appels téléphoniques, autant ma fille les appréciait et les attendait avec la plus vive impatience. Non seulement parce qu'elle adulait son père mais parce qu'elle s'enorgueillissait auprès de ses cousins - qui d'ailleurs s'en fichait royalement - d'être la seule enfant qui bénéficiait de l'honneur de recevoir des communications téléphoniques.
Où pouvait aller se nicher la vanité, quand même !
Même si je passais des vacances inconfortables, j'aurais souhaité que les jours ne défilent pas aussi vite. La froideur de nos rapports avec Bruno ne se démentait pas et j'appréhendais nos retrouvailles.
Fort heureusement, nos trois derniers entretiens téléphoniques, lors de la dernière semaine qui précédait mon départ, avait laissé augurer un apaisement dans nos relations et soulagé la tension qui m'habitait.
Cela avait commencé avec Tiphaine qui, après avoir raccroché le combiné, m'avait confié :
« Papa, il a dit de te dire qu'il s'ennuyait beaucoup de moi et de toi aussi. »
Au cours de l'appel téléphonique suivant, Bruno avait lâché, d'un ton détaché :
« C'est fou comme l'appartement est triste quand vous n'êtes pas là toi et la petite. C'est tellement vide que, certains soirs, je n'ai même pas envie de rentrer.
- Enfin, vide n'est pas très exactement le mot parce que, je ne sais pas comment j'ai fait, mais j'ai flanqué la pagaille un peu partout. »
« Ne va surtout pas croire pour autant que c'est de la ménagère que je m'ennuie. » S'était-il empressé d'ajouter et, dans un murmure si tendre que je m'étais demandée si je ne l'avais pas imaginé :
« C'est ma femme qui me manque. »
J'étais parvenue à le dissuader d'accomplir le trajet en voiture pour venir nous chercher Tiphaine et moi. À quoi bon entreprendre un trajet aussi fatigant alors que Tiphaine se réjouissait de voyager, une nouvelle fois, en train. Et cette fois, m'avait-elle assurée, elle ne s'endormirait pas et elle serait sage comme une image.
Je répugnais à me l'avouer mais si je préférais prendre le train, c'était pour éviter de franchir Limoges en compagnie de Bruno. C'était une ville que j'avais « prise en grippe ». Quand bien même je faisais une fixation idiote, quand bien même cela relevait de la superstition, je ne pouvais m'empêcher de penser que cette ville me portait malheur. Elle appelait sur moi les coups du sort.
J'avais supposé que nos retrouvailles avec Bruno donneraient lieu à une certaine circonspection de part et d'autre. Je m'étais trompée. Décidément, mon mari continuait à me surprendre.
Après le repas du soir que Tiphaine avait exigé de partager avec nous - on n'allait quand même pas oser la mettre au lit alors qu'elle avait tant de choses à raconter à son papa qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps - et après que Bruno soit parvenu à la convaincre qu'il était temps de dormir, il m'avait entraînée dans notre chambre sans même me laisser le temps de débarrasser la table des couverts qui l'encombraient.
Depuis bien longtemps mon cher époux n'avait pas manifesté une telle frénésie amoureuse.
Ce n'était que le lendemain qu'il m'avait annoncé une nouvelle qui ne pouvait que me faire plaisir. Je n'avais pas à me soucier du chantier qui allait s'achever, deux autres commandes lui avaient été confiées qui lui assuraient du travail jusqu'à la fin de l'année.
Notre vie avait repris son cours. Je voulais oublier les orages qui avaient perturbé notre couple.
J'aurais donc dû être pleinement satisfaite de l'harmonie qui semblait à nouveau régner dans nos rapports et pourtant je ne parvenais pas à retrouver ma sérénité.
Deux raisons m'en empêchaient. La première était que j'avais été dépitée de constater que, la plupart des soirs, Bruno fleurait cette désagréable odeur d'alcool anisé qui me répugnait et, si je me gardais bien de lui adresser le moindre reproche, je ne pouvais éviter de m'en inquiéter. Ainsi donc, il continuait à fréquenter les bistrots après sa journée de travail. L'expérience ne lui avait donc pas appris que l'alcool affectait son humeur, que l'excès de boisson le rendait irascible.
La deuxième raison me chagrinait.
Depuis mon retour de vacances, Bruno se montrait de nouveau un amant fougueux et attentionné mais si je lui donnais l'illusion de participer pleinement à ses étreintes, je ne parvenais pas à m'abandonner totalement. La même pensée obnubilante qui avait empoisonné une grande partie de mon séjour à La Roque-Gageac continuait à me tarabuster. Bruno m'avait menti. Bruno m'avait trompée, j'en étais persuadée.
Avait-il fait preuve de la même passion en caressant le corps de cette Colomba ? Lui avait-il murmuré les mêmes mots d'amour qu'il me susurrait à moi ? Avait-il fait des comparaisons entre nos deux corps, nos différentes façons d'aimer ? Avait-il pris plus de plaisir avec elle qu'avec moi ? Et, pire que tout, avait-il éprouvé autre chose que du désir pour cette fille ?
Chaque fois que mon esprit venait butter contre ces questions obsédantes, mon coeur se déchirait comme sous l'effet d'un coup de poignard.
Combien de fois l'avais-je lu, avec indifférence, cette expression imagée dans certains des romans dont je m'étais délectée. « La douleur lui avait transpercé le coeur comme un coup de poignard ». Pas besoin de s'attarder. Le personnage de l'histoire avait éprouvé une vive et violente souffrance. C'était lu, enregistré, compris. Je continuais ma lecture, curieuse de la suite de l'intrigue.
Mais là, il ne s'agissait pas de roman. La souffrance était bien réelle. Fulgurante dès que je me prenais à évoquer l'image de Bruno tenant cette Colomba tendrement enlacée, elle irradiait par vagues, me lacérant les nerfs, provoquant une douleur à la limite du supportable.
Je n'allais pourtant pas tarder à être guérie de mes tourments mais de telle manière que je n'avais éprouvé qu'un soulagement mitigé tant j'avais été envahie par la pitié et par la honte.
Nonobstant ces moments où la pensée que Bruno, l'homme qui m'avait juré fidélité, l'homme en qui j'avais placé toute ma confiance, m'avait trompée, ces moments qui me laissaient pantelante, terrassée par la souffrance, mes journées s'écoulaient sur un rythme paisible. Toutefois, un incident mineur m'avait fait mesurer la précarité de cette tranquillité.
Un soir que Bruno m'avait embrassée en rentrant de son travail, je n'avais pu réprimer une grimace de dégoût accompagné d'un mouvement de recul parce que son haleine dégageait un parfum d'alcool anisé encore plus affirmé que d'autres soirs.
Instantanément son regard avait noirci, son attitude s'était raidie et j'avais sentie la chair de poule me hérisser les bras dans l'attente de la réaction que mon involontaire sursaut écoeuré allait déclencher.
Il s'était contenté de me dire, sur un ton sardonique :
« Tu ne peux pas t'en empêcher, hein Lydie ? Toi, la valeureuse, l'irréprochable. Sainte Lydie, celle qui agit toujours selon les règles de la bienséance, qui ne commet jamais un faux pas.
- Mais figure-toi, ma jolie, que si je n'avais pas été boire un verre avec l'architecte qui prenait un pot en compagnie de quelques artisans, jamais je n'aurai eu mes deux dernières commandes. Je te l'ai pourtant déjà dit, il me semble, que c'était au bistrot et non pas dans les bureaux que se traitent les affaires.
- Il faut te faire une raison, Lydie, la vie n'est pas composée d'amour et d'eau fraîche. Elle est faite de compromis et de Pastis. »
Le reste de la soirée n'avait pas été altéré par cet incident mais Bruno n'avait pas fait mine de me prendre dans ses bras lorsque nous nous étions couchés et il s'était très vite endormi tandis que je cherchais en vain le sommeil en ruminant de sombres pensées. Qu'était ce donc que ce métier qui obligeait un homme à boire pour se procurer du travail ?
À quelques temps de là, j'avais eu la surprise de recevoir un appel téléphonique tout à fait inattendu. Astrid et Don, qui rentraient d'un séjour sur la Côte d'Azur où ils avaient passé quelques jours de vacances, se proposaient de nous rendre visite pendant le week-end mais tenaient à s'assurer qu'ils seraient les bienvenus.
Je leur avais certifié que leur visite nous causerait une grande joie. Et j'étais d'autant plus sincère que non seulement j'éprouvais de l'affection pour Astrid mais que la rencontre aurait lieu à l'occasion d'un week-end et que je n'aurais donc pas à m'inquiéter qu'elle et Don trouvent Bruno en état de légère ébriété.
J'avais souri en découvrant la taille arrondie d'Astrid (j'aurais le plaisir d'écrire à Ghislaine et Marinette qu'elles ne s'étaient pas trompées et je leur révélerais le nom de la « troisième » qui attendait également un bébé) et Don nous avait immédiatement conquis, Bruno, Tiphaine, et moi.
Parce que c'était un anglais et de surcroît un Lord, je me l'étais imaginé sec comme un coup de trique et plutôt guindé. Parce que je savais qu'il passait la majeure partie de son temps à des compétitions sportives, je m'étais persuadée que rien d'autre ne pouvait l'intéresser et que nous aurions à subir l'ennuyeux récit de ses exploits.
C'était un homme jovial, assez grand et bien en chair, au teint rougeaud et au rire facile. De plus, il parlait parfaitement français et presque sans accent ce qui m'arrangeait bien parce que moi et l'anglais...
Il m'avait beaucoup complimenté, sans que je puisse le suspecter de flagornerie, sur l'excellence de ma cuisine. Il avait comblé Tiphaine de plaisir en la juchant à cheval sur son cou robuste et en parcourant le couloir et la salle de séjour dans un galop endiablé. Il avait, subtilement, coupé court à une tentative de Bruno de l'entraîner dans une discussion sur le football en lui affirmant que ce n'était pas spécialement sa marmotte (nous avions beaucoup ri lorsqu'Astrid que nos mines perplexes amusait nous avait expliqué qu'il avait confondu marmotte avec marotte) et avait dirigé la conversation sur le travail de Bruno pour lequel il avait manifesté le plus grand intérêt.
J'avoue l'avoir soupçonné quelques brefs instants de faire uniquement preuve de politesse mais je n'avais pas tardé à constater que son intérêt n'était nullement feint. Ses questions étaient pertinentes et il sollicitait des précisions lorsqu'il ne comprenait pas certains termes techniques dont Bruno émaillait son discours.
Profitant de ce que mon mari prenait plaisir à être écouté par un auditeur tout autant attentif que coopératif, et parce que leur discussion ne nous passionnait pas, Astrid et moi, j'avais entraîné cette dernière dans un aparté qui était, pour toutes deux, beaucoup plus captivant. Il fallait absolument qu'elle me raconte son existence de Lady dans le Sussex, comment elle vivait sa future maternité, les éventuelles relations qu'elle avait gardées avec « les surgelés ».
De son existence de Lady, elle n'avait pas grand-chose à dire. Elle régentait une sorte de petit château dont tous les serviteurs, sans exception, l'adoraient sans faire preuve de la moindre servilité. Son mari était un amour qui ne cessait de la choyer. Elle passait son temps en réceptions et shopping quand elle n'accompagnait pas Don pour le soutenir de toute son admiration lorsqu'il participait à des rallyes ou à des courses de frégates.
Elle s'était montrée plus démonstrative en parlant de l'enfant à naître.
C'est sans aucun plaisir qu'elle avait appris qu'elle allait être mère. Don lui avait donné l'impression d'être plus intéressé par ses chasses au renard, ses compétitions sportives, le tourbillon de fêtes dans lesquelles il l'entraînait que par une éventuelle paternité et elle s'était demandée, avec quelque appréhension, si la nouvelle n'allait pas le contrarier.
Elle avait donc été très surprise par son explosion de joie.
Garçon ou fille, il s'en fichait. Il rayonnait à l'idée d'être daddy, faisait déjà des milliers de projets pour sa progéniture, se gargarisait auprès de ses amis comme s'il avait gagné un trophée, et lui avait offert une paire de boucles d'oreilles en rubis et diamant, se réservant de lui offrir le collier assorti à la naissance du bébé, pour la remercier de lui procurer un tel bonheur.
Astrid m'avait également confié, sans grande conviction, qu'elle espérait que cet enfant la consolerait de l'échec qu'elle avait subi avec son fils.
En dépit de leurs manigances, « les surgelés » n'avaient pu obtenir des tribunaux qu'elle n'obtienne pas la garde de ce dernier. Mais le gamin n'avait cessé d'être odieux. Tant avec elle (qu'il ignorait ostensiblement), qu'avec les serviteurs (qu'il faisait semblant de ne pas comprendre, se gaussant de leur accent lorsqu'ils cherchaient à s'exprimer en français), ou avec Don qu'il n'avait cessé de critiquer sur ses passions et qui, pourtant, avait fait preuve d'une infinie patience envers ce gosse exécrable. En désespoir de cause, elle avait renoncé à cette prérogative et l'avait laissé rejoindre son père et ses grands-parents pour lesquels il n'éprouvait peut-être pas plus d'affection mais qu'il admirait.
Quand bien même elle m'avait raconté ses déboires maternels sur un ton détaché, j'avais bien senti qu'elle avait été très affectée par l'attitude de son fils et, évoquant les traits ingrats de l'enfant arrogant que j'avais entr'aperçu à deux ou trois reprises, je m'étais mordu la langue pour ne pas lui dire qu'elle n'avait rien perdu. Ainsi qu'elle me l'avait déjà dit une fois, elle ne se faisait aucune illusion à son sujet mais elle était sa mère et elle l'aimait malgré tout. Ma déclaration n'aurait pu que la choquer et la peiner.
Profitant de son voyage en France, Astrid avait transité par Paris pour aller voir son fils. Elle aurait aussi bien pu s'en dispenser m'avait-elle confié d'un air navré. C'est à peine s'il avait murmuré deux ou trois propos polis et contraints pour les remercier elle et Don de la profusion de cadeaux qu'ils lui avaient apporté et, bien vite, il avait prétexté des devoirs à faire et des leçons à apprendre pour abréger leur entretien.
Au cours de cette visite bien décevante, Astrid avait appris le prochain remariage de Goeffroy et fait la connaissance de sa future épouse. Comme aucune fille ou veuve de banquier n'étaient disponibles sur le marché, il se contentait de convoler avec la fille, déjà si mûre qu'elle en paraissait blette, d'un très gros céréalier. Astrid ignorait si cette grosse vache pédante et bête comme une oie répondait aux voeux de Geoffroy mais elle convenait parfaitement à Edmond et Albane et c'était bien tout ce qui importait.
Changeant de sujet de conversation, Astrid qui estimait que nous avions assez parlé d'elle s'était enquise de ma famille et j'avais été surprise qu'elle se souvienne si bien de chacun et chacune qu'elle n'avait pourtant rencontrés qu'une seule fois, lors de mon mariage. Puis, lorsque je lui avais raconté qu'une société de cosmétiques avait accepté que je la représente pour vendre ses produits dans les environs proches, elle n'avait eu de cesse que je lui montre les échantillons et avait tenu à être ma première cliente.
Faisant fi de mes objections (qui irait se soucier du fait que ma commande émanerait d'une habitante du pays d'Albion puisque je me ferais livrer chez moi. Et avait-on déjà vu une société refuser une vente ? ), elle m'avait acheté une fantastique quantité de produits de beauté divers qu'elle destinait à ses amies anglaises et m'avait établi sur le champ un substantiel chèque incluant un montant forfaitaire et très confortable pour les frais d'envoi.
De longue date, Bruno et moi avions projeté d'aller, ce dimanche là, chiner dans une foire à la brocante qui se tenait dans un village proche. Ces braderies automnales qu'organisaient petites villes et bourgades constituaient un lieu de promenade que nous aimions beaucoup. Les objets vendus, extirpés des caves et des greniers, étaient, la plupart du temps, absolument hideux. Toutefois, à deux ou trois reprises, il nous était arrivé de dénicher une petite merveille enfouie dans ces montagnes d'atrocités. Tel ce chiffonnier en bois de cerisier, ou encore ces trois assiettes en faïence de Delft dont seul un oeil exercé de décorateur pouvait estimer la valeur et que nous avions acquis pour un prix dérisoire.
Nous étions toutefois prêts à renoncer à cette ballade si Don et Astrid préféraient un autre lieu d'excursion ou une autre distraction mais la perspective de baguenauder dans une braderie les avait enchantés.
Par chance, le temps était idéal ce dimanche-là. Avec cette douceur de l'air, cette qualité de lumière qui semblent avoir été conçus par la nature pour vous faire apprécier les derniers beaux jours avant d'affronter les rigueurs de l'hiver.
Aucun objet exposé ne s'était révélé digne d'attention et nous avions dû parfois arracher Tiphaine à la contemplation de quelques affreux chromos devant lesquels elle se pâmait d'admiration mais Don et Astrid s'étaient beaucoup divertis.
C'était en nous dirigeant vers le parking où nous avions garé notre voiture que nous avions rencontré le sous-brigadier de gendarmerie Rocchi accompagné de ce qui ressemblait fort à toute une armada corse familiale.
« My God, m'avait glissé subrepticement Astrid, tandis que le sous-brigadier de gendarmerie Rocchi hélait joyeusement Bruno, nous aurions dû acheter des sandwichs car, s'il nous présente toute sa tribu, dans deux heures on est encore là ! »
Le sous-brigadier de gendarmerie Rocchi ne nous avait pas présenté toute sa tribu qui s'était dirigée d'un pas conquérant vers une buvette proche sans nous porter plus d'attention. N'étaient demeurés avec lui que le cousin, propriétaire de la ferme normande que Bruno avait décorée, et l'épouse de ce dernier qui poussait une voiturette d'invalide occupée par une toute jeune femme.
Après avoir salué le cousin et l'épouse, Bruno s'était gentiment adressé à la jeune personne.
« Comment allez-vous, Colomba ? Votre dernier traitement à l'air de vous réussir ; vous avez un teint de rose.
- Je vous présente ma femme, Lydie, et des parents qui nous viennent en droite ligne d'Angleterre, Astrid et Don. »
J'étais restée pétrifiée.
Ainsi donc, c'était elle, Colomba ! Une infirme !
Je comprenais maintenant pourquoi j'avais attendu aussi longtemps qu'elle prévienne Bruno de mon appel téléphonique. Il ne devait pas être facile de se mouvoir lorsqu'on était prisonnière de ce fauteuil.
Et moi qui avais soupçonné mon mari de me tromper avec cette jeune femme dont j'ignorais tout ! Pourquoi ? Sur quels critères m'étais-je basée pour l'accuser aussi injustement ? Parce qu'il ne m'avait pas parlé de cette invitation à participer à la fête d'anniversaire de Colomba ? Mais des tas de raisons que j'ignorais avaient pu provoquer son silence à ce sujet. Parce que j'avais douté de la réalité de sa panne de voiture ? Il m'avait pourtant expliqué qu'il avait payé la réparation en espèces pour économiser le montant de la TVA. Pourquoi ne l'avais-je pas cru ? Pourquoi m'étais-je entêtée à douter de lui ? Jamais je ne me pardonnerais mon manque de confiance. J'avais tellement, mais tellement honte.
Totalement inconscient des sentiments qui m'agitaient, Bruno s'était tourné vers nous.
« Ne vous y trompez pas. Colomba n'est pas du tout invalide. Elle souffre d'une maladie très grave qui l'affaiblit ce qui l'oblige à utiliser ce fauteuil pour se déplacer. »
« Mais, avait-il continué sur un ton résolument optimiste, ce n'est que provisoire. La médecine ne cesse de faire des progrès et Colomba suit un traitement qui va très vite la guérir. Bientôt sa maladie ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
- C'est une demoiselle très courageuse, Colomba. Non seulement elle ne tolère pas qu'on gémisse sur son sort mais elle ne se plaint jamais.
- En plus, c'est une véritable artiste. Vous verriez les peintures sur soie qu'elle réalise ! Ses oeuvres sont absolument géniales ! »
Ce n'était qu'après le départ de Don et Astrid qu'il m'avait raconté :
« Il y a une chose que j'aurais dû te dire depuis longtemps, Lydie, mais, sur l'instant, cela ne m'a pas paru urgent et ensuite je n'y ai plus pensé.
- Quand j'étais chez le cousin de Rocchi, j'ai été invité à rester un week-end parce que l'on fêtait l'anniversaire de Colomba et tout le monde insistait pour que tu viennes.
- Je tenais à accepter cette invitation car je ne voulais pas désappointer Colomba qui se faisait une joie d'être entourée de gens qu'elle appréciait, et dont je faisait partie, mais je répugnais à faire le déplacement pour venir te chercher. En fait, je craignais de rester en panne au cas où je ne pourrais pas m'approvisionner en carburant. Tu te rappelles comme tout était dévalisé pendant ce mois de mai. Avec toutes ces manifestations qui se déclenchaient et qui tournaient très vite à l'émeute, les gens s'affolaient et, ne sachant jusqu'à quel point la situation pouvait dégénérer, ils avaient mis à sac tout autant les magasins d'alimentation que les pompes à essence.
- Je ne voulais pas non plus que tu viennes par le rail. Il aurait fallu que tu passes par Paris et que tu empruntes le métro pour reprendre un train en direction de la Normandie. Non seulement j'estimais que c'était dangereux dans le climat de tension qui régnait à l'époque mais la circulation des transports était incertaine et je ne voulais pas que tu risques de te retrouver coincée dans une gare de province parce que des manifestants auraient bloqué des voies.
- C'est peut-être idiot mais je ne tenais pas à faire part de mes craintes à des étrangers. Je redoutais peut-être qu'ils me jugent timoré, sottement alarmiste. Alors je leur ai dit que je t'avais fait part de cette invitation mais que tu ne pouvais venir parce que tu étais légèrement souffrante.
- Je n'avais même pas envisagé que Rocchi pourrait t'amener. Ce n'est qu'en le voyant débarquer que j'ai pensé que tu aurais pu faire le voyage avec lui.
- Bon, et bien voilà, tu sais tout. Tu es en droit d'être furieuse d'apprendre tout cela seulement maintenant mais, en ce qui me concerne, je ne regrette rien parce que je pense que j'ai cherché à agir au mieux. »
Dans l'état d'esprit où je me trouvais, bourrelée de remords pour l'avoir injustement soupçonné, pour avoir porté un jugement inique et totalement infondé au sujet d'une jeune femme que je ne connaissais pas, je n'avais écouté ses explications que d'une oreille distraite. Une seule chose me préoccupait :
« Qu'est ce que c'est que cette maladie dont est atteinte Colomba ? Elle va réellement guérir ou est ce que ce fameux traitement médical n'est une fiction pour la rassurer ? »
« Franchement, je n'ai pas très bien compris de quoi il s'agissait exactement. Une sorte de sclérose, je crois.
- Mais, pour répondre à ta deuxième question, non il n'y a aucune chance qu'elle guérisse jamais. Son mal est incurable et rien ne pourra la guérir, sauf miracle.
- Le pire est qu'elle en est très certainement consciente car elle s'affaiblit chaque jour un peu plus mais, comme elle est très courageuse, elle joue la comédie et fait semblant de croire en sa prochaine guérison.
- Tout le monde joue la comédie d'ailleurs. Sa famille qui lui assure qu'elle est atteinte d'un mal bénin afin qu'elle conserve un bon moral, et elle qui affecte de ne pas se faire de souci pour ne pas causer de peine à ses proches. »
Autant j'avais été rongée par la jalousie, autant j'étais rongée par les remords.
Sans connaître les circonstances qui avaient incité mon mari à me taire cette invitation, sur de simples présomptions, alors que jamais il ne m'avait donné l'occasion de douter de sa fidélité, je l'avais déclaré coupable.
Alors que j'ignorais tout de cette jeune femme, je l'avais jugée, cataloguée, accusée de turpitudes qui n'existaient que dans mon imagination morbide.
Lorsque le sous-brigadier de gendarmerie Rocchi m'avait parlé de cette invitation, lors de notre danse pendant le bal du 14 juillet, au lieu d'interroger franchement Bruno à ce sujet, j'avais fait preuve de sournoiserie en employant des moyens détournés.
Et pourquoi cette fourberie ? Parce que, déjà, j'avais prononcé mon verdict.
Mais quel genre d'épouse étais-je donc ?
Perfide, toujours sûre de mon bon droit, intolérante. Ah, je n'avais pas de raison d'être fière de moi ! Il avait bien raison, Bruno, quand il déclarait que j'étais une petite paysanne coincée et ignorante des réalités de la vie. Pire encore, je me permettais de juger sans savoir.
Si j'avais injustement soupçonné Bruno de me tromper avec une autre femme, j'étais peut-être aussi injuste en l'accusant de boire sans admettre sa justification. Qu'est ce qui me prouvait qu'il prenait plaisir à s'imbiber d'alcool ? Pourquoi refusais-je de le croire quand il m'affirmait qu'il ne s'adonnait à la boisson que parce que c'était le seul moyen d'établir des contacts fructueux avec les gens de sa profession ?
J'étais effarée de me découvrir aussi mesquine. Je me sentais abjecte.

DECEMBRE 1968

Cette fois encore, c'était le train qui nous emmenait à La Roque-Gageac, Tiphaine et moi. Une fois encore, papa et Miquette se désoleraient de l'absence de leur si travailleur, si charmant, si courageux gendre qui sacrifiait les fêtes de Noël parce que ses obligations professionnelles le retenaient en région parisienne. Une fois encore, je tentais de m'absorber dans la lecture d'un roman tout à la fois pour échapper aux tentatives de conversation d'une bonne femme aussi opulente que volubile que pour oublier mes sombres pensées tandis qu'en face à moi, le nez épaté contre la vitre, Tiphaine commentait le paysage pour le bénéfice du quinquagénaire déplumé assis près d'elle et de Nalie, sa poupée de chiffon. Fallait-il que ma fille ait le coeur aimant pour continuer à affectionner avec autant de constance et de fidélité cette poupée qui ressemblait chaque jour un peu plus à un épouvantail à moineaux en miniature. Et pourtant, il lui en avait été offertes des poupées autrement plus belles et plus sophistiquées que cette malheureuse figurine confectionnée à partir de quelques chiffons, deux boutons pour les yeux et quelques brins de laine pour faire office de cheveux. Mais ni la brune poupée niçoise cadeau de Ghislaine, ni l'élégante poupée anglaise envoyée par Astrid, ni le gros poupon offert par Iette et Martial n'avaient trouvé grâce aux yeux de Tiphaine. Ne comptait que Nalie qui, bardée de points de sutures, ressemblait au cobaye d'un apprenti chirurgien tant et tant de fois j'avais dû la recoudre.
Tout s'était à nouveau dégradé tellement vite entre Bruno et moi.
Il ne s'était pas passé une semaine après la visite de Don et Astrid avant qu'une nouvelle querelle éclate.
Bruno était rentré très tard, ce soir-là et j'avais été prodigieusement agacé lorsqu'il s'était contenté de m'effleurer les lèvres d'un baiser machinal avant de s'engouffrer dans la pièce qui nous servait de bureau.
« Un coup de fil à passer, Lydie.
- Tu peux mettre le dîner à réchauffer. J'en ai pour deux minutes. »
Deux minutes, tu parles ! Presque une demi-heure s'était écoulée avant qu'il vienne s'asseoir à la table, devant son couvert. Une demi-heure pendant lequel je n'avais cessé de surveiller un rôti qui peu à peu se carbonisait dans ce qui se transformait en une peu ragoûtante purée de pommes de terre et de carottes.
J'avais eu bien tort de me soucier de la qualité de la cuisine que j'allais servir. Bruno, la mine sombre, la tête penchée sur son assiette, semblait totalement indifférent à la nourriture qu'il ingurgitait en silence, tel un automate, ne s'arrêtant de temps à autre que pour ajouter du sel à un plat que je savais parfaitement épicé.
Pas réellement inquiète car je n'ignorais pas combien il pouvait se montrer renfrogné dès la moindre contrariété, je me demandais seulement comment rompre son mutisme, quelle anecdote je pourrais lui raconter susceptible de détendre l'atmosphère, de lui faire oublier ce qui le tracassait.
Toute à mes pensées, j'avais sursauté lorsqu'il s'était levé brusquement.
Ce n'était que pour aller chercher la bouteille de vin que nous avions entamée la veille.
Son assiette était encore à demi pleine. Je m'étais étonnée :
« Tu ne termines pas ton repas ? Tu n'as presque rien mangé. Je sais bien que c'est un peu trop cuit mais... »
Ses yeux s'étaient braqués sur les miens et j'avais été bouleversée de découvrir l'expression vindicative, presque haineuse de son regard.
« Qu'est ce qui te dit que j'ai terminé de manger ? J'ai seulement soif. J'ai bien le droit de boire un coup, non ? »
« Bien sûr que tu as le droit de boire. Ce n'est pas la peine de te fâcher. C'est simplement parce que tu bois du vin maintenant que... »
Je me maudissais de m'entendre balbutier.
« Ben oui, j'ai soif et je bois du vin. Ça te gêne ? Et si j'ai envie de boire un verre de vin pendant le repas, moi, il faut que je te demande la permission ? »
« Arrête, Bruno, tu sais très bien que ce n'est pas ce que je voulais dire ! »
« Ah, ce n'est pas ce que tu voulais dire ! Et bien tant mieux, parce que ce n'est pas un verre mais deux que j'ai envie de boire. Et, même, pendant que j'y suis, un troisième ne me fera pas de mal parce qu'entre nous, elle est dégueulasse ta bouffe. Si encore elle n'était que trop cuite, mais c'est tellement salé que c'est à dégueuler ! »
Rendue furieuse par sa mauvaise foi, je l'avais apostrophé :
« Trop salé, trop salé, évidemment que c'est trop salé, tu n'as pas cessé de saupoudrer ton plat de sel depuis que tu as commencé à manger ! Si c'était un prétexte pour t'imbiber de vinasse... »
D'un geste brusque du bras, il avait balayé tout ce qui se trouvait sur la table et le bruit de la vaisselle se fracassant sur le sol de la cuisine avait interrompu ma diatribe.
Dressés de part et d'autre de la table, nous nous étions affrontés.
« Ma petite, tu me parles sur un autre ton, sinon... »
« Je te parlerai comme cela me plaît. Je ne suis pas ta bonniche. Et en plus je n'ai pas de leçon à recevoir d... »
Surprise, je n'étais pas parvenue à esquisser la paire de gifles qui s'était abattue sur mes joues.
Le regard mauvais, il m'avait toisé, prêt à recommencer.
« Écoute-moi bien, Lydie, tu es ma femme, la mère de ma fille, et je t'aime. Mais j'en ai marre de tes leçons de morale. J'en ai marre de me sentir surveillé, de me sentir jugé. Même quand tu ne dis rien, je devine la critique... »
Tout aussi soudainement, sa fureur était tombée. Il s'était effondré sur une chaise et avait éclaté en sanglots, les mains plaquées sur son visage comme pour dissimuler ses larmes.
« Oh, Lydie, Lydie, qu'est ce qu'il m'a pris ? Je te demande pardon de t'avoir frappée. Si tu savais comme je m'en veux ! Tu n'avais rien fait qui méritait cela. Tu as raison, je bois trop. »
J'étais restée pétrifiée tandis qu'il continuait à psalmodier sa litanie de regrets.
Jamais je n'avais vu pleurer un homme et c'était un spectacle tellement déchirant, si affreusement poignant, que j'en étais restée un long moment totalement désemparée.
Apitoyée par l'état de trouble, l'affliction, l'humiliation dans lesquels était plongé Bruno, j'en avais oublié la douleur de mes joues qui brûlaient sous l'effet des coups reçus. Je ne savais que faire pour le consoler, le réconforter, lui insuffler la conviction que je l'aimais, que je ne lui en voulais pas.
Je l'avais entraîné dans notre chambre et je l'avais bercé, comme un enfant, jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Il était parti lorsque je m'étais éveillée le lendemain matin mais ma pommette enflée et le pourtour de mon oeil droit, tous les deux offrant à ma vue un camaïeu plus ou moins délicatement violacé, m'avaient bien fait sentir leur présence, eux, tant ils m'infligeaient une douleur lancinante. Le baume que j'avais appliqué était parvenu à atténuer la souffrance mais il s'était révélé inefficace pour diminuer l'enflure et gommer l'arc-en-ciel de couleurs insolites qui me faisaient une tête de clown affligé.
J'étouffais de honte à l'idée d'exhiber mes traits boursouflés tant à Tiphaine, lorsque je la réveillerais, qu'aux diverses personnes que je ne pourrais manquer de rencontrer au cours de la journée.
Si seulement j'avais pu me cloîtrer chez moi. Mais il me fallait bien sortir, ne serait ce que pour conduire Tiphaine à l'école maternelle, pour aller acheter du pain. Et puis, quel prétexte invoquer ? Si je prétendais être victime d'une légère indisposition, Iette se précipiterait à mon chevet dans les minutes qui suivraient pour me dispenser ses soins.
Toute la journée, le visage dissimulé derrière des lunettes noires, j'avais dû affronter, aussi impassiblement que possible, le regard intrigué de ceux et celles que j'avais rencontrés. Et comme par hasard, j'avais croisé toutes mes voisines, ce jour-là.
Iette, Suzanne et Solange, que j'avais deviné tout aussi gênées que moi, s'étaient bien gardées de me poser la moindre question en me voyant affublée de lunettes aux verres teintés mais, alors que je franchissais le hall d'entrée de l'immeuble, Panurge avait commenté sur le ton aigre qui lui était familier :
« Y'en a des qui se prennent pour des stars incognito pour porter des lunettes de soleil en plein mois d'octobre alors que le temps est aussi gris. »
Tiphaine qui m'accompagnait et qui, sans comprendre quoique ce soit aux propos de Panurge, avait bien saisi que ceux-ci n'avaient rien d'aimable me concernant, s'était empressée de prendre ma défense et avait fourni l'explication que je lui avais donnée lorsqu'elle avait vu l'état de mon visage :
« D'abord, ma maman, elle a mis des lunettes noires parce qu'elle est tombée dans la baignoire en prenant sa dousse (n'oublions pas que Tiphaine a un cheveu sur la langue) et que sa figure elle est toute drôle. »
Le ricanement sarcastique de Panurge avait résonné à mes oreilles tout le temps qu'il m'avait fallu pour escalader les marches de l'étage menant à notre appartement et je ne me rappelais pas m'être jamais sentie aussi mortifiée.
J'avais tellement cru que Bruno allait cesser de boire, il avait été si sincèrement atterré en découvrant l'état de mon visage lorsqu'il m'avait débarrassée de mes lunettes noires, que ma désillusion n'en avait été que plus grande lorsqu'il était rentré en empestant de nouveau cette répugnante odeur d'alcool un soir de la semaine suivante.
« Je t'assure, je ne pouvais pas faire autrement, Lydie. » S'était-il défendu en rencontrant mon regard peiné.
« Grangjean, c'est l'un des menuisiers, fêtait la naissance de son troisième enfant. Il aurait été vexé si j'avais refusé de participer aux libations. »
Mais les gens du chantier ne fêtaient pas une naissance tous les jours et cependant c'était tous les soirs que Bruno rentrait en dégageant des relents d'alcool. La différence c'était qu'il cherchait maintenant à me dissimuler qu'il continuait à boire.
Qui lui avait soufflé l'idée grotesque que l'odeur de l'alcool disparaîtrait s'il croquait des grains de café ? Le mélange provoquait un arôme tellement étrange qu'il avait attiré mon attention et que c'est sans surprise que j'avais découvert un sachet contenant des grains de café dans la poche de sa veste.
Ce n'était que le deuxième jour de novembre que j'avais appris ce qui avait provoqué la colère injustifiée de Bruno à mon égard, ce qui avait provoqué sa violence.
Deux novembre, jour où l'on fête ses morts. Jour qui m'avait mis la mort dans l'âme.
Ce qu'appréhendait Bruno depuis quelques temps, ce qui était confirmé, devenu irrémédiable, c'était le dépôt de bilan de l'architecte qui lui avait passé les commandes qui devaient lui assurer du travail jusqu'à la fin de l'année. C'était même pire qu'un dépôt de bilan. L'architecte en question avait bien reversé aux différents artisans la part qui revenait à chacun des acomptes perçus sur commandes. Par contre, il avait empoché le montant des premières factures sur situation de travaux... et avait disparu.
Ce que m'en avait raconté Bruno, sur un ton monocorde, tenait en peu de mots.
« Il nous a dit qu'il ne fallait pas qu'on s'inquiète si pendant quelques jours on ne pouvait pas le joindre. C'était, selon lui, parce qu'il était sur un très gros coup qui allait nous rapporter de grosses affaires. Mais il fallait comprendre que cela allait lui demander pas mal de temps.
- Quand même, au bout d'une quinzaine de jours, il y en a qui ont commencé à se poser des questions parce que leurs prestations n'étaient toujours pas réglées. Alors ils ont téléphoné à sa secrétaire. Mais la secrétaire aussi n'était pas tranquille parce que, elle non plus, elle n'avait pas de nouvelles de son patron et que cela ne s'était jamais produit auparavant pendant une aussi longue période.
- La suite ? Et bien c'est que je ne sais pas trop si c'est la secrétaire qui a appelé la banque ou si elle a reçu un relevé de compte. Toujours est-il que c'est par elle qu'on a su que le compte bancaire avait été vidé et qu'il n'y avait plus rien dessus. »
Tout le travail effectué par Bruno pendant le mois d'octobre se soldait par un résultat nul et ce deux novembre le trouvait sans travail et sans même l'espoir d'en obtenir dans l'immédiat.
Je n'avais même pas besoin de faire les comptes pour savoir que nos ressources ne nous permettraient pas de tenir plus d'un mois sans nouvel apport financier. La situation était catastrophique et il n'était plus question de ménager la susceptibilité de Bruno.
De nouveau, j'avais argumenté, menacé, imploré. Il était essentiel que Bruno me laisse reprendre un emploi. De nouveau, le climat s'était envenimé.
Je le soupçonnais de partir dès l'aube, pour ne rentrer que tard le soir, moins pour chercher du travail que pour fuir mes suppliques et mes récriminations. Et lorsque nous nous retrouvions pour le souper ce n'était que pour nous disputer et échanger des propos acerbes.
Je lui reprochais son attitude machiste, son manque de réalisme. Il blâmait mon manque de confiance. Et si, parfois, je finissais par me taire provisoirement ce n'était que parce que j'affrontais à nouveau le choc de son regard soudain hostile tandis que son corps se ramassait prêt à bondir pour une explosion de violence dont je risquais de faire les frais.
Comme d'habitude, Bruno était absent lorsque Marc Vermande était venu frapper à ma porte cet après-midi là.
Depuis un certain temps, m'avait-il dit, Suzanne ne cessait de le « tanner » pour qu'il pose une étagère supplémentaire dans le placard de la salle de bain. Or Marc, qui n'était pas bricoleur, retardait ce travail de jour en jour, arguant qu'il ne disposait pas de l'outillage nécessaire. Lasse d'attendre, Suzanne avait menacé de le ridiculiser en faisant appel à un menuisier si cette étagère n'était pas posée dans les vingt-quatre heures. Marc avait alors supposé qu'il pourrait peut-être nous emprunter une perceuse et solliciter le don de quelques accessoires.
J'étais occupée à tenter de lui expliquer le maniement de l'outil lorsque Bruno était rentré à une heure tout à fait inhabituelle.
Son arrivée m'avait soulagée. Sans être totalement inexperte, mes connaissances en perceuse souffraient de quelques lacunes et j'étais ravie d'abandonner mon rôle de professeur pour céder la place à un professionnel.
Le ton sur lequel il m'avait apostrophée après le départ de Marc m'avait sidérée.
« Bon, et maintenant, si tu m'expliquais ce qu'il foutait là, celui-là ! »
« Comment ça, qu'est ce qu'il faisait là ? C'était visible, non ? Suzanne lui a demandé de poser une étagère et il est venu emprunter une perceuse. »
« Tu sais, une perceuse ça peut-être utile quand on veut bricoler. » Avais-je tenté d'ironiser sans trop de conviction parce que son expression hargneuse ne me disait rien qui vaille. Crainte justifiée car il s'était esclaffé, amer, le regard malveillant :
« Marc occupé à bricoler ! Tu te fous de moi, Lydie ! Il ne serait même pas fichu de planter une agrafe dans un morceau de carton ! Dis plutôt que vous profitiez de mon absence, tous les deux, pour... »
« Bruno, tais-toi ! Tu sais très bien que tu vas dire quelque chose qui n'est pas vrai. Tu n'y crois même pas. »
Il n'en avait pas moins continué en ricanant :
« C'était peut-être pas vrai pour cette fois mais c'est peut-être aussi parce que je suis rentré à temps.
- Non mais, tu ne vas pas prétendre que tu ne vois pas qu'il te tourne autour comme un clébard en chaleur.
- Je ne suis pas du tout certain que ça te déplaise d'ailleurs sinon tu ne serais pas aussi provocante. »
J'étais abasourdie.
« Provocante, moi ? ! ? »
« Parfaitement tu es provocante avec tes mini-jupes et tes pantalons moulants. Que si tu ne l'avais pas provoqué, ce pauvre Henri n'aurait jamais pensé que tu lui faisais des avances et il n'aurait pas cherché à te violer.
- Est-ce qu'il a vraiment voulu te violer d'ailleurs ? Peut-être bien que tu t'es monté la tête ? Que tu as un peu exagéré ?
- Toujours est-il que si tu étais un peu plus... Un peu moins... Enfin, si tu avais une attitude convenable, je ne me serais pas fâché avec Henri. Alors, si je n'ai pas de travail, ne viens pas te plaindre parce que c'est un peu ta faute quelque part. »
Au fur et à mesure qu'il parlait, je sentais la fureur bouillir dans mes veines. Hors de moi, j'avais sifflé :
« Écoute-moi bien, Bruno.
- Sous le coup de la colère, il t'es arrivé de m'injurier, il t'es arrivé de me frapper, ce qui n'est pas en ton honneur et, malgré tout, je te trouvais toujours des excuses.
- Mais jusqu'à présent, tu ne m'avais jamais insultée. J'ai honte de toi. J'ai honte pour toi. C'est immonde, tout ce que tu viens de dire. Jamais, je ne te pardonnerai. »
J'étais tellement bouleversée, tellement furieuse, que si je m'étais écoutée je serais allée m'installer dans la chambre réservée aux éventuels amis ou parents. Mais qu'aurait pensé Tiphaine ? Pour le bien être de ma fille, je me devais de sauver les apparences, de lui donner l'illusion de parents unis.
Les jours suivants s'étaient écoulés tout à la fois interminables et mornes... et défilant à toute allure.
Interminables et mornes car je n'avais de goût à rien. Je vivais dans une sorte de désespérance morbide. Je n'avais pas encore vingt-cinq ans et je me sentais vieille, usée, déprimée. Que pouvais-je désormais attendre de la vie ? L'adorable jeune homme que j'avais épousé, le charmant compagnon avec lequel j'avais partagé quelques brèves années de bonheur s'était transformé en une espèce de monstre, ivrogne, agressif, violent.
Et ces mêmes journées défilaient à toute allure car, pour couronner le tout, sous peu nous allions connaître la misère. Je ne savais même pas comment je pourrais acheter à manger à ma fille dans les prochains jours à venir.
Ce que je savais c'est que ce n'était certainement pas avec ce que me rapportait le commerce des produits de cette société de cosmétique que je représentais.
Et pourtant, comme j'avais été fière de moi après avoir réalisé mes premières ventes.
Forte de ma courte expérience vécue auprès de Madame Rachel, j'avais su me montrer entreprenante. J'étais parvenue à séduire, à convaincre des clientes potentielles mais peu enthousiastes, pour ne pas dire parfois même franchement réticentes, d'acheter des produits de beauté auxquels elles n'étaient pas habituées.
Le résultat avait été fantastique et, au reçu de mes commandes, une adjointe de direction de la société de cosmétiques m'avait téléphoné pour me faire part de la satisfaction de ses employeurs qui m'encourageaient vivement à continuer à montrer autant d'efficacité.
Quand bien même, à cette époque-là, les relations entre Bruno et moi étaient à peu près paisibles, je m'étais bien gardée de pavoiser. Mon cher mari qui ne se lassait jamais de compliments n'était pas du genre à applaudir à mes succès et je lui faisais confiance pour me rabattre le caquet avec quelques remarques caustiques.
La suite des événements allait très vite me démontrer que j'avais eu raison de me montrer discrète.
Il n'était pas plus de dix-neuf heures lorsque ma deux chevaux, après avoir émis quelques hoquets poussifs, était tombée en panne sur cette route déserte de campagne alors que je regagnais mon domicile. La nuit tombe vite en novembre et comme, à tout hasard, j'avais jugé prudent d'éteindre les phares, j'avais l'impression d'être plongée au coeur des ténèbres.
Anéantie par ce nouveau coup du sort, je m'étais écroulée en larmes sur le volant tandis qu'au-dehors le vent sifflait sa rage faisant trembler ma pauvre voiture qui n'en pouvait mais et que la pluie apportait sa contribution coléreuse en giflant le pare-brise, les vitres des portières, et la capote en cinglantes rafales.
Bien sûr, les larmes n'étaient pas une solution mais je me sentais incapable de faire face à cette nouvelle contrariété. J'étais démoralisée, vidée, anéantie. Tout allait trop mal. La journée n'avait été qu'une suite de déceptions, et encore le mot était faible, et cette panne de voiture était l'aboutissement d'une série de déconvenues.
C'était pourtant l'âme vaillante que je m'étais mise en route ce matin-là après avoir confié Tiphaine à Iette, Martial, et Nathalie invitée à venir jouer avec ma bambine. Puisque Bruno était non seulement incapable de trouver du travail pour entretenir sa famille mais qu'en plus il dilapidait sans vergogne le peu d'argent qu'il nous restait pour picoler, puisqu'il s'obstinait stupidement à refuser que je recherche un emploi de secrétaire, j'allais tenter de gagner assez de sous pour nourrir ma fille en vendant quelques produits de beauté.
Je m'étais bien gardée d'avertir mes clientes de mon passage. Téléphoner pour prendre rendez-vous s'était m'exposer à un refus sous un prétexte quelconque : ce n'était pas le bon jour, pas la bonne heure, pas le bon moment. La vente à domicile se pratique comme l'art militaire ; pour avoir des chances de vaincre, il faut attaquer par surprise et ne pas hésiter à monter à l'assaut. Je risquais bien sûr de trouver parfois porte close mais comme j'avais choisi d'opérer un mercredi et que mes clientes étaient pour la plupart des mères de famille au foyer c'était une éventualité que je redoutais assez peu car le cas serait rare.
Ma journée s'était soldée par deux ventes rachitiques.
Lorsqu'elle m'avait découverte sur son palier, après avoir répondu à mon coup de sonnette et ouvert la porte, le visage de la première cliente à qui je rendais visite s'était immédiatement renfrogné.
Pourtant, elle s'était effacée pour me laisser entrer.
« Et bien, ma petite dame, ou vous avez un sacré culot pour vous représenter chez moi pour vendre vos saloperies ou bien, comme je suis d'une nature charitable, je préfère croire que c'est par naïveté que vous vous rendez coupable de complicité avec des escrocs. »
Et devant ma mine ahurie, elle avait poursuivi d'un ton plus amène :
« Oui, bon, je vois bien que vous n'êtes pas une sale voleuse comme le prétendait Marcel et que vous aussi on vous a trompée.
- Marcel, que je lui ai dit, Marcel c'est mon mari, cette petite c'est pas une malfaisante, c'est une gamine qui a besoin de gagner sa vie et qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
- Crois-moi, que je lui ai dit à Marcel, cette gosse elle est honnête. Elle a pas vu qu'elle était embarquée dans une sale combine et c'est sûrement pas la commission qu'elle reçoit qui doit beaucoup l'enrichir.
- Vous ne comprenez toujours pas pourquoi je vous raconte tout ça, hein ? Tenez, asseyez-vous, déballez votre mallette d'échantillons et ouvrez votre catalogue pendant que je nous sers un café, et puis je vais vous faire voir. »
Pendant que j'obtempérais, elle s'était absentée quelques minutes après avoir déposé deux tasses fleurant bon le moka sur la table de la cuisine et était revenue avec divers pots et flacons qu'elle avait alignés devant moi.
J'étais restée stupéfaite. Il devait y avoir erreur. Ces pots et ces flacons étaient à peine plus volumineux que les échantillons que contenait ma mallette de démonstration. C'était incontestablement une erreur de livraison.
« Oh non, mon petit, avait soupiré la femme d'un air désenchanté, c'est bien ce que je vous ai commandé et c'est bien pour cela que je ne me risquerai pas à porter plainte contre la société qui vous emploie.
- Tenez, regardez mieux votre catalogue. Vous voyez tous ces pots et ces flacons sont représentés posés sur des commodes ou des guéridons et, en comparaison avec les autres babioles, que ce soit un bijou, un vase contenant des fleurs, une paire de lunettes, disposés sur ces mêmes commodes ou guéridons, ils paraissent énormes. Alors, même si leur coût est élevé on est tenté et on achète.
- Mais ce qu'on voit, ce ne sont pas des photos, ce sont des images.
- Et si on prenait la peine de consulter le catalogue intelligemment, et non pas comme une mouflette qui croit encore au Père Noël, on lirait que tel ou tel flacon mesure telle dimension, que tel ou tel pot contient une quantité de produit qui est bien indiqué et qui ne peut en aucun cas prêter à confusion. »
J'étais totalement désemparée en sortant de chez cette femme qui, je devais le reconnaître, s'était montrée fort indulgente si on tenait compte que sa commande avait été de loin la plus importante de toutes celles que j'avais concrétisées lors de mes premières ventes. Et de savoir que cette dépense n'allait pas la plonger dans la misère - tout dans son pavillon présentait des signes évidents de prospérité - ne m'avait pas consolée.
Prostrée plutôt qu'assise sur le siège devant le volant de ma voiture, j'avais longtemps hésité en me demandant ce que j'allais faire.
Ma première impulsion avait été de démarrer pour retourner me réfugier chez moi et me lamenter sur mes déboires mais la vision de ma fille - qu'avec mon imagination fertile je me représentais déjà avec des yeux ternis et des joues creusées par la famine - m'avait dopée d'une énergie nouvelle.
Moi qui fustigeais Bruno (même si ce n'était qu'en pensée) qui se dégonflait dès que survenait le premier désagrément, je n'allais pas suivre son exemple, quand même ! J'étais une battante, moi !
Ma cliente, ou plutôt mon ex-cliente, pour me montrer réaliste, avait été fort déconfite parce qu'elle avait effectué un achat inconsidéré pour ne pas avoir su lire mon catalogue (moi non plus, d'ailleurs) mais rien ne prouvait que les autres acheteuses étaient aussi candides. Mes produits de beauté hors de prix, c'était peut-être en toute connaissance de cause qu'elles en avaient fait l'acquisition.
D'ailleurs, Astrid, dans le dernier courrier qu'elle m'avait envoyé pour me donner de leurs nouvelles à elle et à Don, m'avait dit avoir bien reçu les produits qu'elle m'avait commandés et que je lui avais expédiés (sans prendre la peine d'ouvrir le paquet pour contrôler que tout était conforme ce qui prouvait ma sottise) et m'avait assuré que ses amies avaient été ravies lorsqu'elle les leur avait offerts.
Le courant de la matinée m'avait fait perdre mes illusions. Partout où je m'étais présentée, un scénario à peu près identique s'était déroulé.
Je ne manquais pas de toupet ! Je trompais bien mon monde avec mon minois innocent alors que je représentais la pire race des filous ! J'allais avoir à faire à la gendarmerie si je ne déguerpissais pas tout de suite ! On se retenait pour ne pas lâcher les chiens sur moi ! J'étais une espèce de sale voleuse ! Haro à la friponne !
Bon, j'avais assez subi d'avatars et d'invectives, j'étais décidée à rentrer chez moi.
Rentrer chez moi pourquoi ? Pour me désespérer encore et encore en constatant l'état de nos comptes ? Pour me repaître de notre désastre financier ?
Mieux valait me repaître d'un sandwich et affronter la situation. Je n'allais quand même pas abandonner, rester sur un échec. Ce serait indigne de moi, indigne de la digne fille de papa, « l'Étranger » qui avait su faire face à la vindicte de toute une population et de Miquette et de Mamé Ninette qui avaient toujours su faire preuve de courage devant l'adversité.
Mes clientes s'estimaient flouées, lésées à juste titre, j'en convenais, et bien je n'avais plus qu'à conquérir une nouvelle clientèle. À celle-là, j'expliquerais bien qu'il ne fallait pas se fier aux images du catalogue et au besoin je dessinerais un croquis pour donner une idée juste des proportions réelles des flacons et des pots que je souhaitais vendre. Non, pas que je souhaitais vendre, que je vendrais. Ma nouvelle clientèle, je saurais la courtiser, la flatter, la conquérir, la fidéliser. On allait voir !
Hélas, ce qui fait le charme et la malédiction de toutes ces petites agglomérations, c'est que tout le monde se connaît ou, à défaut de se fréquenter, se côtoie.
Madame Machin avait appris de Madame Truc que Madame Untel s'était fait escroquer par une représentante en produits de cosmétiques. Une petite jeunette bien mise de sa personne, à l'aspect sympathique. La pire des voleuses qui puisse exister puisqu'on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. Aussi, attention, ne nous laissons pas avoir. Barricadons-nous. Menaçons-la des pires représailles si elle ose sonner à notre porte.
De toute la journée, j'avais effectué deux ventes. Et je ne me faisais guère d'illusion, ce serait des ventes qui ne se renouvelleraient pas. Non pas parce que j'avais cherché à tromper mes clientes mais parce que ces dernières étaient deux aimables retraitées qui s'étaient jetées, comme la pauvreté sur le monde, sur les flacons de lotion qui rendent la peau douce et ferme à la fois et sur les pots de crèmes anti-rides. Pauvres femmes ! Je m'étais charitablement abstenue de leur dire que je ne vendais pas de produits miraculeux et que rien ne saurait effacer les ravages que le temps avait fait subir à leur visage flétri par les années.
Et maintenant cette panne en pleine campagne, à des kilomètres de toute habitation. C'était trop, c'était plus que je ne pouvais supporter.
À l'unisson de la pluie qui martelait la capote de ma voiture, les larmes ruisselaient sur mon visage tandis que les sanglots me déchiraient la poitrine.
J'étais incapable de penser de façon cohérente, incapable de reprendre mon contrôle. Je ne parvenais même pas à réprimer l'espèce de râle que j'émettais tout en pleurant et qui m'avertissait que j'étais proche de la crise d'hystérie.
Puis, peu à peu, les sanglots s'étaient atténués et, c'est peut-être absurde mais c'était pourtant la réalité, c'était le froid glacial qui s'insinuait dans mon véhicule qui m'avait fait recouvrer un semblant de sang-froid.
Qu'est ce que j'allais faire maintenant ? Si encore j'avais eu quelques notions de mécanique mais la seule chose que je savais faire c'était changer une roue. Abandonner ma voiture pour gagner le garage le plus proche ? La dernière station service que j'avais aperçue était située à la sortie d'un village distant d'une dizaine de kilomètres environ. Parviendrais-je à parcourir une telle distance chaussée comme je l'étais d'élégants mais fragiles escarpins ? Ah, j'avais été bien inspirée d'emprunter ce raccourci à travers la campagne au lieu de continuer à rouler sur la route nationale !
Le seul point positif dans tout ce désastre c'était que je n'avais pas de souci à me faire pour Tiphaine. En ne me voyant pas arriver, Iette allait la coucher chez elle. C'était une règle établie depuis longtemps, à dix-neuf heures trente, ma fille devait être au lit. Je pouvais faire confiance à Iette et Martial qui n'étaient pas du genre à s'affoler. Si je n'étais pas rentrée et bien c'est que j'avais été retardée par mes clientes et ils ne seraient que trop heureux de garder l'enfant pour la nuit en attendant que je me manifeste.
Quelle heure était-il, d'ailleurs ? Un coup d'oeil sur le cadran phosphorescent de ma montre m'avait appris qu'il était un peu plus de vingt heures. Plongée comme je l'étais dans un profond marasme, je ne m'étais pas rendu compte du temps qui passait. Et le pire était que je n'avais envie de rien d'autre que de continuer à pleurer. Mais le froid qui régnait maintenant à l'intérieur de ma voiture engourdissait même jusqu'à mes velléités de pleurnicheries.
J'étais transie. Je n'allais quand même pas passer la nuit dans ma voiture dans l'attente d'un hypothétique secours. Mieux valait encore affronter le vent et la pluie quitte à parcourir pieds nus la mauvaise route pleine d'ornières qui menait jusqu'au prochain hameau. D'ailleurs, pourquoi ne pas vérifier si par hasard je n'avais pas laissé une paire de chaussures de basket sous les sièges de ma deux chevaux. Je n'y croyais pas vraiment car ce n'est pas mon genre de laisser traîner quoique ce soit, y compris dans ma voiture, et si j'avais bien voulu être honnête avec moi même je me serais avoué que la recherche d'une paire de chaussures de basket était un prétexte pour retarder le moment d'affronter la nuit hostile et les éléments déchaînés.
Aïe, aïe, ouille ! Les coups vigoureusement appliqués sur la vitre de ma portière m'avaient fait sursauter et je m'étais cognée la tête contre le volant en me redressant trop brusquement.
Occupée à farfouiller sous les sièges, où d'ailleurs je n'avais trouvé qu'une vieille couverture, un bidon contenant de l'antigel et une barrette à cheveux appartenant à Tiphaine, je n'avais vu ni les phares qui me rejoignaient ni entendu la voiture qui était venue stopper à hauteur de la mienne.
« Vous avez un problème, ma petite demoiselle ? »
Il en avait de biens bonnes, le géant mafflu qui venait d'ouvrir ma portière.
Pendant quelques brèves micros secondes, j'avais été tentée de lui répondre que tout allait bien et qu'il pouvait passer son chemin. Ses deux mètres de hauteur, ses épaules larges comme une porte de cathédrale et sa mine patibulaire ne m'inspiraient aucune confiance. C'était bien le moment de me montrer timorée ! Que pouvait il encore m'arriver de pire pour achever cette journée désastreuse sinon de me faire violer et, pourquoi pas, égorger.
« C'est ma voiture. Elle est tombée en panne et je ne sais pas pourquoi. Tout ce que je sais, c'est que ce n'est pas parce que je manque d'essence, j'ai fait le plein à midi. »
« Bon, laissez moi prendre mon imperméable et ma lampe de poche et je vais jeter un coup d'oeil sur votre moteur. » Avait beuglé le géant, non pas pour exprimer une colère quelconque mais parce que le vent vrombissait avec une telle rage que nous étions obligés de hurler pour parvenir à nous entendre.
« Installez-vous dans ma bagnole pendant ce temps-là ; vous y serez plus au chaud que dans votre glacière. Je dois avoir une parka qui traîne sur le siège arrière, vous n'aurez qu'à la mettre sur vos épaules par dessus votre manteau ; vous avez l'air frigorifiée jeune fille. »
Une dizaine de minutes après, il était venu s'asseoir auprès de moi.
« J'ai bien peur de ne pas pouvoir faire quoique ce soit. À mon avis, votre moteur est totalement nase et le mieux c'est encore que je vous emmène jusqu'au prochain garage. J'en connais un à un quart d'heure de route d'ici dont le patron est un type sérieux et pas un de ces esbroufeurs comme on en rencontre trop souvent.
- Et puis vous pourrez téléphoner à votre famille. On doit s'inquiéter chez vous de ne pas vous voir rentrer, non ? »
Un doute m'avait effleuré. Me posait-il cette dernière question pour savoir si j'étais seule et s'il pouvait abuser de la situation ? Aussi avais-je failli éclater de rire, plus par nervosité qu'à cause du comique de la situation, lorsque, inconscient de mes pensées soupçonneuses, il m'avait déclaré benoîtement :
« Avec tout ça, je ne me suis pas présenté. Je suis le père Jérôme et tel que vous me voyez je viens d'aller administrer l'extrême onction à l'une de mes paroissiennes.
- Fichu temps pour aller rejoindre le paradis ! Quoique pour mourir, on se fiche bien du temps qu'il fait ! Enfin, ses rhumatismes ne la feront plus souffrir, la pauvre vieille ! »
Pendant que le garagiste était parti chercher ma voiture - le père Jérôme l'avait averti qu'il n'existait guère de chance d'effectuer une réparation sur place - j'avais téléphoné à Iette pour lui expliquer les raisons de mon retard. Non, Martial était trop gentil mais il était inutile qu'il abandonne le chaud cocon de son appartement pour venir me chercher, j'allais téléphoner à Bruno qui devait s'inquiéter de ne pas me voir revenue chez nous. Encore que je m'étonnais, mais cela je m'étais gardée de le dire à Iette, qu'il ne soit pas allé les voir pour s'enquérir des raisons de mon absence.
La sonnerie avait résonné longtemps avant que je me résigne à raccrocher le combiné de téléphone. De toute évidence, Bruno n'était pas rentré non plus. Où pouvait-il bien être à cette heure avancée de la soirée ?
Il était plus de vingt et une heures lorsque le garagiste avait réintégré son établissement avec ma voiture et, malgré les deux cafés bien serrés que le père Jérôme m'avait incité à consommer pour me réchauffer, je continuais à grelotter, plus à cause de la tension nerveuse qu'à cause du froid. Il régnait une chaleur d'étuve dans le petit bureau attenant au garage mais il me semblait que cette chaleur ne m'atteignait que superficiellement et que tout l'intérieur de mon corps était transformé en bloc de glace.
Une nouvelle fois, j'avais tenté de joindre Bruno à l'appartement, une nouvelle fois la sonnerie du téléphone avait résonné en vain.
« Le mieux est encore que je vous ramène chez vous. Vous avez besoin de vous reposer. » Avait fort aimablement proposé le père Jérôme.
J'avais bien protesté que je ne voulais pas abuser de sa gentillesse mais, même à mes propres oreilles, mes protestations uniquement dictées par la politesse manquaient de conviction. Je n'avais qu'une hâte, me réfugier dans mon lit après avoir pris une douche bouillante.
Il n'avait pas répondu au téléphone et il était pourtant à la maison l'homme que j'avais épousé et, le temps d'un éclair, une image m'était revenue devant les yeux ; l'image de ce beau jour ensoleillé de mars où l'on célébrait notre mariage et où je descendais les marches de l'église, pendue à son bras ; l'image du beau jeune homme de vingt-cinq ans qui me regardait avec des yeux pleins d'amour, celui-là même dont l'épi indocile et malicieux m'attendrissait.
Quelle dégringolade !
Je rendais grâce au père Jérôme qui n'avait pas voulu monter avec moi jusqu'à l'appartement, préférant me quitter devant le perron de l'immeuble. Je serais morte de honte s'il avait contemplé le spectacle affligeant que présentait mon mari.
Les chaussures crottées, les vêtements froissés avec sa chemise émergeant à demi de son pantalon, la chevelure ébouriffée, la barbe en broussaille (depuis combien de temps ne l'avait-il pas taillée ?), les yeux injectés de sang, il était avachi sur une chaise devant la table de la cuisine sur laquelle trônaient une bouteille aux trois quarts vidée et un verre de vin rempli jusqu'au ras bord.
« C'est à cette heure-ci qu'on rentre ?
- Et de quels bras elle sort ma tendre moitié ?
- Foutue bonne femme qui préfère courir la gueuse pendant que je m'échine à trouver du boulot.
- Et bien sûr, y'a rien à bouffer dans cette baraque ?
- Quand je pense que Madame criait au viol parce qu'un gars honnête qui me procurait du travail a, une fois, une malheureuse fois, cherché à lui dérober un bisou et que cette même Madame profite de ce que je ne suis pas là pour aller rejoindre un joli coeur ! »
Même sans son élocution pâteuse, je me serais immédiatement aperçue que Bruno était ivre mort.
Furibonde, je l'avais toisé en espérant que son état d'ébriété ne l'empêcherait pas de percevoir toute la force de mon mépris.
« Madame, comme tu dis, elle est partie depuis ce matin pour essayer de gagner les quelques sous que son mari n'est pas capable de ramener à la maison pour nourrir sa fille.
- Madame, elle n'est pas restée à se vautrer devant une table de bar à ingurgiter de la vinasse en se lamentant.
- Madame, si elle est en retard, c'est parce que sa voiture est tombée en panne et que lorsqu'elle a téléphoné à celui qui se prétend un soutien de famille pour chercher de l'aide il n'y avait personne pour lui répondre.
- Et pourquoi il n'y avait personne pour lui répondre ? Parce que le Monsieur de Madame était trop saoul, sans doute, pour avoir la force de décrocher le combiné de téléphone. »
C'était la fureur qui m'avait permis d'aller jusqu'au bout de ma tirade en dépit de l'effroi qui s'était emparé de moi lorsqu'il s'était dressé de toute sa hauteur pour me faire face car il était terrifiant avec sa carrure qui paraissait avoir doublée de volume sous l'effet de la colère, ses yeux injectés de sang qui semblaient lui sortir des orbites, ses poings qu'ils serraient convulsivement.
Apeurée, j'avais fait un pas en arrière dans l'attente du coup qu'il allait m'asséner mais c'était la table qu'il avait saisie. L'élevant à bouts de bras, il l'avait violemment projetée contre le mur de la cuisine envoyant, dans le même élan, valdinguer la bouteille et le verre sur le carrelage.
Le vacarme conjugué du verre brisé et de la table heurtant le mur m'avait pétrifiée et j'étais restée tétanisée pendant qu'il vociférait tout en piétinant les débris de verre qui craquaient et crissaient sous le poids de ses chaussures.
Le bruit de coups frappés à la porte de l'appartement n'étaient pas parvenus à me sortir de ma transe et c'était Bruno qui était allé ouvrir.
Dans un état second, j'avais entendu les piaillements de Panurge.
« Non mais c'est pas bientôt fini ce chambard ! C'est un immeuble correct, ici, et on n'a pas besoin de gens qui se conduisent comme des voyous ! Si vous voulez vous taper dessus, vous n'avez qu'à aller habiter ailleurs ! Je vous préviens que si vous continuez votre boucan, moi j'appelle les gendarmes. »
La harangue de Panurge avait achevé de me traumatiser.
Certes, personne d'autre que Panurge n'était venu protester mais il ne faisait nul doute que mes voisins, Iette et Martial, Solange et Bernard, ceux dont je tenais à l'estime, avaient entendu nos éclats de voix, nos bruits de bagarre. Comment oserais-je encore croiser leurs regards ?
Et pour ajouter à mon humiliation, j'avais entendu Bruno railler de sa voix avinée :
« Mais on ne se bagarre pas, espèce de face de mouton, on baise. Seulement vous, s'envoyer en l'air, prendre son pied, vous pouvez pas savoir ce que c'est avec la tête de brebis galeuse que vous vous payez.
- Allez, ouste, dégagez d'ici, foutez le camp chez vous avant que je me fâche. »
La vulgarité, maintenant ! Décidément, rien ne me serait épargné !
Après avoir claqué la porte au nez de Panurge, Bruno s'était dirigé vers notre chambre sans me jeter un regard tandis que j'étais allée chercher un balai et une pelle pour débarrasser le sol de tous les débris de verre parsemés sur le carrelage en faisant bien attention de veiller à ce qu'il n'en reste aucun avec lequel Tiphaine aurait pu se couper le lendemain.
Tout en accomplissant ce travail, je louais ma panne de voiture qui avait obligé Tiphaine à dormir chez Iette l'empêchant ainsi d'assister à la pénible scène qui venait d'avoir lieu.
Bien souvent, au cours des disputes qui nous avaient opposés Bruno et moi, j'avais béni le ciel d'avoir accordé à ma fille le privilège de bénéficier d'un sommeil profond. Jamais nos cris ou les bruits de vaisselle brisée ne l'avaient réveillée, ainsi que je le redoutais, lorsque nous nous affrontions, mais jamais non plus la scène n'avait été aussi violente.
Lorsque je m'étais décidée à gagner notre chambre pour y prendre ma chemise de nuit rangée sous mon oreiller avant d'aller procéder à mes ablutions, j'avais trouvé Bruno assis sur le bord du lit et sanglotant le visage dissimulé derrière ses mains.
Encore des larmes de crocodile avais-je pensé, stupéfiée, en même temps, par mon indifférence.
Encore que, non, je n'étais pas réellement indifférente. En dépit de tout, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un vague sentiment de pitié tant sa détresse semblait profonde, tant il est vrai que le spectacle d'un homme qui pleure vous étreint le coeur de compassion. Un homme qui pleure, ce n'est plus un homme, c'est un petit garçon malheureux, perdu, pitoyable, que l'on a envie de serrer contre soi et de consoler.
En même temps, je lui en voulais de me dévoiler sa faiblesse. C'était un manque de pudeur de sa part, une façon plus pernicieuse encore de me faire défaut. En se montrant faible et désarmé, il m'obligeait à me montrer forte et protectrice, il inversait les rôles, il se rendait coupable d'une véritable lâcheté.
Profitant de mon moment d'indécision, il avait retiré ses mains de devant sa figure et, me lançant un regard tout à la fois affligé et rancunier, il avait marmonné :
« Je suis là, en train de chialer comme un môme, et toi tu ne trouves rien à dire.
- Je suis en train de m'humilier, de me conduire comme une lavette et ça ne te fait ni chaud ni froid.
- Ou bien c'est moi qui suis un parfait salaud et je mérite ce qui m'arrive ou c'est toi qui est une belle garce, Lydie. »
« On ne peut pas continuer comme cela, Bruno. Je veux divorcer. »
Je ne me rappelai même pas que l'idée m'ait jamais effleurée et pourtant les mots étaient venus spontanément.
Il m'avait dévisagée, incrédule.
« Divorcer ! Tu veux divorcer ! »
Son expression soudain hagarde m'avait fait redouter le pire. Allais-je de nouveau être confrontée à une scène de violence ? Allait-il me frapper ? J'avais essayé de paraître impassible tandis que mon coeur cognait dans ma poitrine et que je cherchais à réprimer le tremblement qui me faisait frémir de la tête aux pieds. Je mourrais de peur en attendant sa réaction.
Il s'était contenté de rire. Oh, pas un rire gai. Un rire teinté d'amertume et de chagrin.
« C'est vraiment ça que tu veux, Lydie. Me quitter parce que je t'ai un peu bousculée ? Me laisser tomber quand tout va mal ? Au moment même où j'ai besoin de ma femme à mes côtés ? C'est cela ton amour ?
- Et ma fille ? Tu veux aussi m'enlever ma fille ? »
Je suis certaine que s'il s'était mis en colère je ne serais pas revenu sur ma décision. Son désarroi m'avait déconcertée. Je ne savais plus où j'en étais. Ma seule certitude en cet instant était que je me sentais fatiguée, éreintée, brisée.
Il m'avait tendu les bras et je m'étais écroulée contre lui en pleurant sans savoir si je pleurais de fatigue ou de tristesse. Le sommeil m'avait surprise la tête blottie au creux de son épaule.
Par une espèce d'accord implicite, nous n'avions pas évoqué cette scène les jours qui avaient suivi.
Bruno avait taillé sa barbe dès la première remontrance de sa fille qui lui avait déclaré sans ambages que ses poils sous le menton ressemblaient au plumeau à poussière de la femme de ménage de l'école. Tiphaine avait continué à faire retentir l'appartement de ses éclats de rire. Iette n'avait pas détourné un regard gêné à l'occasion de notre première rencontre. Solange m'avait tout naturellement adressé quelques mots anodins lorsque nous nous étions croisées devant la résidence. Et Bruno et moi nous côtoyons comme deux convalescents frileux lorsque nous prenions nos repas en commun ou que nous nous installions, lui, sur le canapé, devant la télévision, moi, dans un fauteuil, le nez plongé dans un roman.
Un roman dont je ne tournais pas les pages d'ailleurs car les lignes se brouillaient tant j'étais obsédée par nos problèmes financiers. Nous parviendrions, cette fois encore, à régler les échéances de crédit de l'appartement mais après ? Devrais-je me résoudre à emprunter de l'argent ? À qui ? Je me refusais à faire appel à mes parents qui nous avaient déjà prêté de quoi acheter l'appartement. Je pouvais compter sur la générosité de Ghislaine mais ne risquais-je pas de semer le doute dans son esprit ? Ne regarderait-elle pas Bruno d'un air suspicieux et dédaigneux la prochaine fois qu'elle le rencontrerait ? Restait Astrid qui n'hésiterait pas à nous dépanner sans même nous poser de question. Mais emprunter, c'était s'engager à rendre. Qu'est ce qui me prouvait que les choses allaient s'arranger et que nous pourrions nous acquitter de notre dette ?
Au lieu de me procurer de la joie, la lettre de Miquette qui m'était parvenue les tous premiers jours de décembre et qui me demandait de lui confirmer que nous passerions bien les fêtes de Noël à La Roque-Gageac avait ajouté à mes angoisses.
Noël, cela voulait dire acheter des cadeaux pour ceux que j'aimais. Comment envisager d'acheter des cadeaux alors même que j'ignorais si dans une semaine je pourrais acheter des provisions pour nous nourrir. Ironie suprême, depuis quelques soirs, pour faire des économies, je nous cuisinais des salades que nous mangions accompagnées de tranche de pain tartinées de foie gras, présent de tante Mathurine et tonton Séverin.
Manger du foie gras parce qu'on est dans la dèche, il fallait le faire, non ?
Et puis, le miracle avait eu lieu. Un tout petit miracle mais qui m'avait permis de retrouver un peu de vitalité.
Un soir, en rentrant, Bruno, qui ne m'embrassait plus pour me saluer car il avait fini par comprendre que son haleine alcoolisée me répugnait, avait déposé un rouleau de billets de banque devant mon assiette sur la table de la cuisine.
J'avais levé des yeux surpris et, ma foi quelque peu méfiants aussi, vers lui. D'où provenait cet argent ?
Il avait ri, de ce rire que je commençais à connaître teinté d'un peu d'amertume.
« Oh, Lydie, Lydie, ne fais pas cette tête-là. On lit en toi comme dans un livre.
- Non, je n'ai pas braqué une banque, non je n'ai pas dévalisé un pauvre hère, non je n'ai pas agressé une vieille dame. Rassure-toi, il n'y en a pas beaucoup, tout au plus de quoi tenir une quinzaine de jours, mais c'est de l'argent honnêtement gagné.
- Quoique tu en penses, je me préoccupe de ma femme et de ma fille et je picole peut-être un peu trop à ton goût mais je ne suis pas un feignant. Cet argent-là, je l'ai gagné en faisant des bricoles à droite et à gauche. En allant décharger les camions aux Halles, en aidant un gars qui a une entreprise de déménagement et dont l'employé s'est cassé le bras en tombant dans un escalier, en faisant des travaux de peinture pour un des artisans qui s'est fait escroqué par le même architecte que moi.
- Mais, tu vois, en faisant ces travaux de peinture, j'ai décroché une commande. Oh, c'est pas le Pérou mais ça va me donner du travail pour deux à trois semaines à partir du vingt décembre prochain. Il s'agit d'un magasin qui ferme pendant les fêtes de Noël et du Jour de l'An pour procéder à des travaux de rénovation
- Bien sûr, je ne pourrais pas aller chez tes parents avec toi et Tiphaine mais, avec l'acompte que je vais toucher, tu pourras au moins acheter quelques cadeaux. »
Il n'aurait pas compris que je ne le fasse pas et j'avais donc déposé un baiser au coin de ses lèvres pour le remercier mais, tout en l'embrassant, je m'étais bien promis de le relancer à nouveau pour l'obliger à accepter l'idée que je trouve un emploi. J'en avais plus que marre de ressembler à ces palets que l'on fait ricocher sur la surface de l'eau avec pour résultante : un jour tout va à peu près bien, le lendemain rien ne va plus.
Le problème c'était que je ne savais pas trop ni comment ni quand aborder la question.
L'expérience m'avait appris, à mes dépens, qu'il était impossible d'échanger des propos raisonnables avec Bruno à ce sujet. Par ailleurs, je risquais non seulement de détruire le climat de neutralité dans lequel nous évoluions depuis quelques temps mais de déclencher une scène dont, par avance, j'appréhendais les conséquences pour peu que Bruno ait un peu trop bu.
Un semblant de solution m'était venu à l'esprit alors que je préparais le repas du soir.
Notre départ pour La Roque-Gageac, à Tiphaine et moi, était prévu pour le dix-neuf décembre, la veille du jour où Bruno devait commencer les travaux de son chantier. J'attendrais donc la soirée précédant notre voyage pour lui annoncer que j'étais fermement décidée à chercher un emploi. Plus question de solliciter sa permission, j'étais déterminée à lui faire admettre ma volonté de travailler. Qu'est ce que je risquais ? Une nouvelle scène ? Et bien au moins ne me prendrait-elle pas au dépourvu et je ne céderais pas. De surprendre mes parents en me présentant à eux avec un oeil au beurre noir ? Cela c'était plus ennuyeux car il était hors de question que je leur avoue mes problèmes conjugaux. Oh, je savais d'avance quelles seraient leurs réactions si je leur racontais mes déboires. Après la stupéfaction, après m'avoir gentiment reproché de ne pas les avoir appelés plus tôt à mon secours, ils m'entoureraient de leur affection, ils me proposeraient immédiatement de nous accueillir chez eux moi et Tiphaine, ils m'apporteraient leur soutien si je décidais de quitter mon mari.
Seulement voilà, même si je n'éprouvais plus guère d'amour pour Bruno, même s'il m'était devenu indifférent que ma famille porte sur lui un jugement défavorable - qu'après tout il méritait bien - même si le fait d'envisager de le quitter ne me semblait plus une idée insensée parce que c'était admettre la défaite de notre couple, c'était renier le choix que j'avais fait lorsque j'avais décidé d'être sa femme pour le meilleur et pour le pire, mais m'apparaissait au contraire comme un soulagement, je ne pouvais me décider à révéler mon infortune à ceux que j'aimais.
J'avais lu, ou entendu dire, que ce qui caractérisait les enfants battus c'était qu'ils se sentaient coupables, qu'ils étaient persuadés de mériter les punitions qui leur étaient infligées et que c'était la raison de leur silence.
Comme je les comprenais. En dépit de toute logique, il me semblait que j'étais un peu fautive si Bruno se conduisait de façon aussi indigne avec moi, même si j'ignorais en quoi consistait ma faute. Et ce qui prédominait, c'était la honte. Qui était le plus méprisable ? Lui qui profitait de sa force d'homme ou moi qui ne savais que subir cette violence ? J'avais honte pour lui. J'avais honte pour moi. J'avais honte de notre couple.
J'avais quinze jours devant moi avant d'affronter Bruno et résoudre deux problèmes. Trouver un moyen d'éloigner Tiphaine lorsque je ferais part à Bruno de ma volonté ferme et inébranlable de chercher un emploi... et une bonne excuse à présenter à mes parents pour le cas où je débarquerais chez eux le visage couvert d'hématomes. Encore qu'éloigner Tiphaine n'était pas un véritable problème. Iette et Martial ne seraient que trop heureux de la garder pour la nuit après lui avoir donné un avant-goût des fêtes de Noël.
« Alors, comme ça, tu as pris ta décision. » S'était-il contenté de ricaner en me dévisageant ironiquement.
Son calme m'avait surpris et j'avais alors, et seulement à ce moment-là, réalisé combien j'avais été tendue dans l'attente de son explosion de fureur. Il m'avait semblé que l'étau qui me comprimait la poitrine se desserrait par à coups. Un réchappé de la noyade devait ressentir les mêmes sensations lorsqu'il reprenait son souffle peu à peu.
Il ne s'était pas fâché. Nous pouvions donc discuter. J'avais avalé une grande goulée d'air.
« Reconnais que tu n'as pas besoin de moi comme secrétaire, Bruno. Tes dernières commandes, tu les as obtenues sans avoir fait de devis et ce n'est pas le peu que j'ai à taper à la machine à écrire qui occupe beaucoup de mon temps. Deux heures par semaine me suffisent amplement. Quant aux appels téléphoniques, pratiquement inexistants tu l'avoueras, il suffit d'avoir un répondeur pour les enregistrer.
- Je peux très bien m'inscrire dans une société qui propose du travail par intérim et ainsi, si la situation évolue, je serai immédiatement disponible pour toi sans avoir à me soucier d'un quelconque préavis.
- Crois-moi, Bruno, ce n'est pas du tout parce que je n'ai pas confiance en tes capacités que je veux trouver un emploi mais ne penses-tu pas que, même toi, tu auras l'esprit plus libre en sachant que je ne suis pas totalement à ta charge. En plus, si tu songes que... »
Son sourire sardonique m'avait décontenancée, me faisant perdre le fil de mon discours. Avant que je reprenne possession de mes moyens, il m'avait déclaré, sur un ton si calme, si posé, que, loin de me rassurer, j'avais senti un malaise indéfinissable m'envahir :
« Qu'est ce que tu peux être cabocharde, Lydie. Toi, quand tu as quelque chose dans le crâne, alors !
- Mais je ne vais pas me fâcher, ne crains rien. Je vais t'expliquer mais ce sera la dernière fois alors tâche de bien retenir ce que je vais te dire.
- Chez nous, les Manzel, les femmes n'ont jamais travaillé. Depuis aussi loin que remonte notre arbre généalogique, et grâce aux archives de la banque nous sommes parvenus à remonter notre passé jusqu'à l'époque de Napoléon III, tous les mâles Manzel ont subvenu aux besoins de leur famille, à charge pour leurs épouses de tenir la maison, de soigner leurs enfants, d'apporter leur soutien inconditionnel à leurs époux de quelque manière que ce soit.
- Je suis bien d'accord que j'ai rompu, en quelque sorte, avec la lignée en refusant de devenir banquier mais je n'en reste pas moins un Manzel, Lydie, et, en tant que Manzel, je refuse catégoriquement que ma femme me déshonore en allant se prostituer sur le marché du travail. »
Le sourire sardonique avait laissé place à une expression hautaine. Le ton s'était fait grandiloquent. À une toute autre époque de notre vie commune, j'aurais cru à une farce et j'aurais pouffé de rire. Mais je devais bien me rendre à l'évidence, il était sérieux comme un pape.
Pauvre de moi, j'avais épousé un mégalomane !
Au moins, pour une fois, ce fou acceptait la discussion et la menace de la misère qui nous guettait me poussait à livrer bataille jusqu'au bout. Je voulais travailler, je voulais gagner un salaire pour éviter que ma fille manque de quoi que ce soit, j'étais décidée à faire fi de l'orgueil insensé de Bruno. Encore fallait-il veiller à garder une attitude sereine, faire preuve de diplomatie, pour parvenir à le raisonner. Je ne me fiais pas du tout à son apparence décontractée. L'expérience m'avait appris combien le calme affiché par mon mari pouvait être trompeur et avec quelle soudaineté l'orage pouvait éclater sans que rien dans son attitude m'ait alertée.
C'était donc d'une voix conciliante que j'avais argumenté :
« J'ai très bien compris que ton refus de me laisser prendre un emploi tient à une question de principe mais reconnais que, si les femmes de ta famille n'ont jamais travaillé, les circonstances étaient quelque peu différentes. D'abord, ces femmes-là vivaient à une autre époque, à une époque où les femmes n'exerçaient pas d'activité professionnelle comme maintenant.
- Oh, je sais, tu vas me dire qu'Astrid et Albane n'ont jamais travaillé, elles non plus, mais cela tient justement à l'éducation qu'elles ont reçue et qui est l'exemple même de l'éducation bourgeoise d'un monde arriéré.
- En ce qui me concerne, rappelle-toi que j'exerçais la profession de secrétaire lorsque nous nous sommes connus et pourtant rien ne m'obligeait à travailler. Même si j'étais restée à me tourner les pouces, chez mes parents, je n'aurais pas eu à me soucier de mon gîte et de mon couvert.
- Et puis, tu n'as rien trouvé à redire lorsque j'ai cherché un emploi quand nous habitions encore à Paris. Tu m'as même beaucoup aidée dans mes recherches à ce moment-là. Alors, quelle différence avec maintenant sinon que maintenant ce serait tout bénéfice pour nous que je travaille ? »
« Lydie ! Lydie, ma chérie ! »
Mieux que des mots, sa mine navrée exprimait que je venais d'énoncer la plus grosse bêtise du siècle.
« Évidemment que ce n'est pas du tout la même chose.
- Quand tu étais jeune fille, tu as travaillé pour un brave bonhomme qui se conduisait, à ton égard, beaucoup plus comme un grand-père indulgent que comme un patron. Et, tu l'admets toi-même, c'était plus pour te faire de l'argent de poche que pour exercer un métier.
- Lorsque nous sommes arrivés à Paris, j'ai très bien compris que tu t'ennuyais. Tu ne connaissais personne et tu ne savais pas quoi faire de tes journées. C'était normal que tu cherches à te distraire. Ce que je n'avais pas prévu, c'est que cela allait tellement t'amuser de jouer les femmes d'affaire qu'il a fallu que je mette le holà pour que tu comprennes que tu devais avant tout t'occuper de ton foyer et de ta fille. »
Ainsi donc, c'était ainsi qu'il avait considéré mon activité professionnelle pendant tout ce temps où j'avais travaillé avec Madame Rachel ? Comme une distraction !
Dire que je jugeais papa rétrograde lorsqu'il affirmait qu'il ne comprenait pas le désir des femmes de travailler sans même se rendre compte, car il était de bonne foi le cher homme, que sa Miquette s'échinait de matin au soir, chaque jour de la semaine, au service de leur hôtel restaurant.
Mais papa n'aurait jamais songé à empêcher ses filles d'exercer une profession si tel était leur bon plaisir. Tandis que Bruno, lui, avait conclu :
« Bon, la cause est entendue et j'espère que cette fois-ci tu as bien compris une fois pour toutes : ta place est à la maison et il est hors de question que tu ailles jouer les boniches pour un patron. »

MARS 1969

Si j'avais mal vécu les vacances d'été à La Roque-Gageac, celles de Noël avaient été un véritable calvaire.
Il m'était de plus en plus pénible de feindre l'insouciance, d'écouter et de sembler participer au concert de sempiternelles louanges que Miquette et papa décernaient à leur gendre, ce si charmant, si courageux, si valeureux Bruno qui faisait preuve d'une conscience professionnelle hors pair, qui n'hésitait pas à renoncer aux joies d'une fête de famille pour assurer le bien être de sa femme et de sa fille. Fallait-il qu'il m'aime, qu'il veuille me choyer, pour se sacrifier ainsi ! Ah, j'avais bien de la chance d'avoir un tel mari ! Miquette et papa, qui s'étaient fait une raison du mariage de Jean avec Marinette la petite fille de la sorcière et qui avaient fini par l'adopter, partie parce qu'il était incontestable qu'elle rendait leur fils heureux, partie parce qu'elle leur avait donné un adorable petit Jacquou, ne cessaient de se féliciter que leurs filles aient épousé des garçons honnêtes et sérieux.
Ghislaine et Charles n'étaient pas venus non plus passer les fêtes de Noël à La Roque-Gageac. Même si elle jouissait d'une parfaite santé, Ghislaine, que sa grossesse et la pétulance des jumeaux fatiguait, avait suivi les conseils de son chirurgien de mari qui estimait imprudent de faire le voyage.
Juste avant que nous partions à l'église pour assister à la messe de Noël, Miquette avait évidemment téléphoné à Ghislaine pour prendre des nouvelles et, j'aurais dû m'y attendre et j'avais cependant été prise de court, elle avait tenu à appeler Bruno ensuite.
« Bien sûr qu'il a téléphoné cet après-midi pour nous souhaiter de bonnes fêtes mais, justement, il ne s'attend pas à ce que nous le rappelions et il va être agréablement surpris.
- Allons, allons, Lili, même s'il dort déjà comme tu le crois, ce n'est pas depuis bien longtemps car il n'est jamais qu'un peu plus de dix heures. Tu peux être certaine qu'il sera drôlement content d'avoir été réveillé en sachant que nous pensons à lui et il n'en dormira que mieux ensuite. Songe comme il doit se sentir solitaire et cafardeux en ce moment, le pauvre garçon. »
Quoique m'appliquant à garder une apparence impassible, j'avais senti la panique m'envahir tandis que Miquette formait le numéro de téléphone.
Et si c'était avec cette voix particulièrement avinée que j'avais appris à détester que Bruno répondait, Miquette serait-elle assez naïve pour croire que ce n'était que la voix pâteuse d'une personne abrutie de fatigue brusquement tirée du sommeil ? Et si, mal réveillé d'un sommeil éthylique, il lui tenait des propos grossiers ? J'avais senti mes mains devenir moites tandis que résonnait la sonnerie avec une tonalité qui me semblait lugubre.
Mais c'était d'une voix claire et même enjouée que Bruno avait répondu.
Pour une bonne surprise, c'était une bonne surprise. Il était tellement content de notre appel auquel il ne s'attendait pas du tout. Non, il ne fallait pas se faire de souci pour lui ; en ce moment même il s'apprêtait à partir chez nos voisins, les Vermande, qui l'avaient invité à réveillonner chez eux en compagnie de quelques amis. Il nous embrassait tous et surtout sa femme et son bout de chou de Tiphaine. Non, il n'avait pas le temps de me parler car on sonnait à la porte de l'appartement. Ce devait être Marc qui s'impatientait et qui venait le chercher. Il nous souhaitait, encore une fois, de passer de bonnes fêtes.
Si Miquette avait été rassurée et même enchantée de savoir que Bruno ne passerait pas seul les fêtes de Noël (qui étaient les Vermande ? Ah, des professeurs de l'Éducation Nationale. Des gens bien forcément), il n'en avait pas été de même en ce qui me concernait. Un réveillon chez les Vermande, c'était de l'alcool qui allait couler à flot, c'était Suzanne qui, trop heureuse de profiter de mon absence, danserait lascivement en étreignant fiévreusement Bruno de ses tentacules de poulpe en mal d'amour. Et quand je pensais amour...
Ce n'était pas la jalousie qui me rongeait quand j'évoquais ces images, hélas. Les sentiments que j'éprouvais désormais envers Bruno ne ressemblaient plus en rien à de l'amour. Il ne m'inspirait plus que du mépris, une vague pitié, et un certain effroi. Je craignais plutôt qu'il ne commette des excès de boisson et, sachant comme l'ébriété pouvait exacerber sa susceptibilité, qu'il crée un scandale en se laissant aller à une crise de fureur si une remarque ou une plaisanterie quelconque avait l'heur de lui déplaire au cours de cette soirée chez les Vermande. J'appréhendais qu'il se laisse séduire par Suzanne même si j'étais persuadée que ce ne serait pas pour satisfaire sa libido mais uniquement par faiblesse ou par orgueil, pour se venger de Marc et moi qu'il soupçonnait entretenir une liaison ou tout au moins un flirt, pour se rassurer sur son pouvoir de séduction. Mon amour-propre ne supporterait pas qu'il se laisse aller à l'un ou l'autre de ces écarts.
Loin de m'apporter l'apaisement que j'en escomptais, la messe de minuit avait été cauchemardesque.
Dès que les premiers cantiques avaient retenti, j'avais été saisie d'une sorte de transe. Le tonnerre de l'harmonium m'avait agressé les tympans tel un grondement d'orage, les chants d'allégresse avaient résonné à mes oreilles comme des hymnes funestes, les cierges scintillaient en lumière glaciale, les visages des paroissiens se tordaient et prenaient l'aspect de gargouilles grotesques, leurs bouches dessinant des rictus sinistres. Pendant un moment qui n'avait peut-être été que très bref mais qui m'avait semblé durer une éternité, les tempes bourdonnantes, j'avais plongé dans un univers de souffrance émotionnelle intense, une sensation d'abandon extrême, de désarroi, d'angoisse. Pour échapper au vertige, à la déréliction qui, soudainement, me happait, me submergeait, m'engloutissait telle une vague monstrueuse, pour échapper à l'envie qui me prenait de hurler ma détresse, j'avais fait mine de me réfugier dans le recueillement et la prière.
Ainsi, Dieu, lui-même m'abandonnait, me rejetait ! Pourquoi ? Quelle faute avais-je donc commise ? Ce n'était quand même pas à cause de... ? Non, c'était absurde ! Dieu n'avait quand même pas pris au sérieux les délires d'une gamine de dix ou onze ans ?
Ce devait être à peu près l'âge que j'avais lorsque j'avais été prise de frénésie religieuse aiguë. À cette époque là de ma vie, la jeune nonne au doux et frais visage angélique, soeur Maria-Compassion qui nous donnait des leçons de catéchisme, et la lecture simultanée des vies de Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus et de Bernadette Soubirous, n'avaient certainement pas été étrangères à cet accès de mysticisme.
Miquette et papa n'avaient fait qu'en sourire, persuadés que c'était un état qui ne durerait pas. Ce en quoi ils avaient eu raison car il ne s'était pas écoulé plus de trois à quatre mois avant que je replonge dans mes jeux de garçon manqué.
Cet accès de religiosité avait d'ailleurs un aspect assez saugrenu car plutôt que de faire preuve de piété j'avais surtout entretenu une sorte de relations commerciales avec le Ciel. Un commerce basé sur moult promesses que j'avais adressées au Créateur de l'univers et dont le souvenir m'était revenu avec une acuité presque parfaite pendant cette infernale messe de Noël.






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